S’il eut
bien un moment où je remerciai les Dieux pour mon apprentissage à la
prostitution ce fut bien celui-ci. Je n’avais pas besoin d’un miroir pour
savoir que mon visage ne trahissait pas le choc que m’avait causé la simple
mention de ce nom. Il n’était pas devenu soudainement un masque indéchiffrable
ni n’était devenu inexpressif. Aucun muscle n’avait tressailli, mes lèvres
étaient restées souples et fermes et mon menton ne s’était pas durci. Je
n’avais ni rougi ni pâli. Mes yeux n’exprimait rien de particulier … en un mot
rien ne trahissait l’émotion violente qui était en train de me parcourir toute
entière.
Je la
maintenais sous un contrôle total et parfait.
Turia
aurait été fière de moi.
Même
Cassius en aurait eu un sourire admiratif.
Non, mon entraînement
n’avait pas été une perte de temps.
Et il
réapparaissait automatiquement quand le besoin s’en faisait sentir comme en cet
instant.
Et étant
donné la situation, c’était réconfortant.
Agenouillée
sur la couverture, je voyais mon reflet dans les yeux de Maximus. Tous les
bruits qui nous entouraient étaient en train de se transformer en un silence
néanmoins fâcheux.
Rien ne
trahit son émotion à lui pourtant je savais que peu lui échappait car il était
trop sensible pour cela.
Et surtout
il me connaissait trop bien.
Je devais
agir avant qu’il ne devine que mon silence cachait autre chose que la surprise
ou le désappointement.
Car, en
dépit de mon calme apparent, je pouvais sentir que petit à petit je perdais le
contrôle de moi-même.
Me
forçant à l’action, je me levai d’un mouvement que je m’efforçai de rendre le
plus naturel possible, ne pouvant éviter cependant une pointe de brusquerie.
Maximus n’essaya
pas de m’arrêter, quand je m’éloignai de lui. J’étais aveugle à mon environnement
et à la direction que je prenais car je me concentrais trop pour éviter de me
déplacer trop vite et d’éveiller ainsi ses soupçons.
Je
n’avais pas fait trois pas que je trébuchais et fut forcée de m’arrêter.
Une
douleur aigue et brève parcourut mon pied gauche me forçant à baisser les yeux
pour chercher ce qui m’avait presque fait tomber. Je découvris avec
stupéfaction qu’il s’agissait de mes sandales que je ne me rappelais pas avoir mises
là. Elles étaient rangées à côté de la couverture et j’avais marché sur une des
boucles occasionnant sûrement une fine coupure à la plante de mon pied.
Je les
envoyai balader d’un coup de pied féroce et, sans plus me soucier de la douleur,
avançai sur l’herbe en direction du ruisseau.
L’eau
froide me remit les idées en place.
Le
courant courait presque toujours sous la voûte des arbres et donc, le soleil avait
peu de chance de chauffer son eau. J’eus l’impression de marcher dans de la
glace. Je posai les pieds sur les pierres douces ou sur le sable pour avancer jusqu’au
milieu de l’eau sans me soucier que le bord de ma tunique était en train de se
tremper.
La fraîcheur
enveloppa mes chevilles au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le courant.
Le fond était plat et guère plus profond que quelques centimètres. Le courant
emporta le bord de ma tunique le faisant ondoyer. Quelque chose de glissant
frôla mon pied et j’aperçus un tout petit poisson argenté se faufiler dans
l’eau.
Faisant
appel à toute ma volonté, je m’ordonnai de m’arrêter et restai là, au milieu du
ruisseau, les pieds fermement plantés dans le sable, les yeux fixés en avant
sur quelque chose qu’ils ne voyaient pas, la respiration calme malgré la
douleur croissante qui habitait mon coeur.
Mais bien
que j’essayais de ne pas le faire, bien que je m’ordonnais de ne pas le faire,
je ne pus m’empêcher de m’étreindre. Cependant ce ne fut pas comme quand
j’étais petite fille, effrayée, sans mère et sans jouets ni comme quand je me
réveillais, seule dans mon lit froid après avoir rêvé de Maximus.
J’essayai
de rendre ce geste fluide et naturel comme s’il était du au fait que la chaleur
de l’après-midi avait fait place à la fraîcheur de la soirée.
Un
observateur aurait pu penser qu’il s’agissait d’un geste normal pour qui se
trouvait dans une eau plutôt froide car mes bras étaient couverts de chair de
poule.
Oh, oui.
Je
n’avais rien perdu de mon entraînement malgré mes six années de liberté, toute
ma richesse et tout mon pouvoir.
"Falco. Le nom de
l’autre sénateur était Falco."
Ma peau
se rétracta comme quand je voyais une blatte, insecte qui avait le don de me
rendre complètement hystérique, aberration quand on savait que je trouvais les
araignées amusantes et même fascinantes !
Mon
estomac tourna comme lorsque je venais de respirer l’odeur du lait juste
bouilli, autre absurdité qui m’accompagnait depuis l’enfance. Je n’allais pas
être malade ici et maintenant mais un malaise m’accompagnerait pour quelques
heures au moins.
Prenant
une profonde inspiration, je tentai de gérer tant la nausée que le dégoût qui
menaçaient de m’envahir.
Et même
quand je commençai à doucement me frotter le haut des bras, je rendis mon geste
naturel, gracieux et élégant.
"Falco. Le nom de
l’autre sénateur était Falco."
Bien sûr
que j’avais entendu ce nom et plutôt deux fois qu’une!
Toute
personne vivant à Rome en entendait parler. Il était trop connu, trop
important, trop riche. Toujours haut placé même quand la fortune ne lui avait
pas souri. Et le sénateur Anicius Dellius Falco n’était pas le genre d’homme à
attendre simplement que la déesse fortune se décide à lui sourire ni à couvrir
ses autels d’offrandes ou elle-même de prières dans le but d’obtenir ses
faveurs. Il était plutôt le genre d’homme à prendre ce qu’il voulait même si
cela signifiait agripper la divinité par la gorge pour la forcer à lui sourire
et ce sans jamais perdre son propre sourire, un sourire plaisant certes mais
qui n’atteignait jamais ses yeux. Un homme implacable, élevé pour le pouvoir et
dont l’ambition n’avait pas de bornes et avec suffisamment d’ancêtres fameux
dans l’histoire de l’Urbs (*) pour être le rival de
n’importe quel empereur.
