Révélations et rêves – 180 A.D.

C'était ça.

Ce que j'avais toujours voulu savoir.

Ce à quoi j'avais si souvent pensé quand je me languissais de Maximus ...

La question qui prouvait combien j'en connaissais peu sur le seul homme que j'ai jamais aimé, question embarrassante et très personnelle.

Et elle avait franchi mes lèvres avant que mon esprit ensommeillé n’ait le temps de la rattraper.

La grande main chaude qui caressait mes cheveux s'arrêta et je sentis le corps de Maximus se raidir ce qu’il n’avait plus fait depuis qu’il avait posé le pied sur le Poséidon, tôt cet après-midi.

Il ne devint pas rigide comme il l'était dans le passé quand il rejetait mes avances ou qu’il me tenait éloignée de ses souffrances mais il n'était plus relaxé du tout.

Puis Maximus soupira.

Un long et profond soupir quelque peu tremblant.

Si long et si tremblant et si profond qu'il n'y avait aucun doute quant à la peine profonde et sous contrôle qui se cachait derrière.

Je n'étais plus du tout somnolente maintenant mais bien réveillée et tout à fait alerte.

Maximus relâcha son étreinte et me laissa m'éloigner de lui tandis qu'il restait allongé sur le dos. Je me levai sur un coude juste à temps pour le voir fermer les paupières et froncer les sourcils comme s'il luttait pour essayer de trouver la réponse correcte à une question particulièrement difficile.

Soudain il m'apparut que cela faisait peut-être si longtemps que Maximus n'avait plus pensé à lui-même que même se souvenir de son propre âge était difficile.

Enfin il parla.

"Le 7 avril," dit-il doucement, "j'ai eu 33 ans."

Le timbre de sa voix profonde était rauque et bas mais il n'y avait pas de trace d'amertume ou de tristesse, juste un brin de mélancolie.

 

Le 7 avril.

Le printemps.

La saison des combats.

Depuis ses 14 ans, il avait plus que probablement passé la plus grande partie de ses anniversaires à l'armée ou sur le front car les chances pour un militaire, simple auxiliaire ou général, de fêter un natalis (*),au printemps, chez lui étaient plus que minces.

Et Maximus avait passé la plupart de sa vie adulte stationné en Germanie, où les combats contre les tribus n'avaient jamais vraiment cessé durant les 20 ans de règne de Marc Aurèle.

"Le 7 avril, j'ai eu 33 ans."

Le 7 avril.

Il y a seulement quelques mois ...

Alors j'eus l'impression d'avoir été foudroyée.

Le 7 avril de cette année – la première du règne de l'empereur Caesar Lucius Aelius Commodus Aurelius Antoninus Augustus -- Maximus était à Zucchabar.

Le 7 avril de cette année, l'homme qui aurait du être l'incontestable empereur de Rome avait déjà été vendu sur le marché aux esclaves d'un trou poussiéreux et oublié des Dieux de la province d'Afrique ... à moins qu'il n'ait été en chemin pour Rome, pour la grande arène du Colisée.

Mais en réalité cela ne faisait aucune différence car enfermé dans une sombre et petite école de gladiateurs en Afrique ou en chemin pour l'Urbs, il était déjà esclave et gladiateur, un homme qui survivait, jour après jour, en tuant pour l'amusement de la plèbe et qui traçait lentement mais sûrement son chemin vers Commode et sa vengeance ... et sa propre mort.

Un homme à qui on avait tout dérobé, son rang, sa famille, sa liberté … jusqu'à son nom.

Un homme qui n'était plus connu que sous le surnom de "L'Espagnol ".

"Le 7 avril, j'ai eu 33 ans."

33 ans.

Si jeune.

Si plein de vie.

Tant d’années encore devant lui pour espérer voir ses plus profondes blessures guérir. Pour cultiver ses champs ou élever des chevaux ou faire tout ce qu’il aurait aimé faire … ou oser … ou espérer. Aimer et être aimé à nouveau. Avoir des enfants et les voir grandir et les voir devenir parents à leur tour.

Devant cette soudaine révélation, j'eus envie de crier sous l'outrage. De crier contre l’injustice de la vie. Contre l’injustice du destin. Contre l’injustice de ces divinités que l’on adore et qui restent silencieuses et indifférentes à la souffrance de ces hommes et de ces femmes qui les adulent … mais à la place, j'avalais la boule qui m'entravait la gorge et m'allongeai sur le dos à ses côtés avant de fermer les yeux

Puis, je parlai. Et il n'y avait pas trace de tristesse ou d'amertume dans ma voix, juste un peu de mélancolie mais pas de cette mélancolie qui remplace à la fois la tristesse et l'amertume quand, fatigués d'être meurtris, il nous reste le choix de continuer à avancer ou de mettre fin à notre vie et à ce qui nous blesse si terriblement.

