Ombre et
poussière – 180 A.D.
Après ce
qui me sembla une éternité, Maximus ouvrit les yeux.
Et quand il
le fit, je vis que les flammes qui les avaient habités avaient été remplacées
par des ombres tourmentées.
"Julia,
je ne suis qu’un esclave. Un gladiateur! Comment attends-tu de moi que je
proclame mes droits ... même si j’en
avais ?"
Il y avait
de la peine dans sa voix, de cette peine qui me briserait – qui, en réalité, me
brisait déjà – si je continuais à l’écouter.
L’impatience
fut une bonne chose pour dissimuler ma peur et mon chagrin.
Libérant
mes mains douloureuses des siennes, j’agrippai le devant de sa tunique.
"C’est
Rome, Maximus! Les gens ne vont même pas aux toilettes sans signer de papiers!
(*) Tu l’as dit toi-même! Il y avait un document, un contrat entre Marc Aurèle et toi! Vous l’avez signé tous les deux!
Ce document prouve que tu es son héritier et non Commode …"
A la
mention du document, il referma les yeux et fit lentement non de la tête.
L’étreinte
de mes mains sur sa tunique se renforça au rythme où la terreur faisait
remonter la bile dans ma gorge.
Je me
forçai à la faire redescendre.
"Maximus,
qu’est-il arrivé au document?"
Il prit une
inspiration profonde et tremblante puis une autre plus ferme et, puis,
lentement, très lentement, il rouvrit les yeux.
Cette
expression lointaine que j’avais apprise à connaître si bien, avait pris
possession de son regard maintenant. Cette expression lointaine qui m’indiquait
qu’une fois encore, il venait de franchir les portes de son Hadès personnel.
"Nous
avons bien signé un document," dit-il en articulant lentement chaque mot
comme un père le ferait pour expliquer à son enfant obstiné qu’il n’est pas
sain d’avoir de vains espoirs.
"Il y
eut deux copies … une pour Marc et une pour moi
… je suspecte Commode d’avoir trouvé celle de son père …"
"Et la
tienne?" le pressais-je, "qu’est-il arrive à ta copie?"
Maximus
serra si fort les lèvres qu’elles ne furent plus qu’une ligne mince et dure
puis il parla, toujours lentement et avec précaution mais cette fois il donnait
l’impression de revoir un épisode qu’il avait, maintes et maintes fois, repassé
en esprit mais en essayant, cette fois, de l’analyser sous un jour nouveau.
"Quand
je suis revenu à ma tente, après avoir refusé de jurer allégeance à Commode,
j’ai enfilé mon armure et mis la copie sous ma cuirasse … elle y était quand
les prétoriens de Quintus m’ont assommé … elle y était toujours quand j’ai
échappé à mes exécuteurs et ai chevauché vers l’Espagne …"
Il s’arrêta
et je laissai échapper mon souffle prenant alors conscience que je l’avais
retenu tout ce temps.
"Que
s’est-il passé ensuite?"
"J’ai
perdu le premier cheval en Narbonnaise (**). Avec seulement un cheval et le
temps qui devenait de plus en plus chaud, j’ai abandonné mon armure …"
Mes mains
se resserrèrent sur sa tunique avec une force renouvelée par la détresse, mes
jointures blanchirent sous l’effort. Quelque part en Narbonnaise, il avait
abandonné son armure …
Quelque
part en Narbonnaise ...
"Maximus…"
Penchant la
tête il sourit tristement et suivit le contour de ma joue de son doigt calleux,
d’une manière si absente qu’elle en était quelque peu inquiétante.
"Oh,
j’ai pris le document avec moi et je l’avais toujours en arrivant à la
ferme…"
A nouveau,
une ombre tourmentée traversa ses yeux bleu vert.
Puis ces
étonnants joyaux ne continrent plus que peine et désespoir.
Puis comme
une marée se retire la peine et la misère disparurent pour faire place à une
expression dure, métallique et je vis dans ses yeux ce qu’il avait découvert en
ce jour funeste quand, blessé, épuisé, brûlant de fièvre et malade d’angoisse,
il était arrivé à sa maison dévastée ...
Une fumée
noire s’élevant dans un ciel au bleu limpide et obscurcissant un soleil qui
aurait du rayonner impérialement comme tous les autres jours embaumés de
Tergillium.
Noire aussi
était la terre meurtrie, noirs les épis dorés que j’avais vu dans mon rêve,
consumés par les flammes d’un sacrifice
pitoyable à une divinité assoiffée de sang.
Noirs les
corps couchés sur le sol, figés pour l’éternité en des contorsions grotesques
créées par une épouvantable agonie ...
Noir était
la suie qui ternissait la beauté rose des murs maintenant disloqués et où ne
régnait plus que la mort...
Sous un
soleil parfait, il n’y avait plus que des ombres, des fantômes et la mort.
Il n’y
avait plus que noirceur, vide et désespoir.
Et parmi la
dévastation et la suie et la fumée et la mort, un rosier grimpant
s’épanouissait en grappes roses et parfumées ...
“...la fenêtre de ma chambre à
coucher en était proche et, en été, je restais couché sur mon lit à sentir
l’odeur des roses..."
Je vis tout
comme si je voyais par les yeux de Maximus.
Et à la vue
de la mort et de la dévastation vint la rancune, une rancune si intense que je
la ressentais physiquement ...
Incapable
de la supporter, je fermai les yeux essayant de repousser cette vision et
l’angoisse et la peine.
Mais ce
faisant, les images furent remplacées par des odeurs fortes qui m’assaillirent
violemment ...
Celle
féconde d’une terre noire et fertile ...
Celle
fraîche et légèrement épicée d’un rosier grimpant...
Celle plus
âpre de la menthe ...
Et
recouvrant le tout l’omniprésente odeur de fumée ... et celle écoeurante de la
chair qui a brûlé…
"Des roses et de la menthe que
ma mère faisait pousser dans le potager … je ne me rappelle de rien d’‘autre
..."
Pas une
mais deux fois il avait vu cette désolation.
Pas une
mais deux fois il avait vu ceux qu’il aimait emportés par le feu.
Pas une
mais deux fois il avait survécu.
Pas une
mais deux fois le destin l’avait épargné pour de mystérieuses raisons ...
Et je
refusais – car je ne le pourrais pas – d’accepter qu’il ait été épargné deux
fois juste pour devenir esclave et amuser la foule. Et encore moins pour être
tué par ce traître, ce monstre qui avait assassiné l’empereur et sa famille et
lui avait usurpé son droit à présider aux destinées de Rome.
Tremblant
incoerciblement, cherchant l’air, j’ouvris les yeux.
"Où
est le document, Maximus?" Le pressais-je, butant sur mes propres mots et
essayant de le remettre dans la bonne direction … essayant de m’éloigner moi
aussi de ces visions de mort et de dévastation qui je le savais hanteraient mes
rêves ainsi que le faisait celle des esclaves celtes aperçus au port d’Ostie.
Maximus ne
répondit pas.
La terreur
manqua me submerger, à nouveau.