Même
s’ils furent à certains moments décimés par les caprices du destin et aussi par
le zèle de certains de leurs propres membres, les Dellii étaient une des plus
vieilles familles patriciennes. Ils l’avait bâtie en se mariant avec le sang
bleu et l’argent et ce depuis la république. La tête actuelle de la gens
faisait partie des cercles politiques depuis environ 3 décades et avait adroitement
effectué son service vis-à-vis de Rome. Il s’était marié deux ou trois fois et
toujours avec celle qu’il fallait, il avait engendré des fils pour lui succéder
au sénat et des filles à marier pour lui apporter des alliances lui
garantissant davantage de pouvoir. Il avait atteint les plus hauts honneurs
possibles en dehors de la famille impériale.
Deux fois
consuls, son nom avait été ajouté à la liste de ses ancêtres grâce aux
inscriptions sur les travaux publics qu’il avait financés et promus avec la
même régularité acharnée qu’il avait accompli charge après charge.
Au
contraire de beaucoup de ses ancêtres dont les premiers connurent la guerre
civile entre Octave et Marc Antoine (**), le
sénateur Anicius Dellius Falco avait connu des temps de paix et de stabilité et
n’avait pas du tourner casaque pour garder ses charges, son pouvoir et son
argent. Au contraire, son cursus honorum s’était déroulé dans une période
de transition tranquille où les empereurs passaient le pouvoir à leurs
héritiers désignés, toutes velléités contraires à cette logique étant impitoyablement
réprimées. Peut-être avait-il trouvé cela désappointant car il était connu pour
être un sournois ayant du goût pour l’intrigue … ou peut-être trouvait-il cela
parfait car cela lui permettait de focaliser son énergie sur la seule
allégeance qui lui importait à savoir lui-même et ses intérêts.
Ce
n’était pas un homme plaisant.
En dépit
de la paix et de la stabilité, Anicius Dellius Falco s’était fait des ennemis
parmi les sénateurs dont plus d’un aurait aimé le voir tomber. Mais comme non seulement il était sournois
mais aussi glissant comme un serpent, il s’arrangeait toujours pour s’en sortir
d’une manière ou d’une autre.
Par
dessus tout, il était aussi adroit quand il fallait profiter des faiblesses des
autres que pour garder ses secrets.
Et des
secrets il en avait dont un qui était sans doute sa seule faiblesse et que je
ne connaissais que trop bien.
Entre ses
mariages, le sénateur Falco était enclin à participer à des banquets et des
parties comme tous les hommes le faisaient mais lui était particulièrement
discret en ce qui concernait ses plaisirs. Il ne s’agissait pas de self
contrôle ou de modération. Il avait tout simplement un penchant que certain
qualifierait de particulièrement raffiné et qui n’était pas facile à satisfaire.
Car
Anicius Dellius Falco préférait les jeunes filles aux femmes et avait des goûts
très personnels en la matière.
Très
personnels et très stricts.
Il les
voulait jeunes mais pas autant que ceux qui partageaient ses inclinations.
Ces
jeunes filles devaient avoir atteint tout juste la puberté, être minces comme
un éphèbe, des seins bourgeonnants, fraîches, vierges et venir de connaître
leurs premières règles.
Et il ne
les utilisait qu’une seule nuit.
Une nuit
au cours de laquelle, assises sur ses genoux, il leur donnait, une poupée, les
nourrissait de fruits et de douceurs avant de leur prendre leur virginité.
Certains
hommes qui préfèrent les jeunes filles aux femmes, sont tendres avec leurs
victimes de la même manière que les prêtres sont tendres avec les bêtes
magnifiques qu’ils vont abattre sur les autels. Mais ce n’était pas le cas d’Anicius
Dellius Falco. Au contraire, il se réjouissait de la terreur des filles quand elles
voyaient son apparente tendresse se transformer diaboliquement et qu’il prenait
plaisir à leur douleur quand il les violait vicieusement encore et encore.
Je
tressaillis au souvenir de son premier coup.
Poussée
par le désespoir et la peur, j’avais essayé d’échapper à son emprise mais il
m’avait agrippée par le poignet, m’avait tournée vers lui avant de frapper. Le
coup m’avait envoyée contre le pied du lit. Mes yeux s’étaient emplis de
larmes, mes oreilles sonnaient et mes lèvres et ma joue m’élançaient
douloureusement. Je me rappelais avoir pensé que, malgré son corps mince, ses
épaules étroites et ses mains manucurées il était plus fort qu’il ne
paraissait.
Avant
qu’il ne me frappe, j’avais crié mais son coup m’avait rendue muette tout
autant que la certitude que personne ne viendrait me sauver, même si je criais
à en perdre haleine. Assommée par le coup, je glissais vers le sol mais il
m’attrapa avant que je l’atteigne et me jeta sur le lit pour abuser de moi tout
au long de la nuit, une nuit qui me sembla interminable.
"Falco. Le nom de
l’autre sénateur était Falco."
J’avais
quitté son lit et son palais pendant son sommeil et n’y étais jamais retournée.
Ma virginité
prise, je n’avais plus aucun attrait pour lui.
Le sénateur
Anicius Dellius Falco avait eut l’honneur douteux d’être le premier des
nombreux hommes qui m’avaient eue dans leur lit et aussi d’être le seul à ne
m’avoir jamais redemandée.
Non, je
ne l’avais jamais revu.