"Je ne sais pas quand je suis née," Dis-je doucement comme si je me parlais à moi-même. "Personne n'enregistre les dates de naissance des esclaves, rien que leur nombre et leur genre … tout comme pour les bestiaux. Je sais seulement que je suis née à Rome ... enfin, en réalité je ne me rappelle aucun autre endroit que Rome ... Je n'ai aucun souvenir de ma mère ... Je n'ai aucun souvenir de baisers ou de caresses..."

Maximus remua à mes côtés et, même sans ouvrir les yeux, je savais qu'il s'était tourné vers moi et s'était dressé sur un coude pour pouvoir me regarder plus attentivement.

"J'ignore mon âge véritable ... mais j’en ai une assez bonne idée car j'ai commencé à compter les années quand mon corps … a changé. J'avais 18 ans quand je t'ai rencontré en Mésie si bien que maintenant j'en ai 24 ..."

Je m'arrêtai et fronçai les sourcils tellement je me concentrais pour trouver les mots exacts pour exprimer ce que je n'avais jamais dit à personne et que j'étais sur le point de lui confier.

"Considérant ce que fut ma vie antérieure, ne pas savoir quand est mon anniversaire aurait pu être seulement une nuisance mineure mais … mais ce fut toujours une source de grief... une source de... colère..."

Maximus resta silencieux et je continuai à parler, ce qui n'était pas aisé.

"Cela peut paraître stupide mais cela m’a toujours contrariée plus que tout autre chose ... comme si on m'avait tout volé avant même que je sois née et parfois … parfois ne pas avoir d'anniversaire était spécialement … blessant ..."

Non, je n'avais jamais admis cela devant personne auparavant.

Comment aurais-je pu le faire même devant ceux qui connaissaient mon passé?

Comment aurais-je pu le faire sans admettre mon incapacité à surmonter un désagrément aussi mineur, en dépit de ma toute richesse et de toute ma puissance ?

Non, même l’homme qui m’avait éduquée et m’avait appris comment me garder de l’amertume n’aurait pas compris

Ni l’homme qui m’avait épousée en dépit de mon passé souillé et m’avait révélé ce qu’était la puissance et la revanche.

Non, même eux.

Et même l’homme que j’avais rencontré, en Mésie, il y a six ans.

Seul cet homme, paisiblement couché à mes côtés, le pouvait.

Seul ce nouveau Maximus pouvait comprendre l’impuissance, la douleur et la rage d'être dépouillé jusqu’à l’âme de sa propre identité ... tout comme je comprenais ces sentiments qui étaient les siens.

Les doigts forts et rugueux de Maximus touchèrent légèrement mon front, repoussant mes cheveux et à l'intérieur de moi-même, je le remerciai pour cette caresse déguisée dont il savait que j'avais tellement besoin mais qu'il hésitait à m'offrir ouvertement de peur de m'embarrasser.

Et tant pour cette caresse que pour sa prévenance, je ne l'en aimai que davantage … si tant est qu'il était humainement possible de l'aimer plus encore.

"On me considère comme romaine mais je sais que je suis une étrangère et que je le serai toujours. Ou, en fait, je me sens comme une étrangère et je sais que je ne changerai jamais … Je n'appartiens à nulle part ..."

"Julia..."

Lorsque j'ouvris les yeux ce fut pour découvrir Maximus qui me regardait.

Il y avait une trace de souci dans sa voix, le même souci qui occultait quelque peu les flammes bleues vertes de ses yeux.

Et à la manière dont il prononça mon nom et à l’expression de ses yeux, je sus qu'il aurait fait n’importe quoi pour me protéger de la peine de me sentir une étrangère et que, s’il n’y avait pas réussi, il aurait volontiers partagé le fardeau de cette peine de la même manière que j’aurais tout fait pour le protéger de sa propre peine et que j’aurais partagé le fardeau de celle-ci.

Ce fut mon tour de lever les doigts et de, gentiment, suivre les courbes de son visage tant aimé et, avant de continuer à parler, je souris un peu, un petit sourire en coin que j'espérais rassurant.

"On m'a dérobé mon peuple, ma famille, mon passé mais aussi étrange que cela puisse paraître m'avoir dérobé mon anniversaire me blesse … davantage

Déglutissant avec peine, je levai les yeux vers le ciel étoilé au-dessus de nous.

C’était comme baldaquin de soie bleu nuit toute incrustée de fins diamants.