"Les
marchands d’esclaves te l’ont enlevé?"Demandais-je doucement, désireuse de
briser le silence insupportable qui s’était installé entre nous tout en étant
terrifiée de ce que je risquais d’entendre lorsqu’il cesserait.
Mais
Maximus ne prononça pas un mot.
Au lieu de
cela, il sourit.
Un sourire
en coin triste, fatigué, amer.
Une
expression toute simple qui eut le don d’envoyer des frissons le long de ma
colonne vertébrale.
Mais
derrière cette simplicité se cachait quelque chose.
Quelque
chose d’infiniment pire que la tristesse, la lassitude et l’amertume.
Quelque
chose de terrifiant.
Quelque
chose de dévastateur ne pouvant qu’être né de l’ironie du destin.
"Non,"
dit-il finalement, ses doigts suivant toujours machinalement le contour de ma
joue. Et, sous sa caresse, ma chair se paralysa.
"Ils
prirent mes vêtements, mes bottes et ma
liberté mais pas le document …"
L’intonation
dans sa voix était parfaitement calme.
Douce et
gentille même.
Unie tout
comme serait celle d’un homme en train d’échanger des politesses avec un autre.
Et
cela figea le sang dans mes veines.
Car
il n’y avait aucune trace de chaleur dans ce grondement bas que j’aimais tant.
Pas
même une trace de vie.
Juste
cette lucidité désespérée qui ne se rencontre qu’aux portes de la folie.
Il s’écoula
un battement de cœur avant que je ne parle à nouveau.
"Où
est-il, Maximus?" insistais-je, d’une voix que je forçai à être douce,
m’accrochant désespérément à ma volonté de savoir où se trouvait ce document essentiel
qui pouvait changer le cours des choses.
"Oh,
tu ne dois pas t’inquiéter, il est en sécurité, Julia. A l’endroit le plus sûr possible …"
Après avoir
dit cela, il sourit, à nouveau de ce sourire triste, pensif et déstabilisant et
la terreur que j’avais essayée de garder sous contrôle prit le dessus ; elle
m’atteint physiquement.
J’ignore
comment je pus continuer à parler.
"Où
l’as-tu caché? J’ai des agents à Gades et Malacca! (***) Je peux envoyer un
message à celui qui se trouve le plus près, lui disant de récupérer le document
et de l’apporter à Rome … je peux … "
Maximus
arrêta mon élan en pressant délicatement un doigt ferme sur mes lèvres.
Cette fois
son sourire las ne reflétait qu’une immense tristesse.
"Chuuuut,
Julia. Il ne peut être récupéré. Pas à l’endroit où je l’ai caché …"
Mon
esprit se mit à travailler à toute allure sur les implications liées à cette
déclaration.
Qu’avait-il fait?
Il
l’avait sur lui en arrivant à la ferme ...
Qu’est-ce
qu’un homme brûlant de fièvre et fou de douleur avait pu faire d’un document
qui avait causé sa destitution et la destruction de ceux qu’il aimait?
Qu’est-ce
qu’un homme qui ne souhaitait plus que mourir avait pu faire d’un document qui
lui accordait une puissance dont il n’avait jamais voulu ?
"Maximus,
qu’as-tu fait de lui?"
Il ne
répondit pas.
Il leva ses
yeux stupéfiants vers la cime des arbres et resta ainsi comme perdu dans leur
contemplation. Une contemplation qui ne les voyait pas, une contemplation qui
voyait bien au-delà d’eux, quelque chose que lui seul pouvait voir.
Le silence
s’installa pour ce qui sembla devoir durer une éternité.
Soudain, il
parla.
Doucement.
Si
doucement que ses mots ne furent guère plus qu’un murmure.
Et pourtant
… ses mots si bas, si doux furent aussi brutaux qu’un coup de poing.
"Je
l’ai mis dans la tombe d’Olivia. J’ai enterré mon dernier devoir vis-à-vis de
Rome avec le corps de ma femme. Cela semblait juste … car elle est morte de ce
devoir … tout le reste n’est qu’ombre et poussière..."
Comme un
gladiateur vaincu, je baissai la tête, geste indiquant, de tout temps, la
défaite.
Enterré.
Le document
qui était mon seul espoir de sauver Maximus et aussi le seul espoir de sauver
Rome d’un fou était enterré dans une tombe anonyme en Espagne.
La tombe de
sa femme.
Perdu pour
moi tout comme Maximus le serait bientôt … à moins que je ne trouve un autre
moyen de proclamer son droit au trône, à la face du sénat.
Toujours
agrippant le devant de sa tunique de mes doigts blanchis, tremblant visiblement
maintenant, je me mordis la lèvre fermement m’obligeant à les contrôler.
Ce n’était
pas le moment de se laisser aller et encore moins de baisser les bras devant
l’adversité.
"Réfléchis!" m’ordonnais-je à moi-même. "Bons Dieux, réfléchis! Il doit y avoir
une solution! Il y a toujours une solution...!"
"Des
témoins!"
Brusquement
rappelé la réalité, Maximus porta son
regard sur moi en clignant des yeux.
"Des
témoins!" Répétais-je. "Il doit y avoir des témoins! Des documents
exigent des témoins pour être légaux! Qui
fut témoin de la signature du document, Maximus?"
"Personne...
il n’y eut pas de témoins. Marc et moi avons signé les deux copies en privé
dans sa tente et il a imprimé son sceau impérial dans la cire …"
Je crus que
j’allais hurler.
"Mais
il était l’empereur ! Il aurait du savoir!! Il..."
Maximus fit
non de la tête.
"Julia,
tu ne comprends pas..."
"Non,
Maximus! TU ne comprends pas! C’est de ta
vie qu’il s’agit ici! De ta vie, de tes droits et de ta chance à ..."
Il fit, à
nouveau, non de la tête.
"Julia,
tu ne comprends pas...."
Répéta-t-il.
"ALORS
EXPLIQUE-MOI!"
Maximus
cilla sous la rage meurtrière habitant ma voix.
Haut
au-dessus de nos têtes, les oiseaux sursautèrent et s’envolèrent dans un
claquement d’ailes et de piaillements indignés pour cette nouvelle interruption
de leur félicité.
Incapable
de me contenir davantage, je laissai échapper un sanglot.
Dans les
profondeurs des yeux de Maximus, le souci remplaça toutes les autres émotions
et il voulut me prendre dans ses bras mais, lâchant sa tunique, j’écartai ses
mains d’un geste brusque, rejetant ainsi sa volonté de me calmer car je savais
que si je lui permettais de me serrer contre sa poitrine, si j’acceptais la
chaleur de son réconfort, je m’effondrerai à jamais.
Non, ce
n’était pas le moment de faiblir ou de rêver et encore moins de pleurer.
C’était le
moment de redresser la tête et de combattre et de tout mettre en oeuvre pour
gagner ce combat – flagornerie, chantage, corruption, meurtre même, si
nécessaire – pour sauver l’homme que j’aimais ...
Car avec la
même lucidité désespérée qu’il avait eu pour parler de sa destitution
fatidique, je savais que c’était ma dernière opportunité de l’éloigner de sa
détermination à se venger au mépris de sa propre vie
Et
peut-être que ce que mon amour n’avait pas réussi à atteindre, son amour pour
l’empereur et son pays le ferait.
