J’emmenai
Maximus à la ferme par le long chemin qui traverse les bois. Il y avait un
chemin plus court et plus rapide pour s’y rendre mais cela signifiait passer
par la plage et j’avais d’autres plans en tête pour notre retour, à la fin de
l’après-midi et ceux-ci l’incluaient.
La
route sous les pins était étroite et épaissie par des décennies d’épines de pin
tombées et piétinées tant par les sabots des chevaux que par les pas des humains.
Les grands arbres qui la bordaient, la maintenaient dans une ombre bienfaisante
par ces fortes chaleurs. Les rayons ardents du soleil, filtrés par les épines,
s’irisaient de chatoyantes couleurs vertes et le vent qui faisait onduler la
cime des arbres tout en sifflant doucement, créaient une sensation féerique.
Nous
chevauchions en silence car le chemin était trop étroit pour que deux chevaux
s’y avancent côte à côte et, donc, j’ouvrais le chemin. Nous avancions d’une
bonne foulée quand les branches basses nous le permettaient car Sidereum et
Fulmen avaient très envie de galoper et avaient commencé à renâcler et battre des
sabots avec impatience à peine avaient-ils quitté leur stalle pour être sellés.
La
ferme n’était pas un de ces endroits issus de l’imagination de riches sénateurs
aux penchants prétendument bucoliques ou entichés d’idéaux républicains qui en construisaient
ici et là pour leur propre satisfaction.
Ce
n’était pas non plus une villa rurale mais une ferme romaine solide,
traditionnelle.
Quand
je l’avais achetée, elle n’était qu’une propriété de taille moyenne laissée à
l’abandon mais le sol en était riche. La maison principale et les granges
étaient en briques maintenues par du bon mortier si bien qu’il fallut peu
d’argent et d’effort pour lui rendre rapidement un aspect présentable.
Et
quand Athenodorus eut réussi à convaincre – par l’intermédiaire d’un de ses
nombreux amis grecs qui vivent en Italie – un homme expérimenté de quitter sa
petite propriété située dans les monts sabins pour devenir mon contremaître,
elle devint vite florissante.
Le
nom de l’homme était Calistus. C’était un individu barbu, de taille moyenne,
qui ressemblait plus au traditionnel professeur grec qu’à un fermier mais
j’avais vite appris qu’il ne fallait pas se fier à son apparence. Il avait choisi
et loué les manoeuvres avec l’expertise et l’autorité d’un homme habitué à ne
pas demander aux autres ce qu’il n’aurait pas fait lui-même.
Calistus
avait amené avec lui une femme et trois jeunes enfants et le couple continuait
à accroître lentement mais sûrement leur famille, les grossesses et la
maternité n’ayant jamais empêché Crispina de superviser personnellement les
nombreuses tâches que requièrent une ferme comme la préparation des conserves
et des sauces qu’elle envoyait à la villa à intervalles réguliers ou le tissu
en laine de mouton qui était utilisé pour confectionner les vêtements d’hiver
de ceux qui travaillaient à la ferme
Ce
fut Crispina qui nous accueillit sur les marches de la maison principale, les
cheveux soigneusement enroulés en chignon et habillée d’une tunique dont le
tissu avait été tissé à la main, simple mais immaculée. Son plus jeune enfant
était assis sur une de ses hanches et une petite fille guère plus âgée que 3
ans s’agrippait d’une main à sa jupe tout en suçant férocement le pouce de
l’autre. L’enfant avait des cheveux noirs bouclés et regardaient les chevaux et
nous – les cavaliers - les yeux écarquillés tandis que nous mettions pied à
terre. Les chiens se mirent à aboyer et quand nous nous avançâmes vers elle,
elle se cacha derrière sa mère.
Averti
de notre visite par Athenodorus, Calistus était déjà en chemin vers la maison
et arriva avant que nous eussions fini de saluer sa femme.
Sa
présence calma instamment la gent canine qui, décidant qu’il faisait
décidemment trop chaud pour s’exciter davantage, alla en partie reprendre sa
place sous l’ombre d’un arbre proche tandis que les autres entreprenaient de
nous suivre en agitant la queue et en tirant une langue rose et humide en une
vivante démonstration d’enthousiasme canin.
Si
Calistus savait qui était Maximus ou s’il fut surpris de le rencontrer, il ne
le montra pas. Au contraire, il sembla heureux de pouvoir faire visiter la
ferme.
Il
nous offrit un salut de tête respectueux et se hâta de nous conduire vers la grange
proche où il commença à nous expliquer ses dernières réalisations dans son
style habituel, direct et un peu rude. Et il ne fallut qu’un simple commentaire
de Maximus pour lui faire lever les sourcils hauts sur le front.
