Falco - 180 A. D. 

 

S’il eut bien un moment où je remerciai les Dieux pour mon apprentissage à la prostitution ce fut bien celui-ci. Je n’avais pas besoin d’un miroir pour savoir que mon visage ne trahissait pas le choc que m’avait causé la simple mention de ce nom. Il n’était pas devenu soudainement un masque indéchiffrable ni n’était devenu inexpressif. Aucun muscle n’avait tressailli, mes lèvres étaient restées souples et fermes et mon menton ne s’était pas durci. Je n’avais ni rougi ni pâli. Mes yeux n’exprimait rien de particulier … en un mot rien ne trahissait l’émotion violente qui était en train de me parcourir toute entière.

Je la maintenais sous un contrôle total et parfait.

 

Turia aurait été fière de moi.

Même Cassius en aurait eu un sourire admiratif.

 

Non, mon entraînement n’avait pas été une perte de temps.

Et il réapparaissait automatiquement quand le besoin s’en faisait sentir comme en cet instant.

Et étant donné la situation, c’était réconfortant.

 

Agenouillée sur la couverture, je voyais mon reflet dans les yeux de Maximus. Tous les bruits qui nous entouraient étaient en train de se transformer en un silence néanmoins fâcheux.

Rien ne trahit son émotion à lui pourtant je savais que peu lui échappait car il était trop sensible pour cela.

Et surtout il me connaissait trop bien.

Je devais agir avant qu’il ne devine que mon silence cachait autre chose que la surprise ou le désappointement.

Car, en dépit de mon calme apparent, je pouvais sentir que petit à petit je perdais le contrôle de moi-même.

 

Me forçant à l’action, je me levai d’un mouvement que je m’efforçai de rendre le plus naturel possible, ne pouvant éviter cependant une pointe de brusquerie.

Maximus n’essaya pas de m’arrêter, quand je m’éloignai de lui. J’étais aveugle à mon environnement et à la direction que je prenais car je me concentrais trop pour éviter de me déplacer trop vite et d’éveiller ainsi ses soupçons.

Je n’avais pas fait trois pas que je trébuchais et fut forcée de m’arrêter.

Une douleur aigue et brève parcourut mon pied gauche me forçant à baisser les yeux pour chercher ce qui m’avait presque fait tomber. Je découvris avec stupéfaction qu’il s’agissait de mes sandales que je ne me rappelais pas avoir mises là. Elles étaient rangées à côté de la couverture et j’avais marché sur une des boucles occasionnant sûrement une fine coupure à la plante de mon pied.

 

Je les envoyai balader d’un coup de pied féroce et, sans plus me soucier de la douleur, avançai sur l’herbe en direction du ruisseau.

 

L’eau froide me remit les idées en place.

Le courant courait presque toujours sous la voûte des arbres et donc, le soleil avait peu de chance de chauffer son eau. J’eus l’impression de marcher dans de la glace. Je posai les pieds sur les pierres douces ou sur le sable pour avancer jusqu’au milieu de l’eau sans me soucier que le bord de ma tunique était en train de se tremper.

 

La fraîcheur enveloppa mes chevilles au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le courant. Le fond était plat et guère plus profond que quelques centimètres. Le courant emporta le bord de ma tunique le faisant ondoyer. Quelque chose de glissant frôla mon pied et j’aperçus un tout petit poisson argenté se faufiler dans l’eau.

 

Faisant appel à toute ma volonté, je m’ordonnai de m’arrêter et restai là, au milieu du ruisseau, les pieds fermement plantés dans le sable, les yeux fixés en avant sur quelque chose qu’ils ne voyaient pas, la respiration calme malgré la douleur croissante qui habitait mon coeur.

 

Mais bien que j’essayais de ne pas le faire, bien que je m’ordonnais de ne pas le faire, je ne pus m’empêcher de m’étreindre. Cependant ce ne fut pas comme quand j’étais petite fille, effrayée, sans mère et sans jouets ni comme quand je me réveillais, seule dans mon lit froid après avoir rêvé de Maximus.

J’essayai de rendre ce geste fluide et naturel comme s’il était du au fait que la chaleur de l’après-midi avait fait place à la fraîcheur de la soirée.

 

Un observateur aurait pu penser qu’il s’agissait d’un geste normal pour qui se trouvait dans une eau plutôt froide car mes bras étaient couverts de chair de poule.

Oh, oui.

Je n’avais rien perdu de mon entraînement malgré mes six années de liberté, toute ma richesse et tout mon pouvoir.

 

"Falco. Le nom de l’autre sénateur était Falco."

 

Ma peau se rétracta comme quand je voyais une blatte, insecte qui avait le don de me rendre complètement hystérique, aberration quand on savait que je trouvais les araignées amusantes et même fascinantes !

Mon estomac tourna comme lorsque je venais de respirer l’odeur du lait juste bouilli, autre absurdité qui m’accompagnait depuis l’enfance. Je n’allais pas être malade ici et maintenant mais un malaise m’accompagnerait pour quelques heures au moins.

 

Prenant une profonde inspiration, je tentai de gérer tant la nausée que le dégoût qui menaçaient de m’envahir.

 

Et même quand je commençai à doucement me frotter le haut des bras, je rendis mon geste naturel, gracieux et élégant.

 

"Falco. Le nom de l’autre sénateur était Falco."

 

Bien sûr que j’avais entendu ce nom et plutôt deux fois qu’une!