J'avais souhaité rester sous les étoiles cette nuit et pourtant j'avais un sentiment bizarre vis-à-vis d'elles car elles étaient d’une certaine façon comme les Dieux, d’une beauté étincelante mais à une distance qui les rendait si implacablement inaccessibles que cela blessait

"Je n'ai qu'un passé et je veux l'oublier ..." Poursuivis-je, les yeux toujours fixés sur les superbes étoiles si lointaines et si froides.

"Je n'ai pas de fête personnelle chaque année, pour célébrer la joie d'être en vie et faire des offrandes aux Dieux ... Il ne m'est pas possible de lire mes astres ... C'est absurde, n'est-ce pas. Je ne crois pas aux augures alors pourquoi cela devrait-il me blesser de ne pouvoir lire mes astres? Et pourtant c'est le cas..."

Détournant mon regard des étoiles, je rivai mes yeux dans les siens. Ils avaient la couleur d'un océan aux eaux chaudes et je rêvai de me perdre dans leur profondeur et leur chaleur.

"Mon mari non plus ne croyait pas dans les augures. Même pas dans les Dieux ... et certainement pas dans les prêtres ou dans le culte officiel. Mais son anniversaire était quelque chose d'important pour lui ... Chaque année, ce jour-là, il libérait les esclaves qui avaient travaillé le plus dur et faisait aussi des offrandes somptueuses aux Dieux et donnait des présents à ses serviteurs et faisait une grande fête ... Il était inflexible sur ce point et même sa santé défaillante ne l'empêcha pas de faire tout cela sauf la dernière année ..."

Je serrai mes lèvres l'une contre l'autre pour contrôler les émotions intenses qu'éveillaient toujours en moi les souvenirs de ces jours difficiles quand, en dépit de tous mes efforts, je ne pouvais éviter d'être injuste envers l'homme qui m'avait tant donné en exigeant si peu en retour.

"C'est blessant tu sais? Organiser ses fêtes d'anniversaire était de ma responsabilité et savoir qu'il n'y en aurait jamais pour moi me blessait … me blessait profondément … la mère d'Apollinarius lui a dit sa date d'anniversaire avant qu'il ne soit vendu et il le célèbre aussi et cela me blesse aussi … cela ne devrait pas … je devrais être heureuse pour lui ... Je devrais être heureuse de savoir qu’il a en quelque sorte sauvé une part de son être mais cela me blesse néanmoins ..."

Et la première fois que je fus confrontée à la célébration de l’anniversaire de Marius Servilius Tibullus, mon amertume avait été si forte que je n’avais pu la lui cacher ce qui m’avait profondément humiliée.

"Lors de la célébration de sa première natalicia après notre mariage, mon mari nota mon ... malaise sur ce sujet et, en homme de bon sens, il me suggéra de simplement choisir une date pour célébrer le mien ... Nous étions en train de dîner quand il aborda le sujet de la manière pragmatique qui le caractérisait ..."

Je n’ajoutai pas qu’il m’avait fallu des années pour comprendre que la légèreté qui semblait imprégner sa voix à ce moment là était due au fait qu’il souhaitait non seulement camoufler sa préoccupation mais également trouver une manière de m’épargner l’embarras d’aborder un sujet si délicat.

"Et qu’as-tu répondu?" Demanda Maximus, m’encourageant gentiment à continuer à exprimer ce que j’avais sur le cœur depuis si longtemps.

Je soupirai bien fort avant de répondre.

"Je le remerciai de cette délicate pensée mais refusai sa proposition. J’ai dit que ce serait une imposture comme celle de se forger de faux ancêtres et alors il fit quelque chose d’inhabituel. Il me demanda de reconsidérer ma décision ... Quand je disais non, Marius Servilius n’insistait jamais. Il prisait trop son temps. Si je me rappelle bien, il ne l’a fait que trois fois tout au long des années où nous nous sommes connus ... " 

Maximus resta silencieux pendant que je rassemblais mes souvenirs sur l’homme qui ne fut mon mari que de nom, un mari supérieur pourtant à bien des vrais maris.

"Quand j’ai refusé de l’épouser ... Quand je lui ai dit que je ne serais jamais capable de gérer son entreprise de bateaux … Et quand j’ai refusé de me choisir une date d’anniversaire …Il a réussi à me convaincre de l’épouser et démontra que je pouvais gérer sa flotte mais je fus inflexible sur le refus de me choisir une date d’anniversaire."

"Il t’aimait ..."

Il n’y avait aucun ressentiment ni aucune jalousie dans la profonde voix grondante de Maximus. Un simple constat. Et comme toujours c’était le pire.

