Merci à Susanne non seulement pour sa traduction du journal de Julia mais aussi pour avoir sauvé le petit papillon paon qui a inspire ce chapitre et m’avoir rappelé la beauté du mythe de Psyché.

 

Le papillon – 180 A.D.

 

La première chose que je notai dès mon réveil, avant même d’avoir ouvert les yeux, fut  la douce chaleur dans laquelle baignait mon dos.

J’étais couchée sur mon côté gauche et la chaleur s’enroulait tout autour de mon corps en suivant la courbe naturelle de mes hanches et celle de mes genoux légèrement repliés.

Cela ne ressemblait en rien à la chaleur que procurait une couverture, ni même à celle fournie par les plus fines fourrures. Elle était différente, vivante, d’une douceur qui ne peut venir que d’une satiété exquise.

Soupirant et les yeux toujours fermés, j’eux un sourire que je savais être langoureux et béat.

 

Maximus.

 

Petit à petit et malgré mes paupières toujours closes, je remarquai d’autres détails…

Sous ma joue, le drap fraîchement repassé qui sentait vaguement la rose mais aussi l’homme et la femme et l’amour; le souffle doux et régulier d’une respiration dans mes cheveux, le bras solide et musclé posé autour de ma taille; la grande main chaude enrobant gentiment mon ventre …

 

Je soupirai à nouveau. Profondément. Béatement. Et en faisant cela, je dus bouger car le mur vivant collé à mon dos, se déplaça délicatement pour mieux s’accommoder à mon corps en de délicieuses ondulations de muscles puissants recouverts d’ peau chaude et soyeuse.

 

Maximus.

 

Mon sourire s’agrandit.

 

Toujours couchée sur le côté, toujours les yeux clos, je continuai à explorer de mes autres sens mon environnement.

Et en le faisant, je fus vaguement surprise de découvrir que de la même manière qu’un chagrin intense fait naître une nouvelle forme de sensibilité, un bonheur intense nous rend plus perceptif aussi.

Mais alors qu’un chagrin intense nous fait surtout prendre conscience des détails lugubres et des ironies toujours présentes de la vie, le bonheur intense accroît nos sens en nous permettant de découvrir, de percevoir et de profiter de la beauté sous-jacente même dans les choses les plus simples, nous permettant de nous émerveiller et nous faisant nous demander pourquoi nous ne les avions pas remarquées auparavant et comment nous avions pu vivre si longtemps sans les avoir découvertes.

 

Mentalement, je revis ma chambre non pas telle qu’elle s’était offerte à mes yeux durant les 5 années qui s’étaient écoulées depuis que, jeune mariée, j’étais arrivée à Ostie mais telle qu’elle était, la veille au soir, quand Maximus et moi étions revenus à la villa ...

 

En arrivant à l’entrée principale, nous avions trouvé un groupe de serviteurs allumant avec diligence les lanternes.

Ils nous avaient accueillis respectueusement comme toujours mais le garçon d’écurie apparu pour prendre soin de Fulmen le fit avec une telle  célérité qu’il était évident qu’ils étaient tous en alerte et qu’ils nous attendaient depuis un moment.

 

Maximus descendit de cheval et m’aida à mettre pied à terre puis il prit le sac qu’il avait lié à la selle et pendant qu’il échangeait quelques mots avec le garçon d’écurie, Nicia se matérialisa au sommet des marches qu’elle se dépêcha de descendre pour venir nous accueillir.

Le visage rond de ma servante grecque était un masque de parfaite politesse mais elle n’arrivait pas à camoufler l’étincelle de taquinerie, de plaisir et de connivence féminine qui faisait pétiller ses yeux.

En d’autres circonstances, j’aurais froncé les sourcils devant la familiarité flagrante de son regard complice mais tout comme, il y a deux jours, juste avant mon départ pour le bateau, je me sentis étrangement réconfortée par son attitude et ne pus m’empêcher de lui offrir un sourire radieux.

 

Toujours aussi conscient de son importance en tant que mon steward personnel, Athenodorus descendit les escaliers aussi vite que le lui permettait sa jambe boiteuse puis il s’inclina profondément et prononça quelques paroles de bienvenue.

Contrairement à sa femme, l’ancien contremaître n’avait pas appris à maîtriser l’art de la discrétion et le sourire sur son visage était si large et si éblouissant qu’il m’aurait fait froncer les sourcils sans l’intervention rapide et déterminée de Nicia qui s’empara du sac qu’elle fourra entre les mains de son mari qu’elle s’empressa de pousser vers la maison.

Néanmoins, elle ne fut pas assez rapide pour que je ne remarque pas dans les yeux d’Athenodorus une lueur que je ne parvins pas à identifier tout de suite.

Et quand je réalisai que c’était une expression proche d’une fierté toute paternelle, mes joues se mirent à brûler si fort  que je me pris à regretter de ne pas avoir passé plus de temps sous le soleil

Ce qui m’aurait servi d’alibi pour leur couleur.

 

Remerciant gauchement  Nicia et désireuse de m’échapper vers le refuge qu’était mon appartement, je me tournai vers Maximus qui grimpait l’escalier et lui tendit la main. Automatiquement ses doigts s’entrelacèrent aux miens.

Pleinement consciente des regards braqués sur nous, je déglutis puis plongeai mon regard dans le sien.

Je m’attendais un peu à y trouver une pointe d’embarras quand il aurait remarqué l’intérêt de l’assistance focalisé sur nous.

Les marques d’affection en public ne font pas partie du style de vie romain où priment toujours dignité et respect sur gentillesse et sentiment.

 

Lors de leurs apparitions en public, même les couples mariés agissent comme si de rien n’était ou adoptent une attitude solennelle sans jamais montrer leurs sentiments.

Je suppose qu’une telle tradition est renforcée par le fait que la plupart des mariages romains sont arrangés et que l’amour joue un très petit rôle pour certains d’entre eux.

Pour la plupart des couples, le mariage est seulement synonyme de femmes portant consciencieusement des enfants quitte à mourir en couches pendant que leur mari prennent du bon temps dans les nombreux bordels de la cité ou dans les allées malfamées de l’Urbs. 