Même pas
quand j’étais devenue une puissante affranchie car le sénateur évolue dans un
autre cercle, plus sélect et était très préoccupé de son rang et de ses
privilèges. De plus, il était un des plus riches hommes de sa classe ce qui lui
évitait de chercher des subsides chez ceux de la mienne.
Je ne
l’avais jamais revu mais j’avais assisté à la parade incessante des jeunes
filles en fleur qui lui étaient envoyées à intervalle régulier.
Et je les
avais aussi vues quand elles en revenaient.
Les yeux épouvantés
et cernés.
Brisées,
anéanties.
Je ne
l’avais jamais revu mais sa voix hantait toujours mes rêves et à la simple
mention de son nom ma peau se rétractait toujours.
Comme à
cet instant précis.
Je ne
l’avais jamais revu mais les souvenirs de cette nuit à sa maison étaient
toujours très vivaces dans ma mémoire alors même que les souvenirs et les
visages des autres hommes qui étaient venus après lui, s’étaient affadis.
Je ne
l’avais jamais revu mais j’avais entendu parler de lui car il avait grimpé tous
les échelons et était devenu un puissant politicien qui dominait une fraction
du sénat
Je ne
l’avais jamais revu mais ... et, maintenant, il était de retour dans ma vie au
moment le plus inattendu et de la manière la plus inopinée…
Les Dieux
savent vraiment comment se moquer de nous.
Un splash
dans mon dos me ramena à la réalité.
Maximus avançait
dans le ruisseau. Je le laissai s’approcher mais ne me tournai pas vers lui.
Je ne
pouvais le regarder
Pas
encore.
Il
s’arrêta dans mon dos et sa chaleur m’enveloppa familièrement tandis qu’il
attendait, me laissant le temps soit d’accepter sa présence soit de la rejeter.
Comme je
ne réagissais pas, Maximus se rapprocha et caressa légèrement mes bras nus de
ses paumes calleuses puis il se glissa contre mon corps et pressa sa large
poitrine contre mon dos.
Je le
laissai faire et me reposai contre lui, heureuse de sa solidité, ancre
bienvenue dans ce monde sombre dans lequel plongeait, à nouveau, ma vie.
"Est-ce
que je me trompe si je suppose que cet homme ne répond pas à tes attentes?"
demanda-t-il doucement.
Je léchai
mas lèvres.
"Non,"
murmurais-je.
"Mais
tu le connais," poursuivit-il et je tendis l’oreille essayant de déceler
ce qu’il sous entendait.
Impossible.
Ou
Maximus déguisait mieux ses émotions que moi ou ses suspicions avaient une
autre teneur.
Je
soupirai
"Si
tu avais vécu à Rome depuis aussi longtemps que moi, tu le connaîtrais aussi,"
dis-je d’une voix neutre collant parfaitement au commentaire que j’étais en
train de faire.
"Tu
veux en parler?"
Maximus n’était
visiblement pas prêt à laisser tomber le sujet et je préférai l’orienter dans
une direction plus sûre.
"Sénateur
Anicius Dellius Falco," récitais-je avec application. "Un vieux nom,
une noble famille, plus d’argent que tu ne peux compter, un parfait cursus
honorum et trente ans dans la politique. Deux fois consul. Aurait du être
nommé pour un gouvernement des années plus tôt …" (***)
Je
m’arrêtai et fronçai les sourcils. Je m’étais forcée impitoyablement à éloigner
son nom de mon esprit et à ne pas flancher quand on le mentionnait si bien que
j’avais presque oublié qu’il était toujours là quelque part dans mon esprit tout
comme la petite fille effrayée et la prostituée triste et solitaire que j’avais
été.
Et
maintenant qu’il était de retour et lié à Maximus, il n’y avait plus moyen de
nier sa présence constante.
M’attendra-t-il
lui aussi dans l’au-delà?
Rejoindra-t-il
Turia et Cassius pour se moquer de moi?
J’entrepris
d’avaler la boule au goût amère qui obstruait le fond de ma gorge mais je ne
fus pas assez rapide et Maximus nota mon silence soudain.
"Mais?"
me poussa-t-il gentiment.
Cette
fois, je pris une inspiration si profonde que j’en eus mal aux poumons.
"Mais
le sénateur n’avait pas vraiment les faveurs du défunt empereur."
Je sentis
Maximus se tendre contre mon dos mais quand il parla sa voix ne trahit pas
cette tension.
"Ce
qui signifie?"
Je posai
ma tempe contre son menton barbu et fermai les yeux mais ce fut une erreur car
dès que l’obscurité fut là une figure familière en surgit. Mes paupières
s’ouvrirent aussitôt mais pas assez vite car les yeux noisettes profondément
enfoncés et dépourvus de gentillesse qu’abritait l’étroit visage familier
couronné de cheveux bruns bouclés touchés d’argent aux tempes, eurent le temps
de m’offrir un sourire glacé.
"Cela
signifie," et ma voix me surprit par sa stabilité, "que Marc Aurèle ne
lui faisait pas confiance en dépit de ses services sans reproche depuis des
années. Et qu’il lui barrait discrètement la route …"
Les
gouvernements sont attribués via ce qui est supposé être une procédure
impartiale n’incluant pas les votes achetés ou ceux dû suite à une faveur
passée ou future. Dans tous les cas, les personnes éligibles ont depuis
longtemps prouvés être au-dessus de telles pratiques … mais les romains sont
gens pratiques et en connaissent un bout sur la traîtrise. Ce qui signifie que
pour une loi émise, il y a 10 façons de la contourner ou de l’interpréter qui
naissent quasi simultanément.
Alors,
ils se rassemblent solennellement au sénat, en appellent aux Dieux pour leurs
demander d’être les témoins de l’impartialité de la procédure et désignent les
personnes éligibles pour une titulature de gouverneur provincial.
Bien sûr,
quand il s’agit de politique, "impartial" n’a pas la même
signification que dans d’autres situations et avoir de bonnes relations lors
des élections n’a jamais handicapé un ancien consul.