"Il t’aimait ..."

Etait-ce le cas?

Depuis la mort de mon mari je m’étais posée la question bien des fois pour en arriver invariablement à la conclusion que le plus troublant était cette question troublante en elle-même.

Maximus attendait alors je soupirai et fis non de la tête.

"Non... Non, Maximus. Il ne ... m’aimait pas ... Il aimait sa femme défunte et son fils mort et ses bateaux ... Je suis reconnaissante que cela n’ait pas été le cas car je n’aurais pas été capable de lui rendre son affection ... mais il ... me respectait ... et pour cela je lui en étais extrêmement reconnaissante. Parfois être respecté est plus important que d’être … aimé ..."

Je me tournai vers lui.

"Tu es le premier homme à m’avoir montré du respect, Maximus..."

Il sourit, un petit sourire tout empreint de douceur et, tendrement, me caressa la joue encore une fois. Je touchai sa main puis la pris dans la mienne et la portai à mes lèvres. J’y déposai un baiser.

Je l’embrassai comme le jeune Lucius Aelius Commodus Aurelius Antoninus Augustus l’aurait embrassée par une nuit froide, en Pannonie, en signe de soumission et de loyauté à l’homme que son père avait désigné comme empereur de Rome.

Cette main que Annia Lucilla Antonina aurait embrassée après lui et pour les mêmes raisons.

Cette main que son légat aurait embrassée à son tour en jurant de défendre la vie de Maximus au prix de son propre sang.

Mais ces trois là l’avaient trahi et, en connaissance de cause, l’avaient condamné à mort ...

Etonné, Maximus essaya de retirer sa main mais je ne le laissai pas faire et, de mauvais gré, il se soumit.

J’embrassai ses articulations, puis tournai sa main et embrassai sa paume large, chaude et calleuse.

"Cela fait 6 ans que j’attends de le faire." Murmurais-je doucement. "J’adore tes mains ... si fortes et si douces ... les seules mains qui m’aient jamais caressée ..."

J’embrassai encore sa paume et, en le faisant, j’ajoutai dans le silence de ma tête, "Salut Caesar!" Mes mots, le seul hommage qu’il recevrait jamais.

Quand je levai les yeux ce fut pour constater que Maximus me considérait pensivement et, spontanément, je répondis à la question qui brillait au fond de ses yeux bleus verts.

"Je chérirai toujours ce jour, Maximus..."

Il hocha la tête en silence et ce fut tout.

Nous n’avons plus jamais abordé le sujet mais tout ce qui devait être dit l’avait été et nous savions tous les deux tout ce que nous devions savoir.

Six ans plus tôt Maximus m’avait donné ma liberté et le droit de vivre ma vie comme il me plaisait ou comme je le pouvais et non plus comme on me l'ordonnait.

Il y a quelques heures, il m’avait fait franchir le seuil ultime et m’avait donné la chance d’être purifiée et de renaître.

Je ne connaîtrais jamais le jour de ma venue au monde mais personne ne pourrait me voler ce que Maximus venait de me donner cet après-midi.

Sans prononcer une parole, Maximus prit ma main dans la sienne et la porta à ses lèvres puis il glissa un bras autour de mes épaules et je n’eus pas besoin d’un autre encouragement pour me reblottir contre lui.

J’ignore combien de temps nous restâmes ainsi, nous tenant l’un l’autre, nos cœurs battant calmement à l’unisson, mon souffle caressant doucement sa peau chaude, son odeur de mâle charmant mes narines, ses grandes mains caressant tendrement mes cheveux dorés tout emmêlés.

"Julia?"

Maintenant c’était lui qui semblait somnoler.

"Hum?"

"Qu’a bien pu faire ton précieux Cornelius Crassus qui t’aie rendue si furieuse?"

Je ne pus m’empêcher de glousser.

Peut-être étais-je, en effet, un peu ivre car je ne savais pas si c'était la question ou le fait que Maximus se souvienne du nom du jeune questeur qui me faisait rire à moins que ce ne fût les deux.

"Il n'est pas mon Cornelius Crassus..." Dis-je gaiement tout en me pelotonnant encore plus contre lui.

"Après m'être installée à Rome, je ne l'ai pas revu ... en ce qui concerne ce qu'il a fait ... eh bien en plus d'avoir une sœur vraiment garce, il avait une attitude paternaliste ..."

"Le questeur a-t-il vécu suffisamment longtemps pour se repentir amèrement de son erreur?" Demanda Maximus d'un ton volontairement neutre.

Je souris contre la peau chaude de son cou.