Le
contremaître le regarda comme s’il prenait sa mesure puis me regarda puis
reporta son attention sur Maximus en nous offrant un bref sourire de dents
fortes même si jaunes et inégales.
Malgré
ma propre ignorance, il était évident que celui qu’on lui avait présenté comme
le "Général Maximus" n’avait rien d’un idiot pompeux juste débarqué
de Rome mais quelqu’un qui savait ce qu’était une ferme et comment la faire
marcher.
A
partir de là tout se déroula sans anicroches et, rapidement, nous visitâmes les
cochons, les vaches, les chèvres, les moutons, les bœufs, les mules et les
chevaux comme si Calistus était un gradé romain faisant fièrement parader ses
troupes pour son commandant en visite.
Puis
ce fut le tour des poulets, des canards, des oies et quand tous les animaux
furent inspectés, Calistus nous conduisit à l’atelier
de fumaison, aux entrepôts et aux granges où fourrage, grains et légumes secs
étaient stockés tout en discutant vivement avec Maximus de l’opportunité de
construire une cave supplémentaire pour conserver des oignons, des carottes, de
l’ail, des haricots et autres légumes frais aussi longtemps que possible durant
la saison froide.
L’inspection
de la ferme dura au-delà de midi et les deux hommes avaient échangés de
nombreux commentaires sur des sujets très variés allant des sortes de paniers
où entreposer au mieux les légumes à l’avantage de tresser les feuilles des
aulx et des oignons en passant par le dosage parfait en sel pour préparer une
saumure qui adoucirait les olives et les rendrait mangeable plus
rapidement tout en permettant de les conserver plus longtemps, par la meilleure
manière d’empêcher le fromage frais de moisir et comment convertir la
nourriture altérée en quelque chose de comestible pour les porcs.
Dans
leur enthousiasme, Maximus et Calistus avaient complètement oublié ma présence.
Ils étaient tombés d’accord sur un certain nombre de sujet, avaient des avis
divergents sur d’autres et éclataient de rire régulièrement.
Souriant
de leur entente, je marchais derrière eux me faisant aussi discrète que
possible; même si acheter la ferme avait été mon idée et avait prouvé en être
une bonne, j’y venais peu souvent. Calistus faisait du bon travail et le but
final de la ferme était de fournir en nourriture ceux qui vivaient sur mes
terres et à apporter les aliments nécessaires aux cuisines de la villa.
L’argent
venait des bateaux et des transports et c’est là-dessus que je focalisais mon
énergie. Entre l’administration de la flotte et la gestion de la propriété,
j’avais du travail en suffisance même avec l’aide d’Apollinarius.
Quand
nous arrivâmes à la maison, Crispina nous reçut dans la véranda avec un bassin
plein d’eau pour nous laver les mains et des rafraîchissements pour calmer
notre soif. Puis, après que Maximus et Calistus se furent salués et que le
contremaître soit retourné à ses tâches, suivi de ses chiens, elle suggéra que
nous nous asseyions pour manger quelque chose.
"Merci,
Crispina," dis-je en lui tendant ma coupe vide. "Mais je préférerais
que tu nous emballes quelque chose que nous puissions emporter car il y a un
endroit que je voudrais encore montrer au Général. Mets aussi du vin et une couverture,
s’il te plait."
La
femme se dépêcha de m’obéir avec une serviabilité et un manque de remarques et de
suggestions qui me firent regretter que Nicia ne soit pas aussi accommodante.
Tôt
ce matin, quand j’avais brièvement parlé avec elle avant de partir pour les
écuries, ma servante avait été désappointée que je ne la laisse pas organiser
un gigantesque repas à la ferme.
"Il
ne s’agit pas d’un banquet de fête," indiquais-je quand Nicia fut forcée
de se taire pour reprendre son souffle "il ne s’agit que d’une vie simple
et rustique …"
"C’est
bien le problème," rétorqua Nicia. "Tout à la ferme est si … rustique!"
Elle
s’arrangea pour prononcer ce mot de manière à ce que j’ai la sensation qu’il
pue autant que la brouette de fumier que transportait Simacus.
"Je
ne peux aller là-bas et que tout …"
Me
mordant la lèvre inférieure pour éviter de faire un commentaire désobligeant
sur le snobisme grec, j’attendis sa prochaine pose pour lui donner les
consignes concernant notre retour à la maison, probablement dans la soirée.
Les
yeux de Nicia s’élargirent puis se mirent à briller d’un intérêt non déguisé.
Je savais que cela allait l’appâter!
Avant
qu’elle ne puisse réaliser ce que j’avais fait, j’étais partie la laissant
faire ce qu’elle adorait faire : comploter pour le bien-être de sa maîtresse.