Pourtant,
il y a un obstacle ultime que même les gens qui ont les meilleurs relations ont
des difficultés ou même sont dans l’impossibilité d’éviter : c’est le veto
informel et inexprimé du trône.
"Marc
avait des suspicions à son égard?" demanda Maximus mais c’était plus une
affirmation qu’une question.
"Il
dit que nous retournerions ensemble à Rome et qu’il espérait que les Dieux lui
accorderaient suffisamment de temps pour qu’il me transmette ce que j’avais
besoin de savoir … il dit qu’il m’introduirait auprès de gens en qui je pouvais
avoir confiance et qu’il m’indiquerait ceux à qui je ne pouvais me fier.
…"
Je souris
tristement mais ne dit rien.
"Était-il
inclus dans...?"
Maximus ne
termina pas sa phrase ce n’était pas nécessaire.
Tous deux
savions à quoi il faisait allusion.
"Le
complot de Cassius contre Marc Aurèle?"
Il laissa
passer un battement de cœur.
"En
était-il?"
Je
haussai les épaules.
"peut-être
... avant que tu n’arrives, des courriers faisaient des allers et retours entre
la Mésie et Rome, jour et nuit, car Cassius négociait le support du Sénat... pour
autant que je sache, il était vraiment optimiste .. Et le sénateur avait toujours
été un homme influent ..."
"Mais
quand le complot fut découvert," insista-t-il, "le sénateur n’était
pas sur la liste des conspirateurs ..."
Le
soudain intérêt de Maximus pour Falco n’était pas exactement ce dont j’avais
besoin en cet instant mais je ne pouvais éluder ses questions sans
automatiquement éveiller sa suspicion et devoir répondre à plus de questions
encore, questions que je ne voulais pas entendre et auxquelles je voulais
encore moins répondre.
"Il
n’y était pas," lui accordais-je, "mais, à Rome et quand il s’agit de
sénateurs, cela peut simplement vouloir dire que l’homme est suffisamment malin
pour se retirer de la conspiration à temps … "
Il y eut
un silence seulement interrompu par le gargouillement de l’eau du ruisseau. En
dépit de la densité du feuillage, je pouvais voir que le soleil avait bien
entamé sa descente et ses rayons obliques indiquaient que nous n’étions pas
loin du milieu de l’après-midi.
Pendant
un instant je me sentis perdue et malade.
Épuisée.
Mes
genoux menaçaient de s’effondrer et il me fallut toute ma volonté pour rester
debout
Où donc
était partie toute la chaleur?
Je
frissonnai.
Maximus
me serra un peu plus dans ses bras, m’offrant un support silencieux et aussi la
chance de me libérer si je trouvai son étreinte trop confinante.
Mon corps
comme mu d’une volonté propre se lova contre le sien et, en réponse, les
muscles de Maximus ondulèrent.
Je
soupirai, la manière dont nos corps s’unissaient toujours si parfaitement, me
remplissait à chaque fois d’émerveillement.
Pourquoi
donc nos destins ne pouvaient-ils s’accorder de même ? Ou bien le faisait-il
mais d’une manière détournée et cruelle ?
"Et
Marc Aurèle ne voulut pas de lui comme gouverneur ? "
Je hochai
la tête.
L’empereur
César Marcus Aurelius Antoninus Augustus n’était pas seulement un bon juge des
caractères humains il avait aussi appris à se fier à ses instincts.
Et ses
instincts lui avaient dit de ne pas se fier à Anicius Dellius Falco même si ce
dernier ne lui avait donné aucune preuve de sa trahison. L’empereur lui-même
n’ayant donné au sénateur aucune raison d’avoir été floué.
"Cela
semble avoir été le cas et je n’en suis pas surprise," dis-je sans noter
que j’étais en train de glisser vers un terrain dangereux.
"Pourquoi?"
La voix
de Maximus semblait neutre pourtant une tonalité métallique faisait vibrer son
timbre chaud et profond. Et je sentais se vibrations contre mon dos.
"L’empereur
était un lettré," dis-je en m’accordant un sourire triste, "qui
connaissait l’histoire parfaitement..."
Maximus
resta silencieux.
"Les
Dellii existent depuis les premiers jours de la République," expliquais-je,
"et ils sont passés maître dans l’art de la survie … en politique cela
signifie faire les bonnes alliances au bon moment et savoir quand retourner sa
tunique …"
"De
quoi parles-tu?"
"Cela
a commencé avec le premier Dellius. Il a combattu aux côtés de Marc Antoine
quand l’étoile de ce dernier était au firmament mais quand elle a commencé à
pâlir, il s’est tourné vers Octave …"
"De
nombreux hommes ont commencé la guerre aux côtés d’Antoine puis quand il les
eut déçus, ils changèrent de bord …"
Je
continuai comme s’il n’avait rien dit.
"Quand
les troupes d’Antoine furent bloquées à Actium (****)
et qu’il devint évident qu’elle ne briseraient pas le blocus d’Agrippa, de
nombreux sénateurs et officiers qui l’avaient accompagné en Orient désertèrent.
Ils traversèrent le golfe d’Ambracie (*****)
pour atteindre le camp d’Octave ... Marc Antoine le savait mais ne les
arrêta pas … il ne pouvait se résoudre à tuer ceux qui avaient partagé sa table
et ses triomphes …"
Je
m’arrêtai et fronçai les sourcils.
Qu’étais-je
en train de faire, je parlais de l’histoire de Rome et d’un drame de celle-ci
alors que l’espoir qui m’avait soutenu envers et contre tout s’effondrait!
Pourquoi
le récit fascinant de cette gloire éclatante et cette chute soudaine paraissait
si adéquat en ce moment de désillusion totale et d’obscurité renouvelée ?
