Ombre et poussière – 180 A.D.

 

Après ce qui me sembla une éternité, Maximus ouvrit les yeux.

Et quand il le fit, je vis que les flammes qui les avaient habités avaient été remplacées par des ombres tourmentées.

"Julia, je ne suis qu’un esclave. Un gladiateur! Comment attends-tu de moi que je proclame mes droits ... même si j’en avais ?"

 

Il y avait de la peine dans sa voix, de cette peine qui me briserait – qui, en réalité, me brisait déjà – si je continuais à l’écouter.

L’impatience fut une bonne chose pour dissimuler ma peur et mon chagrin.

Libérant mes mains douloureuses des siennes, j’agrippai le devant de sa tunique.

"C’est Rome, Maximus! Les gens ne vont même pas aux toilettes sans signer de papiers! (*) Tu l’as dit toi-même! Il y avait un document, un contrat entre Marc Aurèle et toi! Vous l’avez signé tous les deux! Ce document prouve que tu es son héritier et non Commode …"

 

A la mention du document, il referma les yeux et fit lentement non de la tête.

L’étreinte de mes mains sur sa tunique se renforça au rythme où la terreur faisait remonter la bile dans ma gorge.

Je me forçai à la faire redescendre.

 

"Maximus, qu’est-il arrivé au document?"

Il prit une inspiration profonde et tremblante puis une autre plus ferme et, puis, lentement, très lentement, il rouvrit les yeux.

Cette expression lointaine que j’avais apprise à connaître si bien, avait pris possession de son regard maintenant. Cette expression lointaine qui m’indiquait qu’une fois encore, il venait de franchir les portes de son Hadès personnel.

 

"Nous avons bien signé un document," dit-il en articulant lentement chaque mot comme un père le ferait pour expliquer à son enfant obstiné qu’il n’est pas sain d’avoir de vains espoirs.

"Il y eut deux copies … une pour Marc et une pour moi  … je suspecte Commode d’avoir trouvé celle de son père …"

"Et la tienne?" le pressais-je, "qu’est-il arrive à ta copie?"

Maximus serra si fort les lèvres qu’elles ne furent plus qu’une ligne mince et dure puis il parla, toujours lentement et avec précaution mais cette fois il donnait l’impression de revoir un épisode qu’il avait, maintes et maintes fois, repassé en esprit mais en essayant, cette fois, de l’analyser sous un jour nouveau.

"Quand je suis revenu à ma tente, après avoir refusé de jurer allégeance à Commode, j’ai enfilé mon armure et mis la copie sous ma cuirasse … elle y était quand les prétoriens de Quintus m’ont assommé … elle y était toujours quand j’ai échappé à mes exécuteurs et ai chevauché vers l’Espagne …"

 

Il s’arrêta et je laissai échapper mon souffle prenant alors conscience que je l’avais retenu tout ce temps.

"Que s’est-il passé ensuite?"

"J’ai perdu le premier cheval en Narbonnaise (**). Avec seulement un cheval et le temps qui devenait de plus en plus chaud, j’ai abandonné mon armure …"

 

Mes mains se resserrèrent sur sa tunique avec une force renouvelée par la détresse, mes jointures blanchirent sous l’effort. Quelque part en Narbonnaise, il avait abandonné son armure …

Quelque part en Narbonnaise ...

"Maximus…"

Penchant la tête il sourit tristement et suivit le contour de ma joue de son doigt calleux, d’une manière si absente qu’elle en était quelque peu inquiétante.

"Oh, j’ai pris le document avec moi et je l’avais toujours en arrivant à la ferme…"

 

A nouveau, une ombre tourmentée traversa ses yeux bleu vert.

Puis ces étonnants joyaux ne continrent plus que peine et désespoir.

Puis comme une marée se retire la peine et la misère disparurent pour faire place à une expression dure, métallique et je vis dans ses yeux ce qu’il avait découvert en ce jour funeste quand, blessé, épuisé, brûlant de fièvre et malade d’angoisse, il était arrivé à sa maison dévastée ...

 

Une fumée noire s’élevant dans un ciel au bleu limpide et obscurcissant un soleil qui aurait du rayonner impérialement comme tous les autres jours embaumés de Tergillium.

Noire aussi était la terre meurtrie, noirs les épis dorés que j’avais vu dans mon rêve, consumés par les flammes  d’un sacrifice pitoyable à une divinité assoiffée de sang.

Noirs les corps couchés sur le sol, figés pour l’éternité en des contorsions grotesques créées par une épouvantable agonie ...

Noir était la suie qui ternissait la beauté rose des murs maintenant disloqués et où ne régnait plus que la mort...

 

Sous un soleil parfait, il n’y avait plus que des ombres, des fantômes et la mort.

Il n’y avait plus que noirceur, vide et désespoir.

Et parmi la dévastation et la suie et la fumée et la mort, un rosier grimpant s’épanouissait en grappes roses et parfumées ...

 

“...la fenêtre de ma chambre à coucher en était proche et, en été, je restais couché sur mon lit à sentir l’odeur des roses..."

 

Je vis tout comme si je voyais par les yeux de Maximus.

Et à la vue de la mort et de la dévastation vint la rancune, une rancune si intense que je la ressentais physiquement ...

Incapable de la supporter, je fermai les yeux essayant de repousser cette vision et l’angoisse et la peine.

Mais ce faisant, les images furent remplacées par des odeurs fortes qui m’assaillirent violemment ...

Celle féconde d’une terre noire et fertile ...

Celle fraîche et légèrement épicée d’un rosier grimpant...

Celle plus âpre de la menthe ...

Et recouvrant le tout l’omniprésente odeur de fumée ... et celle écoeurante de la chair qui a brûlé…

 

"Des roses et de la menthe que ma mère faisait pousser dans le potager … je ne me rappelle de rien d’‘autre ..."

 

Pas une mais deux fois il avait vu cette désolation.

Pas une mais deux fois il avait vu ceux qu’il aimait emportés par le feu.

Pas une mais deux fois il avait survécu.

Pas une mais deux fois le destin l’avait épargné pour de mystérieuses raisons ...

 

Et je refusais – car je ne le pourrais pas – d’accepter qu’il ait été épargné deux fois juste pour devenir esclave et amuser la foule. Et encore moins pour être tué par ce traître, ce monstre qui avait assassiné l’empereur et sa famille et lui avait usurpé son droit à présider aux destinées de Rome.

 

Tremblant incoerciblement, cherchant l’air, j’ouvris les yeux.

"Où est le document, Maximus?" Le pressais-je, butant sur mes propres mots et essayant de le remettre dans la bonne direction … essayant de m’éloigner moi aussi de ces visions de mort et de dévastation qui je le savais hanteraient mes rêves ainsi que le faisait celle des esclaves celtes aperçus au port d’Ostie.

 

Maximus ne répondit pas.

La terreur manqua me submerger, à nouveau.