Crispina
nous apporta une couverture pour chevaux convenablement nettoyée, une petite
amphore pleine de vin maison et deux paquets soigneusement emballés dans deux
pièces de tissus propres.
Après
l’avoir remerciée, je pris Sidereum par la bride et le guidai vers le sentier
poussiéreux qui partait de derrière la ferme et menait à un bosquet non loin.
Maximus
me suivit en silence mais je n’avais pas besoin de le lui demander pour savoir
à quel point la visite de la ferme et de ses annexes avait été plaisante pour
lui. Le confort et le luxe de ma villa l’avait impressionné de prime abord et
même s’il s’était habitué à ce que ce soit mon environnement habituel et avait
appris jusqu’à un certain point à y prendre plaisir, il était évident que
c’était dans cet environnement rural qu’il se sentait chez lui.
Cela
me fit un peu mal, bien sûr, car je voulais lui faire partager ce qui était à
moi et lui donner ce qui lui avait manqué et qu’il méritait après la vie rude
qu’il avait menée aux frontières et après l’horreur qu’il avait vécue ces
derniers mois. Pourtant il y avait quelque chose d’étrangement consolant à
l’animation de sa conversation avec le contremaître sur les champs et les
animaux nouveaux-nés.
Il
avait été tiraillé toute sa vie entre la ferme et l’armée, entre donner la vie
et donner la mort.
Il
avait aimé passionnément les deux et s’était dévoué entièrement aux deux … à sa
manière. Et pour finir tout lui avait été enlevé sauf la terre qui ne l’avait
pas trahi comme le fils de l’empereur et son légat l’avait fait.
Le
gargouillement du ruisseau nous parvint avant que nous n’atteignions la
clairière où sinuait son cours cristallin.
Il
était étroit, si étroit à certains endroits que les enfants adoraient sauter
d’un bord à l’autre. Il était aussi peu profond. Son lit était constitué de
pierres plates et douces et ses berges étaient d’une herbe à la superbe couleur
émeraude.
Des
clochettes bleues et jaunes ajoutaient de-ci de-là des touches de couleurs et
dégageaient un parfum discret mais embaumé. Un petit poisson aux écailles
argentées glissait dans l’onde. Flairant la proximité de l’eau fraîche, Fulmen et
Sidereum hennirent et agitèrent leurs têtes quand nous nous engageâmes, à nouveau,
sous le couvert des arbres.
"C’est
donc lui," dit Maximus avec un sourire joyeux. "Ce ruisseau où les
enfants des serviteurs viennent pêcher …"
"Oui
c’est lui. Et si tu décides de changer d’avis et de t’y mettre, j’ai toujours
du fil et des hameçons dans ma sacoche …"
Maximus
releva un sourcil.
"Tu
pêches?" Demanda-t-il.
Je
pouffai.
"Les
Dieux m’en préservent! Je suis une citadine mais chevaucher dans la campagne
m’a appris à toujours transporter avec moi des fils, des aiguilles et bien
d’autres choses dans une sacoche accrochée à ma selle juste au cas où …"
J’indiquai
les chevaux du menton.
"Nous
ferions mieux de leurs retirer leur selle afin qu’ils puissant se désaltérer et
pâturer à l’aise pendant que nous mangeons.
Ce
fut Maximus qui s’occupa de Fulmen et de Sidereum pendant que j’étendais la
couverture et ouvrais les paquets, en une sorte de routine déjà bien rodée depuis
quelques jours que ce soit dans mon salon, sur ma terrasse, sur le pont du Poséidon
ou comme, maintenant, sous les arbres près d’un cours d’eau.
Une
fois déballés, les paquets révélèrent des olives vertes et noires, du fromage,
du pain fraîchement cuit et du saucisson de porc, fumé et aromatisé de noix et d’épices.
Il
n’y avait ni miel ni biscuit aux pins à la ferme mais Crispina nous avait empaqueté des libum (**) qui
promettaient d’être aussi succulents.
"Qu’il
y ait des poisons ou non, il est vrai que ce ruisseau ajoute de la valeur à tes
terres, vu la proximité de la mer." Dit-il en s’asseyant sur la couverture
à côté de moi et en prenant le pain que je lui offrais.
"A
la vérité il n’y a pas qu’un seul ruisseau dans la propriété." Commentais-je
en lui tendant la petite amphore. "Je crains que Crispina n’ait oublié les
coupes. Nous allons être obligés de boire directement au goulot …"
Maximus
hocha la tête et porta l’amphore à ses lèvres puis il rejeta la tête en arrière
et avala une gorge de vin. Les muscles puissants de son cou bronzé se
contractèrent plaisamment. A cette vue, inconsciemment, je me passai la langue
sur les lèvres.