"Oh, oui. Il a vécu suffisamment longtemps pour se trouver une femme ... je les ai vus ensemble au théâtre ..."

"Et?"

J'ouvris les yeux juste pour plonger dans les profondeurs de deux aigues-marines à l'eau étourdissante.

Comme je faillissais à lui répondre, Maximus haussa un sourcil.

"Jolie petite chose." Dis-je d’un ton qui ne m’engageait pas.

"Jolie? Et non pas belle?"

"Juste jolie."

Maximus resta silencieux un moment puis posa un baiser sur mon front.

"L'idiot." Grogna-t-il en resserrant sa prise sur moi, geste si possessif, si protecteur aussi que les larmes perlèrent sous mes paupières closes et je me laissai envelopper par sa chaleur.

Des criquets stridulaient dans les buissons proches et ce son me berçait doucement tout comme la chaleur de Maximus.

La brise nocturne nous apportait l'odeur délicieuse de l'herbe grasse qui couvrait celle épicée de l'encens mais ne parvenait pas à masquer celle enivrante et si personnelle de Maximus.

Le sommeil tombait sur moi rapidement et pourtant malgré ma fatigue quelque chose à l'intérieur de moi se rebellait contre lui. Quelque chose à l'intérieur de moi refusait de plonger dans l'oubli. Quelque chose de vague et pourtant effrayant.

"Maximus..."

"Oui, Julia?"

"Tu seras là quand je me réveillerai?"

Il resta silencieux le temps d'un battement de cœur, le temps de jauger la frayeur qui perçait dans ma voix.

La frayeur de le perdre pendant mon sommeil. La frayeur de me réveiller et de ne pas le trouver à mes côtés comme ce fut le cas, il y a six, après que je me sois endormie dans ses bras.

Maximus caressa mes cheveux et murmura doucement.

"Bien sûr que je serai là. Dors maintenant, Julia..."

Et il m'embrassa le sommet du crâne.

"Maximus..."

Mes mains resserrèrent leur prise sur sa robe.

"Shhh... Dors, Julia... N'aie pas de soucis ... Je suis ici. Dors ..."

Et je dormis.

Si profondément.

Oh, oui. Je n'avais jamais imaginé que le bonheur puisse être aussi épuisant.

Bien plus épuisant que le chagrin.

Je dormis dans les bras de Maximus, ma tête reposant sur sa poitrine, le battement fort et régulier de son cœur me berçant tout comme me relaxait la chaleur de son corps.

Je dormis et je rêvai.

Et mes rêves furent à la fois vagues et absurdement détaillés.

Je me promenais le long d'un champ de blé dont les épis dorés ondoyaient en bruissant dans la brise embaumée.

Ils dépassaient ma taille et bien que je n'y connaisse rien en moisson je savais qu'ils étaient mûrs

Ou peut-être quelqu'un me l'avait-il mentionné.

Oui cela devait être ça.

Une voix à l'intérieur de mon esprit … le blé était mûr et la moisson serait bonne.

Une voix profonde, grondante.

La voix de Maximus ...

Il y avait d'autres sons. J'entendais un enfant rire ... et il y avait tant de bonheur et de liberté et d'innocence dans ce rire que mes yeux se remplirent de larmes.

Le soleil brillait et je levai mon visage vers lui, et le laissai me baigner de sa chaleur et sa chaleur était douce mais pas autant que celle de Maximus, pourtant l'éblouissante lumière dorée m'aveugla un instant me forçant à fermer les yeux.

Quand je les rouvris, je n'étais plus dans un champ de blé mais je me tenais près d’un enclos et le rire de l'enfant semblait plus proche ...

Elle était là, mon bébé, ma petite fille.

Elle avait deux ou trois ans et, comme toujours, était pieds nus, ses petits pieds tout sales et sa tunique toute froissée.

Ses boucles sombres dansaient dans la brise tandis qu'elle claquait des mains et sautait et pointait quelque chose au-delà de l’enclos ...

Puis, je vis ce qu'elle regardait … c'était un poney. Une petite femelle ronde, couleur châtain. Et je savais qu'elle s'appelait Saggita. (**).

Le garçon aux yeux verts était là aussi. Il montait le poney et riait aussi puis il devint sérieux tandis qu'il se concentrait pour suivre les instructions que quelqu'un lui donnait …

Maximus me tournait le dos mais cela ne m'empêchait pas de le reconnaître.

Il était habillé d'une tunique ordinaire et de bottes et ses bras puissamment musclés étaient nus sous le soleil.

Sa profonde voix grondante encourageait le garçon monté sur la jument châtain quand il semblait hésiter et le félicitait quand il parvenait à maîtriser la petite bête.