"Les marchands d’esclaves te l’ont enlevé?"Demandais-je doucement, désireuse de briser le silence insupportable qui s’était installé entre nous tout en étant terrifiée de ce que je risquais d’entendre lorsqu’il cesserait.

 

Mais Maximus ne prononça pas un mot.

Au lieu de cela, il sourit.

Un sourire en coin triste, fatigué, amer.

Une expression toute simple qui eut le don d’envoyer des frissons le long de ma colonne vertébrale.

Mais derrière cette simplicité se cachait quelque chose.

 

Quelque chose d’infiniment pire que la tristesse, la lassitude et l’amertume.

Quelque chose de terrifiant.

Quelque chose de dévastateur ne pouvant qu’être né de l’ironie du destin.

 

"Non," dit-il finalement, ses doigts suivant toujours machinalement le contour de ma joue. Et, sous sa caresse, ma chair se paralysa.

"Ils prirent mes vêtements, mes bottes et ma liberté mais pas le document …"

L’intonation dans sa voix était parfaitement calme.

Douce et gentille même.

Unie tout comme serait celle d’un homme en train d’échanger des politesses avec un autre.

Et cela figea le sang dans mes veines.

Car il n’y avait aucune trace de chaleur dans ce grondement bas que j’aimais tant.

Pas même une trace de vie.

Juste cette lucidité désespérée qui ne se rencontre qu’aux portes de la folie.

 

Il s’écoula un battement de cœur avant que je ne parle à nouveau.

"Où est-il, Maximus?" insistais-je, d’une voix que je forçai à être douce, m’accrochant désespérément à ma volonté de savoir où se trouvait ce document essentiel qui pouvait changer le cours des choses.

"Oh, tu ne dois pas t’inquiéter, il est en sécurité, Julia. A l’endroit le plus sûr possible …"

Après avoir dit cela, il sourit, à nouveau de ce sourire triste, pensif et déstabilisant et la terreur que j’avais essayée de garder sous contrôle prit le dessus ; elle m’atteint physiquement.

J’ignore comment je pus continuer à parler.

"Où l’as-tu caché? J’ai des agents à Gades et Malacca! (***) Je peux envoyer un message à celui qui se trouve le plus près, lui disant de récupérer le document et de l’apporter à Rome … je peux … "

Maximus arrêta mon élan en pressant délicatement un doigt ferme sur mes lèvres.

Cette fois son sourire las ne reflétait qu’une immense tristesse.

"Chuuuut, Julia. Il ne peut être récupéré. Pas à l’endroit où je l’ai caché …"

Mon esprit se mit à travailler à toute allure sur les implications liées à cette déclaration.

 

Qu’avait-il fait?

 

Il l’avait sur lui en arrivant à la ferme ...

Qu’est-ce qu’un homme brûlant de fièvre et fou de douleur avait pu faire d’un document qui avait causé sa destitution et la destruction  de ceux qu’il aimait?

Qu’est-ce qu’un homme qui ne souhaitait plus que mourir avait pu faire d’un document qui lui accordait une puissance dont il n’avait jamais voulu ?

 

"Maximus, qu’as-tu fait de lui?"

Il ne répondit pas.

Il leva ses yeux stupéfiants vers la cime des arbres et resta ainsi comme perdu dans leur contemplation. Une contemplation qui ne les voyait pas, une contemplation qui voyait bien au-delà d’eux, quelque chose que lui seul pouvait voir.

Le silence s’installa pour ce qui sembla devoir durer une éternité.

Soudain, il parla.

Doucement.

Si doucement que ses mots ne furent guère plus qu’un murmure.

Et pourtant … ses mots si bas, si doux furent aussi brutaux qu’un coup de poing.

 

"Je l’ai mis dans la tombe d’Olivia. J’ai enterré mon dernier devoir vis-à-vis de Rome avec le corps de ma femme. Cela semblait juste … car elle est morte de ce devoir … tout le reste n’est qu’ombre et poussière..."

 

Comme un gladiateur vaincu, je baissai la tête, geste indiquant, de tout temps, la défaite.

 

Enterré.

 

Le document qui était mon seul espoir de sauver Maximus et aussi le seul espoir de sauver Rome d’un fou était enterré dans une tombe anonyme en Espagne.

La tombe de sa femme.

Perdu pour moi tout comme Maximus le serait bientôt … à moins que je ne trouve un autre moyen de proclamer son droit au trône, à la face du sénat.

 

Toujours agrippant le devant de sa tunique de mes doigts blanchis, tremblant visiblement maintenant, je me mordis la lèvre fermement m’obligeant à les contrôler.

Ce n’était pas le moment de se laisser aller et encore moins de baisser les bras devant l’adversité.

"Réfléchis!" m’ordonnais-je à moi-même. "Bons Dieux, réfléchis! Il doit y avoir une solution! Il y a toujours une solution...!"

 

"Des témoins!"

 

Brusquement rappelé  la réalité, Maximus porta son regard sur moi en clignant des yeux.

 

"Des témoins!" Répétais-je. "Il doit y avoir des témoins! Des documents exigent des témoins pour être légaux! Qui fut témoin de la signature du document, Maximus?"

"Personne... il n’y eut pas de témoins. Marc et moi avons signé les deux copies en privé dans sa tente et il a imprimé son sceau impérial dans la cire  …"

 

Je crus que j’allais hurler.

 

"Mais il était l’empereur ! Il aurait du savoir!! Il..."

Maximus fit non de la tête.

"Julia, tu ne comprends pas..."

"Non, Maximus! TU ne comprends pas! C’est de ta vie qu’il s’agit ici! De ta vie, de tes droits et de ta chance à ..."

Il fit, à nouveau, non de la tête.

"Julia, tu ne  comprends pas...." Répéta-t-il.

 

"ALORS EXPLIQUE-MOI!"

 

Maximus cilla sous la rage meurtrière habitant ma voix.

Haut au-dessus de nos têtes, les oiseaux sursautèrent et s’envolèrent dans un claquement d’ailes et de piaillements indignés pour cette nouvelle interruption de leur félicité.

Incapable de me contenir davantage, je laissai échapper un sanglot.

Dans les profondeurs des yeux de Maximus, le souci remplaça toutes les autres émotions et il voulut me prendre dans ses bras mais, lâchant sa tunique, j’écartai ses mains d’un geste brusque, rejetant ainsi sa volonté de me calmer car je savais que si je lui permettais de me serrer contre sa poitrine, si j’acceptais la chaleur de son réconfort, je m’effondrerai à jamais.

 

Non, ce n’était pas le moment de faiblir ou de rêver et encore moins de pleurer.

C’était le moment de redresser la tête et de combattre et de tout mettre en oeuvre pour gagner ce combat – flagornerie, chantage, corruption, meurtre même, si nécessaire – pour sauver l’homme que j’aimais ...

Car avec la même lucidité désespérée qu’il avait eu pour parler de sa destitution fatidique, je savais que c’était ma dernière opportunité de l’éloigner de sa détermination à se venger au mépris de sa propre vie

Et peut-être que ce que mon amour n’avait pas réussi à atteindre, son amour pour l’empereur et son pays le ferait.