 

Toute personne vivant à Rome en entendait parler. Il était trop connu, trop important, trop riche. Toujours haut placé même quand la fortune ne lui avait pas souri. Et le sénateur Anicius Dellius Falco n’était pas le genre d’homme à attendre simplement que la déesse fortune se décide à lui sourire ni à couvrir ses autels d’offrandes ou elle-même de prières dans le but d’obtenir ses faveurs. Il était plutôt le genre d’homme à prendre ce qu’il voulait même si cela signifiait agripper la divinité par la gorge pour la forcer à lui sourire et ce sans jamais perdre son propre sourire, un sourire plaisant certes mais qui n’atteignait jamais ses yeux. Un homme implacable, élevé pour le pouvoir et dont l’ambition n’avait pas de bornes et avec suffisamment d’ancêtres fameux dans l’histoire de l’Urbs (*) pour être le rival de n’importe quel empereur.

 

Même s’ils furent à certains moments décimés par les caprices du destin et aussi par le zèle de certains de leurs propres membres, les Dellii étaient une des plus vieilles familles patriciennes. Ils l’avait bâtie en se mariant avec le sang bleu et l’argent et ce depuis la république. La tête actuelle de la gens faisait partie des cercles politiques depuis environ 3 décades et avait adroitement effectué son service vis-à-vis de Rome. Il s’était marié deux ou trois fois et toujours avec celle qu’il fallait, il avait engendré des fils pour lui succéder au sénat et des filles à marier pour lui apporter des alliances lui garantissant davantage de pouvoir. Il avait atteint les plus hauts honneurs possibles en dehors de la famille impériale.

Deux fois consuls, son nom avait été ajouté à la liste de ses ancêtres grâce aux inscriptions sur les travaux publics qu’il avait financés et promus avec la même régularité acharnée qu’il avait accompli charge après charge.

 

Au contraire de beaucoup de ses ancêtres dont les premiers connurent la guerre civile entre Octave et Marc Antoine (**), le sénateur Anicius Dellius Falco avait connu des temps de paix et de stabilité et n’avait pas du tourner casaque pour garder ses charges, son pouvoir et son argent. Au contraire, son cursus honorum s’était déroulé dans une période de transition tranquille où les empereurs passaient le pouvoir à leurs héritiers désignés, toutes velléités contraires à cette logique étant impitoyablement réprimées. Peut-être avait-il trouvé cela désappointant car il était connu pour être un sournois ayant du goût pour l’intrigue … ou peut-être trouvait-il cela parfait car cela lui permettait de focaliser son énergie sur la seule allégeance qui lui importait à savoir lui-même et ses intérêts.

 

Ce n’était pas un homme plaisant.

En dépit de la paix et de la stabilité, Anicius Dellius Falco s’était fait des ennemis parmi les sénateurs dont plus d’un aurait aimé le voir tomber.  Mais comme non seulement il était sournois mais aussi glissant comme un serpent, il s’arrangeait toujours pour s’en sortir d’une manière ou d’une autre.

 

Par dessus tout, il était aussi adroit quand il fallait profiter des faiblesses des autres que pour garder ses secrets.

Et des secrets il en avait dont un qui était sans doute sa seule faiblesse et que je ne connaissais que trop bien.

 

Entre ses mariages, le sénateur Falco était enclin à participer à des banquets et des parties comme tous les hommes le faisaient mais lui était particulièrement discret en ce qui concernait ses plaisirs. Il ne s’agissait pas de self contrôle ou de modération. Il avait tout simplement un penchant que certain qualifierait de particulièrement raffiné et qui n’était pas facile à satisfaire.

Car Anicius Dellius Falco préférait les jeunes filles aux femmes et avait des goûts très personnels en la matière.

Très personnels et très stricts.

Il les voulait jeunes mais pas autant que ceux qui partageaient ses inclinations.

Ces jeunes filles devaient avoir atteint tout juste la puberté, être minces comme un éphèbe, des seins bourgeonnants, fraîches, vierges et venir de connaître leurs premières règles.

Et il ne les utilisait qu’une seule nuit.

Une nuit au cours de laquelle, assises sur ses genoux, il leur donnait, une poupée, les nourrissait de fruits et de douceurs avant de leur prendre leur virginité.

 

Certains hommes qui préfèrent les jeunes filles aux femmes, sont tendres avec leurs victimes de la même manière que les prêtres sont tendres avec les bêtes magnifiques qu’ils vont abattre sur les autels. Mais ce n’était pas le cas d’Anicius Dellius Falco. Au contraire, il se réjouissait de la terreur des filles quand elles voyaient son apparente tendresse se transformer diaboliquement et qu’il prenait plaisir à leur douleur quand il les violait vicieusement encore et encore.

Je tressaillis au souvenir de son premier coup.

 

Poussée par le désespoir et la peur, j’avais essayé d’échapper à son emprise mais il m’avait agrippée par le poignet, m’avait tournée vers lui avant de frapper. Le coup m’avait envoyée contre le pied du lit. Mes yeux s’étaient emplis de larmes, mes oreilles sonnaient et mes lèvres et ma joue m’élançaient douloureusement. Je me rappelais avoir pensé que, malgré son corps mince, ses épaules étroites et ses mains manucurées il était plus fort qu’il ne paraissait.

Avant qu’il ne me frappe, j’avais crié mais son coup m’avait rendue muette tout autant que la certitude que personne ne viendrait me sauver, même si je criais à en perdre haleine. Assommée par le coup, je glissais vers le sol mais il m’attrapa avant que je l’atteigne et me jeta sur le lit pour abuser de moi tout au long de la nuit, une nuit qui me sembla interminable.

 

"Falco. Le nom de l’autre sénateur était Falco."

 

J’avais quitté son lit et son palais pendant son sommeil et n’y étais jamais retournée.

Ma virginité prise, je n’avais plus aucun attrait pour lui.

Le sénateur Anicius Dellius Falco avait eut l’honneur douteux d’être le premier des nombreux hommes qui m’avaient eue dans leur lit et aussi d’être le seul à ne m’avoir jamais redemandée.

 

Non, je ne l’avais jamais revu.

Même pas quand j’étais devenue une puissante affranchie car le sénateur évolue dans un autre cercle, plus sélect et était très préoccupé de son rang et de ses privilèges. De plus, il était un des plus riches hommes de sa classe ce qui lui évitait de chercher des subsides chez ceux de la mienne.