Et, bizarrement, je me sentis embarrassée comme si je n'avais pas le droit de me trouver là.

Comme si j'étais en train d'épier quelque chose de privé que je n'étais pas censée voir ... Même ma petite fille qui, en général, était si proche de moi dans mes rêves ne semblait pas s'être aperçue de ma présence ...

Distraite par ce que je voyais et par des sensations si étranges, je ne remarquai pas tout de suite que ma petite fille s'impatientait d'être laissée en dehors d'un jeu si excitant et avait déjà escaladé la clôture, clairement décidée à prendre part à ce qui se déroulait de l'autre côté.

Elle était si petite et pouvait si facilement être blessée!

Je courus vers elle mais alerté par ses cris excités pendant qu'elle montait vers le sommet de la barrière, Maximus se retourna et se dépêcha vers elle, la prenant dans ses bras tandis qu'elle battait des pieds et se tortillait, demandant à être posée à terre … à moins que ça ne soit sur le dos de la petite jument.

Maximus lui dit quelque chose et elle s'apaisa puis confiante, entoura son cou de ses petits bras et gloussa quand sa barbe chatouilla la peau de sa joue, aussi douce qu'un pétale de rose, quand il l'embrassa.

Et quand il la leva haut et l'assit sur ses larges épaules, ses cris jubilatoires résonnèrent dans mon esprit...

Le monde tremblait sous moi ainsi que le relatait la description que j'avais lue d'un tremblement de terre.

Confusément je pensais qu'il s'agissait de Poséidon en colère parce que j'avais refusé de faire une offrande sur l'autel de l’ébranleur de terre pour la sauvegarde de Luna ... ou peut-être pour avoir été considérée comme Julia Dea (***) par deux hommes alors que je n'étais qu'une mortelle impie.

Le monde trembla à nouveau et quelque chose d'humide et froid tomba sur ma joue.

"Maximus..."

"Je suis ici..."

Mes paupières étaient en plomb et, malgré toute ma volonté, je fus incapable de les ouvrir. Par contre, mes mains semblaient douées d'une vie propre et agrippaient convulsivement le fin tissu de sa robe.

"Il a commencé à pleuvoir ... nous devons nous réfugier à l'intérieur ..."

La voix de Maximus vibrait contre ma poitrine et, en dépit de l'obscurité et de ma confusion, je finis par comprendre pourquoi le monde était en train de trembler : il m'avait prise dans ses bras et me transportait dans la cabine …

Il me déposa sur le lit et se releva pour s'en aller mais mes mains raffermirent leur prise, refusant de le laisser aller avec le même entêtement qu'un homme qui se noie s’agrippe à un morceau de bois.

"Julia... Je dois m'occuper des lanternes ..."

Au-delà du grondement de sa voix, je pouvais entendre le vent secouer les arbres proches, siffler dans les cordages et les voiles et faire grincer le vaisseau tandis que les premières gouttes de pluie s'écrasaient sur le toit de la cabine.

Poussant un soupir, je le laissai aller.

J'ignore combien de temps il resta absent.

En réalité, j’étais perdue entre conscience et inconscience ni vraiment endormie, ni vraiment éveillée et je me tordais et me lamentais doucement de l’absence de Maximus.

Comme en réponse, il entra dans la cabine apportant avec lui une rafale de vent humide et claqua la porte de la cabine. Puis j'entendis des pas pressés tandis qu'il fermait et verrouillait le volet du hublot puis il revint vers le lit.

"Maximus..."

"Je suis ici, Julia..." Dit-il doucement et j'entendis un bruissement ... Il retirait sa robe et quelques gouttes tombèrent sur mes cheveux et ma gorge dénudée. Puis, je l'entendis fureter quelque part dans la cabine et le son d'un couvercle que l'on refermait me fit comprendre qu'il avait cherché une couverture.

Maximus revint vers le lit et se coucha à mes côtés.

Je me mis sur le côté et me blottis contre lui, de la même manière que Rubia le fait, lors des nuits de tempête, en hiver, quand elle vient dans mon lit et se met en boule contre mon ventre à la recherche de chaleur et de sécurité.

Sa peau nue était incroyablement chaude à travers la soie de ma robe.

Je protestai vaguement quand il nous couvrit tous les deux de la légère couverture, mais quand il me prit dans ses bras et m'enveloppa de sa chaleur j'oubliai tout et replongeai dans le sommeil.

Je me réveillai durant les heures sombres qui précèdent l'aube, la pluie rebondissant en rythme sur le toit, le vent faisant doucement tanguer la coque du bateau.