 

"Alors explique-moi ..." Répétais-je la voix brisée, ombre d’un murmure à peine audible.

Timidement, Maximus caressa ma joue. Je ne me rappelai pas l’avoir jamais vu hésiter à me toucher auparavant mais il n’avait jamais vu non plus dans mes yeux ce qui était en train d’y brûler dans leur profondeur.

Inconsciemment, je me demandai si la cause de son hésitation était la rage brûlante ou la froide détermination.

Mais plus probablement devait-il s’agir d’une once de pure folie.

Je ne repoussai pas ses caresses dont la chaleur n’était qu’à lui tout comme le grondement brûlant de sa voix ou l’éclat de joyaux de ses yeux car, même si pratiquement absente, elle n’en était pas moins la bienvenue.

Etait-ce seulement quelques instants auparavant que nous buvions et plaisantions ?

Etait-ce seulement quelques instants auparavant que nous avions partagé chaleur et douce intimité?

 

"Julia, tout s’est passé si vite …" Commença-t-il, toujours caressant ma joue. "D’abord il y eut la bataille... la dernière contre les tribus. Cela signifiait la fin de 12 longues années de guerre. Elle fut terrible, sanglante ..."

 

Tout en parlant, Maximus cligna des yeux, à nouveau, et, en réaction, je clignai aussi des yeux.

Et ce faisant, je vis, comme j’avais vu la dévastation dont il avait été témoin en arrivant à sa ferme, les flammes embrasant les arbres de la forêt germanique et aussi les guerriers vêtus de fourrures essayant de repousser désespérément la charge des légions bardées de fer.

Je vis la fumée et les faces contorsionnées des guerriers des deux camps, certaines hurlant des défis, d’autres portant le stigmate hideux de la mort violente imprégné sur leurs traits figés pour l’éternité

Je vis les hommes tomber sous les flèches et l’éclair des épées achevant le travail.

Je vis la mort, souple et brutale et l’agonie tout aussi brutale mais infiniment plus lente.

Je vis les enseignes romaines se tenant droites au milieu du carnage.

Et je vis du sang, rouge et luisant comme seul le sang sait l’être.

Et le sang coulait à flot, rouge et luisant, éclaboussant les enseignes en soie et trempant les tuniques des romains et les fourrures des barbares car romains et barbares saignaient côte à côte, leur sang se mélangeant dans la mort à défaut d’avoir pu se mélanger dans la vie. Il inondait le sol détrempé et piétiné comme le résultat du sacrifice à une terrible divinité des mondes inférieurs.

Je vis tout comme si mes yeux avaient été ceux de Maximus ... ou comme si ses yeux étaient un miroir reflétant toutes les horreurs dont il avait témoin durant sa vie dure et sans merci de soldat sur la lointaine frontière nordique…

 

Cette fois, je ne fermai pas les yeux et alors déferla, accompagnant la vision des morts et du carnage, les bruits de la bataille et des mourants tel le ronronnement puissant et barbare d’une vague gorgée de sang.

Le sifflement des flèches surgissant de nulle part et de partout.

Les hurlements des blessés et des mourants.

Les hennissements des chevaux terrifiés.

Les cliquetis du métal heurtant le métal ...

 

"Le front se trouvait à quelques kilomètres en avant de notre camp …” Poursuivit-il, inconscient de mon tourment ou tentant, peut-être, ainsi de m’en éloigner.

“Commode et Lucilla arrivèrent ce jour-là. Quand Commode entendit parler de ce qui se passait sur le front, il prit son cheval et vint à notre rencontre laissant sa soeur en arrière  …"

Ecoutant Maximus parler, je vis les pièces du puzzle macabre commencer à se mettre en place. Pendant un bref moment, je pensai même que je pouvais les entendre cliqueter … et ce son faible me fit penser à celui des os secs d’un squelette en train de s’effondrer.

 

Un second frisson parcourut ma colonne vertébrale.

 

"Il arriva quand nous étions prêts à retourner au camp et il nous y accompagna … il y eut une grande célébration. Tout le monde était si excité … la guerre était finie… la Germanie était enfin pacifiée … nous allions partir … nous allions rentrer chez nous ..."

 

Chez nous...

Ils allaient rentrer chez eux.

Ou, du moins, il le croyait.

Tandis qu’ils rentraient au camp, Maximus ne se doutait pas que son empereur attendait qu’il échange la simplicité de sa vie à la ferme et le riche sol noir qu’il appelait ‘chez lui’ contre le marbre froid, les intrigues et la splendeur du Palatin ...

"La fête se déroula dans la tente de l’empereur. Il y avait de nombreuses choses dont il fallait s’occuper et les blessés à visiter au valetudinarium (****)… nous avions gagné … mais à quel prix! Comme toujours après c’était l’Hadès …"

 

Quelque part au-dessus de nos têtes, un oiseau cria. Ce n’était sans doute que des cris d’union mais à mes oreilles ils résonnèrent comme les cris de détresse poussés par les blessés sur le champ de bataille.

 

"Les blessures étaient terribles …" Continua Maximus, se laissant emporter par ses souvenirs. "Les cris des mourants. Les odeurs, le sang … ne te leurre pas, Julia. Peu importe ce que les livres disent, il n’y a ni perdants ni gagnants. La guerre n’est que désolation et destruction …. N’est que mort ..."

Sa voix était stable, celle d’un commandant briefant ses troupes juste avant un engagement. Mais le choix de ses mots trahissait les émotions qui étreignaient son cœur et qu’il tentait de camoufler derrière un discours impavide.

Un homme qui est homme assez que pour avoir de la compassion même pour ses ennemis vaincus.

 

"J’étais en retard et très, très fatigué. Marc se retira tôt. Il paraissait épuisé … fragile... "

 

Un insecte bourdonna bruyamment en survolant le ruisseau, probablement un bourdon à la recherche de nectar avec l’intelligence prédéfinie de son espèce et la puissante indifférence de la nature, un jour d’été ensoleillé.

 

"Puis le matin suivant, l’empereur me fit appeler sous sa tente … il était en train d’écrire …

Nous parlâmes puis il me dit ce qu’il voulait de moi ... il le fit simplement. Il dit, 'il y a encore une tâche que je te demande avant que tu ne rentres chez toi ... "

 

"Encore une tâche."

 

Aussi simple que ça.

Juste trois mots pour changer la vie d’un homme pour toujours.

Juste trois mots pour transformer le fils d’un humble fermier espagnol en un puissant empereur. Juste trois mots pour briser sa vie et détruire celles de ceux qu’il aimait … en un instant.

Juste trois mots pour l’élever au-dessus des autres hommes et le condamner à l’esclavage et à l’obligation de tuer d’autres hommes pour amuser ses sujets.