 

Mais si Maximus avait remarqué la curiosité de mes serviteurs, il n’en montra rien. Il m’offrit son plus beau sourire, si doux, si juvénile que mes joues flambèrent à nouveau mais cette fois de bonheur absolu.

Alors le temps s’arrêta.

Au sommet des marches en marbre, main dans la main, je lui rendis son sourire par un des miens, timide et lumineux.

Et nous étions seuls au monde car tout et tous avaient disparu à nos yeux.

Ce fut un de ces moments unique et parfait où tout semble possible, un de ces moments unique et parfait où non seulement on peut observer l’éternité mais aussi la saisir et la faire sienne … car c’est dans ces moments de bonheur simple et pourtant parfait que la vie et l’éternité se fondent et se confondent.

 

Un toussotement discret à ma droite m’obligea à me dégriser et j’ouvris le chemin vers mon appartement que nous atteignîmes sans autre incident, juste suivi par les regards curieux et furtifs de quelques servantes qui détournèrent rapidement les yeux.

Je savais qu’Apollinarius devait se trouver dans les environs mais il resta invisible et silencieusement je béni l’homme qui avait été mon tuteur mais qui s’était révélé surtout le meilleur ami que n’importe qui aurait pu souhaité.

 

Après que nous soyons entré dans mon appartement privé, je ne m’arrêtai pas dans le salon mais marchai directement jusqu’à la chambre à coucher, parfaitement consciente que j’étais sur le point de franchir un autre seuil bien que celui-ci soit purement symbolique.

Mais pour une incroyante comme moi, les symboles ont plus de force que les augures et le seuil que j’allais franchir, main dans la main, avec Maximus était aussi important pour moi que celui que nous avions franchi ensemble dans la cabine du Poséidon.

 

A part Apollinarius, aucun homme n’avait jamais été autorisé à pénétrer dans le sanctuaire qu’était ma chambre et, même lui, n’y était venu qu’un nombre très restreint de fois.

Aucun mari et aucun amant n’avait pénétré dans cette pièce où je me barricadais contre la vulnérabilité en seule compagnie de mes livres, de mes chats et de mes souvenirs de Maximus. Aucun mari et aucun amant n’avait partagé avec moi le vaste lit à baldaquin où je dormais – solitaire et frissonnante – nuit après nuit, où je rêvais toute éveillée au seul homme que j’ai jamais aimé et quand j’avais de la chance il peuplait aussi mes rêves quand j’étais endormie.

Aucun mari et aucun amant ne m’avait jamais embrassée, au réveil, aux petites lueurs de l’aube ou ne m’avait étreinte dans les heures les plus sombres de la nuit quand, en dépit de la liberté, de la richesse et de la puissance, je me sentais soudain, si vide, si vulnérable, si fragile que je craignais que même le poids d’une simple plume soit suffisant pour m’écraser.

 

Mais c’était le passé et la seule chose qui comptait maintenant était le présent, l’instant présent car c’était cet instant présent que j’avais attendu chaque minute de ma vie depuis la Mésie.

Après avoir ouvert la lourde porte en chêne sculpté, je me tournai vers Maximus et lui souris encore. Puis, je franchis le seuil de mon ultime refuge, main dans la main, avec l’homme qui aurait du vieillir à mes côtés si le monde n’était pas aussi cruel et les Dieux si peu humains …

 

Maximus pila.

Je me détournai pour voir ce qui l’avait choqué.

Mes yeux s’ouvrirent tout grand.

Je pense que nous haletâmes tous les deux même si nous faisions de notre mieux pour dissimuler notre surprise

Je déglutis péniblement.

 

C’était ma chambre, oui, … mais en même temps ce n’était pas elle.

Quelque part elle paraissait familière mais en même temps elle était complètement différente.

Bien sûr, c’était toujours la même pièce, vaste, aérée, ensoleillée qui s’ouvrait sur la terrasse, dont les sols en marbre étaient recouverts de tapis d’Orient aux couleurs chatoyantes et dont les murs ne présentaient pas l’habituelle décoration de représentations humaines ou pastorales mais bien des panneaux au beige tirant vers le miel foncé, aux bordures dorées et dont la frise supérieure représentaient des guirlandes stylisées de fleurs aux doux tons pastels...

C’était bien la même vaste pièce, richement meublée d’armoires et de coffres magnifiques trouvés chez les marchands et les antiquaires de tout l’empire, avec sa coiffeuse couverte de flacons de parfums exquis et de boites laquées, son miroir poli où, jour après jour, j’étudiais distraitement mon reflet, sa liseuse confortable où je me pelotonnais en compagnie d’un bon livre et d’un chat ronronnant.

La même pièce aux fauteuils et aux chaises délicates toujours vides de visiteurs, à la paire de tables et au vaste lit à baldaquin qui abritait, depuis 5 ans, mon sommeil, mes rêves, mes souvenirs et … ma solitude

 

J’avais adoré mon appartement dès que j’y avais pénétré et cet engouement n’avait fait que croître au fil des années quand je l’avais meublé de choses qui étaient belles mais qui surtout avaient une signification pour moi car comme je l’ai déjà dit, même si j’étais incroyante, les symboles étaient important pour moi. Car je suis comme tous ceux qui chérissent les choses non parce qu’elles sont belles mais parce qu’elles signifient quelque chose ou rappellent une histoire.

 

J’adorais mon appartement et tout spécialement ma chambre à coucher, le cœur vivant de ce coin de la maison où je pouvais me retirer quand j’avais besoin de penser, de me reposer, de planifier ou de simplement regarder en arrière que ce soit avec colère ou – et cela de plus en plus fréquemment – avec mélancolie.

Cela avait toujours été une pièce exquise, un endroit  luxueux et à l’intimité soigneusement préservée, un temple érigé plus pour apaiser un cœur troublé et une âme inconsolable que pour préserver une beauté mortelle et une solitude royale - en réalité, une solitude douloureuse.

 

Il y avait toujours eu quelque chose de magique dans ma chambre mais, en cet instant, la magie était plus forte et quelque peu différente.