"Alors
explique-moi ..." Répétais-je la voix brisée, ombre d’un murmure à peine
audible.
Timidement,
Maximus caressa ma joue. Je ne me rappelai pas l’avoir jamais vu hésiter à me
toucher auparavant mais il n’avait jamais vu non plus dans mes yeux ce qui
était en train d’y brûler dans leur profondeur.
Inconsciemment,
je me demandai si la cause de son hésitation était la rage brûlante ou la
froide détermination.
Mais plus
probablement devait-il s’agir d’une once de pure folie.
Je ne
repoussai pas ses caresses dont la chaleur n’était qu’à lui tout comme le
grondement brûlant de sa voix ou l’éclat de joyaux de ses yeux car, même si
pratiquement absente, elle n’en était pas moins la bienvenue.
Etait-ce
seulement quelques instants auparavant que nous buvions et plaisantions ?
Etait-ce
seulement quelques instants auparavant que nous avions partagé chaleur et douce
intimité?
"Julia,
tout s’est passé si vite …" Commença-t-il, toujours caressant ma joue.
"D’abord il y eut la bataille... la dernière contre les tribus. Cela
signifiait la fin de 12 longues années de guerre. Elle fut terrible, sanglante
..."
Tout en
parlant, Maximus cligna des yeux, à nouveau, et, en réaction, je clignai aussi
des yeux.
Et ce
faisant, je vis, comme j’avais vu la dévastation dont il avait été témoin en
arrivant à sa ferme, les flammes embrasant les arbres de la forêt germanique et
aussi les guerriers vêtus de fourrures essayant de repousser désespérément la
charge des légions bardées de fer.
Je vis la
fumée et les faces contorsionnées des guerriers des deux camps, certaines
hurlant des défis, d’autres portant le stigmate hideux de la mort violente
imprégné sur leurs traits figés pour l’éternité
Je vis les
hommes tomber sous les flèches et l’éclair des épées achevant le travail.
Je vis la
mort, souple et brutale et l’agonie tout aussi brutale mais infiniment plus
lente.
Je vis les
enseignes romaines se tenant droites au milieu du carnage.
Et je vis
du sang, rouge et luisant comme seul le sang sait l’être.
Et le sang
coulait à flot, rouge et luisant, éclaboussant les enseignes en soie et
trempant les tuniques des romains et les fourrures des barbares car romains et
barbares saignaient côte à côte, leur sang se mélangeant dans la mort à défaut
d’avoir pu se mélanger dans la vie. Il inondait le sol détrempé et piétiné
comme le résultat du sacrifice à une terrible divinité des mondes inférieurs.
Je vis tout
comme si mes yeux avaient été ceux de Maximus ... ou comme si ses yeux étaient
un miroir reflétant toutes les horreurs dont il avait témoin durant sa vie dure
et sans merci de soldat sur la lointaine frontière nordique…
Cette fois,
je ne fermai pas les yeux et alors déferla, accompagnant la vision des morts et
du carnage, les bruits de la bataille et des mourants tel le ronronnement
puissant et barbare d’une vague gorgée de sang.
Le
sifflement des flèches surgissant de nulle part et de partout.
Les
hurlements des blessés et des mourants.
Les
hennissements des chevaux terrifiés.
Les
cliquetis du métal heurtant le métal ...
"Le
front se trouvait à quelques kilomètres en avant de notre camp …”
Poursuivit-il, inconscient de mon tourment ou tentant, peut-être, ainsi de m’en
éloigner.
“Commode et
Lucilla arrivèrent ce jour-là. Quand Commode entendit parler de ce qui se
passait sur le front, il prit son cheval et vint à notre rencontre laissant sa
soeur en arrière …"
Ecoutant
Maximus parler, je vis les pièces du puzzle macabre commencer à se mettre en
place. Pendant un bref moment, je pensai même que je pouvais les entendre
cliqueter … et ce son faible me fit penser à celui des os secs d’un squelette
en train de s’effondrer.
Un second
frisson parcourut ma colonne vertébrale.
"Il
arriva quand nous étions prêts à retourner au camp et il nous y accompagna … il
y eut une grande célébration. Tout le monde était si excité … la guerre était
finie… la Germanie était enfin pacifiée … nous allions partir … nous allions
rentrer chez nous ..."
Chez
nous...
Ils
allaient rentrer chez eux.
Ou, du
moins, il le croyait.
Tandis
qu’ils rentraient au camp, Maximus ne se doutait pas que son empereur attendait
qu’il échange la simplicité de sa vie à la ferme et le riche sol noir qu’il
appelait ‘chez lui’ contre le marbre froid, les intrigues et la splendeur du
Palatin ...
"La
fête se déroula dans la tente de l’empereur. Il y avait de nombreuses choses
dont il fallait s’occuper et les blessés à visiter au valetudinarium (****)… nous avions gagné … mais à quel prix! Comme
toujours après c’était l’Hadès …"
Quelque
part au-dessus de nos têtes, un oiseau cria. Ce n’était sans doute que des cris
d’union mais à mes oreilles ils résonnèrent comme les cris de détresse poussés
par les blessés sur le champ de bataille.
"Les
blessures étaient terribles …" Continua Maximus, se laissant emporter par
ses souvenirs. "Les cris des mourants. Les odeurs, le sang … ne te leurre
pas, Julia. Peu importe ce que les livres disent, il n’y a ni perdants ni
gagnants. La guerre n’est que désolation et destruction …. N’est que mort ..."
Sa voix
était stable, celle d’un commandant briefant ses troupes juste avant un
engagement. Mais le choix de ses mots trahissait les émotions qui étreignaient
son cœur et qu’il tentait de camoufler derrière un discours impavide.
Un homme
qui est homme assez que pour avoir de la compassion même pour ses ennemis
vaincus.
"J’étais
en retard et très, très fatigué. Marc se retira tôt. Il paraissait épuisé …
fragile... "
Un insecte
bourdonna bruyamment en survolant le ruisseau, probablement un bourdon à la
recherche de nectar avec l’intelligence prédéfinie de son espèce et la
puissante indifférence de la nature, un jour d’été ensoleillé.
"Puis
le matin suivant, l’empereur me fit appeler sous sa tente … il était en train
d’écrire …
Nous
parlâmes puis il me dit ce qu’il voulait de moi ... il le fit simplement. Il
dit, 'il y a encore une tâche que je te demande avant que tu ne rentres chez
toi ... "
"Encore
une tâche."
Aussi
simple que ça.
Juste trois
mots pour changer la vie d’un homme pour toujours.
Juste trois
mots pour transformer le fils d’un humble fermier espagnol en un puissant
empereur. Juste trois mots pour briser sa vie et détruire celles de ceux qu’il
aimait … en un instant.
Juste trois
mots pour l’élever au-dessus des autres hommes et le condamner à l’esclavage et
à l’obligation de tuer d’autres hommes pour amuser ses sujets.