 

Je ne l’avais jamais revu mais j’avais assisté à la parade incessante des jeunes filles en fleur qui lui étaient envoyées à intervalle régulier.

Et je les avais aussi vues quand elles en revenaient.

Les yeux épouvantés et cernés.

Brisées, anéanties.

 

Je ne l’avais jamais revu mais sa voix hantait toujours mes rêves et à la simple mention de son nom ma peau se rétractait toujours.

Comme à cet instant précis.

 

Je ne l’avais jamais revu mais les souvenirs de cette nuit à sa maison étaient toujours très vivaces dans ma mémoire alors même que les souvenirs et les visages des autres hommes qui étaient venus après lui, s’étaient affadis.

 

Je ne l’avais jamais revu mais j’avais entendu parler de lui car il avait grimpé tous les échelons et était devenu un puissant politicien qui dominait une fraction du sénat

 

Je ne l’avais jamais revu mais ... et, maintenant, il était de retour dans ma vie au moment le plus inattendu et de la manière la plus inopinée…

 

Les Dieux savent vraiment comment se moquer de nous.

 

Un splash dans mon dos me ramena à la réalité.

Maximus avançait dans le ruisseau. Je le laissai s’approcher mais ne me tournai pas vers lui.

Je ne pouvais le regarder

Pas encore.

 

Il s’arrêta dans mon dos et sa chaleur m’enveloppa familièrement tandis qu’il attendait, me laissant le temps soit d’accepter sa présence soit de la rejeter.

Comme je ne réagissais pas, Maximus se rapprocha et caressa légèrement mes bras nus de ses paumes calleuses puis il se glissa contre mon corps et pressa sa large poitrine contre mon dos.

Je le laissai faire et me reposai contre lui, heureuse de sa solidité, ancre bienvenue dans ce monde sombre dans lequel plongeait, à nouveau, ma vie.

 

"Est-ce que je me trompe si je suppose que cet homme ne répond pas à tes attentes?" demanda-t-il doucement.

Je léchai mas lèvres.

"Non," murmurais-je.    

"Mais tu le connais," poursuivit-il et je tendis l’oreille essayant de déceler ce qu’il sous entendait.

Impossible.

Ou Maximus déguisait mieux ses émotions que moi ou ses suspicions avaient une autre teneur.

Je soupirai

"Si tu avais vécu à Rome depuis aussi longtemps que moi, tu le connaîtrais aussi," dis-je d’une voix neutre collant parfaitement au commentaire que j’étais en train de faire.

"Tu veux en parler?"

Maximus n’était visiblement pas prêt à laisser tomber le sujet et je préférai l’orienter dans une direction plus sûre.

"Sénateur Anicius Dellius Falco," récitais-je avec application. "Un vieux nom, une noble famille, plus d’argent que tu ne peux compter, un parfait cursus honorum et trente ans dans la politique. Deux fois consul. Aurait du être nommé pour un gouvernement des années plus tôt …" (***)

 

Je m’arrêtai et fronçai les sourcils. Je m’étais forcée impitoyablement à éloigner son nom de mon esprit et à ne pas flancher quand on le mentionnait si bien que j’avais presque oublié qu’il était toujours là quelque part dans mon esprit tout comme la petite fille effrayée et la prostituée triste et solitaire que j’avais été.

 

Et maintenant qu’il était de retour et lié à Maximus, il n’y avait plus moyen de nier sa présence constante.

M’attendra-t-il lui aussi dans l’au-delà?

Rejoindra-t-il Turia et Cassius pour se moquer de moi?

J’entrepris d’avaler la boule au goût amère qui obstruait le fond de ma gorge mais je ne fus pas assez rapide et Maximus nota mon silence soudain.

"Mais?" me poussa-t-il gentiment.

Cette fois, je pris une inspiration si profonde que j’en eus mal aux poumons.

"Mais le sénateur n’avait pas vraiment les faveurs du défunt empereur."

Je sentis Maximus se tendre contre mon dos mais quand il parla sa voix ne trahit pas cette tension.

"Ce qui signifie?"

 

Je posai ma tempe contre son menton barbu et fermai les yeux mais ce fut une erreur car dès que l’obscurité fut là une figure familière en surgit. Mes paupières s’ouvrirent aussitôt mais pas assez vite car les yeux noisettes profondément enfoncés et dépourvus de gentillesse qu’abritait l’étroit visage familier couronné de cheveux bruns bouclés touchés d’argent aux tempes, eurent le temps de m’offrir un sourire glacé.

 

"Cela signifie," et ma voix me surprit par sa stabilité, "que Marc Aurèle ne lui faisait pas confiance en dépit de ses services sans reproche depuis des années. Et qu’il lui barrait discrètement la route …"

 

Les gouvernements sont attribués via ce qui est supposé être une procédure impartiale n’incluant pas les votes achetés ou ceux dû suite à une faveur passée ou future. Dans tous les cas, les personnes éligibles ont depuis longtemps prouvés être au-dessus de telles pratiques … mais les romains sont gens pratiques et en connaissent un bout sur la traîtrise. Ce qui signifie que pour une loi émise, il y a 10 façons de la contourner ou de l’interpréter qui naissent quasi simultanément.

Alors, ils se rassemblent solennellement au sénat, en appellent aux Dieux pour leurs demander d’être les témoins de l’impartialité de la procédure et désignent les personnes éligibles pour une titulature de gouverneur provincial.

Bien sûr, quand il s’agit de politique, "impartial" n’a pas la même signification que dans d’autres situations et avoir de bonnes relations lors des élections n’a jamais handicapé un ancien consul. 

 

Pourtant, il y a un obstacle ultime que même les gens qui ont les meilleurs relations ont des difficultés ou même sont dans l’impossibilité d’éviter : c’est le veto informel et inexprimé du trône.