"Dellius
ne fut pas parmi les premiers à changer d’allégeance … mais il fut celui qui choisit
de partir au meilleur moment … il ne traversa le golfe qu’après que Marc Antoine
ait informé ses partisans de ses plans pour briser le blocus ... "
Bien sûr,
Octave avait pardonné à tous ceux qui étaient revenus en courant dans ses bras
et fut probablement plus qu’amusé de voir ses anciens ennemis déchirer leurs
toges pour prouver la profondeur de leur loyauté toute nouvelle. L’homme qui
devint l’empereur Auguste et dont la finesse, la volonté et la détermination
allaient donner naissance à l’empire romain, connaissait la valeur d’un geste
public … et aussi que le temps viendrait
pour punir ceux qui avaient méprisé sa jeunesse et sa faiblesse apparente pour
suivre les traces de son brillant rival.
"Mais
Dellius n’avait pas de soucis à se faire sur l’accueil de l’héritier de César
car il apportait avec lui l’information qui allait faire d’Octave le maître du
monde romain ..."
"Marc
Antoine était perdu bien avant Actium... " Souligna Maximus doucement.
"Il a perdu quand il s’est coupé volontairement de Rome … ce que Octave
savait ou ne savait pas n’aurait pas changé l’issue de la guerre ..."
Apollinarius
et moi avions discuté maintes fois ce sujet.
Mon
ancien professeur avançait la même théorie que Maximus.
En dépit
de nos vêtements et de nos manières indéniablement romaines, Apollinarius était
un étranger tout autant que moi pourtant il acceptait Rome comme elle était,
parfois vaguement amusé, parfois franchement dégoûté tel que peut l’être un
grec de sang pur.
Moi, au
contraire, n’avais jamais pu accepter les choses telles qu’elles étaient et
préférais croire que Marc Antoine avait voulu quelque chose de différent pour
Rome.
Mais Roma Dea venait d’entrer dans le jeu et
la nouvelle déité ne voulait rien moins qu’un empire à gouverner et un empereur
pour l’honorer. Octave lui avait donné les deux ... (******)
Je
soupirai.
"Peut-être
était-il perdu, peut-être pas ... Octave n’était pas aussi puissant qu’il
voulait le faire croire aux autres … la surprise aurait pu suffire … mais
Dellius avait traversé le golfe cette nuit-là et avait présenté à Octave les
plans d’Antoine. Et même s’il fallu encore quelques temps avant que la guerre
soit terminée, après Actium, le vainqueur ne faisait plus de doute …" (*******)
"Julia,
cela s’est produit deux cents ans auparavant. Tu ne peux blâmer le sénateur
Falco pour ce que son ancêtre a fait … même si c’était peu honorable ..."
Alors, je
me tournai vers lui et fit face.
Pris par
surprise, Maximus était sur le point de le lâcher mais il se reprit à temps et maintint
son étreinte.
"Maximus,
tu n’as pas entendu ce que je viens de dire? L’homme aurait du être élu pour un
gouvernement des années plus tôt mais Marc Aurèle lui a barré le chemin ..."
Son
visage merveilleux était indéchiffrable.
"Il
ne faisait pas confiance à Falco..." insistais-je, "et il avait
probablement ses raisons … de très bonnes raisons. Quand un gouverneur a
beaucoup d’ambitions et qu’il a la bonne province il peut devenir un formidable
rival pour l’empereur en place ..."
"Tu
penses qu’il veut être empereur?"
La
question était si candide que je ne pus m’empêcher de rire.
"Peut-être
… mais ce dont je suis sûre c’est que faire un empereur ça aide ..."
Maximus
blanchit.
"Lucilla
a raison, Maximus. Commode a des ennemis au sénat et certains sont puissants …
mais il a aussi de puissants supporters ... "
Je vis
son menton se durcir à mes propos.
"Il
y a beaucoup de profit à obtenir en supportant les prétentions au trône d’un
homme inapte et encore plus si cet homme
est plus intéressé par l’idée du pouvoir que par le pouvoir lui-même ..."
Il resta
silencieux mais cette fois il avait du mal à déglutir.
"Maximus,
le Sénateur Falco mène le parti qui supporte le nouvel empereur … c’est le
conseil principal de Commode ... "
Dans le
silence qui suivit même le gargouillement du ruisseau avait un air de défaite.
"Je
suis désolé, Julia..."
Sa voix
était basse et si douce que pendant un moment je crus que c’était un tour de
mon imagination mais avant que je puisse me demander si c’était bien le cas, il
parla à nouveau.
"Je
suis désolé que les choses ne tournent pas comme tu le souhaiterais..."
Je restai
silencieuse.
Qu’aurais-je
pu ajouter.
Il était
désolé que les choses ne tournent pas comme je le souhaitais et, dans ses yeux bleus
verts, je pouvais lire la sincérité de son regret.
Mais de
quoi était-il désolé?
Parce que
mon complot potentiel avec les sénateurs était maintenant avorté ?
Ou parce que,
peu importe l’affection qu’il avait pour moi, son désir de vengeance et son
devoir vis-à-vis du défunt empereur
passaient avant tout ?
Pour une
fois, je n’avais pas envie de deviner ce qui se cachait derrière ses mots.
Pour une
fois, je n’avais pas envie d’être dans ses bras.
Savez-vous
quelle est la pire moquerie que les Dieux peuvent nous infliger ?
La
compréhension que pour pouvoir les blâmer pour nos problèmes, les maudire pour
nos ennuis, les haïr pour les peines incompréhensibles qu’ils nous infligent,
nous devons d’abord croire en eux!
C’est, en
effet, ainsi car n’est-ce pas eux que nous prions quand nous avons besoin
d’aide ?
Et,
n’est-ce pas leurs autels que nous couvrons d’offrandes quand nous croyons
qu’ils sont à l’origine de notre bonne fortune ou de notre bonheur ?
C’est à
cet instant que je compris.
Et c’est
au même moment que je devins croyante.
Je le
suis toujours.
Même si
c’est d’une manière différente.
Avec
brusquerie, je me libérai de l’étreinte de Maximus et me dépêchai de retourner
vers la couverture, sous l’arbre, le bas de ma tunique détrempé dégoulinait sur
mes pieds nus et froids.