"Je
lui ai dit que je ne connaissais rien à la politique, que le préfet de la cité
ou un sénateur ferait mieux l’affaire … mais il me dit que cela devait être moi
et il me donna jusqu’au soir pour lui faire part de ma décision …"
Marc Aurèle
avait aimé Maximus comme s’il était son propre fils et son dernier voeu avait
été de lui transmettre son pouvoir plutôt qu’à celui qu’il avait engendré.
La simple
idée du pouvoir qui accompagne la charge transforme les hommes en créatures
insatiables et les voit mentir, trahir, comploter et même tuer pour
l’atteindre.
Pourtant
l’empereur avait présenté cette charge comme un ‘devoir’ ... c’était bien de
Marc Aurèle – le philosophe, le dirigeant compatissant, le puit de sciences –
de voir la vérité nue au-delà des scintillements de l’or et la solennité de la
pourpre!
Et
l’empereur qui avait été sélectionné, pour cet office, à l’âge de 17 ans et
éduqué pour la puissance dès ce jeune âge avait décrit sa demande comme ‘un
dernier devoir’ sachant que son général le plus fidèle, jamais ne refuserait un
devoir même s’il rejetait l’idée du pouvoir pour le pouvoir.
Etait-ce
Platon qui disait que les meilleurs dirigeants étaient ceux qui ne voulaient
pas diriger? (******)
Le vieux et
épuisé, Marc Aurèle lui avait demandé “une dernière tâche ” et lui avait donné
le temps d’y réfléchir avant de décider.
Mais il
savait qu’il ne lui faillirait pas, car son sens du devoir prendrait le dessus
sur sa forte répugnance pour la politique … Et même sur ses aspirations les
plus personnelles.
La seule
chose que Maximus voulait, était de rentrer chez lui, auprès de sa femme et de
son fils, de retrouver la terre fertile de l’Espagne. Pourtant quand il fut
confronté à la demande de l’empereur, il avait été prêt à mettre cette vie de
côté pour endosser la charge la plus lourde qu’il ait jamais du affronter.
"Tout le reste n’est qu’ombre
et poussière..."
Une
nouvelle et sourde douleur naquit en mon coeur quand intérieurement,
silencieusement, je pleurai sur le vieil empereur et le solide soldat espagnol,
tous les deux prêts à faire leur devoir vis-à-vis de Rome et tous les deux
trahis par un monstre cupide qui n’aspirait qu’à l’or, à la pourpre et à la
puissance suprême.
"Je ne pouvais le décevoir.
Comment aurais-je pu le lui refuser?"
Oh oui.
Cela avait été les mots de Maximus quand, quelques jours auparavant tandis que
nous étions assis sur la plage, il m’avait annoncé cette nouvelle.
Comment
aurait-il pu?
Un homme
qui est homme assez que pour faire un serment et y rester fidèle.
Même si
cela signifie renoncer aux désirs de son coeur.
Même si
cela signifie sacrifier sa propre vie.
Je
frissonnai.
Se
méprenant sur mon tremblement, Maximus bougea comme s’il voulait me prendre
dans ses bras mais il s’arrêta à mi-chemin.
Au lieu de
cela, il caressa timidement mes bras comme s’il essayait de m’offrir quelque
chaleur dans un monde soudain devenu très froid.
Je
ne repoussai pas son geste de réconfort. Je posai simplement mes mains
légèrement sur sa poitrine en un geste silencieux d’acceptation et de
remerciement.
"Je
suis revenu au coucher du soleil et lui donnai ma réponse … je ne voulais pas
le faire mais, en même temps, je ne pouvais repousser son dernier vœu … il fut
heureux de ma décision … nous parlâmes, à nouveau … longtemps … de Rome et du
futur. Le matin même, il m’avait dit qu’il était mourant et … maintenant, il
semblait revigoré. Il était mourant, Julia, et pourtant il continuait à faire
des plans pour le futur..."
La voix de
Maximus ne se cassa qu’infinitésimalement pourtant l’intensité de son trouble
qui l’étreignait était perceptible derrière le calme de sa voix. Il pressa
fermement ses lèvres afin de reprendre le contrôle de ses émotions et puis
continua.
Et je dus
me faire violence pour ne pas le prendre dans mes bras.
Non, ce
n’était pas le moment de se laisser aller à le réconforter … de toute manière
il n’y avait plus en moi suffisamment de chaleur à offrir ou partager.
"Il
dit que nous retournerions ensemble à Rome et qu’il espérait que les Dieux lui
accorderaient suffisamment de temps pour qu’il me transmette ce que j’avais
besoin de savoir … il dit qu’il m’introduirait auprès de gens en qui je pouvais
avoir confiance et qu’il m’indiquerait ceux à qui je ne pouvais me fier. Puis
il sortit le document et nous le signâmes … et, quand ce fut fait, il me
demanda de le laisser car il devait prier pour être guidé … je lui souhaitai
bonne nuit et nous nous étreignîmes … ce fut la dernière fois que je le vis
vivant …"
Vieux et
épuisé, fragile et malade, l’empereur avait non seulement eu la force de
choisir l’homme le plus méritant pour suivre ses traces mais aussi de planifier
de travailler jusqu’à la fin pour la grandeur de Rome, de passer ses derniers
jours à enseigner à Maximus les intrigues du pouvoir mais aussi les inavouables
profondeurs de la trahison humaine.
Son cœur
avait-il souffert quand il du reconnaître que son propre fils ne pouvait lui
succéder ?
Avait-il
pleuré en silence d’avoir du faire ce choix douloureux?
Cela
l’avait-il fait terriblement souffrir de savoir qu’il avait échoué en tant que
père même s’il avait réussi comme guerrier et dirigeant ?
Un homme
qui était homme assez que pour accepter sa propre défaillance et faire de son
mieux pour corriger ce qui n’allait pas.
"Il
n’avait pas amené de témoin?" Demandais-je, d’une voix qui me fit
sursauter.
Les mots
m’échappèrent littéralement. "Un serviteur dévoué aurait fait l’affaire
s’il était affranchi …"
"Je
sais …"
Un
battement de coeur passa.
Puis un
second.
Au milieu
d’un troisième, Maximus fit lentement non de la tête une fois de plus.
Mon coeur
s’arrêta.
"Non,
il n’y eut pas de témoins … Marc dit que nous nous reverrions le lendemain
matin et que les sénateurs prendraient part à cette réunion...."
Confuse, je
fronçai les sourcils.
"Les
sénateurs?"
Maximus
hocha la tête.
"Deux
sénateurs avaient accompagnés Commode et Lucilla. Nous devions les rencontrer
le matin pour les informer de la décision et les faire authentifier d’autres
documents d’état. Puis les sénateurs nous auraient précédés pour annoncer le
choix de Marc et présenter le document au Sénat …"
Des
sénateurs.
Il y avait
deux sénateurs au camp de Vindobona.
Maximus
avait brièvement mentionné ce fait quand il m’avait révélé la décision de Marc
Aurèle concernant sa succession mais, submergée par l’énormité de cette
déclaration, je n’y avais plus pensé.
Maintenant,
le mot imprégna mon esprit avec la souplesse et l’éblouissement d’un éclair. En
réflexe, mes doigts se refermèrent sur l’avant de sa tunique.
Deux
sénateurs étaient venus spécialement de Rome sur ordre de l’empereur.