 

"Marc avait des suspicions à son égard?" demanda Maximus mais c’était plus une affirmation qu’une question.

 

"Il dit que nous retournerions ensemble à Rome et qu’il espérait que les Dieux lui accorderaient suffisamment de temps pour qu’il me transmette ce que j’avais besoin de savoir … il dit qu’il m’introduirait auprès de gens en qui je pouvais avoir confiance et qu’il m’indiquerait ceux à qui je ne pouvais me fier. …"

 

Je souris tristement mais ne dit rien.

"Était-il inclus dans...?"

Maximus ne termina pas sa phrase ce n’était pas nécessaire.

Tous deux savions à quoi il faisait allusion.

"Le complot de Cassius contre Marc Aurèle?"

Il laissa passer un battement de cœur.

"En était-il?"

Je haussai les épaules.

"peut-être ... avant que tu n’arrives, des courriers faisaient des allers et retours entre la Mésie et Rome, jour et nuit, car Cassius négociait le support du Sénat... pour autant que je sache, il était vraiment optimiste .. Et le sénateur avait toujours été un homme influent ..."

"Mais quand le complot fut découvert," insista-t-il, "le sénateur n’était pas sur la liste des conspirateurs ..."

 

Le soudain intérêt de Maximus pour Falco n’était pas exactement ce dont j’avais besoin en cet instant mais je ne pouvais éluder ses questions sans automatiquement éveiller sa suspicion et devoir répondre à plus de questions encore, questions que je ne voulais pas entendre et auxquelles je voulais encore moins répondre.

"Il n’y était pas," lui accordais-je, "mais, à Rome et quand il s’agit de sénateurs, cela peut simplement vouloir dire que l’homme est suffisamment malin pour se retirer de la conspiration à temps … "

 

Il y eut un silence seulement interrompu par le gargouillement de l’eau du ruisseau. En dépit de la densité du feuillage, je pouvais voir que le soleil avait bien entamé sa descente et ses rayons obliques indiquaient que nous n’étions pas loin du milieu de l’après-midi.

 

Pendant un instant je me sentis perdue et malade. 

Épuisée.

Mes genoux menaçaient de s’effondrer et il me fallut toute ma volonté pour rester debout

Où donc était partie toute la chaleur?

Je frissonnai.

Maximus me serra un peu plus dans ses bras, m’offrant un support silencieux et aussi la chance de me libérer si je trouvai son étreinte trop confinante.

Mon corps comme mu d’une volonté propre se lova contre le sien et, en réponse, les muscles de Maximus ondulèrent.

Je soupirai, la manière dont nos corps s’unissaient toujours si parfaitement, me remplissait à chaque fois d’émerveillement.

Pourquoi donc nos destins ne pouvaient-ils s’accorder de même ? Ou bien le faisait-il mais d’une manière détournée et cruelle ?

 

"Et Marc Aurèle ne voulut pas de lui comme gouverneur ? "

Je hochai la tête. 

L’empereur César Marcus Aurelius Antoninus Augustus n’était pas seulement un bon juge des caractères humains il avait aussi appris à se fier à ses instincts.

Et ses instincts lui avaient dit de ne pas se fier à Anicius Dellius Falco même si ce dernier ne lui avait donné aucune preuve de sa trahison. L’empereur lui-même n’ayant donné au sénateur aucune raison d’avoir été floué.

"Cela semble avoir été le cas et je n’en suis pas surprise," dis-je sans noter que j’étais en train de glisser vers un terrain dangereux.

"Pourquoi?"

La voix de Maximus semblait neutre pourtant une tonalité métallique faisait vibrer son timbre chaud et profond. Et je sentais se vibrations contre mon dos.

"L’empereur était un lettré," dis-je en m’accordant un sourire triste, "qui connaissait l’histoire parfaitement..."

Maximus resta silencieux.

"Les Dellii existent depuis les premiers jours de la République," expliquais-je, "et ils sont passés maître dans l’art de la survie … en politique cela signifie faire les bonnes alliances au bon moment et savoir quand retourner sa tunique …"

"De quoi parles-tu?"

"Cela a commencé avec le premier Dellius. Il a combattu aux côtés de Marc Antoine quand l’étoile de ce dernier était au firmament mais quand elle a commencé à pâlir, il s’est tourné vers Octave …"

"De nombreux hommes ont commencé la guerre aux côtés d’Antoine puis quand il les eut déçus, ils changèrent de bord …"

Je continuai comme s’il n’avait rien dit.

"Quand les troupes d’Antoine furent bloquées à Actium (****) et qu’il devint évident qu’elle ne briseraient pas le blocus d’Agrippa, de nombreux sénateurs et officiers qui l’avaient accompagné en Orient désertèrent. Ils traversèrent le golfe d’Ambracie (*****) pour atteindre le camp d’Octave ... Marc Antoine le savait mais ne les arrêta pas … il ne pouvait se résoudre à tuer ceux qui avaient partagé sa table et ses triomphes …"

 

Je m’arrêtai et fronçai les sourcils.

Qu’étais-je en train de faire, je parlais de l’histoire de Rome et d’un drame de celle-ci alors que l’espoir qui m’avait soutenu envers et contre tout s’effondrait!

Pourquoi le récit fascinant de cette gloire éclatante et cette chute soudaine paraissait si adéquat en ce moment de désillusion totale et d’obscurité renouvelée ?