 

"Je lui ai dit que je ne connaissais rien à la politique, que le préfet de la cité ou un sénateur ferait mieux l’affaire … mais il me dit que cela devait être moi et il me donna jusqu’au soir pour lui faire part de ma décision …"

Marc Aurèle avait aimé Maximus comme s’il était son propre fils et son dernier voeu avait été de lui transmettre son pouvoir plutôt qu’à celui qu’il avait engendré.

La simple idée du pouvoir qui accompagne la charge transforme les hommes en créatures insatiables et les voit mentir, trahir, comploter et même tuer pour l’atteindre.

Pourtant l’empereur avait présenté cette charge comme un ‘devoir’ ... c’était bien de Marc Aurèle – le philosophe, le dirigeant compatissant, le puit de sciences – de voir la vérité nue au-delà des scintillements de l’or et la solennité de la pourpre!

 

Et l’empereur qui avait été sélectionné, pour cet office, à l’âge de 17 ans et éduqué pour la puissance dès ce jeune âge avait décrit sa demande comme ‘un dernier devoir’ sachant que son général le plus fidèle, jamais ne refuserait un devoir même s’il rejetait l’idée du pouvoir pour le pouvoir.

 

Etait-ce Platon qui disait que les meilleurs dirigeants étaient ceux qui ne voulaient pas diriger? (******)

 

Le vieux et épuisé, Marc Aurèle lui avait demandé “une dernière tâche ” et lui avait donné le temps d’y réfléchir avant de décider.

Mais il savait qu’il ne lui faillirait pas, car son sens du devoir prendrait le dessus sur sa forte répugnance pour la politique … Et même sur ses aspirations les plus personnelles.

La seule chose que Maximus voulait, était de rentrer chez lui, auprès de sa femme et de son fils, de retrouver la terre fertile de l’Espagne. Pourtant quand il fut confronté à la demande de l’empereur, il avait été prêt à mettre cette vie de côté pour endosser la charge la plus lourde qu’il ait jamais du affronter.

 

"Tout le reste n’est qu’ombre et poussière..."

 

Une nouvelle et sourde douleur naquit en mon coeur quand intérieurement, silencieusement, je pleurai sur le vieil empereur et le solide soldat espagnol, tous les deux prêts à faire leur devoir vis-à-vis de Rome et tous les deux trahis par un monstre cupide qui n’aspirait qu’à l’or, à la pourpre et à la puissance suprême.

 

"Je ne pouvais le décevoir. Comment aurais-je pu le lui refuser?"

 

Oh oui. Cela avait été les mots de Maximus quand, quelques jours auparavant tandis que nous étions assis sur la plage, il m’avait annoncé cette nouvelle.

 

Comment aurait-il pu?

Un homme qui est homme assez que pour faire un serment et y rester fidèle.

Même si cela signifie renoncer aux désirs de son coeur.

Même si cela signifie sacrifier sa propre vie.

 

Je frissonnai.

 

Se méprenant sur mon tremblement, Maximus bougea comme s’il voulait me prendre dans ses bras mais il s’arrêta à mi-chemin.

Au lieu de cela, il caressa timidement mes bras comme s’il essayait de m’offrir quelque chaleur dans un monde soudain devenu très froid.

Je ne repoussai pas son geste de réconfort. Je posai simplement mes mains légèrement sur sa poitrine en un geste silencieux d’acceptation et de remerciement.

 

"Je suis revenu au coucher du soleil et lui donnai ma réponse … je ne voulais pas le faire mais, en même temps, je ne pouvais repousser son dernier vœu … il fut heureux de ma décision … nous parlâmes, à nouveau … longtemps … de Rome et du futur. Le matin même, il m’avait dit qu’il était mourant et … maintenant, il semblait revigoré. Il était mourant, Julia, et pourtant il continuait à faire des plans pour le futur..."

 

La voix de Maximus ne se cassa qu’infinitésimalement pourtant l’intensité de son trouble qui l’étreignait était perceptible derrière le calme de sa voix. Il pressa fermement ses lèvres afin de reprendre le contrôle de ses émotions et puis continua.

Et je dus me faire violence pour ne pas le prendre dans mes bras.

Non, ce n’était pas le moment de se laisser aller à le réconforter … de toute manière il n’y avait plus en moi suffisamment de chaleur à offrir ou partager.

 

"Il dit que nous retournerions ensemble à Rome et qu’il espérait que les Dieux lui accorderaient suffisamment de temps pour qu’il me transmette ce que j’avais besoin de savoir … il dit qu’il m’introduirait auprès de gens en qui je pouvais avoir confiance et qu’il m’indiquerait ceux à qui je ne pouvais me fier. Puis il sortit le document et nous le signâmes … et, quand ce fut fait, il me demanda de le laisser car il devait prier pour être guidé … je lui souhaitai bonne nuit et nous nous étreignîmes … ce fut la dernière fois que je le vis vivant …"

 

Vieux et épuisé, fragile et malade, l’empereur avait non seulement eu la force de choisir l’homme le plus méritant pour suivre ses traces mais aussi de planifier de travailler jusqu’à la fin pour la grandeur de Rome, de passer ses derniers jours à enseigner à Maximus les intrigues du pouvoir mais aussi les inavouables profondeurs de la trahison humaine.

Son cœur avait-il souffert quand il du reconnaître que son propre fils ne pouvait lui succéder ?

Avait-il pleuré en silence d’avoir du faire ce choix douloureux?

Cela l’avait-il fait terriblement souffrir de savoir qu’il avait échoué en tant que père même s’il avait réussi comme guerrier et dirigeant ?

 

Un homme qui était homme assez que pour accepter sa propre défaillance et faire de son mieux pour corriger ce qui n’allait pas.

 

"Il n’avait pas amené de témoin?" Demandais-je, d’une voix qui me fit sursauter.

Les mots m’échappèrent littéralement. "Un serviteur dévoué aurait fait l’affaire s’il était affranchi …"

"Je sais …"

Un battement de coeur passa.

Puis un second.

Au milieu d’un troisième, Maximus fit lentement non de la tête une fois de plus.

 

Mon coeur s’arrêta.

 

"Non, il n’y eut pas de témoins … Marc dit que nous nous reverrions le lendemain matin et que les sénateurs prendraient part à cette réunion...."

Confuse, je fronçai les sourcils.

"Les sénateurs?"

Maximus hocha la tête.

"Deux sénateurs avaient accompagnés Commode et Lucilla. Nous devions les rencontrer le matin pour les informer de la décision et les faire authentifier d’autres documents d’état. Puis les sénateurs nous auraient précédés pour annoncer le choix de Marc et présenter le document au Sénat …"

 

Des sénateurs.

 

Il y avait deux sénateurs au camp de Vindobona.

Maximus avait brièvement mentionné ce fait quand il m’avait révélé la décision de Marc Aurèle concernant sa succession mais, submergée par l’énormité de cette déclaration, je n’y avais plus pensé.

Maintenant, le mot imprégna mon esprit avec la souplesse et l’éblouissement d’un éclair. En réflexe, mes doigts se refermèrent sur l’avant de sa tunique.