Deux hommes
qui devaient jouir de grands pouvoirs pour avoir été choisis pour une mission
si importante : valider une succession impériale et en apporter la nouvelle à
Rome … surtout considérant le fait que cette procédure comprenait la déchéance
du propre fils de l’empereur.
Deux hommes
qui devaient jouir de la confiance de Marc Aurèle ... ou qui représentaient
deux importantes factions d’un sénat que le défunt empereur avait toujours
essayé de garder sous contrôle en empêchant ses membres de donner la priorité à
leurs propres desseins.
Une lueur
d’espoir renaquit au fond de mon cœur mais je me forçai à l’ignorer.
Les jours
qui suivirent la mort de Marc Aurèle avaient du voir une agitation intense
comme c’est toujours le cas à la mort d’un empereur. De nombreuses choses
peuvent se passer suite à l’émergence ou la mort d’un dirigeant … spécialement
quand ce dernier a été assassiné par son fils.
"Qu’est-il
arrivé aux sénateurs?" Demandais-je, m’armant contre la mauvaise nouvelle
qui ferait voler en éclat cet espoir tout neuf qui était en train de naître,
tout en essayant désespérément de me rappeler quels furent les membres du sénat
qui moururent ou partirent en exil juste après l’arrivée de Commode à Rome.
Maximus
fronça les sourcils.
"Je ne
sais pas," dit-il d’un ton perplexe comme si cette question ne lui avait
jamais effleuré l’esprit. "Quand je suis retourné à ma tente après avoir
refusé allégeance à Commode, j’ai demandé à mon serviteur d’aller les réveiller
car j’avais besoin de leurs conseils. C’est à ce moment-là que je mis le
document sous ma cuirasse … puis Quintus est venu. Nous avons discuté et il a
appelé les prétoriens. Ils m’ont arrêté et il leur a ordonné de m’emmener, de
chevaucher jusqu’à l’aube et de m’exécuter …tu connais le reste de
l’histoire."
Oui … mais
il y avait encore trop de coins sombres où des ennemis pouvaient se dissimuler
et aussi d’autres où l’espoir pouvait s’être niché attendant d’être découvert.
"Leurs
noms!"
"Quoi?"
"Le
nom des sénateurs! Si l’empereur avait planifié de les avoir comme témoins de
son choix de succession il devait leurs avoir dévoilé ses plans ... à ton sujet! Quels sont les noms des
sénateurs? Ils peuvent attester tes droits!"
"Julia,
tu ne comprends pas! Tout fut fait en privé et les sénateurs devaient être
informés le lendemain matin. Marc avait besoin … il avait besoin de temps
pour … pour gérer d’abord des affaires
familiales."
La
frustration, telle une bête sauvage et incontrôlable, se mit à fouiailler mes
entrailles.
Au lieu de
me forcer à l’ignorer, je lui permis d’alimenter ma détermination à trouver une
solution pour écarter cette fatalité à laquelle Maximus semblait s’être
condamné lui-même.
"Mais
les sénateurs étaient là, Maximus! Ils t’ont rencontré! Ils doivent être au courant de quelque
chose!"
Maximus
soupira.
"Julia,
je ne les ai rencontrés que brièvement. On célébrait la fin de la bataille.
Commode …
Commode
nous présenta et nous n’avons échangé que peu de mots. Quelque chose sur la
république et l’empire … puis Commode me parla en privé. Il a dit qu’il devait
me parler …"
Et tout en
parlant, Maximus fronça à nouveau les sourcils.
Et je
l’imitai.
Commode à
peine était-il arrivé de Rome qu’il avait déjà un plan tout prêt en tête pour
se propulser sur le trône?
"Il
était … nerveux. Il l’a toujours été ... je le connais depuis qu’il est enfant
... mais cette nuit c’était différent … il était excité par quelque chose et
parlait par énigmes sur le futur et disait qu’il aurait besoin de moi quand le
temps viendrait … c’est la manière dont il le dit … cela m’a rendu circonspect … Commode et moi
n’avons jamais sympathisé ... il y eut … trop de mésententes entre nous durant
toutes ces années ..."
Quelque
chose dans les propos et le ton de la voix de Maximus fit tinter une alarme
dans ma tête.
Depuis la
nuit des temps, chaque prostituée entend ce ton suffisamment de fois pour ne
pas l’oublier car c’est toujours celui que prennent les hommes pour parler des
femmes qu’ils ont aimées et perdues, ces femmes qu’ils recherchent vainement en
possédant le corps d’autres femmes ...
Et le ton
de Maximus ne laissait aucun doute sur le rôle que Lucilla avait joué dans
cette longue et persistante mésentente entre lui et l’actuel empereur.
"... Dame Lucilla a quelques
problèmes personnels ... plus urgents qui peuvent avoir la priorité sur ses
tentatives de guider son frère dans les questions de politique..."
La voix
d’Aemilius Trebutius Flaccus résonna dans ma tête telle une trompette lors
d’une parade militaire.
Ainsi donc
c’était vrai.
Commode non
seulement avait tué son propre père mais ressentait aussi une inclination
insane pour sa soeur favorite.
Révulsée,
je sentis mon estomac se retourner.
Je m’ordonnai
de l’ignorer.
Et
d’ignorer aussi la brûlure de la jalousie qui accompagnait toujours toute
mention du nom de Lucilla ... ou tout commentaire même indirect sur sa
personne.
Maximus
continuait de parler.
"...
Pourtant il se comportait amicalement … puis, le lendemain, peu après que
Marc Aurèle
m’ait appris qu’il me transférait le pouvoir, Lucilla m’a annoncé que Commode
était persuadé que leur père les avaient fait venir en Germanie avec les
sénateurs pour qu’ils soient les témoins de sa désignation comme héritier au
trône …"
Lucilla.
J’abandonnai
sa tunique pour m’emparer de ses bras nus.
Une fois
encore il s’éloignait du chemin que je voulais lui voir prendre.
Toucher sa
peau me semblait être un bon moyen pour le ramener à ma réalité.
La chair
dure était chaude sous mes paumes et la douceur qui transparut dans ses yeux
m’indiqua que j’avais fait le bon choix.
"Maximus,
les noms... donne-moi les noms des sénateurs …"
"Dans
quel but?"
"Commode
a des ennemis, Maximus! Il fait partie de ces personnes qui ont le talent de se
créer des ennemis partout. Et certains font partie du sénat … "
"Je
sais. Lucilla me l’a dit … la nuit où elle est venue au Ludus Magnus…"
Lucilla.
La
conversation revenait toujours sur Lucilla.
Je crus que
j’allais me mettre à hurler.
Pour
me calmer, je pris une profonde inspiration avant de parler, remarquant au
passage que malgré la tension que je subissais ma voix était remarquablement
calme.
"Alors,
tu sais que certains sénateurs accueilleraient avec bienveillance un changement
au Palatin …"
"De
quoi parles-tu "
Je me
léchai les lèvres qui étaient soudainement devenues sèches.
Elles
avaient un goût de cendres.