 

"Dellius ne fut pas parmi les premiers à changer d’allégeance … mais il fut celui qui choisit de partir au meilleur moment … il ne traversa le golfe qu’après que Marc Antoine ait informé ses partisans de ses plans pour briser le blocus ... "

Bien sûr, Octave avait pardonné à tous ceux qui étaient revenus en courant dans ses bras et fut probablement plus qu’amusé de voir ses anciens ennemis déchirer leurs toges pour prouver la profondeur de leur loyauté toute nouvelle. L’homme qui devint l’empereur Auguste et dont la finesse, la volonté et la détermination allaient donner naissance à l’empire romain, connaissait la valeur d’un geste public  … et aussi que le temps viendrait pour punir ceux qui avaient méprisé sa jeunesse et sa faiblesse apparente pour suivre les traces de son brillant rival.

 

"Mais Dellius n’avait pas de soucis à se faire sur l’accueil de l’héritier de César car il apportait avec lui l’information qui allait faire d’Octave le maître du monde romain ..."

"Marc Antoine était perdu bien avant Actium... " Souligna Maximus doucement. "Il a perdu quand il s’est coupé volontairement de Rome … ce que Octave savait ou ne savait pas n’aurait pas changé l’issue de la guerre ..."

 

Apollinarius et moi avions discuté maintes fois ce sujet.

Mon ancien professeur avançait la même théorie que Maximus.

En dépit de nos vêtements et de nos manières indéniablement romaines, Apollinarius était un étranger tout autant que moi pourtant il acceptait Rome comme elle était, parfois vaguement amusé, parfois franchement dégoûté tel que peut l’être un grec de sang pur.

Moi, au contraire, n’avais jamais pu accepter les choses telles qu’elles étaient et préférais croire que Marc Antoine avait voulu quelque chose de différent pour Rome.

Mais Roma Dea venait d’entrer dans le jeu et la nouvelle déité ne voulait rien moins qu’un empire à gouverner et un empereur pour l’honorer. Octave lui avait donné les deux ... (******)

 

Je soupirai.

 

"Peut-être était-il perdu, peut-être pas ... Octave n’était pas aussi puissant qu’il voulait le faire croire aux autres … la surprise aurait pu suffire … mais Dellius avait traversé le golfe cette nuit-là et avait présenté à Octave les plans d’Antoine. Et même s’il fallu encore quelques temps avant que la guerre soit terminée, après Actium, le vainqueur ne faisait plus de doute …" (*******)

 

"Julia, cela s’est produit deux cents ans auparavant. Tu ne peux blâmer le sénateur Falco pour ce que son ancêtre a fait … même si c’était peu honorable ..."

Alors, je me tournai vers lui et fit face.

Pris par surprise, Maximus était sur le point de le lâcher mais il se reprit à temps et maintint son étreinte.

"Maximus, tu n’as pas entendu ce que je viens de dire? L’homme aurait du être élu pour un gouvernement des années plus tôt mais Marc Aurèle lui a barré le chemin ..."

Son visage merveilleux était indéchiffrable.

"Il ne faisait pas confiance à Falco..." insistais-je, "et il avait probablement ses raisons … de très bonnes raisons. Quand un gouverneur a beaucoup d’ambitions et qu’il a la bonne province il peut devenir un formidable rival pour l’empereur en place ..."

"Tu penses qu’il veut être empereur?"

La question était si candide que je ne pus m’empêcher de rire.

 

"Peut-être … mais ce dont je suis sûre c’est que faire un empereur ça aide ..."

 

Maximus blanchit.

 

"Lucilla a raison, Maximus. Commode a des ennemis au sénat et certains sont puissants … mais il a aussi de puissants supporters ... "

Je vis son menton se durcir à mes propos.

"Il y a beaucoup de profit à obtenir en supportant les prétentions au trône d’un homme inapte  et encore plus si cet homme est plus intéressé par l’idée du pouvoir que par le pouvoir lui-même ..."

Il resta silencieux mais cette fois il avait du mal à déglutir.

"Maximus, le Sénateur Falco mène le parti qui supporte le nouvel empereur … c’est le conseil principal de Commode ... "

Dans le silence qui suivit même le gargouillement du ruisseau avait un air de défaite.

 

"Je suis désolé, Julia..."

Sa voix était basse et si douce que pendant un moment je crus que c’était un tour de mon imagination mais avant que je puisse me demander si c’était bien le cas, il parla à nouveau.

"Je suis désolé que les choses ne tournent pas comme tu le souhaiterais..."

 

Je restai silencieuse.

Qu’aurais-je pu ajouter.

Il était désolé que les choses ne tournent pas comme je le souhaitais et, dans ses yeux bleus verts, je pouvais lire la sincérité de son regret.

Mais de quoi était-il désolé?

Parce que mon complot potentiel avec les sénateurs était maintenant avorté ?

Ou parce que, peu importe l’affection qu’il avait pour moi, son désir de vengeance et son devoir vis-à-vis du défunt empereur  passaient avant tout ?

 

Pour une fois, je n’avais pas envie de deviner ce qui se cachait derrière ses mots.

Pour une fois, je n’avais pas envie d’être dans ses bras.

 

Savez-vous quelle est la pire moquerie que les Dieux peuvent nous infliger ?

La compréhension que pour pouvoir les blâmer pour nos problèmes, les maudire pour nos ennuis, les haïr pour les peines incompréhensibles qu’ils nous infligent, nous devons d’abord croire en eux!

C’est, en effet, ainsi car n’est-ce pas eux que nous prions quand nous avons besoin d’aide ?

Et, n’est-ce pas leurs autels que nous couvrons d’offrandes quand nous croyons qu’ils sont à l’origine de notre bonne fortune ou de notre bonheur ?

 

C’est à cet instant que je compris.

Et c’est au même moment que je devins croyante.

Je le suis toujours.

Même si c’est d’une manière différente.

 

Avec brusquerie, je me libérai de l’étreinte de Maximus et me dépêchai de retourner vers la couverture, sous l’arbre, le bas de ma tunique détrempé dégoulinait sur mes pieds nus et froids.