Deux sénateurs étaient venus spécialement de Rome sur ordre de l’empereur.

 

Deux hommes qui devaient jouir de grands pouvoirs pour avoir été choisis pour une mission si importante : valider une succession impériale et en apporter la nouvelle à Rome … surtout considérant le fait que cette procédure comprenait la déchéance du propre fils de l’empereur.

 

Deux hommes qui devaient jouir de la confiance de Marc Aurèle ... ou qui représentaient deux importantes factions d’un sénat que le défunt empereur avait toujours essayé de garder sous contrôle en empêchant ses membres de donner la priorité à leurs propres desseins.

 

Une lueur d’espoir renaquit au fond de mon cœur mais je me forçai à l’ignorer.

Les jours qui suivirent la mort de Marc Aurèle avaient du voir une agitation intense comme c’est toujours le cas à la mort d’un empereur. De nombreuses choses peuvent se passer suite à l’émergence ou la mort d’un dirigeant … spécialement quand ce dernier a été assassiné par son fils.

 

"Qu’est-il arrivé aux sénateurs?" Demandais-je, m’armant contre la mauvaise nouvelle qui ferait voler en éclat cet espoir tout neuf qui était en train de naître, tout en essayant désespérément de me rappeler quels furent les membres du sénat qui moururent ou partirent en exil juste après l’arrivée de Commode à Rome.

Maximus fronça les sourcils.

"Je ne sais pas," dit-il d’un ton perplexe comme si cette question ne lui avait jamais effleuré l’esprit. "Quand je suis retourné à ma tente après avoir refusé allégeance à Commode, j’ai demandé à mon serviteur d’aller les réveiller car j’avais besoin de leurs conseils. C’est à ce moment-là que je mis le document sous ma cuirasse … puis Quintus est venu. Nous avons discuté et il a appelé les prétoriens. Ils m’ont arrêté et il leur a ordonné de m’emmener, de chevaucher jusqu’à l’aube et de m’exécuter …tu connais le reste de l’histoire."

 

Oui … mais il y avait encore trop de coins sombres où des ennemis pouvaient se dissimuler et aussi d’autres où l’espoir pouvait s’être niché attendant d’être découvert.

"Leurs noms!"

"Quoi?"

"Le nom des sénateurs! Si l’empereur avait planifié de les avoir comme témoins de son choix de succession il devait leurs avoir dévoilé ses plans ... à ton sujet! Quels sont les noms des sénateurs? Ils peuvent attester tes droits!"

"Julia, tu ne comprends pas! Tout fut fait en privé et les sénateurs devaient être informés le lendemain matin. Marc avait besoin … il avait besoin de temps pour  … pour gérer d’abord des affaires familiales."

La frustration, telle une bête sauvage et incontrôlable, se mit à fouiailler mes entrailles.

 

Au lieu de me forcer à l’ignorer, je lui permis d’alimenter ma détermination à trouver une solution pour écarter cette fatalité à laquelle Maximus semblait s’être condamné lui-même.

"Mais les sénateurs étaient là, Maximus! Ils t’ont rencontré! Ils doivent être au courant de quelque chose!"

Maximus soupira.

"Julia, je ne les ai rencontrés que brièvement. On célébrait la fin de la bataille. Commode …

Commode nous présenta et nous n’avons échangé que peu de mots. Quelque chose sur la république et l’empire … puis Commode me parla en privé. Il a dit qu’il devait me parler …"

 

Et tout en parlant, Maximus fronça à nouveau les sourcils.

Et je l’imitai.

Commode à peine était-il arrivé de Rome qu’il avait déjà un plan tout prêt en tête pour se propulser sur le trône?

"Il était … nerveux. Il l’a toujours été ... je le connais depuis qu’il est enfant ... mais cette nuit c’était différent … il était excité par quelque chose et parlait par énigmes sur le futur et disait qu’il aurait besoin de moi quand le temps viendrait … c’est la manière dont il le dit  … cela m’a rendu circonspect … Commode et moi n’avons jamais sympathisé ... il y eut … trop de mésententes entre nous durant toutes ces années ..."

 

Quelque chose dans les propos et le ton de la voix de Maximus fit tinter une alarme dans ma tête.

Depuis la nuit des temps, chaque prostituée entend ce ton suffisamment de fois pour ne pas l’oublier car c’est toujours celui que prennent les hommes pour parler des femmes qu’ils ont aimées et perdues, ces femmes qu’ils recherchent vainement en possédant le corps d’autres femmes ...

Et le ton de Maximus ne laissait aucun doute sur le rôle que Lucilla avait joué dans cette longue et persistante mésentente entre lui et l’actuel empereur.

 

"... Dame Lucilla a quelques problèmes personnels ... plus urgents qui peuvent avoir la priorité sur ses tentatives de guider son frère dans les questions de politique..."

 

La voix d’Aemilius Trebutius Flaccus résonna dans ma tête telle une trompette lors d’une parade militaire.

Ainsi donc c’était vrai.

Commode non seulement avait tué son propre père mais ressentait aussi une inclination insane pour sa soeur favorite.

Révulsée, je sentis mon estomac se retourner.

Je m’ordonnai de l’ignorer.

Et d’ignorer aussi la brûlure de la jalousie qui accompagnait toujours toute mention du nom de Lucilla ... ou tout commentaire même indirect sur sa personne.

 

Maximus continuait de parler.

 

"... Pourtant il se comportait amicalement … puis, le lendemain, peu après que

Marc Aurèle m’ait appris qu’il me transférait le pouvoir, Lucilla m’a annoncé que Commode était persuadé que leur père les avaient fait venir en Germanie avec les sénateurs pour qu’ils soient les témoins de sa désignation comme héritier au trône  …"

 

Lucilla.

J’abandonnai sa tunique pour m’emparer de ses bras nus.

Une fois encore il s’éloignait du chemin que je voulais lui voir prendre.

Toucher sa peau me semblait être un bon moyen pour le ramener à ma réalité.

La chair dure était chaude sous mes paumes et la douceur qui transparut dans ses yeux m’indiqua que j’avais fait le bon choix.

 

"Maximus, les noms... donne-moi les noms des sénateurs …"

"Dans quel but?"

"Commode a des ennemis, Maximus! Il fait partie de ces personnes qui ont le talent de se créer des ennemis partout. Et certains font partie du sénat … "

"Je sais. Lucilla me l’a dit … la nuit où elle est venue au Ludus Magnus…"

 

Lucilla.

La conversation revenait toujours sur Lucilla.

Je crus que j’allais me mettre à hurler.

Pour me calmer, je pris une profonde inspiration avant de parler, remarquant au passage que malgré la tension que je subissais ma voix était remarquablement calme.

"Alors, tu sais que certains sénateurs accueilleraient avec bienveillance un changement au Palatin …"

"De quoi parles-tu "

 

Je me léchai les lèvres qui étaient soudainement devenues sèches.

Elles avaient un goût de cendres.