"Depuis
son accession au trône, Commode s’est trouvé confronté à une bonne partie du
sénat. J’ai entendu parler des discussions qui ont eu lieu le jour même de son
entrée à Rome … et une particulièrement désagréable eut lieu avec un sénateur
senior qui avait osé rappeler à l’empereur que ses responsabilités et son rang
impliquaient, entre autres choses, de devoir s’occuper même des aspects
désagréables du quotidien. La peste qui me donna l’excuse de te faire emmener
ici est la conséquence du refus de Commode de se préoccuper de choses de cette
sorte …"
Maximus
ouvrit de grands yeux et un éclair d’incrédulité traversa ses magnifiques
prunelles.
"Un devoir de plus ", avait dit l’empereur.
Et son
meurtrier s’en moquait éperdument.
"Depuis
la situation ne fit que se détériorer. Les sénateurs critiquèrent ouvertement
sa promesse d’organiser 150 jours de jeux et les frais y afférents. Il ne
perdit pas de temps à se venger. Certains sénateurs ont été accusés de
trahison, forcés au suicide, tués ou exilés et leur fortune fut confisquée
…"
Je vis
Maximus serrer les mâchoires.
"Les
sénateurs ont le pouvoir et les privilèges sans oublier l’argent. Ils estiment
que leur monde est actuellement en danger tout comme Commode se froisse de
sentir ses fantaisies pour être un grand empereur remises en cause…"
Quand mes
dernières paroles furent emportées par la brise légère, je m’aperçus que le
bois était devenu complètement silencieux autour de nous comme si toute forme
de vie était en train de retenir son souffle.
Comme si
toute forme de vie se mettait à espérer avec la même détermination obstinée que
la mienne.
"Donne-moi
les noms des sénateurs, Maximus. J’ai des contacts... et je peux en acheter si
nécessaire. Laisse-moi faire cela pour toi. Il ne faudra qu’un jour pour savoir
à qui vont leur sympathie et qui sont leurs alliés et leurs amis …"
Maximus
soupira.
"Julia,
c’est trop dangereux ... je ne veux pas que tu sois mêlée à cela ..."
J’ignorai
son avertissement.
"Je ne
parlerai pas aux sénateurs. Ce sont des patriciens et des hommes et je ne suis
qu’une femme, une marchande, une ancienne esclave et ce qui est encore pire une
ancienne esclave riche. Ceux de leur classe ne veulent rien avoir à voir avec
moi mais ils ont plus besoin de nous qu’ils ne veulent bien l’admettre. Ce sont
leurs affranchis qui font tourner leurs affaires et leurs affranchis préfèrent
faire des affaires avec d’autres affranchis. Ma flotte transporte des
marchandises produites ou importées par la moitié des familles sénatoriales
…"
Maximus ne
dit rien.
"Mon
banquier, l’homme dont le neveu souhaitait se rendre à Alexandrie, a des
contacts avec de nombreux politiciens. Il est furieux et ses informateurs sont
même meilleurs que les miens … il était proche au moins d’un des hommes
éliminés par Commode …"
A la
mention de la trahison de Commode, une lueur métallique brilla dans les
profondeurs de ses yeux et mon coeur bondit dans ma poitrine.
J’y étais
presque.
"Les
banquiers sont préoccupés par Commode, Maximus. Non seulement parce qu’il n’est
pas aussi bon administrateur que son père et son grand-père mais aussi parce
qu’il est cruel … il est en train de piller le trésor pour financer ses jeux …”
je me tus un moment, "Maximus, il est en train de vendre les réserves de
blé pour les payer ...”
Il pâlit.
"Et
quand le trésor sera vide et que la réserve de grains sera épuisée, il ira les
trouver pour emprunter. Ce n’est pas nouveau car cela fait des décennies que
les empereurs empruntent de l’argent aux banquiers et cela arrange ces derniers
car il y a toujours du profit à prêter au trône …"
Le visage
de Maximus était maintenant sans expression, un masque indéchiffrable.
"Si un
empereur ne peut payer ses dettes en monnaie, il peut leurs donner des terres
ou des privilèges … cela, s’il n’est pas trop regardant …"
Je parlais
les yeux rivés sur ceux de Maximus mais ceux-ci n’exprimaient rien en
particulier.
"Commode
a envoyé un message clair au Sénat quand il a déclaré traîtres quelques-uns de
ses membres mais le message a aussi atteint d’autres oreilles et de nombreuses
personnes se sont mises à s’interroger. Le règne du nouvel empereur s’annonçait
mal. Il avait déjà dévalué la monnaie et ses jeux incessants tiennent l’Urbs paralysée. Ce n’est pas bon pour
les affaires et ils sont habitués à des empereurs qui favorisent les affaires
malgré les guerres. Ils ne veulent pas d’un nouveau Domitien … même si aucun parmi eux n’est assez vieux
pour avoir connu ces jours terribles …"
Je
m’arrêtai à nouveau, essayant, mais en vain, de vérifier le poids de mes propos
sur lui. Quoi qu’il pensât, il le gardait pour lui.
"Donc
quand le trésor sera vide … et d’après mes informations c’est pour bientôt …
Commode se tournera vers les banquiers qui seront forcés de lui prêter de
l’argent … on ne dit pas non à l’empereur … mais ils savent qu’ils n’en
reverront pas la couleur. Comment un homme qui néglige les affaires publiques
pour consacrer l’argent à payer 150 jours de jeux s’y prendra-t-il pour les
rembourser?"
A la
mention des jeux, des flammes apparurent dans les profondeurs des yeux de
Maximus. Ou bien était-ce le reflet d’un éclair de colère.
"Comment
un homme qui ne connaît pas la valeur de l’argent pourrait-il rendre ce qu’il a
emprunté?"
Un léger
froncement de sourcils altéra le front de Maximus et ses yeux se voilèrent …
dangereusement.
"Sais-tu
comment les empereurs remplissent leur trésor et remboursent leur dette? Ils
font la guerre, Maximus. Et bien souvent leurs campagnes sont payées par ces
banquiers à qui ils doivent de l’argent. Ou par les marchands d’esclaves …"
Maximus
cligna des yeux pourtant il ne dit toujours rien même si les muscles de sa
gorge se contractèrent quand il avala instinctivement.
La mention
des marchands d’esclaves était un sale coup mais je me forçai à continuer.
"Commode
n’est pas plus un guerrier qu’un administrateur expérimenté. Il ne peux
promettre aux marchands d’esclaves des prisonniers de guerre en échange de
leurs sesterces ...ou il peut le promettre et s’attendre à ce que les marchands
d’esclaves et les banquiers lui rient à la face …"
"Non,
Maximus, les banquiers savent que non seulement Commode va ruiner les affaires
mais aussi qu’il ne leurs rendra pas ce qu’il leurs a emprunté. Au contraire,
ils s’attendent à être persécutés et à voir leur fortune saisie ... "
Pendant un
instant, Maximus sembla sur le point de dire quelque chose mais les mots ne
vinrent pas et je continuai.
"Ces
hommes vivent pour leur fortune, Maximus. Ils accueilleraient un changement au
Palatin avec bonheur et ils seraient suivis par les sénateurs qui osent
s’opposer à Commode... plus
particulièrement si les sénateurs supportent un officier qui ..."