Quand j’atteignis l’endroit, une autre vague de désorientation me frappa, me faisant chanceler et m’asseoir brutalement, toute prétention de self contrôle oubliée, le souffle court, les yeux brûlants et secs. La tête si légère et le cœur si lourds battaient péniblement à l’unisson

Lentement, je me glissai et roulai sur mon côté gauche, tournant ainsi le dos à Maximus qui était resté dans le ruisseau.

 

Animula vagula, blandula,

hospes comesque corporis!

Quae nunc abibis in loca?

Pallidula, rigida, nudula

nec, ut soles, dabis iocos...  (********)

 

 

Les mots résonnèrent à mes oreilles comme une litanie que réciterait un jeune enfant sans la comprendre.

Qui avait écrit ses vers? Où les avais-je appris?

Pourquoi me revenaient-ils en mémoire maintenant ?

Apollinarius.

Cela devait être lui qui me les avait appris, ces lignes qui parlaient de désenchantement et de désespoir infini…

 

Et puis je me rappelai.

Hadrien.

C’était l’empereur Hadrien qui les avait écrites sur son lit de mort.

Le soldat, le philosophe, le poète, l’historien, l’architecte.

Hadrien qui avait formé un jeune Marc Aurèle à devenir empereur.

Hadrien qui, comme Maximus, était né dans la lointaine Espagne.

Il avait été le maître du monde et sa gloire s’était reflétée sur Rome pourtant il était mort solitaire, épuisé et le coeur brisé…

 

Je ne sais combien de temps je restai ainsi, couchée sur le côté, les yeux ne voyant rien, l’esprit absent, le bruissement des feuilles caressant mes oreilles et ces vers se répétant inlassablement dans ma tête comme un berceuse macabre

Puis il y eut un bruit dans mon dos.

Maximus.

Il s’assit à mes côtés puis se coucha derrière moi tout proche mais sans me toucher, m’offrant sa chaleur, le réconfort de sa présence, me faisant savoir qu’il était là prêt à supporter ma souffrance ou ma colère

Même mon silence.

Comme je ne bougeais ni ne parlais, il posa une main chaude et légère sur ma hanche avant de glisser un bras solide et musclé autour de ma taille pour me rapprocher de lui.

Je le laissai faire et son souffle chaud caressa doucement et en rythme ma nuque, me ramenant petit à petit à la réalité.

Nous restâmes ainsi un temps indéfini.

Si près et pourtant si loin, ensemble mais séparés par le destin que je m’obstinais à défier encore et toujours.

 

Après ce qui me sembla une éternité, je me tournai pour lui faire face.

Alors il se dressa sur un coude pour pouvoir mieux me regarder.

Sans parler, je caressai sa joue barbue, suivis le contour de sa mâchoire puissante. Je m’émerveillai de la douceur de sa barbe et de l’aspect plus râpeux de sa peau là où elle avait été rasée.

Emprisonnant son menton, je laissai courir mon pouce sur ses lèvres délicieusement sculptées puis je glissai ma main derrière sa nuque, enfouissant mes doigts dans ses doux cheveux noirs, tirant gentiment sur ses mèches.

 

Alors il me sourit, de ce petit sourire si juvénile qui amenait toujours un sourire sur mes propres lèvres.

"Tes cheveux sont plus longs et ta barbe aussi..."

Le sourire de Maximus s’épanouit, de ce sourire qui me faisait toujours sentir le coeur léger et la tête libre.

"Je sais … j’aurais du les couper..."

"Je demanderai à Phaedrus de s’occuper de toi ..."

"Ce n’est pas nécessaire ..."

"Il sera heureux d‘avoir quelque chose à faire … depuis la mort de mon mari ..."

"Ce n’est pas nécessaire, Julia... je peux prendre soin de moi … j’y suis habitué ..."

Je roulai sur le dos afin  de mieux le voir et Maximus bougea pour me laisser de la place.

"N’as-tu pas dit que tu avais un serviteur?

"Oui, Cicero... "

"Et?"

Il fronça les sourcils.

"Et Cicero se plaignait toujours que je ne lui donnais pas assez à faire!"

Je ne pus m’empêcher de rire et j’en fus surprise car c’était un rire sans souci pas un de ceux que l’on attendrait de la part d’une femme qui venait de voir ses espoirs d’amour et de futur, juste détruits.

"Il t’aimait ..."

Maximus repoussa quelques mèches de mon visage mais je pus voir que c’était pour se donner le temps de savoir s’il allait parler de cet homme ou pas.

"Et je l’appréciais aussi immensément ", finit-il par dire.

"Il était plus un ami qu’un serviteur ... "

En parlant, il avait à nouveau glissé son bras autour de ma taille et caressait doucement le bas de mon dos.

"Parle-moi de lui ..." demandais-je. Maximus hésita un instant. Il n’avait jamais été un grand parleur mais j’avais faim de sa voix, de ses paroles et de ses souvenirs.

"S’il te plait..."

Il cligna des yeux avant de poursuivre son récit.

"Quand je devins général, l’empereur m’assigna un serviteur. Cicero était un ancien soldat qui avait été gravement blessé par les Germains ..."

Ce n’était pas un grand parleur mais quand il parlait il y avait quelque chose d’irrésistible dans sa manière de le faire. Peut-être était-ce du au ton chaud de sa voix qui pouvait faire penser à un doux ronronnement ou au grondement du tonnerre.

Peut-être était-ce sa force toujours présente qui imprégnait ses paroles …

 

"Il avait été capturé et torturé et une vilaine cicatrice le défigurait… il avait été licencié mais il ne connaissait que la vie à l’armée et Marc Aurèle lui proposa de devenir mon serviteur … il n’avait jamais servi sous mon commandement mais il choisit de rester à mes côtés..."

"L’empereur lui-même avait choisi ton serviteur?"

Maximus gloussa.

"Marc me faisait confiance pour battre nos ennemis mais non pour choisir un serviteur!"

Je gloussai à mon tour.