 

"Depuis son accession au trône, Commode s’est trouvé confronté à une bonne partie du sénat. J’ai entendu parler des discussions qui ont eu lieu le jour même de son entrée à Rome … et une particulièrement désagréable eut lieu avec un sénateur senior qui avait osé rappeler à l’empereur que ses responsabilités et son rang impliquaient, entre autres choses, de devoir s’occuper même des aspects désagréables du quotidien. La peste qui me donna l’excuse de te faire emmener ici est la conséquence du refus de Commode de se préoccuper de choses de cette sorte …"

 

Maximus ouvrit de grands yeux et un éclair d’incrédulité traversa ses magnifiques prunelles.

"Un devoir de plus ", avait dit l’empereur.

Et son meurtrier s’en moquait éperdument.

 

"Depuis la situation ne fit que se détériorer. Les sénateurs critiquèrent ouvertement sa promesse d’organiser 150 jours de jeux et les frais y afférents. Il ne perdit pas de temps à se venger. Certains sénateurs ont été accusés de trahison, forcés au suicide, tués ou exilés et leur fortune fut confisquée …"

 

Je vis Maximus serrer les mâchoires.

 

"Les sénateurs ont le pouvoir et les privilèges sans oublier l’argent. Ils estiment que leur monde est actuellement en danger tout comme Commode se froisse de sentir ses fantaisies pour être un grand empereur remises en cause…"

 

Quand mes dernières paroles furent emportées par la brise légère, je m’aperçus que le bois était devenu complètement silencieux autour de nous comme si toute forme de vie était en train de retenir son souffle.

Comme si toute forme de vie se mettait à espérer avec la même détermination obstinée que la mienne.

 

"Donne-moi les noms des sénateurs, Maximus. J’ai des contacts... et je peux en acheter si nécessaire. Laisse-moi faire cela pour toi. Il ne faudra qu’un jour pour savoir à qui vont leur sympathie et qui sont leurs alliés et leurs amis …"

Maximus soupira.

"Julia, c’est trop dangereux ... je ne veux pas que tu sois mêlée à cela ..."

J’ignorai son avertissement.

"Je ne parlerai pas aux sénateurs. Ce sont des patriciens et des hommes et je ne suis qu’une femme, une marchande, une ancienne esclave et ce qui est encore pire une ancienne esclave riche. Ceux de leur classe ne veulent rien avoir à voir avec moi mais ils ont plus besoin de nous qu’ils ne veulent bien l’admettre. Ce sont leurs affranchis qui font tourner leurs affaires et leurs affranchis préfèrent faire des affaires avec d’autres affranchis. Ma flotte transporte des marchandises produites ou importées par la moitié des familles sénatoriales …"

 

Maximus ne dit rien.

"Mon banquier, l’homme dont le neveu souhaitait se rendre à Alexandrie, a des contacts avec de nombreux politiciens. Il est furieux et ses informateurs sont même meilleurs que les miens … il était proche au moins d’un des hommes éliminés par Commode …"

A la mention de la trahison de Commode, une lueur métallique brilla dans les profondeurs de ses yeux et mon coeur bondit dans ma poitrine.

J’y étais presque.

 

"Les banquiers sont préoccupés par Commode, Maximus. Non seulement parce qu’il n’est pas aussi bon administrateur que son père et son grand-père mais aussi parce qu’il est cruel … il est en train de piller le trésor pour financer ses jeux …” je me tus un moment, "Maximus, il est en train de vendre les réserves de blé pour les payer ...”

 

Il pâlit.

"Et quand le trésor sera vide et que la réserve de grains sera épuisée, il ira les trouver pour emprunter. Ce n’est pas nouveau car cela fait des décennies que les empereurs empruntent de l’argent aux banquiers et cela arrange ces derniers car il y a toujours du profit à prêter au trône …"

 

Le visage de Maximus était maintenant sans expression, un masque indéchiffrable.

"Si un empereur ne peut payer ses dettes en monnaie, il peut leurs donner des terres ou des privilèges … cela, s’il n’est pas trop regardant …"

Je parlais les yeux rivés sur ceux de Maximus mais ceux-ci n’exprimaient rien en particulier.

 

"Commode a envoyé un message clair au Sénat quand il a déclaré traîtres quelques-uns de ses membres mais le message a aussi atteint d’autres oreilles et de nombreuses personnes se sont mises à s’interroger. Le règne du nouvel empereur s’annonçait mal. Il avait déjà dévalué la monnaie et ses jeux incessants tiennent l’Urbs paralysée. Ce n’est pas bon pour les affaires et ils sont habitués à des empereurs qui favorisent les affaires malgré les guerres. Ils ne veulent pas d’un nouveau Domitien  … même si aucun parmi eux n’est assez vieux pour avoir connu ces jours terribles …"

 

Je m’arrêtai à nouveau, essayant, mais en vain, de vérifier le poids de mes propos sur lui. Quoi qu’il pensât, il le gardait pour lui.

 

"Donc quand le trésor sera vide … et d’après mes informations c’est pour bientôt … Commode se tournera vers les banquiers qui seront forcés de lui prêter de l’argent … on ne dit pas non à l’empereur … mais ils savent qu’ils n’en reverront pas la couleur. Comment un homme qui néglige les affaires publiques pour consacrer l’argent à payer 150 jours de jeux s’y prendra-t-il pour les rembourser?"

 

A la mention des jeux, des flammes apparurent dans les profondeurs des yeux de Maximus. Ou bien était-ce le reflet d’un éclair de colère.

"Comment un homme qui ne connaît pas la valeur de l’argent pourrait-il rendre ce qu’il a emprunté?"

Un léger froncement de sourcils altéra le front de Maximus et ses yeux se voilèrent … dangereusement.

 

"Sais-tu comment les empereurs remplissent leur trésor et remboursent leur dette? Ils font la guerre, Maximus. Et bien souvent leurs campagnes sont payées par ces banquiers à qui ils doivent de l’argent. Ou par les marchands d’esclaves  …"

Maximus cligna des yeux pourtant il ne dit toujours rien même si les muscles de sa gorge se contractèrent quand il avala instinctivement.

La mention des marchands d’esclaves était un sale coup mais je me forçai à continuer.

"Commode n’est pas plus un guerrier qu’un administrateur expérimenté. Il ne peux promettre aux marchands d’esclaves des prisonniers de guerre en échange de leurs sesterces ...ou il peut le promettre et s’attendre à ce que les marchands d’esclaves et les banquiers lui rient à la face …" 

 

"Non, Maximus, les banquiers savent que non seulement Commode va ruiner les affaires mais aussi qu’il ne leurs rendra pas ce qu’il leurs a emprunté. Au contraire, ils s’attendent à être persécutés et à voir leur fortune saisie ... "

 

Pendant un instant, Maximus sembla sur le point de dire quelque chose mais les mots ne vinrent pas et je continuai.

 

"Ces hommes vivent pour leur fortune, Maximus. Ils accueilleraient un changement au Palatin avec bonheur et ils seraient suivis par les sénateurs qui osent s’opposer à Commode...  plus particulièrement si les sénateurs supportent un officier qui ..."