La pièce resplendissait dans la lumière dorée des nombreuses lampes. Des douzaines de magnifiques roses rouge sang emplissaient des vases délicats en verre et en albâtre et leur parfum flottaient dans la pièce en se mêlant harmonieusement aux fragrances boisées qui s’échappaient des  brûles parfum dorés.

Les rideaux en soie translucide qui tombaient gracieusement du baldaquin avaient été déliés et ondoyaient dans la brise vespérale, légère et salée.

Sur une table proche, voisinaient, dans un plat en argent, des raisins aux grains pourpres et vert dorés, des pêches duveteuses et des pommes luisantes. Deux gobelets et une jarre assortie en or et argent partageaient un plateau laqué, se proposant d’étancher notre soif.

Une robe en soie couleur crème brodée d’or était étalée sur la liseuse et une paire de mules assorties reposait au pied de la couche.

Sur le couvercle du coffre posé au pied de mon lit – celui où j’avais caché la tunique d’esclave de Maximus – étaient convenablement pliés les vêtements que j’avais fait acheté pour lui …

 

Lâchant la main de Maximus, j’avançai à petits pas vers le lit, tout en jetant des regards furtifs à travers les voiles translucides.

Qu’elle que soit ma fatigue, je lisais toujours au lit une heure ou deux et donc gardais les rideaux liés afin d’éviter un accident, les fumées odorantes des brûle parfum étant suffisantes pour garder les insectes à distance.

Maintenant, avec les rideaux déliés et ondulant dans la brise vespérale, le lit paraissait aussi différent que la pièce elle-même et … plus encore.

Il ressemblait à un cocon moelleux et chatoyant prêt à se refermer, protecteur, autour de quelque chose de totalement beau et fragile pour l’isoler des chocs du monde menaçant. Ou à une barque magique échappée des brumes de la légende, prête à nous emporter si nous osions y monter …

Tandis que j’examinai le lit, il ne m’échappa pas que les yeux de Maximus étaient rivés sur lui aussi.

 

Il y avait encore quelque chose d’étrange mais mon esprit n’arrivait pas à l’appréhender.

Quelque chose de spécial.

De fascinant.

 

Et puis, soudain, ce fut la révélation.

 

Ce n’était plus mon lit superbe mais froid et solitaire.

Ce n’était pas non plus un cocon ou une barque magique.

C’était, en réalité, un lit de mariage !

Et avec une aveuglante cette lucidité, je sus que Maximus aussi l’avait compris.

 

Me mordillant la lèvre inférieure, j’essayai d’apercevoir à travers les rideaux translucides le couvre-lit couleur bronze, les draps frais légèrement retournés, invitant au repos, les nombreux et douillets coussins rembourrés de plumes garnissant ma tête de lit.

Me mordillant la lèvre de plus belle, je fis encore un pas vers le lit, craignant presque d’y trouver des pétales de rose éparpillés sur les draps à la blancheur virginale, me promettant d’ailleurs intérieurement de tordre le cou à Nicia si cela devait être le cas … et me sentant curieusement désappointée en constatant qu’il n’y en avait aucun …

 

Je fus tirée de ma rêverie par une légère caresse sur ma joue.

Ce fut une sensation brève, aérienne mais en aucun cas le produit de mon esprit rêveur.

Je fronçai les sourcils.

Dans mon dos, Maximus était immobile, son souffle chaud et égal, en rythme parfait avec le ronronnement du ressac. Habituée aux sons aux odeurs et aux rythmes de la mer, je sus en humant la brise salée que l’aube venait de se lever.

Si je parvenais à rassembler assez de volonté et de force pour ouvrir les yeux, je pourrais voir le ciel s’enflammer sous les rayons du soleil levant et l’horizon étinceler dans des teintes rouges dorées, … la couleur de mes cheveux …

 

"Tu as toujours des cheveux comme … comme un soleil levant?"

 

Eh, oui. Maximus lui-même avait comparé ma chevelure avec les flammes du soleil levant …

 

Me détendant, je soupirai et, en le faisant, je me sentis envahie encore fois par la somnolence. C’était si doux, si bon d’être ici, dans ce lit, entourée de toute cette soie transparente et ondulante et enveloppée par la proximité et la chaleur de Maximus …

 

J’étais sur le point de me rendormir quand la touche douce et éphémère sur ma joue m’en empêcha.

Ce ne pouvait être un des rideaux poussé par la brise car j’étais couchée au centre d’un lit tellement vaste qu’il aurait pu abriter 6 personnes. Et cela ne pouvait être Rubia car rien n’avait annoncé l’atterrissage du gros chat sur le matelas. De plus, quand la grande créature aux yeux verts voulait me réveiller  ou me faire sortir du lit elle poussait sa tête contre mon menton et si cela devait ne pas suffire, elle s’en prenait à mes cheveux.

 

Prudemment, je soulevai une paupière.

La pièce baignait dans une somptueuse lumière d’un rose intense qui prenait, vue à travers les rideaux transparents, la délicate teinte de flammes vues au travers du meilleur albâtre.

Même si les gens de ma maisonnée étaient déjà en train d’accomplir leurs tâches quotidiennes depuis quelque temps, ce côté-ci de la villa restait silencieux et paisible mis à part le chantonnement des oiseaux dans les jardins en contrebas et le ronronnement permanent du ressac proche.

 

Puis d’un coin de l’œil, je perçus un mouvement.

 

Mes yeux s’ouvrirent tout grand … quand je remarquai que, juste sous mon nez, un papillon dansait gracieusement.

Je retins ma respiration.

Le papillon pirouetta en face de mes yeux puis fit des cercles au-dessus de ma tête. J’essayai de suivre ses mouvements sans alarmer la petite  créature ni réveiller Maximus.

Pendant un moment, il sembla suspendu dans les airs puis se posa délicatement sur un rideau juste en face de mes yeux.

 

Je me concentrai pour étudier la petite créature.

Ce n’était qu’un petit bout de soie dorée aux ailes d’à peine 5 cm de large, l’une d’elle présentant un rond parfait de couleur bleu-vert de la même couleur que les plumes d’un paon.