Quand j’atteignis
l’endroit, une autre vague de désorientation me frappa, me faisant chanceler et
m’asseoir brutalement, toute prétention de self contrôle oubliée, le souffle
court, les yeux brûlants et secs. La tête si légère et le cœur si lourds battaient
péniblement à l’unisson
Lentement,
je me glissai et roulai sur mon côté gauche, tournant ainsi le dos à Maximus
qui était resté dans le ruisseau.
Animula vagula,
blandula,
hospes comesque corporis!
Quae nunc abibis in loca?
Pallidula, rigida, nudula
nec, ut soles, dabis iocos... (********)
Les
mots résonnèrent à mes oreilles comme une litanie que réciterait un jeune
enfant sans la comprendre.
Qui avait
écrit ses vers? Où les avais-je appris?
Pourquoi
me revenaient-ils en mémoire maintenant ?
Apollinarius.
Cela
devait être lui qui me les avait appris, ces lignes qui parlaient de
désenchantement et de désespoir infini…
Et puis
je me rappelai.
Hadrien.
C’était
l’empereur Hadrien qui les avait écrites sur son lit de mort.
Le
soldat, le philosophe, le poète, l’historien, l’architecte.
Hadrien qui
avait formé un jeune Marc Aurèle à devenir empereur.
Hadrien qui,
comme Maximus, était né dans la lointaine Espagne.
Il avait
été le maître du monde et sa gloire s’était reflétée sur Rome pourtant il était
mort solitaire, épuisé et le coeur brisé…
Je ne
sais combien de temps je restai ainsi, couchée sur le côté, les yeux ne voyant
rien, l’esprit absent, le bruissement des feuilles caressant mes oreilles et
ces vers se répétant inlassablement dans ma tête comme un berceuse macabre
Puis il y
eut un bruit dans mon dos.
Maximus.
Il
s’assit à mes côtés puis se coucha derrière moi tout proche mais sans me
toucher, m’offrant sa chaleur, le réconfort de sa présence, me faisant savoir
qu’il était là prêt à supporter ma souffrance ou ma colère
Même mon
silence.
Comme je
ne bougeais ni ne parlais, il posa une main chaude et légère sur ma hanche
avant de glisser un bras solide et musclé autour de ma taille pour me rapprocher
de lui.
Je le
laissai faire et son souffle chaud caressa doucement et en rythme ma nuque, me
ramenant petit à petit à la réalité.
Nous
restâmes ainsi un temps indéfini.
Si près
et pourtant si loin, ensemble mais séparés par le destin que je m’obstinais à
défier encore et toujours.
Après ce
qui me sembla une éternité, je me tournai pour lui faire face.
Alors il
se dressa sur un coude pour pouvoir mieux me regarder.
Sans
parler, je caressai sa joue barbue, suivis le contour de sa mâchoire puissante.
Je m’émerveillai de la douceur de sa barbe et de l’aspect plus râpeux de sa
peau là où elle avait été rasée.
Emprisonnant
son menton, je laissai courir mon pouce sur ses lèvres délicieusement sculptées
puis je glissai ma main derrière sa nuque, enfouissant mes doigts dans ses doux
cheveux noirs, tirant gentiment sur ses mèches.
Alors il
me sourit, de ce petit sourire si juvénile qui amenait toujours un sourire sur
mes propres lèvres.
"Tes
cheveux sont plus longs et ta barbe aussi..."
Le
sourire de Maximus s’épanouit, de ce sourire qui me faisait toujours sentir le
coeur léger et la tête libre.
"Je
sais … j’aurais du les couper..."
"Je
demanderai à Phaedrus de s’occuper de toi ..."
"Ce
n’est pas nécessaire ..."
"Il
sera heureux d‘avoir quelque chose à faire … depuis la mort de mon mari ..."
"Ce
n’est pas nécessaire, Julia... je peux prendre soin de moi … j’y suis habitué ..."
Je roulai
sur le dos afin de mieux le voir et
Maximus bougea pour me laisser de la place.
"N’as-tu
pas dit que tu avais un serviteur?
"Oui,
Cicero... "
"Et?"
Il fronça
les sourcils.
"Et Cicero
se plaignait toujours que je ne lui donnais pas assez à faire!"
Je ne pus
m’empêcher de rire et j’en fus surprise car c’était un rire sans souci pas un
de ceux que l’on attendrait de la part d’une femme qui venait de voir ses
espoirs d’amour et de futur, juste détruits.
"Il
t’aimait ..."
Maximus repoussa
quelques mèches de mon visage mais je pus voir que c’était pour se donner le
temps de savoir s’il allait parler de cet homme ou pas.
"Et
je l’appréciais aussi immensément ", finit-il par dire.
"Il
était plus un ami qu’un serviteur ... "
En
parlant, il avait à nouveau glissé son bras autour de ma taille et caressait
doucement le bas de mon dos.
"Parle-moi
de lui ..." demandais-je. Maximus hésita un instant. Il n’avait jamais été
un grand parleur mais j’avais faim de sa voix, de ses paroles et de ses
souvenirs.
"S’il
te plait..."
Il cligna
des yeux avant de poursuivre son récit.
"Quand
je devins général, l’empereur m’assigna un serviteur. Cicero était un ancien
soldat qui avait été gravement blessé par les Germains ..."
Ce n’était pas un grand parleur mais quand il parlait il y avait
quelque chose d’irrésistible dans sa manière de le faire. Peut-être était-ce du
au ton chaud de sa voix qui pouvait faire penser à un doux ronronnement ou au
grondement du tonnerre.
Peut-être était-ce sa force toujours présente qui imprégnait ses
paroles …
"Il
avait été capturé et torturé et une vilaine cicatrice le défigurait… il avait été
licencié mais il ne connaissait que la vie à l’armée et Marc Aurèle lui proposa
de devenir mon serviteur … il n’avait jamais servi sous mon commandement mais
il choisit de rester à mes côtés..."