Maximus me coupa.

"Julia, même si tu as raison, je ne suis plus officier... je ne suis plus qu’un esclave anonyme et qui s’est simplement révélé être un bon gladiateur ..."

 

Je plantai mes doigts dans ses biceps puissants, agrippant désespérément sa chair dans l’espoir de garder mon contrôle. J’y étais presque et ce n’était pas le moment de l’affronter mais de le convaincre.

J’étais un peu révoltée à l’idée que ce que j’étais en train de faire pouvait être considéré comme une tentative de manipulation. Mais cette sensation ne dura pas. L’amour a ses propres lois et ses propres raisons et seul un fou les remet en question. Ce n’était pas le moment de s’embarrasser de scrupules et sauver sa vie valait toutes les manipulations … même si, à terme, je devais le perdre pour le trône.

 

"Tes troupes croient que tu es mort," dis-je en pesant soigneusement mes mots, "mais si elles apprennent que ce n’est pas le cas, ne combattraient-elles pas avec toi?"

Maximus hocha la tête de mauvaise grâce

"A moins que les choses n’aient changé, elles le feraient jusqu’au dernier homme ...” dit-il.

Je desserrai mon étreinte sur ses biceps et laissai glisser mes mains le long de ses bras avant de m’emparer de ses mains.

"Alors, dis-moi le nom des sénateurs!"

"Julia... "

"Donne-moi leur nom, Maximus, et ils seront ici après-demain!"

"Mais..."

"L’argent ouvre plus de portes que n’importe quelle armée. Et je suis riche, Maximus..."

"Je sais que tu as de l’argent, Julia, mais..."

"Non, Maximus! Les sénateurs ont de l’argent... moi je suis puissante. Une des personnes les plus puissantes de l’empire... suffisamment puissante que pour acheter la moitié du sénat et obliger l’empereur à abandonner le trône!"

 

Maximus serra fermement ses lèvres l’une contre l’autre. Je ne pouvais lire ses pensées mais il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il était en train de réfléchir et de réfléchir profondément comme le fait un homme qui doit prendre une décision particulièrement difficile. Je serrai ses mains.

 

"Dis-les moi, Maximus! Dis-les moi! S’il te plait dis-les moi!" l’implorais-je silencieusement. "Dis-les moi et laisse-moi t’aider..."

 

"Sénateur Gaius..."

La voix de Maximus me tira en sursaut de mes pensées.

"Lequel ..." commençais-je mais ma gorge était tellement serrée et sèche que je dus m’arrêter.

 

Le sang rugissait dans mes oreilles.

Ca y était! J’avais réussi !

"Non, pas encore..."me murmura insidieusement une voix mâle dans mon oreille. "Tu n’es qu’à la moitié du chemin..."

Je secouai la tête pour éclaircir mes idées et évacuai cette voix si familière mais que je ne reconnaissais pas.

 

"Lequel ?" répétais-je, entendant l’anxiété envahir ma voix.

"Lequel?" répéta Maximus plus désorienté qu’étonné. Les jeux de pouvoir n’étaient pas pour lui, homme d’action.

"Le sénateur, Maximus! Quel est son nom?"

"Gaius. Sénateur Gaius..."

"Bons Dieux, Maximus! La moitié du sénat porte ce nom ... de même que la moitié de la population mâle! J’ai besoin de son nom complet!" (******)

Maximus sembla perdu.

"Je ne sais pas ..." dit-il. "C’était une introduction informelle ... Commode mentionna seulement le premier nom des sénateurs ..."

 

Etouffer les hurlements qui se pressaient dans ma gorge me demanda une volonté que j’ignorais posséder. Avais-je lutté si fort pour voir tous les espoirs s’effondrer au dernier moment? Avais-je lutté si fort pour être défaite parce qu’il n’y avait eu qu’une simple introduction informelle?

 

Une fois, peu après avoir commencé mon éducation, Apollinarius m’avait emmenée dans une fabrique de verres. C’était une vaste pièce, éclairée et réchauffée par un feu qui ronronnait dans un coin éloigné, et bondée d’hommes en sueur qui se concentraient sur une substance mystérieuse bouillonnant dans un four en brique. Ils la modelaient temps qu’elle était chaude et malléable, la tournant en lamelles et spirales, la rejetant dans le récipient quand ils n’étaient pas satisfaits du résultat.

En dépit du nombre de personnes présentes, cet endroit était très silencieux car le verre refroidit si vite que les hommes ne peuvent se permettre de perdre du temps de peur de ruiner leurs efforts.

Une jeune femme, les cheveux couverts d’un tissu, se déplaçait aussi en silence. Elle rassemblait les pièces terminées que les hommes avaient posées, à côté d’eux, sur leurs établis et les déposait sur des étagères appuyées contre les murs. Il y avait des coupes et des vases allongés, de petites fioles et des jarres. Dans un bol en verre, de petites pièces colorées attendaient d’être montées en pendants d’oreille ou en colliers. (*******).

 

Mais ce ne fut pas les oeuvres sur les étagères, ni les petites pièces colorées rayonnant comme un arc en ciel emprisonné dans un verre qui attira mon attention. Ce fut le souffleur de verre travaillant près des fours.

Mince, efflanqué même, de stature frêle avec de grandes mains tachées et des cheveux bruns qui pendaient sans vie autour de son visage totalement anodin. Il ne portait qu’un pagne informe et un morceau de tissu entourait son front. Il se tenait apparemment immobile sur une chaise haute.

Il n’avait rien de remarquable pourtant je ne pouvais en détacher mes yeux tandis qu’il soufflait soigneusement dans le long et fin tube en métal qu’il tenait, faisant naître d’une infime goutte de verre une bulle translucide.

 

J’haletais et devais essuyer la sueur qui perlait au-dessus de ma lèvre supérieure du dos de la main, tandis que mes yeux fixaient la bulle qui grandissait, grandissait.

Mon cœur battant à tout rompre, je m’émerveillais devant cette bulle devenant de plus en plus transparente et s’arrondissant comme un ventre fécondé.

Pendant un instant ma vie fut rattachée à cette bulle délicate et je haletai à nouveau quand le souffleur de verre toucha délicatement la bulle avec un autre outil et que la sphère fragile et parfaitement ronde développa un cou allongé. Sans un regard, le souffleur passa le tuyau à un autre homme qui le roula tandis qu’il tenait une fine lamelle de verre avec une pince. En un mouvement rapide et sûr, il roula encore une fois le tuyau puis il coupa le verre et la déposa sur un plan de travail où un troisième homme y apporta la touche finale avant de la mettre sur le côté.

Incapable d’en détacher mes yeux, j’arrêtai la jeune femme quand elle alla la chercher pour la déposer sur l’étagère.