De la même couleur que les yeux de Maximus …

 

Je clignai des yeux.

Le papillon battit des ailes comme s’il me répondait.

Je ne pus m’empêcher de glousser.

 

"Qu’est-ce qui est si amusant?" Demanda une voix profonde et grondante dans mon dos.

Un frisson courut le long de ma colonne vertébrale.

"Tu es éveillé?"

"Je suis éveillé depuis un certain temps …"

La voix de Maximus gardait quelques traces de sommeil  derrière ses intonations alertes.

Comme s’il avait lu dans mes pensées et,  pour confirmer à quel point il était alerte, il pressa son corps vigoureusement contre le mien.

Un autre frisson courut le long de ma colonne vertébrale.

 

Semblant irrité par ma distraction, le papillon battit des ailes, exigeant impérieusement mon attention.

"Ouvre les yeux  …"

"Comment sais-tu que j’ai les yeux fermés?"

Au badinage transparaissant dans son ton ensommeillé, je dus sourire.

"Si tu avais les yeux ouverts, tu ne demanderais pas ce qui est si amusant …"

 

Maximus rit doucement contre mes cheveux, m’embrassa la nuque puis se leva sur un coude, son autre bras toujours posé dans le creux de ma taille.

En réponse à la douce ondulation de ses muscles, je cambrai le dos contre le velours chaud de sa large poitrine provoquant un grognement approbateur dont les vibrations chatouillèrent ma colonne. Puis il aperçut la créature soyeuse se balançant doucement sur le tissu délicat agité par la brise.

 

"Oh," Dit-il simplement, et sa profonde voix grondante était si pleine de jeunesse et de merveilleuse innocence que je pus m’empêcher de penser aux superbes enfants, si vivants et si rieurs de mes rêves. Ces enfants de mes rêves qui étaient de son sang …

"N’est-ce pas merveilleux? " Murmurais-je.

"Oui, " Souffla Maximus tout en se collant davantage contre mon dos et en posant son menton barbu contre mon épaule nue.  "Et comment ton petit ami a-t-il fait pour arriver ici?"

 

Il y avait quelque chose de curieusement excitant à écouter ce grondement chaud qui faisaient vibrer sa poitrine soudée à mon dos et de me sentir enveloppée par la chaleur de son corps et tout cela sans rien voir de lui qu’un bras posé sur ma taille.

 

"Il doit provenir des jardins et s’est retrouvé enfermé dans les rideaux après que Nicia les eut déliés et tirés …" Dis-je," les yeux fixés sur le papillon qui continuait à battre des ailes avec une régularité majestueuse.

Tout en parlant, tout doucement, avec précaution, je tendis la main vers la créature ailée

 

Je n’avais pas besoin de voir Maximus pour savoir qu’il suivait mes mouvements avec attention, intrigué par ce que j’étais en train de faire mais préférant ne pas poser la question

Retenant mon souffle, je levai lentement un doigt vers le papillon et stoppai net quand il frissonna délicatement et sembla sur le point de s’envoler.

 

Les ailes soyeuses battaient avec prudence, les ronds bleu vert m’étudiant comme deux yeux suspicieux.

Mon cœur manqua un battement.

Un deuxième.

Un troisième.

Levant à nouveau le doigt, le déplaçant avec un soin infini, je touchai le papillon et entrepris de suivre le contour de ses ailes soyeuses et délicates …

Dans mon dos, Maximus haleta doucement.

La créature resta immobile.

 

Je m’arrêtai le temps qu’il s’habitue à mon contact, parfaitement consciente que le moindre geste brusque le ferait s’envoler et que dans sa frénésie à vouloir s’échapper, il abîmerait irrémédiablement ses ailes si fines.

Seules ses ailes semblables à des joyaux continuaient à battre régulièrement.

Je suivis à nouveau le contour de ses ailes.

La créature frissonna légèrement puis battit des ailes, à nouveau, les ronds bleu vert tels deux yeux clignotant, plongèrent directement dans les miens.

 

Mordant ma lèvre inférieure, je le caressai à nouveau.

Le frissonnement se calma et la petite chose m’accorda encore un autre moment avant de s’envoler soudain vers les hauteurs du baldaquin, juste au-dessus de nos têtes, où elle se suspendit, petit triangle brun doré.

 

"Tu l’as chatouillé …" Murmura Maximus dont les doigts calleux jouaient gentiment avec mon nombril.

Je m’esclaffai.

Les doigts de Maximus s’arrêtèrent en plein mouvement. Je n’avais pas besoin de le voir pour savoir que son sourcil gauche était relevé.

"Chatouilleuse?" Souffla-t-il contre mon oreille et ma peau se couvrit de chair de poule en réponse.

"Maximus…" Le prévins-je mais il était trop tard car je me tordais et poussais de petits couinements sous ses attouchements

Pendant que je luttais contre ses chatouillements, il ne perdit pas un instant à me faire rouler dans ses bras et, pantelante, le souffle court, je me retrouvai emprisonnée contre le mur vivant et chaud qu’était sa vaste poitrine, les yeux perdus dans les profondeurs époustouflantes de ses yeux bleus verts qui pétillaient de malice.

 

"Bonjour, Domina…" Souffla-t-il et mon cœur manqua un battement.

"Bonjour, Général…" exhalais-je en retour et je frottai ma joue contre son épaule nue, "Tu as bien dormi?"

Maximus soupira avant de m’embrasser le front.

"A quoi penses-tu?"

Je souris à mon tour et enfouis mon visage contre son cou tiède, respirant avec  avidité son odeur de mâle.

 

Il y avait eu un moment de flottement quand il fallut aller au lit.

Nous avions passé ce qui restait de la soirée sur la terrasse, profitant de la nuit embaumée, partageant un repas léger accompagné de vin, nourrissant les chats et jouant avec eux.

Nous avions aussi conversé de choses et d’autres le tout entrecoupé de ces silences intimes durant lesquels nos cœurs et nos âmes se sentaient si proches que c’en était presque douloureux.

Petit à petit, la villa s’était enveloppée de silence, alors que, couchés sur le divan, nous regardions la lune voguer sur le ciel étoilé, bercé par le ronronnement du ressac et la chaleur partagée de nos corps.