J'étais couchée sur le ventre, une position vraiment inhabituelle car je préfère dormir sur mon côté gauche.

J'essayai de bouger mais quelque chose m'en empêcha.

Il me fallut quelque temps et quelque effort pour en trouver la cause. Puis, je reconnus une grande main forte et chaude qui me caressait gentiment le cou, repoussant mes cheveux.

"Maximus..."

"Je suis ici ..." Souffla-t-il tandis que son autre main se déplaçait le long de mon dos.

Il était en train de retirer mon peignoir.

J'arrêtai toute résistance.

Maximus caressa doucement mes omoplates puis sa main glissa le long de ma colonne pour atteindre ma taille avant de décrire de lents cercles tout doux sur mes fesses.

Je soupirai.

Il baissa la tête et embrasa délicatement ma nuque et ma peau se couvrit de chair de poule. Puis il me fit rouler sur le dos et ses lèvres se posèrent sur mon cou et ma gorge, errant et mordillant tout doucement ma peau tandis que sa barbe la chatouillait.

Je me laissai aller.

Je me sentais très proche de ce sommeil drogué que j'avais connu six ans auparavant mais sans la moindre trace de malédiction ou de désespoir ou de chagrin.

J'avais l'impression de flotter ...

Je ne pouvais nager mais, cependant, je savais que flotter était comme cette sensation langoureuse de ne rien peser que j’éprouvais dans les bras de Maximus.

Ainsi je sus que l’eau pouvait ne pas être cet ennemi prêt à me noyer mais ressembler très fort à ce doux matelas de plumes sur lequel j’étais allongée …

Maximus embrassa le haut de mes seins puis sa bouche suivit la tendre vallée qui se trouvait entre eux

Je gémis.

Ses lèvres se dirigèrent vers mes mamelons toujours aussi doucement, aussi délicatement, effleurement aussi évanescent que celui que procurent les ailes soyeuses d’un papillon batifolant.

"Maximus..."

"Je suis ici ..." Murmura-t-il et son souffle chaud souffla sur mes mamelons durcis et humides et ma peau se hérissa davantage.

Alors je sentis un de ses bras entourer fermement ma taille et son autre main, grande, calleuse caresser doucement ma hanche avant de se poser délicatement sur le léger renflement de mon ventre et y rester.

Et, pendant un bref moment, mon ventre ne parut plus doux et doucement arrondi mais gonflé et dur et quelque chose remua et roula sous la peau tendue.

Mes yeux s’ouvrirent tout grand.

Ou du moins c’est ce que je crus car, avec toute cette obscurité, je ne pouvais rien voir ...

Toujours sur mon ventre, la main de Maximus trembla légèrement.

Avait-il aussi senti?

"Maximus..."

"Je suis ici ..."

Sa langue brûlante remplaça sa main et joua avec mon nombril et malgré ma lassitude et ma confusion, je souris quand sa barbe râpa légèrement ma peau car j’avais toujours été chatouilleuse là ...

Sous ses lèvres, mon ventre redevint souple et doucement bombé et Maximus embrassa le léger creux au-dessous de la courbe, pinça tendrement le bourgeon puis l’embrassa.

"Je suis ici ..." Répéta-t-il et ses mains caressèrent le creux de mes genoux et je me cambrai sur le matelas en réponse automatique.

"Je suis ici ..." Dit-il encore puis il m’ embrassa aussi intimement qu’il est possible pour un homme d’embrasser une femme ...

Je gémis et gémis encore sous ses baisers si doux, si tendres, si délicats qu'ils me donnaient l’impression de me dissoudre sous ses lèvres ...

Puis il stoppa et avant que je puisse protester contre la perte de ses baisers, il entra en moi.

Souplement.

Nous soupirâmes à l’unisson.

Il bougea.

Langoureusement. Lentement.

Je gémis à nouveau.

Plus fort.

C’était si différent de ce que nous venions de partager quelques heures auparavant. Ce n’était plus une passion irrépressible et un désir frénétique mais une danse langoureuse, douce, délicate, tendre.

Avant il n’y avait pas de temps ni de place pour la tendresse. Maintenant, je savais que je ne voudrais plus rien d'autre ... Et Maximus non plus.

"Donne-moi un enfant ..."

Avais-je réellement prononcé ces mots?

Avais-je réellement prononcé ces mots, que je n’avais jamais dit à voix haute mais qui hantaient mon esprit depuis la première fois que je l’avais rencontré?

Avais-je réellement exprimé mon désir le plus secret, si secret que je n’avais même jamais osé l’admettre à moi-même?

"Donne-moi un enfant ..."

Avais-je parlé?