 

Le résultat n’était qu’une fiole de 3 pouces de hauts. J’en connaissais assez sur le travail du verre pour savoir qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, une petite fiole anonyme faite de verre brun brut avec une décoration en spirale de verre blanc. Je savais aussi que si je la regardais tandis que la lumière traversait ses parois j’y aurais détecté les grains de sable emprisonnés dans les parois. Vraiment une pièce sans valeur, elle serait mise sur le marché avec juste un simple bouchon de liège pour la fermer car elle ne valait pas qu’on s’attarde à lui créer une fermeture en verre. Je n’avais que peu de pièces en verre mais toutes étaient mieux que cette fiole.

 

Pourtant, j’insistai pour l’acheter car pendant que je regardais le souffleur de verre y travailler, il y avait eu ce bref moment magique quand cette bulle de verre était devenue tout mon univers. Quand elle était devenue incroyablement fragile balançant entre perfection et désastre, le temps s’était arrêté et mon coeur avait tremblé.

 

Maintenant, suspendue quelque part entre espoir et désespoir, si proche de mon but et pourtant bien prête d’échouer à nouveau, j’eus l’impression d’être à nouveau happée par la bulle de verre. Une bulle que je sentais devenir de plus en plus fragile, proche à nouveau du point où tout pourrait être à recommencer.

 

Dans ma tête, l’insidieuse voix mâle fut remplacée par un rire insidieux et sarcastique.

 

J’ai toujours la petite fiole anodine. Elle est sur une étagère dans mon studio et depuis toujours Nicia doit lutter pour ne pas faire disparaître cette pièce inintéressante et la remplacer par une plus délicate que je possède.

Mais je le lui ai toujours interdit car de temps à autre, je la prends en main et la fait rouler entre mes doigts inspectant les fins grains de sable dans le verre sombre. Bien avant d’emménager à Ostie et d’y avoir apporté mes verres de valeur, j’avais appris que les souffleurs de verre mourraient jeunes, les poumons détruits après des années passées à avoir inhalé les vapeurs toxiques du verre chaud.

Pourquoi le sang est-il toujours le prix à payer pour ce qui est beau, digne ou important ?

 

Le rire sarcastique, retentit, à nouveau, dans ma tête et la bulle qui était devenue mon univers s’agrandit encore un peu et vibra comme un avertissement.

 

"Maximus," m’entendis-je dire, "il y avait deux sénateurs. Quel était le nom de l’autre?"

 

Maximus resta silencieux tout ce temps comme s’il essayait de se rappeler le nom de l’homme ou peut-être de mettre un nom sur les émotions qu’il devait lire dans mes yeux.

 

Comme le silence perdurait, je pus sentir la bulle s’étirer à l’extrême devenir impossiblement fine, fragile, vibrante …

 

"Falco. Le nom de l’autre sénateur était Falco."

 

En une explosion silencieuse, la bulle de verre éclata en millier d’infimes fragments. Le miracle ne s’était pas reproduit.

 

(*) Les romains vivaient dans une société hautement organisée et régie par une série de codes de lois complexes et méticuleux qui réglaient chaque aspect de la vie politique, civile et militaire. Tous les mâles de la classe sénatoriale ou équestre et aussi les membres mâles de la famille impériale avaient une éducation de juristes car eux seuls, par leur naissance avaient le droit de devenir officiers de gouvernement. Ceux parmi les sénateurs qui ne choisissait pas de faire carrière dans la politique devenaient juges ou avocats. Tous étaient inclus dans les procédures d’établissement des lois. Le sénat servait aussi de cours. De nombreux sénateurs ont laissé des traités sur l’application ou des points de précisions sur la loi romaine et quelques empereurs étaient des légistes distingués. Il y a de nombreuses preuves de la manière dont fonctionnait le système légal et aussi sur la fréquence dont les citoyens traînaient leurs concitoyens devant la cour pour régler leur différent. On peut dire que dans une certaine mesure la société romaine ressemblait à l’américaine et que de nombreuses personnes suivaient les cas importants avec le même intérêt que de nos jours, spécialement quand des ténors du barreau étaient présents.

(**) Gallia Narbonensis. La Narbonnaise. La cité de Narbonne doit son nom à ses fondateurs romains.

(***) Noms latins des cités espagnoles de Cadix et Malaga.

(****) Valetudinarium: en latin, "infirmerie". En dépit de leur haut degré de civilisation, les romains n’avaient pas d’hôpitaux tels que nous les connaissons de nos jours mais l’armée romaine avait un corps médical très organisé avec des médecins compétents, des infirmiers, des pharmaciens et des aides.

Des rapports trouvés dans une fouille en Judée décrit une infirmerie romaine militaire comme quelque chose qui ressemble à nos hôpitaux néanmoins, avec une sorte de salle des urgences, des salles d’opération, des salles différentes suivant les blessures et les traitements à donner et les équipes travaillant en shift. Les médecins militaires gardaient les informations sur leurs patients, écrites sur des tablettes de cire qu’ils suspendaient aux pieds des lits afin que les collègues qui prendraient la garde suivante puissent prendre connaissance de l’évolution du traitement

(*****) Dans "Gladiator", Commode tue Marc Aurèle en face du buste de Platon, hommage discret de Ridley Scott au philosophe grec. C’est une phrase de ce dernier qui est mentionnée ici par Julia.

(******) Les romains utilisaient un système de noms élaborés connus comme "tria nomini" et qui avait été établi dans les derniers jours de la république. Ce système avait été mis en place pour enregistrer les citoyens romains, les distinguer des non citoyens et des esclaves et pour fournir suffisamment d’informations sur les personnes pour les placer dans la bonne classe sociale,  la bonne branche et la bonne généalogie.

C’était vital pour une société hautement organisée avec si peu de variétés au niveau des noms. Gaius est l’un des noms les plus commun.

Un nom complet était en trois parties : praenomen (le prénom de la personne), nomen (le nom de famille) et cognomen (le surnom). Peu de noms différents et des règles stricts sur la manière de nommer les enfants d’après les noms de leurs parents avaient pour conséquence qu’il n’était pas rare de trouver de nombreuses personnes au sein d’une même famille et même en dehors de la famille ayant le même nom. Si bien que des règles informelles se développèrent pour distinguer les personnes les unes des autres. Le nom complet de l’empereur Vespasien était Titus Flavius Sabinus Vespasianus. Cela signifiait qu’il était un membre mâle de la branche des flaviens issues des collines sabines du nom de Titus et que parmi les nombreux Titus Flavius de cette famille (son père  et son grand père s’appelaient aussi Titus Flavius), il était le fils de Vespasia Pollia. Son fils, et héritier, se nommait aussi Titus Flavius Vespasianus mais dès l’enfance il fut appelé Titus pour le distinguer de son père tandis qu’on appelait son jeune frère, dont le nom était aussi Titus Flavius, Domitianus d’après sa mère, Flavia Domitilla. Notre système de nom actuel dérive de celui des romains.

 

Voir explication supplémentaire : http://ibelgique.ifrance.com/lulucom/empret19a.htm#noms

 

Flacon photographié par Hebe et dont elle s’est inspirée pour l’histoire de Julia

 

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