 

Ce fut Maximus qui à un moment donné, suggéra que nous nous retirions et ce fut seulement à ce moment là que je sentis à quel point j’étais fatiguée. Ne faisant pas confiance à ma voix, je hochai la tête d’un geste un peu endormi.

Oh oui, le bonheur peut épuiser.

Souriant, Maximus se leva et m’aida à faire de même et nous avons regagné ma chambre, main dans la main, pour découvrir que Nicia s’y était rendue pendant que nous étions sur la terrasse.

Elle avait éteint bon nombre de lampes et une lueur dorée, diffuse, intime avait remplacé la clarté éblouissante qui nous avait accueilli.

Une chemise de nuit vaporeuse couleur crème était posée sur la liseuse et une tâche couleur vin sur la chaise voisine se révéla être la robe de chambre de Maximus.

 

Envahie soudain par la timidité, je détournai les yeux de ces arrangements intimes faits par ma servante pour notre première nuit et découvris le lit à baldaquin.

Sous la lumière diffuse, les rideaux transparents brillaient doucement comme la nacre à l’intérieur d’un coquillage et je ne pus m’empêcher d’évoquer à nouveau Aphrodite, purifiée et renouvelée, revenant célébrer le culte de l’amour.

 

Ce fut un moment de flottement car ni la passion brûlante et frénétique qui avait illuminé nos premiers accouplements ni l’amour tendre et langoureux qui avait prévalu alors que la pluie tambourinait sur le toit de la cabine ne nous avaient préparés pour l’ultime intimité de cet instant.

 

Soudain, la facilité de contact que nous avions connue, même il y a six ans, s’évapora comme par enchantement et fut remplacée par une timidité teintée d’embarras.

Ce n’était pas simplement se donner l’un à l’autre dans l’urgence de satisfaire nos corps affamés.

Ce n’était pas simplement partager nos corps comme les hommes et les femmes sont nés pour le faire.

Non c’était un de ces petits aspects domestiques tout simple qui n’a rien à voir avec les relations amoureuses mais bien avec les relations conjugales.

Et nous en étions douloureusement conscients tous les deux.

 

Ce fut Maximus qui rompit le silence.

"Quel est le tien?"

Heureuse de la diversion mais ne comprenant pas le sens de sa question je me tournai vers lui des points d’interrogation plein les yeux.

Il m’offrit un de ses petits sourires qui me font toujours fondre

"Ton côté dans le lit." Expliqua-t-il doucement. "Quel est le tien?"

 

Je clignai, à nouveau, des yeux mais maintenant parce que je réfléchissais à une réponse, aussi boiteuse pourrait-elle être, car comment pourrais-je lui dire que même si un fantôme peut parfois apporter une certaine chaleur à un lit vide, il ne demande aucune place dans ce même lit et donc je n’avais jamais été amenée à préférer l’un ou l’autre côté du lit?

Comment pourrais-je lui raconter les nuits passées à rêver, me tournant et me retournant sur la totalité du matelas, à la poursuite de sa chaleur tellement présente et pourtant insaisissable?

Comment pourrais-je lui raconter ces autres nuits où après l’avoir atteinte, je me réveillais brûlante et pantelante?

 

Mais Maximus attendait ma réponse alors je me forçai à parler.

"Le … le gauche," Marmonnais-je non parce que c’était vrai mais parce que cela semblait plausible.

 

"Très bien." Dit Maximus.

 

Mais aucun de nous ne bougea.

 

Partout dans l’empire, que ce soit dans les riches demeures du Palatin ou les taudis poussiéreux  de l’Esquilin ou dans les lointaines provinces, mari et femme se préparent pour aller au lit.

Dans les chambres sénatoriales, les huttes de paysan et les cabanes humides des mariniers édifiées sur les bancs vaseux du Flumen Tiberis (*), les hommes et les femmes se déshabillent et vont au lit, lit à baldaquin comme le mien ou simple  paillasse pourrie couverte d’une couverture sale et humide.

Peut-être parlent-ils en faisant cela, familiarité née d’une vie partagée même si l’amour n’est pas présent. Peut-être certains plaisantent-ils sur les événements de la journée tandis que d’autres se querellent.

 

Partout dans l’empire, aller se coucher fait partie du quotidien des couples  mais, dans ma chambre, Maximus et moi restions silencieux, main dans la main, au pied du lit massif et luxueux.

Et pour une fois, ce silence n’était pas issu d’une compréhension simple et mutuelle mais bien de notre hésitation.

"Je … Je suis désolée," Marmonnais-je encore car je sentais que c’était mon tour de dire quelque chose et je m’agrippai à la première chose qui me traversât l’esprit, "Je … j’ai oublié une chemise de nuit pour toi …"

 

Tendresse et amusement se disputèrent la place dans les yeux bleu-vert de Maximus.

"Je ne porte pas de chemise de nuit …" Dit-il tout en utilisant sa main libre, grande, chaude, bronzée et aussi douce que sa voix, pour repousser gentiment quelques mèches qui se baladaient sur mon visage.

Peut-être que, comme j’avais senti que je devais dire quelque chose, il sentit qu’il devait faire quelque chose et que cette chose devait me rassurer et me détendre

"Jamais?" Rougis-je.

Maximus gloussa.

"Seulement en hiver …" Et il ajouta-t-il avec une gravité moqueuse, "ce qui n’est pas exactement le cas actuellement …"

 

Le silence retomba sur nous et, pendant un long moment, nous restâmes ainsi, les yeux perdus dans ceux de l’autre.

Les siens brûlaient de leur habituel feu aigue-marine et en m’y plongeant, je sus les flammes bleues foncées qui tremblaient dans les miens.

Dans l’éclat d’une passion longtemps niée, l’instinct et le désir avaient mené la danse et il n’y avait pas eu de place pour l’hésitation.

Ici, au pied de ce lit qui ressemblait à un lit nuptial, main dans la main, au milieu de cette chambre qui ressemblait à une chambre de noces, je me sentais aussi timide qu’une jeune vierge venant de prononcer les vœux du mariage.