Ou était-ce Maximus?

Etait-ce lui qui avait exprimé son propre désir secret, son espoir de voir sa semence germer à nouveau et continuer ainsi à vivre, libéré de l’esclavage et de la douleur, à travers son enfant?

Est-ce que l’un de nous avait vraiment parlé?

Ou peut-être les deux?

Avions-nous parlé vraiment à haute voix ou bien était-ce nos âmes qui avaient communiqué par nos corps et nos coeurs?

Cela semblait durer et durer et durer comme nous bougions langoureusement, prolongeant notre union, donnant et prenant de cette manière nouvelle, complètement différente et pourtant si absolue.

C’était si doux que je ne pouvais le supporter et des larmes brûlantes se rassemblèrent sous mes paupières closes avant de perler aux coins de mes yeux.

Je soupirai et déglutis.

"Je suis ici ..." Souffla Maximus contre ma bouche et il m’embrassa. Je me savourai sur ses lèvres et sa langue, sensation si érotique que des flammes incandescentes embrasèrent mon ventre.

Mais il y avait aussi autre chose ...

Mes lèvres goûtaient sa propre saveur masculine et la mienne plus piquante mais je décelai aussi une trace de salinité qui ne pouvait venir que de larmes.

Les miennes?

Les siennes?

Etait-il aussi bouleversé par ses sentiments que je l’étais par les miens?

Est-ce que l’extraordinaire beauté de notre union avait brisé ses dernières défenses - ses plus profondes -comme une rivière en crue brise la digue la plus forte ?

Mes paupières refusaient de se lever malgré tous mes efforts.

Je voulais toucher sa face tant aimée pour y chercher des larmes mais ma main se leva pour retomber faiblement sur le matelas, épuisée, molle, sans force.

Mais bientôt de qui était les larmes n’eut plus d’importance.

Car les flammes qui enfiévraient mon ventre se transformèrent en douleur brûlante.

Je criai contre ses lèvres et essayai d’accroître le rythme du mouvement de mes hanches, de les lever et d’encercler sa taille de mes jambes pour qu’il vienne en moi plus profondément encore, même s’il était déjà aussi loin qu’il pouvait l’être … mais Maximus me stoppa, me calma, ses mains expertes et sûres me touchèrent là où il fallait pour me forcer à prolonger la douce, très douce, souffrance qui s’était emparée de tous mes membres...

Soupirant profondément, je le laissai faire et me perdis et dans la douceur et dans la souffrance.

Et, alors, il finit par me laisser aller et, chevauchant les vagues d'une extase éblouissante, mon soupir se transforma en gémissement.

"Je t’aime..."

"Moi aussi je t’aime..."

L’avais-je réellement entendu dire cela?

Ou était-ce juste un tour de mon esprit?

Etait-ce réellement la voix de Maximus?

Ou était-ce quelque chose que mon imagination avait créé?

Etait-ce le vent soufflant doucement dans la cime des arbres et la pluie d’été tapant sur le toit de la cabine?

Ou seulement la supplique d’un cœur tourmenté?

Cela avait-il de l’importance?

Je gémis, à nouveau.

Plus fort.

"Je suis ici ... Je suis..."

La voix de Maximus se brisa quand il atteignit son propre pic et l’émotion dans sa voix était si nue, si intense qu’elle ralluma les flammes mourant en moi, prolongeant mon abandon et mes spasmes apparemment inépuisables réclamèrent les siens encore et encore.

Non, cela n’avait pas d’importance qu’il ait dit ou non qu’il m’aimait.

Cela n’avait pas d’importance que ce soit sa voix ou juste un rêve de mon imagination car son corps et son âme m’avaient déjà proclamé ce que son cœur et son esprit ne pouvaient même reconnaître

Exténué à la fois, physiquement et émotionnellement, Maximus se laissa glisser lentement sur mon corps jusqu’à ce que je sois entièrement couverte par la chaleur soyeuse de sa peau nue.

"Je suis ici ..." Répéta-t-il, le visage enfoui dans mon cou, son souffle chaud et humide chatouillant le lobe de mon oreille.

La dernière chose que j’entendis avant de plonger dans l’oubli fut le souffle rythmé de Maximus.

Cela et, dans le lointain, le bruissement des épis de blé balancés par la brise...

Mais il y avait aussi quelque chose en plus … quelque chose que je n’avais jamais entendu que dans mes rêves et qui pourtant était si familier ...

C’était le rire d’un enfant ...

(*) Natalis: en Latin, "anniversaire".

(**) Sagitta: en Latin, "flèche".

(***) Julia Dea: en Latin, "Déesse Julia".

 

 

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