"L’empereur
lui-même avait choisi ton serviteur?"
Maximus
gloussa.
"Marc
me faisait confiance pour battre nos ennemis mais non pour choisir un serviteur!"
Je
gloussai à mon tour.
"Qu’est-il
arrivé à Cicero?"
Un ombre
passa sur le visage de Maximus mais il se reprit rapidement.
"Je
ne sais pas … j’espère juste … qu’il n’ait pas fait quelque chose de stupide
qui aurait poussé les prétoriens à le tuer … il avait essayé de me défendre
quand ils sont venus pour moi mais je lui avais dit de se tenir à l’écart. J’espère
qu’il n’a pas fait de folies ..."
Le
silence tomba sur nous mais je continuai à jouer avec ses mèches noires et
soyeuses. "As-tu jamais laissé tes cheveux pousser?"
Ce changement
de conversation surprit Maximus mais il récupéra rapidement.
"Oui,
j’avais des cheveux longs quand je suis devenu soldat et j’avais l’habitude de les
laisser pousser à la maison quand j’étais en permission ..."
"Comment
es-tu avec de longs cheveux?"
Il haussa
les épaules.
"Je
ne sais pas … chevelu!"
Et je
souris tout en caressant la fossette de son menton de mon pouce.
"Comment
sont tes cheveux quand ils sont longs?"
"Ondulés
..."
Mes
sourcils remontèrent d’étonnement.
"Ondulés?"
Ce fut
sont tour de sourire.
"Tu
me rappelles Cicero quand il est venu chez moi en Espagne et a découvert que je
n’avais plus coupé mes cheveux depuis des mois. Il a dit qu’il n’avait pas
imaginé qu’ils puissent être ondulés ..."
"Je
ne l’avais pas imaginé non plus ..."
"Il
y a une boucle particulièrement ennuyante qui tombe toujours sur mon front,
j’ai beau la repousser, elle retombe immanquablement..."
"Un
épi?"
"En
effet ..."
"J’aimerais
..."
Je
m’arrêtai en pleine phrase et détournai les yeux avant de les fermer.
Maximus ne
dit rien mais sa main qui me caressait chaleureusement le dos s’arrêta, elle
aussi pile et ses doigts se refermèrent convulsivement sur le tissu de ma
tunique.
Derrière
mes paupières closes, j’essayai en vain de m’imaginer Maximus avec de longues mèches
bouclées et un épi tombant obstinément sur son front bruni.
J’y
réussis presque.
Je le vis
presque, si différent et pourtant si familier, paraissant plus jeune, plus
insouciant, son rire éclatant résonnant dans mes oreilles …
Je
m’accrochai à cette vision flottante avec le même désespoir féroce que je
mettais à m’accrocher à mes rêves de lui et à mes espoirs de le sauver …
Mais
l’image brillante et vivante fut vite remplacée par la lueur d’acier d’une
dague bien connue mais oubliée depuis si longtemps.
Pendant
un instant je pus presque sentir sa texture froide et sa garde bien équilibrée,
instrument forgé pour apporter la mort.
La dague
de Falco.
La dague,
que moi, petite fille de douze ans alors, j’avais pensé enfoncer dans son corps
pendant son sommeil.
La lame
étincelante que j’avais une fois approchée de mon visage quand, désespérée et
folle de douleur, j’avais essayé de trouver le courage de me défigurer pour
mettre un terme à cette misère que sa beauté m’apportait sans arrêt.
Cette
même lame avec laquelle j’avais voulu me trancher les poignets en cette nuit
fatidique en Mésie…
Celle qui
avait mis fin à la vie de l’homme qui m’avait élevée comme d’autres élèvent du
bétail …
Mes
doigts se refermèrent convulsivement mais ne rencontrèrent que le vide.
Lentement,
très lentement, j’ouvris les yeux et plongeai dans le regard gentil et soucieux
de Maximus.
Sans un
mot, je me rapprochai et touchai ses lèvres des miennes.
Il
accepta volontiers mon baiser. La chaleur et le chatouillement familiers
parcoururent mes veines. Il goûtait l’homme, le soleil et le vin ….
Mais
quand il essaya d’approfondir le baiser, je reculai car je ne voulais pas qu’il
m’embrasse car je savais que si je le laissais faire, je m’effondrerais
totalement et ce n’était pas le moment.
Je m’assis.
"Tu
es suffisamment reposé?"
"Euh
oui..."
Si mon
attitude le surprit, il ne le montra pas.
"Alors
on y va car j’ai quelque chose à te montrer..."
"Julia..."
Mais
j’étais déjà debout et partie à la recherche de mes sandales.
"Selle
les chevaux pendant que je remballe le tout ..."
Il me
regarda un instant puis hocha la tête et se leva.
Pendant
que j’empaquetais, Maximus s’occupa de Fulmen puis de Sidereum. Il travaillait
avec l’efficacité et l’économie de mouvements d’un cavalier né, entraîné par la
meilleure armée au monde.
"Maximus?"
Il se
retourna doucement.
"Qu’as-tu
fait de ma dague?"
Pendant
un instant je crus qu’il allait me demander de quelle dague je parlais puis il
sut.
"Je
l’ai donnée à Gallienus, mon maître d’écurie et lui ai dit de s’en débarrasser
avant que je retourne à la tente de Cassius ..."
Je hochai
la tête mais ne dit rien.
Maximus laissa
passer un battement de coeur.
"Pourquoi?"
Pendant
un moment je fus sur le point de lui demander pourquoi quoi puis je sus.
"J’ai
toujours voulu savoir ce qui lui était arrivé … cette dague était… spéciale
pour moi ..."
Maximus scruta
mon visage tentant d’y lire ce que mes mots n’avaient pas dit.
Je lui
offris juste un petit sourire et rien d’autre.
Il fronça
légèrement les sourcils avant de reporter son attention sur les chevaux.
Quiconque
a été une prostituée sait comment dissimuler car c’est la dissimulation qui
nous maintient en vie et dans les bonnes grâces de ceux qu’il faut.