 

"Qu’est-il arrivé à Cicero?"

Un ombre passa sur le visage de Maximus mais il se reprit rapidement.

"Je ne sais pas … j’espère juste … qu’il n’ait pas fait quelque chose de stupide qui aurait poussé les prétoriens à le tuer … il avait essayé de me défendre quand ils sont venus pour moi mais je lui avais dit de se tenir à l’écart. J’espère qu’il n’a pas fait de folies ..."

Le silence tomba sur nous mais je continuai à jouer avec ses mèches noires et soyeuses. "As-tu jamais laissé tes cheveux pousser?"

Ce changement de conversation surprit Maximus mais il récupéra rapidement.

"Oui, j’avais des cheveux longs quand je suis devenu soldat et j’avais l’habitude de les laisser pousser à la maison quand j’étais en permission ..."

"Comment es-tu avec de longs cheveux?"

Il haussa les épaules.

"Je ne sais pas … chevelu!"

Et je souris tout en caressant la fossette de son menton de mon pouce.

"Comment sont tes cheveux quand ils sont longs?"

"Ondulés ..."

Mes sourcils remontèrent d’étonnement.

"Ondulés?"

Ce fut sont tour de sourire.

"Tu me rappelles Cicero quand il est venu chez moi en Espagne et a découvert que je n’avais plus coupé mes cheveux depuis des mois. Il a dit qu’il n’avait pas imaginé qu’ils puissent être ondulés  ..."

"Je ne l’avais pas imaginé non plus ..."

"Il y a une boucle particulièrement ennuyante qui tombe toujours sur mon front, j’ai beau la repousser, elle retombe immanquablement..."

"Un épi?"

"En effet ..."

"J’aimerais ..."

Je m’arrêtai en pleine phrase et détournai les yeux avant de les fermer.

Maximus ne dit rien mais sa main qui me caressait chaleureusement le dos s’arrêta, elle aussi pile et ses doigts se refermèrent convulsivement sur le tissu de ma tunique.

 

Derrière mes paupières closes, j’essayai en vain de m’imaginer Maximus avec de longues mèches bouclées et un épi tombant obstinément sur son front bruni.

J’y réussis presque.

Je le vis presque, si différent et pourtant si familier, paraissant plus jeune, plus insouciant, son rire éclatant résonnant dans mes oreilles …

Je m’accrochai à cette vision flottante avec le même désespoir féroce que je mettais à m’accrocher à mes rêves de lui et à mes espoirs de le sauver …

Mais l’image brillante et vivante fut vite remplacée par la lueur d’acier d’une dague bien connue mais oubliée depuis si longtemps.

Pendant un instant je pus presque sentir sa texture froide et sa garde bien équilibrée, instrument forgé pour apporter la mort.

 

La dague de Falco.

Celle que j’avais volée en la dissimulant sous mes vêtements avec la superbe poupée qu’il m’avait donnée.

La dague, que moi, petite fille de douze ans alors, j’avais pensé enfoncer dans son corps pendant son sommeil.

La lame étincelante que j’avais une fois approchée de mon visage quand, désespérée et folle de douleur, j’avais essayé de trouver le courage de me défigurer pour mettre un terme à cette misère que sa beauté m’apportait sans arrêt.

Cette même lame avec laquelle j’avais voulu me trancher les poignets en cette nuit fatidique en Mésie…

Celle qui avait mis fin à la vie de l’homme qui m’avait élevée comme d’autres élèvent du bétail …

 

Mes doigts se refermèrent convulsivement mais ne rencontrèrent que le vide.

 

Lentement, très lentement, j’ouvris les yeux et plongeai dans le regard gentil et soucieux de Maximus.

Sans un mot, je me rapprochai et touchai ses lèvres des miennes.

Il accepta volontiers mon baiser. La chaleur et le chatouillement familiers parcoururent mes veines. Il goûtait l’homme, le soleil et le vin ….

 

Mais quand il essaya d’approfondir le baiser, je reculai car je ne voulais pas qu’il m’embrasse car je savais que si je le laissais faire, je m’effondrerais totalement et ce n’était pas le moment.

 

Je m’assis.

"Tu es suffisamment reposé?"

"Euh oui..."

Si mon attitude le surprit, il ne le montra pas.

"Alors on y va car j’ai quelque chose à te montrer..."

"Julia..."

Mais j’étais déjà debout et partie à la recherche de mes sandales.

"Selle les chevaux pendant que je remballe le tout ..."

Il me regarda un instant puis hocha la tête et se leva.

Pendant que j’empaquetais, Maximus s’occupa de Fulmen puis de Sidereum. Il travaillait avec l’efficacité et l’économie de mouvements d’un cavalier né, entraîné par la meilleure armée au monde.

 

"Maximus?"

Il se retourna doucement.

"Qu’as-tu fait de ma dague?"

Pendant un instant je crus qu’il allait me demander de quelle dague je parlais puis il sut.

"Je l’ai donnée à Gallienus, mon maître d’écurie et lui ai dit de s’en débarrasser avant que je retourne à la tente de Cassius ..."

Je hochai la tête mais ne dit rien.

Maximus laissa passer un battement de coeur.

"Pourquoi?"

Pendant un moment je fus sur le point de lui demander pourquoi quoi puis je sus.

"J’ai toujours voulu savoir ce qui lui était arrivé … cette dague était… spéciale pour moi ..."

Maximus scruta mon visage tentant d’y lire ce que mes mots n’avaient pas dit.

Je lui offris juste un petit sourire et rien d’autre.

Il fronça légèrement les sourcils avant de reporter son attention sur les chevaux.

 

Quiconque a été une prostituée sait comment dissimuler car c’est la dissimulation qui nous maintient en vie et dans les bonnes grâces de ceux qu’il faut.

Quiconque a été une bonne prostituée sait comment dissimuler encore mieux qu’un politicien car dissimuler est devenu un style de vie.