 

Jamais auparavant, je ne m’étais sentie aussi perdue par rapport à ce que l’on attendait de moi.

Devais-je me déshabiller ici, en face de lui ou me retirer modestement dans un coin sombre?

Devais-je lui proposer de l’aider à se déshabiller avent de retirer mes propres vêtements?

Devais-je revêtir l’aérienne chemise de nuit ou aller nue au lit?

Maximus devait-il entrer dans le lit avant moi? Ou devais-je l’y attendre comme une jeune mariée le fait pour sa nuit de noce? Et, une fois au lit, qu’est-ce qu’on attendait de moi?

 

Tout comme avoir été une prostituée m’avait tout appris sur la manière de donner du plaisir et rien sur les choses de l’amour, avoir été une femme jamais désirée par son mari m’avait tout appris sur la gestion d’un ménage et rien sur l’intimité domestique.

Les hommes ne partagent pas leurs nuits avec leur prostituée. Ils les utilisent  puis exigent qu’elles quittent leur lit avant qu’ils ne se réveillent.

ET les femmes qui ne sont pas désirées vont tout simplement seules au lit.

 

“Je … Je suis désolée ...” Balbutiais-je à nouveau, ne sachant pas de quoi je m’excusais, si c’était de ne pas savoir ce qu’un homme décent comme Maximus attendait de la femme qu’il avait choisie ou de ne pas être une femme décente moi-même.

Ou peut-être de n’avoir aucune autre virginité à lui offrir que celle de mon lit !

 

Maximus enfonça ses doigts dans mes cheveux et caressa l’arrière de mon crâne

 

Je frissonnai.

“Je … je suis ...” Commençais-je, à nouveau, en baissant la tête pour permettre à mes cheveux de tomber devant mon visage et de dissimuler ainsi ma confusion et  mes lèvres tremblantes mais sa main se referma gentiment mais fermement sur ma nuque et il me força à relever la tête et à le regarder dans les yeux.

 

"Je vais t’attendre dans le lit …" Murmura-t-il puis il porta nos doigts entrelacés à ses lèvres et embrassa gentiment mes articulations, caresse si fugitive, si douce, si aimante que je crus instant que mes genoux allaient se dérober sous moi.

Je restai immobile un moment, fixant nos doigts, les siens rudes, les miens minces, les siens forts, les miens délicats, les siens ressemblant à ceux d’une statue en bronze et les miens à ceux d’une statue en marbre.

A Rome où les démonstrations d’affection en public ne sont pas de mise, en sculpture, un homme et une femme se tenant par la main symbolisent un couple marié.

 

Déglutissant difficilement à cette réalisation, je pris la chemise de nuit de la liseuse et allai me réfugier dans ma salle de bain.

 

Le temps que je revienne – fraîchement lavée et enveloppée d’un fin vêtement de nuit couleur crème – que je ne me rappelai pas avoir acheté ni même commandé - Maximus s’était couché et sa peau intensément bronzée faisait un contraste saisissant avec la blancheur virginale des draps.

Le drap de dessus le couvrait jusqu’à la taille et il avait écarté tous les coussins qui se trouvaient de son côté sauf un. Ses mains étaient nouées derrière sa tête et il fixait les hauteurs du baldaquin. Avant d’aller au lit, il avait éteint toutes les lampes sauf une posée sur une table proche du lit mais suffisamment éloignée cependant pour ne pas que les rideaux mouvants puissent l’atteindre et s’y enflammer.

 

Avançant pieds nus, j’écartai le tissu transparent et, après quelques hésitations entrai dans le cocon de soie qu’est mon lit.

Maximus détourna son regard des draperies du baldaquin pour me contempler et les flammes qui habitaient ses yeux bleu vert étincelèrent pendant qu’il enregistrait la manière dont le fin tissu de ma chemise de nuit adhérait à mes seins, révélant non seulement la pointe dressée de mes mamelons tendus mais aussi le corail sombre de mes aréoles.

Parfaitement consciente de la manière dont il révélait aussi le triangle de bronze doré qui recouvrait la jointure de mes cuisses, je me perchai sur le lit et croisait les mains sur les genoux.

 

Les flammes aigue-marine restèrent à flamboyer un moment puis se transformèrent en deux eaux aux teintes saphir foncé.

Je mordis ma lèvre inférieure.

"Veux-tu que je noue les rideaux?" Demandais-je plus pour masquer ma nervosité et ne réussissant qu’à me sentir encore plus idiote.

Les yeux de Maximus s’adoucirent et leur couleur redevint celle de l’océan.

"Non, laisse-les comme ils sont," Dit-il après un bref coup d’œil à ces derniers.

Avec ses mains nouées derrière la tête, ses biceps saillaient encore plus que d’habitude et les boucles couleur cannelle de ses aisselles ressemblaient à des nuages soyeux dans la faible luminosité ambiante.

Il y avait quelque chose de bizarrement excitant dans sa pose et  je ressentais un besoin pressant de le toucher, de faire glisser ma paume sur cette vaste étendue de soie chaude et vivante.

 

Mais, je me contentai de mordre à nouveau ma lèvre inférieure.

"Dois-je éteindre la lampe?"

Cette fois, j’eus droit à son sourire juvénile.

"Tu souhaites l’éteindre?"

"Je n’ai pas peu du noir!" Rétorquais-je d’un ton plus agressif que je ne l’aurais voulu.

Le sourire s’élargit, un éclair ivoirin dans l’or foncé de son visage.

"Moi non plus, Domina, mais cette douce lumière est bien agréable. Pourquoi ne pas laisser la lampe s’éteindre d’elle-même?"

"Oh… Oh oui, bien sûr…"

 

Le silence tomba sur nous mais je ne bougeai toujours pas.

Je me contentai de laisser mes doigts jouer avec un des liens en soie couleur bronze qui servait à attacher les rideaux aux montants du lit.

"Tu penses que tu seras bien?"

Maximus gloussa.

"Dans un lit vaste assez pour abriter une toute petite bataille? Et bien, c’est un sacré changement  par rapport à une étroite couche militaire et au pont d’un bateau … Je pense que je survivrai."