Maximus me
coupa.
"Julia,
même si tu as raison, je ne suis plus officier... je ne suis plus qu’un esclave
anonyme et qui s’est simplement révélé être un bon gladiateur ..."
Je plantai
mes doigts dans ses biceps puissants, agrippant désespérément sa chair dans
l’espoir de garder mon contrôle. J’y étais presque et ce n’était pas le moment
de l’affronter mais de le convaincre.
J’étais un
peu révoltée à l’idée que ce que j’étais en train de faire pouvait être
considéré comme une tentative de manipulation. Mais cette sensation ne dura
pas. L’amour a ses propres lois et ses propres raisons et seul un fou les remet
en question. Ce n’était pas le moment de s’embarrasser de scrupules et sauver
sa vie valait toutes les manipulations … même si, à terme, je devais le perdre
pour le trône.
"Tes
troupes croient que tu es mort," dis-je en pesant soigneusement mes mots,
"mais si elles apprennent que ce n’est pas le cas, ne combattraient-elles
pas avec toi?"
Maximus
hocha la tête de mauvaise grâce
"A
moins que les choses n’aient changé, elles le feraient jusqu’au dernier homme
...” dit-il.
Je
desserrai mon étreinte sur ses biceps et laissai glisser mes mains le long de
ses bras avant de m’emparer de ses mains.
"Alors,
dis-moi le nom des sénateurs!"
"Julia...
"
"Donne-moi
leur nom, Maximus, et ils seront ici après-demain!"
"Mais..."
"L’argent
ouvre plus de portes que n’importe quelle armée. Et je suis riche,
Maximus..."
"Je
sais que tu as de l’argent, Julia, mais..."
"Non,
Maximus! Les sénateurs ont de l’argent... moi je suis puissante. Une des
personnes les plus puissantes de l’empire... suffisamment puissante que pour
acheter la moitié du sénat et obliger l’empereur à abandonner le trône!"
Maximus
serra fermement ses lèvres l’une contre l’autre. Je ne pouvais lire ses pensées
mais il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il était en train de réfléchir et
de réfléchir profondément comme le fait un homme qui doit prendre une décision
particulièrement difficile. Je serrai ses mains.
"Dis-les moi, Maximus! Dis-les
moi! S’il te plait dis-les moi!" l’implorais-je silencieusement. "Dis-les moi et laisse-moi t’aider..."
"Sénateur
Gaius..."
La voix de
Maximus me tira en sursaut de mes pensées.
"Lequel
..." commençais-je mais ma gorge était tellement serrée et sèche que je
dus m’arrêter.
Le sang
rugissait dans mes oreilles.
Ca y était!
J’avais réussi !
"Non, pas encore..."me
murmura insidieusement une voix mâle dans mon oreille. "Tu n’es qu’à la moitié du chemin..."
Je secouai
la tête pour éclaircir mes idées et évacuai cette voix si familière mais que je
ne reconnaissais pas.
"Lequel
?" répétais-je, entendant l’anxiété envahir ma voix.
"Lequel?"
répéta Maximus plus désorienté qu’étonné. Les jeux de pouvoir n’étaient pas
pour lui, homme d’action.
"Le
sénateur, Maximus! Quel est son nom?"
"Gaius.
Sénateur Gaius..."
"Bons
Dieux, Maximus! La moitié du sénat porte ce nom ... de même que la moitié de la
population mâle! J’ai besoin de son nom complet!" (******)
Maximus
sembla perdu.
"Je ne
sais pas ..." dit-il. "C’était une introduction informelle ... Commode
mentionna seulement le premier nom des sénateurs ..."
Etouffer
les hurlements qui se pressaient dans ma gorge me demanda une volonté que
j’ignorais posséder. Avais-je lutté si fort pour voir tous les espoirs
s’effondrer au dernier moment? Avais-je lutté si fort pour être défaite parce
qu’il n’y avait eu qu’une simple introduction informelle?
Une fois,
peu après avoir commencé mon éducation, Apollinarius m’avait emmenée dans une
fabrique de verres. C’était une vaste pièce, éclairée et réchauffée par un feu
qui ronronnait dans un coin éloigné, et bondée d’hommes en sueur qui se
concentraient sur une substance mystérieuse bouillonnant dans un four en
brique. Ils la modelaient temps qu’elle était chaude et malléable, la tournant
en lamelles et spirales, la rejetant dans le récipient quand ils n’étaient pas
satisfaits du résultat.
En dépit du
nombre de personnes présentes, cet endroit était très silencieux car le verre
refroidit si vite que les hommes ne peuvent se permettre de perdre du temps de
peur de ruiner leurs efforts.
Une jeune
femme, les cheveux couverts d’un tissu, se déplaçait aussi en silence. Elle
rassemblait les pièces terminées que les hommes avaient posées, à côté d’eux,
sur leurs établis et les déposait sur des étagères appuyées contre les murs. Il
y avait des coupes et des vases allongés, de petites fioles et des jarres. Dans
un bol en verre, de petites pièces colorées attendaient d’être montées en
pendants d’oreille ou en colliers. (*******).
Mais ce ne
fut pas les oeuvres sur les étagères, ni les petites pièces colorées rayonnant
comme un arc en ciel emprisonné dans un verre qui attira mon attention. Ce fut
le souffleur de verre travaillant près des fours.
Mince, efflanqué même, de stature frêle avec
de grandes mains tachées et des cheveux bruns qui pendaient sans vie autour de
son visage totalement anodin. Il ne portait qu’un pagne informe et un
morceau de tissu entourait son front. Il se tenait apparemment immobile sur une
chaise haute.
Il n’avait
rien de remarquable pourtant je ne
pouvais en détacher mes yeux tandis qu’il soufflait soigneusement dans le long
et fin tube en métal qu’il tenait, faisant naître d’une infime goutte de
verre une bulle translucide.
J’haletais
et devais essuyer la sueur qui perlait au-dessus de ma lèvre supérieure du dos
de la main, tandis que mes yeux fixaient la bulle qui grandissait, grandissait.
Mon cœur
battant à tout rompre, je m’émerveillais devant cette bulle devenant de plus en
plus transparente et s’arrondissant comme un ventre fécondé.
Pendant un
instant ma vie fut rattachée à cette bulle délicate et je haletai à nouveau
quand le souffleur de verre toucha délicatement la bulle avec un autre outil et
que la sphère fragile et parfaitement ronde développa un cou allongé. Sans un
regard, le souffleur passa le tuyau à un autre homme qui le roula tandis qu’il
tenait une fine lamelle de verre avec une pince. En un mouvement rapide et sûr,
il roula encore une fois le tuyau puis il coupa le verre et la déposa sur un
plan de travail où un troisième homme y apporta la touche finale avant de la
mettre sur le côté.
Incapable
d’en détacher mes yeux, j’arrêtai la jeune femme quand elle alla la chercher
pour la déposer sur l’étagère.
Le résultat
n’était qu’une fiole de 3 pouces de hauts. J’en connaissais assez sur le
travail du verre pour savoir qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, une petite
fiole anonyme faite de verre brun brut avec une décoration en spirale de verre
blanc. Je savais aussi que si je la regardais tandis que la lumière traversait
ses parois j’y aurais détecté les grains de sable emprisonnés dans les parois.