On survit en prétendant aux hommes que l’on a envie d’être avec eux.

En leurs faisant croire que l’on apprécie leur compagnie.

En leurs faisant croire qu’ils sont spéciaux et désirables.

Que quand ils vous prennent dans leur lit, ils sont les Dieux incarnés et vous une mortelle consentante.

Mais surtout en leur faisant croire que vous leurs êtes reconnaissante de leur faveur et que leurs attentions et que leurs prouesses vous laissent émerveillées et satisfaites mêmes si elles furent inexistantes.

Vous leurs faites même croire que vous êtes la femme avec laquelle ils veulent être : que ce soit la meilleure amie de leur femme, l’impératrice ou une reine orientale décédée depuis longtemps.

Même si cette femme est leur propre fille ...

Depuis longtemps déjà l’on sait que j’étais une des meilleures et donc quand mon esprit le décide, je peux aussi être une dissimulatrice experte.

Et comment ne le serais-je pas moi qui pouvais plonger mon regard dans les yeux du seul homme que j’ai jamais aimé et lui sourire tout en sachant que j’allais rapidement le perdre pour la vengeance et la mort ?

 

Et je souris.

 

Pas un sourire heureux.

Pas une grimace suspicieuse.

Pas même une grimace amère.

Juste un simple sourire, un sourire neutre

 

Une femme à l’aise avec ses propres décisions.

 

Et ma décision était prise.

Bientôt Maximus retournerait à Rome et moi je l’y suivrais.

Et quand il mourrait, je mourrais.

Mais pas avant de m’être procurée une nouvelle dague de bon acier et à la garde bien équilibrée.

Pas avant une visite à une certaine maison sur le Palatin.

 

Pas avant d’avoir pris la vie du sénateur Anicius Dellius Falco comme j’aurais du le faire il y a douze ans de cela.

Comme j’aurais du le faire pour ma mère, pour toutes les filles qu’il avait violées avant moi et pour la petite fille effrayée que j’étais alors.

Tout compte fait, les Dieux n’étaient peut-être pas aussi capricieux qu’ils le semblaient et il y avait une sorte de logique bizarre dans le destin qu’ils avaient mis en place pour nous.

Car prendre sa vie maintenant signifierait aussi venger sa trahison envers Marc Aurèle et plus que tout envers Maximus.

 

Je doutais qu’il apprécierait le geste mais il serait trop heureux d’être réuni avec les membres de sa famille pour me prêter beaucoup d’attentions.

Ce qui devait être fait, le serait.

Et Cassius pourrait apprécier la compagnie de son vieil associé.

L’éternité est un temps trop long pour le passer seul avec soi-même.

Pourtant bientôt je serais celle qui y entrerait totalement seule.

 

(*) Les citoyens célèbres qui s’étaient distingués en politique, lors de campagnes militaires avaient l’honneur de voir leur statue érigées sur les forums, aux coins des rues et sur les places.

(**) Comme beaucoup de caractères secondaires dans cette histoire, Dellius a réellement existé. Il a vécu durant la période de la guerre civile entre Marc Antoine et Octave et, suivant les historiens, s’est réellement comporté comme le décrit Julia.

(***) Devenir un des deux consuls élus était la charge ultime de tout sénateur. Une fois consul, il pouvait être réélu consul ou choisi pour un poste de gouverneur. Il ne s’agissait pas ici d’une élection car dans le cas de provinces trop riches ou trop remuantes, le risque était trop grand de les voir tomber entres les mains d’un homme incompétent ou trop ambitieux.

(****) Le matin du 2 Septembre - 31 , les forces navales conjointes de Cléopâtre et de Marc Antoine tentèrent de briser le blocus d’Octave pour rentrer en Egypte en laissant derrière eux leurs forces terrestres se débrouiller toutes seules. La décision - attribuée à l’influence de la reine surr son amant – était contraire à l’avis des officiers car Marc Antoine était un formidable commandant tandis qu’Octave disposait du meilleur amiral de Rome, Agrippa. À la fin de la journée, Cléopâtre et un quart de la flotte s’étaient échappés, suivis par Marc Antoine mais ils avaient perdu 300 navires et 5000 hommes. Une semaine plus tard, les forces terrestres capitulèrent et rejoignirent l’armée d’Octave. Ils marchèrent sur L’Egypte pour combattre leur ancien commandant.

(*****) Situé sur la côte Ouest de la Grèce, le golfe d’Ambracie se situe entre Actium – où Marc Antoine avait établi son camp – et Préveza où Octave bâti une ville pour célébrer son triomphe. Il la nomma Nicopolis ‘cité de la victoire’ en grec

(******) Le culte de Roma Dea fut créé par Octave, le petit neveu de Jules César qui l’avait choisi comme héritier. Octave prit le nom d’Auguste en devenant le premier empereur romain. On pense que c’est sa femme, la fascinante impératrice Livie qui lui suggéra la création de ce culte pour répondre à la demande des nouveaux pays orientaux qu’il avait conquis. Ceux-ci voulaient une divinité à adorer qui allait lier leur culture locale à celle de l’empire qui les soumit en tant que province.

(*******) Contrairement à ce que les films suggèrent depuis des décennies, la sinistre défaite d’Actium ne mit pas fin immédiatement à la guerre civile. Elle sonne seulement le glas des ambitions du couple. Il fallut près d’une année à Octave (aidé par la trahison de quelques rois orientaux) pour franchir la frontière égyptienne à Pelusium et se débarrasser des deux amants.

(********) Amelette vaguelette doucelette, hôtesse et compagne de mon corps, en quels lieux vas-tu partir ? Toute pâle, toute froide, toute nue, tu ne vas plus, comme tu sais le faire, lancer de plaisanteries !

Publius Aelius Adrianus (+76 à +138 ,14me empereur de Rome) fragment.

 

 

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