J’eus un rire bref que j’étouffai rapidement.

 

"Je suis désolée … Je…"

Se mouvant avec cette rapidité féline qui ne manquait jamais de me surprendre, Maximus décroisa les mains, roula sur le côté et m’agrippa un bras.

Je sursautai.

"Viens ici …" Dit-il d’une voix rauque.

Je déglutis.

Péniblement.

“Viens ici...” Répéta-t-il et, pendant un moment, je craignis que ma chemise de nuit ne disparaisse sous l’impériosité de son regard bleu vert brûlant.

 

Avec précaution, je grimpai dans le lit et me glissai sous les draps frais à l’odeur de rose mais ne fit pas un geste de plus pour me rapprocher de Maximus. Je restai là, tendue et perdue en dépit de sa proximité, regardant fixement les drapés du baldaquin, le cœur battant si fort dans ma poitrine que je pensais qu’il devait entendre ce battement sauvage.

Etait-ce ce que la jeune vierge ressentait lors de sa nuit de noce?

Comment était-il possible que je me sente si timide et si confuse après cette intimité flamboyante que nous avions partagée dans la cabine du bateau?

“Tu ne viens pas près de moi?”

Étonnée, je me tournai et vit que Maximus me regardait intensément.

J’ouvris la bouche mais aucun son ne sortit.

De son côté du lit, Maximus m’offrit non plus un sourire juvénile mais un sourire effronté.

“Je n’ai jamais dormi dans un lit si grand ...” Continua-t-il, “Je m’y sens un peul seul...”

 

Devant l’absurdité de ses paroles - en fait l’absurdité totale de toute cette situation -, je ne pus que lui rendre un sourire tremblant avant de glousser nerveusement.

Avant que je ne puisse aller vers lui, Maximus m’agrippa par un bras.

Je m’exclamai.

M’ignorant, il m’attira à travers le lit puis me fit rouler sur le côté et se colla à mon dos avant de poser un bras autour de ma taille pour me serrer encore plus près de lui jusqu’à ce que je repose contre sa vaste poitrine nue.

Et alors, sa chaleur m’enveloppa et, avec elle, vint cette sensation familière et douce d’être en sécurité et aimée.

Cette sensation que rien de mal ne pouvait m’arriver pendant que j’étais dans ses bras.

 

Bercée par la chaleur, le silence et les rideaux translucides, nos têtes reposant sur le même coussin, je me détendis petit à petit puis touchai timidement la forte main posée sur mon ventre. Automatiquement, ses doigts s’entrelacèrent aux miens tout comme ils l’avaient fait devant l’entrée de la maison.

Mes yeux se remplirent de larmes à la tendresse de ce geste qui évoquait la douce familiarité d’amants de longue date ou de mari et de femme unis sans amour mais qui avaient fini par apprendre à s’apprécier durant les longues années d’une vie partagée.

 

Dans mon dos, Maximus soupira puis enfouit son nez dans ma chevelure.

"J’aime ton parfum …" Dit-il doucement et son souffle chaud caressa ma nuque.

"C’est quelque chose que je n’ai jamais senti auparavant …"

"C’est de l’huile de myrrhe avec une pointe de lotus…” Murmurais-je car je ne voulais pas élever la voix pour ne pas troubler cette douce quiétude qui était tombée sur nous.

"Je l’aime." Répéta-t-il. "Je l’ai toujours aimé …"

Mon cœur manqua un battement.

"Tu t’en rappelles …?"

Les mots quittèrent mes lèvres avant que je ne m’en aperçoive.

"Depuis la Mésie ? Oh, oui. Je m’en souviens depuis notre première rencontre …"

Je frissonnai devant cette révélation mais aussi devant la manière simple et directe qu’il avait utilisée pour me le dire.

 

"Julia. Julia. Je reconnais ton odeur maintenant  … ton parfum."

 

L’homme confus, épuisé qui avait balbutié ces mots alors qu’il était enchaîné dans l’atrium faiblement éclairé était à peine conscient de ce qu’il disait mais l’homme confortablement accolé à mon dos en était parfaitement conscient, lui et n’avait aucune peine à le reconnaître.

 

"Comment ne l’aurais-je pas pu?" Poursuivit Maximus, comme s’il se parlait à lui-même. "J’ai pu le sentir sur ma tunique des jours durant …"

Sa voix s’éteignit dans le silence de la nuit, le grondement, doux et bas se mêlant  au ronronnement assourdi du ressac.

Puis je sentis ses lèvres chaudes contre ma nuque quand il l’embrassa tendrement.

Je frissonnai.

Maximus m’embrassa la nuque à nouveau et puis encore une troisième fois.

"Dors, Julia.” Chuchota-t-il, son souffle caressant maintenant mon oreille. “Il est tard et tu es fatiguée..."

 

Je savais qu’il me voulait.

Il n’aurait pu me le cacher car mes reins étaient collés contre ses hanches.

Il me voulait et, pourtant, il était prêt à me donner le temps de m’habituer à sa présence dans ma chambre et dans mon lit, un autre seuil à franchir ensemble et un seuil majeur en dépit de notre passion flamboyante et de notre intimité aisée.

Il était homme assez pour ne pas me dissimuler son désir et aussi pour ne pas me l’imposer. Et, par dessus tout, il était homme assez pour choyer le peu qui restait de mon innocence depuis longtemps perdue.

 

Comme des larmes brûlantes roulaient du coin de mes yeux, j’enfouis mon visage dans le coussin.

 

"Je t’aime, Maximus." Murmurais-je d’une voix si basse que je ne sus si j’avais parlé ou s’il s’agissait d’un tour de mon esprit.

Il n’avait pu m’entendre et, pourtant, son bras resserra son emprise autour de ma taille.

Et c’est ainsi que j’appris qu’un homme peut faire l’amour à une femme de bien des façons en dehors d’un simple accouplement.

 

Il n’y a pas si longtemps, j’avais été une prostituée et personne ne sait mieux que les prostituées qu’un accouplement n’a que bien peu en commun avec faire l’amour.