Quiconque
a été une bonne prostituée sait comment dissimuler encore mieux qu’un politicien
car dissimuler est devenu un style de vie.
On survit
en prétendant aux hommes que l’on a envie d’être avec eux.
En leurs
faisant croire que l’on apprécie leur compagnie.
En leurs
faisant croire qu’ils sont spéciaux et désirables.
Que quand
ils vous prennent dans leur lit, ils sont les Dieux incarnés et vous une
mortelle consentante.
Mais
surtout en leur faisant croire que vous leurs êtes reconnaissante de leur
faveur et que leurs attentions et que leurs prouesses vous laissent émerveillées
et satisfaites mêmes si elles furent inexistantes.
Vous
leurs faites même croire que vous êtes la femme avec laquelle ils veulent être
: que ce soit la meilleure amie de leur femme, l’impératrice ou une reine orientale
décédée depuis longtemps.
Même si
cette femme est leur propre fille ...
Depuis
longtemps déjà l’on sait que j’étais une des meilleures et donc quand mon
esprit le décide, je peux aussi être une dissimulatrice experte.
Et
comment ne le serais-je pas moi qui pouvais plonger mon regard dans les yeux du
seul homme que j’ai jamais aimé et lui sourire tout en sachant que j’allais
rapidement le perdre pour la vengeance et la mort ?
Et je
souris.
Pas un
sourire heureux.
Pas une
grimace suspicieuse.
Pas même
une grimace amère.
Juste un
simple sourire, un sourire neutre
Une femme
à l’aise avec ses propres décisions.
Et ma
décision était prise.
Bientôt Maximus
retournerait à Rome et moi je l’y suivrais.
Et quand
il mourrait, je mourrais.
Mais pas
avant de m’être procurée une nouvelle dague de bon acier et à la garde bien
équilibrée.
Pas avant
une visite à une certaine maison sur le Palatin.
Pas avant
d’avoir pris la vie du sénateur Anicius Dellius Falco comme j’aurais du le
faire il y a douze ans de cela.
Comme
j’aurais du le faire pour ma mère, pour toutes les filles qu’il avait violées
avant moi et pour la petite fille effrayée que j’étais alors.
Tout
compte fait, les Dieux n’étaient peut-être pas aussi capricieux qu’ils le semblaient
et il y avait une sorte de logique bizarre dans le destin qu’ils avaient mis en
place pour nous.
Car
prendre sa vie maintenant signifierait aussi venger sa trahison envers Marc
Aurèle et plus que tout envers Maximus.
Je
doutais qu’il apprécierait le geste mais il serait trop heureux d’être réuni
avec les membres de sa famille pour me prêter beaucoup d’attentions.
Ce qui
devait être fait, le serait.
Et
Cassius pourrait apprécier la compagnie de son vieil associé.
L’éternité
est un temps trop long pour le passer seul avec soi-même.
Pourtant
bientôt je serais celle qui y entrerait totalement seule.
(*) Les
citoyens célèbres qui s’étaient distingués en politique, lors de campagnes
militaires avaient l’honneur de voir leur statue érigées sur les forums, aux
coins des rues et sur les places.
(**) Comme
beaucoup de caractères secondaires dans cette histoire, Dellius a réellement
existé. Il a vécu durant la période de la guerre civile entre Marc Antoine et
Octave et, suivant les historiens, s’est réellement comporté comme le décrit
Julia.
(***) Devenir
un des deux consuls élus était la charge ultime de tout sénateur. Une fois
consul, il pouvait être réélu consul ou choisi pour un poste de gouverneur. Il
ne s’agissait pas ici d’une élection car dans le cas de provinces trop riches
ou trop remuantes, le risque était trop grand de les voir tomber entres les
mains d’un homme incompétent ou trop ambitieux.
(****) Le
matin du 2 Septembre - 31 , les forces navales conjointes de Cléopâtre et de
Marc Antoine tentèrent de briser le blocus d’Octave pour rentrer en Egypte en
laissant derrière eux leurs forces terrestres se débrouiller toutes seules. La décision
- attribuée à l’influence de la reine surr son amant – était contraire à l’avis
des officiers car Marc Antoine était un formidable commandant tandis qu’Octave
disposait du meilleur amiral de Rome, Agrippa. À la fin de la journée, Cléopâtre
et un quart de la flotte s’étaient échappés, suivis par Marc Antoine mais ils
avaient perdu 300 navires et 5000 hommes. Une semaine plus tard, les forces
terrestres capitulèrent et rejoignirent l’armée d’Octave. Ils marchèrent sur
L’Egypte pour combattre leur ancien commandant.
(*****)
Situé sur la côte Ouest de la Grèce, le golfe d’Ambracie se situe entre Actium
– où Marc Antoine avait établi son camp – et Préveza où Octave bâti une ville
pour célébrer son triomphe. Il la nomma Nicopolis ‘cité de la victoire’ en grec
(******) Le
culte de Roma Dea fut créé par Octave, le petit neveu de Jules César qui
l’avait choisi comme héritier. Octave prit le nom d’Auguste en devenant le
premier empereur romain. On pense que c’est sa femme, la fascinante impératrice
Livie qui lui suggéra la création de ce culte pour répondre à la demande des
nouveaux pays orientaux qu’il avait conquis. Ceux-ci voulaient une divinité à
adorer qui allait lier leur culture locale à celle de l’empire qui les soumit
en tant que province.
(*******)
Contrairement à ce que les films suggèrent depuis des décennies, la sinistre
défaite d’Actium ne mit pas fin immédiatement à la guerre civile. Elle sonne
seulement le glas des ambitions du couple. Il fallut près d’une année à Octave
(aidé par la trahison de quelques rois orientaux) pour franchir la frontière
égyptienne à Pelusium et se débarrasser des deux amants.
Publius Aelius Adrianus (+76 à +138 ,14me empereur de Rome)
fragment.