Vraiment une pièce sans valeur, elle serait mise sur le marché avec juste un
simple bouchon de liège pour la fermer car elle ne valait pas qu’on s’attarde à
lui créer une fermeture en verre. Je n’avais que peu de pièces en verre mais
toutes étaient mieux que cette fiole.
Pourtant,
j’insistai pour l’acheter car pendant que je regardais le souffleur de verre y
travailler, il y avait eu ce bref moment magique quand cette bulle de verre
était devenue tout mon univers. Quand elle était devenue incroyablement fragile
balançant entre perfection et désastre, le temps s’était arrêté et mon coeur
avait tremblé.
Maintenant,
suspendue quelque part entre espoir et désespoir, si proche de mon but et
pourtant bien prête d’échouer à nouveau, j’eus l’impression d’être à nouveau
happée par la bulle de verre. Une bulle que je sentais devenir de plus en plus
fragile, proche à nouveau du point où tout pourrait être à recommencer.
Dans ma
tête, l’insidieuse voix mâle fut remplacée par un rire insidieux et
sarcastique.
J’ai
toujours la petite fiole anodine. Elle est sur une étagère dans mon studio et
depuis toujours Nicia doit lutter pour ne pas faire disparaître cette pièce
inintéressante et la remplacer par une plus délicate que je possède.
Mais je le
lui ai toujours interdit car de temps à autre, je la prends en main et la fait
rouler entre mes doigts inspectant les fins grains de sable dans le verre
sombre. Bien avant d’emménager à Ostie et d’y avoir apporté mes verres de
valeur, j’avais appris que les souffleurs de verre mourraient jeunes, les
poumons détruits après des années passées à avoir inhalé les vapeurs toxiques
du verre chaud.
Pourquoi le
sang est-il toujours le prix à payer pour ce qui est beau, digne ou
important ?
Le rire
sarcastique, retentit, à nouveau, dans ma tête et la bulle qui était devenue
mon univers s’agrandit encore un peu et vibra comme un avertissement.
"Maximus,"
m’entendis-je dire, "il y avait deux sénateurs. Quel était le nom de l’autre?"
Maximus
resta silencieux tout ce temps comme s’il essayait de se rappeler le nom de
l’homme ou peut-être de mettre un nom sur les émotions qu’il devait lire dans
mes yeux.
Comme le
silence perdurait, je pus sentir la bulle s’étirer à l’extrême devenir
impossiblement fine, fragile, vibrante …
"Falco.
Le nom de l’autre sénateur était Falco."
En une
explosion silencieuse, la bulle de verre éclata en millier d’infimes fragments.
Le miracle ne s’était pas reproduit.
(*) Les
romains vivaient dans une société hautement organisée et régie par une série de
codes de lois complexes et méticuleux qui réglaient chaque aspect de la vie
politique, civile et militaire. Tous les mâles de la classe sénatoriale ou
équestre et aussi les membres mâles de la famille impériale avaient une
éducation de juristes car eux seuls, par leur naissance avaient le droit de
devenir officiers de gouvernement. Ceux parmi les sénateurs qui ne choisissait
pas de faire carrière dans la politique devenaient juges ou avocats. Tous
étaient inclus dans les procédures d’établissement des lois. Le sénat servait
aussi de cours. De nombreux sénateurs ont laissé des traités sur l’application
ou des points de précisions sur la loi romaine et quelques empereurs étaient
des légistes distingués. Il y a de nombreuses preuves de la manière dont
fonctionnait le système légal et aussi sur la fréquence dont les citoyens
traînaient leurs concitoyens devant la cour pour régler leur différent. On peut
dire que dans une certaine mesure la société romaine ressemblait à l’américaine
et que de nombreuses personnes suivaient les cas importants avec le même
intérêt que de nos jours, spécialement quand des ténors du barreau étaient
présents.
(**) Gallia Narbonensis. La Narbonnaise. La cité de Narbonne
doit son nom à ses fondateurs romains.
(***) Noms latins des cités espagnoles de Cadix et Malaga.
(****) Valetudinarium: en latin, "infirmerie". En
dépit de leur haut degré de civilisation, les romains n’avaient pas d’hôpitaux
tels que nous les connaissons de nos jours mais l’armée romaine avait un corps
médical très organisé avec des médecins compétents, des infirmiers, des
pharmaciens et des aides.
Des rapports trouvés dans une fouille en Judée décrit une
infirmerie romaine militaire comme quelque chose qui ressemble à nos hôpitaux néanmoins,
avec une sorte de salle des urgences, des salles d’opération, des salles
différentes suivant les blessures et les traitements à donner et les équipes
travaillant en shift. Les médecins militaires gardaient les informations sur
leurs patients, écrites sur des tablettes de cire qu’ils suspendaient aux pieds
des lits afin que les collègues qui prendraient la garde suivante puissent
prendre connaissance de l’évolution du traitement
(*****) Dans "Gladiator", Commode tue Marc Aurèle
en face du buste de Platon, hommage discret de Ridley Scott au philosophe grec.
C’est une phrase de ce dernier qui est mentionnée ici par Julia.
(******) Les romains utilisaient un système de noms élaborés
connus comme "tria nomini"
et qui avait été établi dans les derniers jours de la république. Ce système
avait été mis en place pour enregistrer les citoyens romains, les distinguer
des non citoyens et des esclaves et pour fournir suffisamment d’informations
sur les personnes pour les placer dans la bonne classe sociale, la bonne branche et la bonne généalogie.
C’était vital pour une société hautement organisée avec si
peu de variétés au niveau des noms. Gaius est l’un des noms les plus commun.
Un nom complet était en trois parties : praenomen (le prénom de la personne), nomen (le nom de famille) et cognomen
(le surnom). Peu de noms différents et des règles stricts sur la manière de
nommer les enfants d’après les noms de leurs parents avaient pour conséquence
qu’il n’était pas rare de trouver de nombreuses personnes au sein d’une même
famille et même en dehors de la famille ayant le même nom. Si bien que des
règles informelles se développèrent pour distinguer les personnes les unes des
autres. Le nom complet de l’empereur Vespasien était Titus Flavius Sabinus
Vespasianus. Cela signifiait qu’il était un membre mâle de la branche des
flaviens issues des collines sabines du nom de Titus et que parmi les nombreux
Titus Flavius de cette famille (son père
et son grand père s’appelaient aussi Titus Flavius), il était le fils de
Vespasia Pollia. Son fils, et héritier, se nommait aussi Titus Flavius
Vespasianus mais dès l’enfance il fut appelé Titus pour le distinguer de son
père tandis qu’on appelait son jeune frère, dont le nom était aussi Titus
Flavius, Domitianus d’après sa mère, Flavia Domitilla. Notre système de nom
actuel dérive de celui des romains.
Voir explication supplémentaire : http://ibelgique.ifrance.com/lulucom/empret19a.htm#noms
Flacon
photographié par Hebe et dont elle s’est inspirée pour l’histoire de Julia