 

Je me réveillai au milieu de la nuit, fiévreuse et tremblante sous les mains et les lèvres de Maximus. La lampe était éteinte et la soie enfiévrée de sa peau nue avait remplacé la soie froide de ma chemise de nuit.

Et en même temps que la timidité disparut, un autre seuil fut franchi pendant que nous nous laissions emporter par le besoin d’être aussi proches l’un de l’autre qu’un homme et une femme peuvent l’être.

 

La seule lumière éclairant la chambre était celle des rayons de lune entrant par l’arcade qui donnait sur la terrasse, lumière à peine suffisante pour distinguer les contours des meubles et trop infimes pour franchir les rideaux de soie se balançant doucement dans la brise de la nuit.

 

Se mouvant au-dessus de moi et en moi, Maximus resta caché dans les ombres, silhouette sombre se détachant à peine sur un fond plus sombre encore et, pourtant, je pouvais le sentir dur et chaud dans les profondeurs de mon corps.

Je pouvais sentir chaque attouchement, chaque caresse, chaque mouvement mais je ne pouvais le voir.

Et dans l’obscurité, chaque attouchement, chaque caresse, chaque mouvement  étaient encore plus intenses et je ne pus que me rappeler Psyché aimée dans l’obscurité par Eros (**), beauté mortelle accueillant un dieu ailé qui ne voulait pas d’autre domination que son lit et son corps.

 

M’arquant sous lui, je gémis quand le plaisir me balaya avec la force et l’intensité d’une vague et mes mains rodèrent sur la vaste étendue soyeuse de son dos.

Oh oui, cela avait du être ainsi pour Psyché, couchée dans le noir sur son lit couvert de fleurs.

Mais Maximus n’était pas un dieu ailé aux douces paroles mais une force de la nature déchaînée sur mon corps.

J’étais comme la terre, douce, docile et fertile et il était le paysan et la semence et aussi la pluie et le soleil.

Et je le pris et tout ce qu’il avait à me donner tandis qu’il m’aimait silencieusement dans l’obscurité et quand nous atteignîmes notre jouissance ce fut ensemble et ce fut ensemble que nous montâmes vers les étoiles comme Psyché et Eros le firent quand ils furent finalement réunis.

Pourtant leur vol n’avait pu être aussi beau que le nôtre car ils avaient volé dans l’éternité tandis que nous nous faisions déjà partie de celle-ci …

 

Dans les bras l’un de l’autre, dans la chaleur partagée de nos corps, nous restâmes longtemps silencieux, revivant les souvenirs de la nuit précédente tandis que les rayons du soleil levant rendaient translucides ce cocon qu’était mon lit.

Les grincements de la carriole du jardinier vinrent se mêler aux pépiements des oiseaux et, quelque part dans la villa, une femme éclata de rire.

 

En dépit de la brise matinale, il était évident qu’il ferait très chaud.

Si je voulais faire découvrir les écuries à Maximus puis chevaucher jusqu’à la ferme, nous allions devoir partir tôt. Pourtant je n’arrivais pas à me décider à quitter le lit, à quitter cette douce intimité d’être couchés ensemble loin du monde. Je pensais vaguement que les écuries et la ferme devraient attendre …

"Julia?"

La voix de Maximus me ramena à la réalité.

"Hmmm?" Dis-je en me pelotonnant encore plus contre lui.

"Où as-tu appris à traiter les papillons comme cela?"

Prise par surprise, il ne me vint pas à l’esprit d’inventer quelque chose et je m’entendis expliquer simplement la vérité à Maximus.

"A l’autre villa… la villa où j’ai grandi." Répondis-je d’une petite voix. "Il fut un temps où les fleurs étaient mes seuls jouets et les papillons mes seuls amis ..."

 

 (*) Flumen Tiberis: En Latin, le Tibre

(**) Suivant la mythologie grecque, la beauté à couper le souffle de Psyché était admirée par tous les hommes mais pas un n’osait en faire sa femme. Au contraire, il la vénérait comme une déesse, désertant les autels d’Aphrodite, la déesse de l’amour et de la beauté. Furieuse, celle-ci décida de se venger en faisant tomber Psyché amoureuse de l’homme le plus laid du monde et elle recruta son propre fils, le superbe dieu ailé Eros (connu aussi sous le nom d’Amour), pour l’aider dans son plan.

Mais Eros vit Psyché, il fut tellement stupéfié par sa beauté qu’il se blessa accidentellement à une de se propres flèches magiques, flèches qui étaient destinées à la punir et il tomba amoureux d’elle. Eros ne pouvait ni défier sa divine mère ni oublier Psyché alors il emporta la jeune femme dans un palais où il lui rendait visite la nuit, lui faisant l’amour dans l’obscurité.

Psyché tomba amoureuse d’Eros et le supplia de lui permettre de le voir en pleine lumière mais il l’avertit qu’elle ne devrait pas essayer de le faire car autrement un terrible châtiment lui était réservé.

Jalouse de la beauté et du bonheur de leur sœur, les sœurs aînées de Psyché, lui empoisonnèrent l’esprit en lui racontant que pour se cacher ainsi dans le noir son mystérieux amant devait être un monstre hideux.

Si bien que quand Eros s’endormit après leurs ébats, Psyché alluma une lampe et reconnu le fils ailé d’Aphrodite.

Psyché fut punie de sa désobéissance par la perte de son bien-aimé.

Désespérée, elle erra sur la terre à la recherche d’Eros et comme elle ne put l’y trouver elle se rendit sur l’Olympe où elle se jeta aux pieds d’Aphrodite pour implorer son pardon.

Folle furieuse, la déesse imposa à Psyché une série de tâches presque impossibles à réaliser, en lui disant que lorsqu’elle les aurait accomplies alors elle retrouverait Eros. Emus par l’attachement de Psyché de nombreuses personnes l’aidèrent à réussir son entreprise et Zeus lui-même intervint en faisant de Psyché une déesse qu’il emmena sur l’Olympe où elle épousa Eros.

L’intensité et la beauté du mythe ont inspiré de nombreuses peintures et sculptures depuis des  siècles.

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