"Il
y a deux autres ruisseaux." Expliquais-je en reprenant l’amphore. "L’un
est proche d’ici, plus large et plus profond et sert pour irriguer les champs
et abreuver les animaux, l’autre se situe à l’arrière de la villa."
"Où
s’écoulent-ils? Demanda Maximus tout en mordant de bon coeur dans un morceau de
fromage.
"Eh
bien, tous les fleuves mènent au Tibre …" Commençais-je avant de me
rappeler qu’il n’était jamais venu à Rome auparavant et ne devait donc rien connaître
à la topographie des lieux. "Nous en sommes très proches (***). C’est au
port d’Ostie que le Tibre se jette dans la mer …"
"Je
sais …"
Une
ombre rapide voila le regard de Maximus. Un battement de cils la fit disparaître.
Je
me mordis la lèvre.
Bien
sûr qu’il le savait.
Proximo
avait du amener ses gladiateurs par la mer pour arriver à temps pour les jeux.
Afin
de cacher mon embarras après ce commentaire inopportun, je mordillai une
tranche de saucisson mais abandonnai après deux ou trois coups de dents car mon
estomac semblait ne pas vouloir en supporter le goût.
Je
me rappelai le commentaire d’Apollinarius qui disait que les regrets étaient
nocifs à la digestion.
Mes
doigts jouèrent un moment avec la nourriture avant de l’abandonner.
"Plus
d’appétit?" Demanda Maximus entre deux bouchées.
"Non,
c’est juste un peu trop relevé …" Expliquais-je.
C’était vrai. Crispina avait un tour de main magnifique quand il s’agissait d’épicer
les saucissons.
Maximus
sourit et enfourna une autre tranche.
Je
léchai mes lèvres.
Le
voir engloutir son repas était vraiment quelque chose d’incroyablement excitant.
"Citadine,"
plaisanta-t-il. "Il faut un estomac de paysan pour apprécier pleinement un
bon saucisson de campagne …"
J’éclatai
de rire.
Assis
sur un tapis décoloré, en train de boire du vin directement au goulot d’une
amphore, et prenant plaisir à une repas rustique
fait de fromage, d’olives, de saucisson et de vin, un ruisseau gargouillant
juste à côté et des chevaux reniflant doucement tout en mangeant une herbe
grasse, Maximus paraissait non seulement plus jeune et plus détendu mais aussi
heureux et en paix.
Abandonnant
l’amphore sur le sol après une nouvelle gorgée, il pencha la tête et me regarda
avec sérieux.
"C’est
ce que je suis, Julia," dit-il. "Un fermier rustique et un soldat
plus rustique encore …"
Il
y avait une forme de hésitation dans le ton de sa voix, la même que celle qu’il
avait manifestée la première fois qu’il avait partagé mon repas dans mon
luxueux appartement.
"C’est
pourquoi je t’aime …" Soufflais-je.
Maximus
m’offrit un petit sourire en coin.
"Euh,
c’est une des nombreuses raisons pour lesquelles je t’aime …" Poursuivis-je.
"Le fait que tu sois tendre, attentionné, brave et férocement loyal à ceux
que tu aimes compte aussi." Dis-je puis je me dépêchai de couvrir ma gaffe.
"Et bien sûr, ta beauté est aussi d’un poids non négligeable …"
Son
sourire se teinta d’un léger embarras. De la même manière que mentionner l’affection
de mes serviteurs à mon égard me gênait, chaque commentaire sur son évidente
beauté le mettait mal à l’aise.
Détournant
ses yeux bleus verts, Maximus joua un moment avec un brin d’herbe avant de
plonger ses doigts dans le sol noir. Il empoigna une motte de terre humide
qu’il émietta lentement entre ses doigts avant de la laisser retomber.
"Les
hommes ne devraient jamais abandonner la terre, Julia." Déclara-t-il d’un
ton rauque. "Travailler celle-ci est ce qui te permet de rester fidèle à
toi-même. Ce qui te rappelle tes devoirs et … te donne la force de les
accomplir …"
Il
y eut un moment de silence avant qu’il n’ajoute comme s’il se parlait à
lui-même.
"Ces
hommes à Rome devraient abandonner leurs chamailleries et leurs complots et
retourner à la terre … c’est là que se trouvent la vérité et le pouvoir. Pas
dans la guerre, pas dans les conquêtes, pas dans les bains de sang …"
"Un
homme doit faire ce qu’il a à faire."
Il
y eut, cette fois, un très long silence.
Les
chevaux sommeillaient à l’ombre des arbres.
Les
oiseaux paraissaient étrangement silencieux.
Même
la brise sembla s’être estompée pour laisser la place à un silence qui, à sa
manière était étourdissant.
Puis,
brusquement, Maximus rejeta les dernières parcelles de terre et se tourna vers
moi.
Et
je le vis arriver ...
Le
moment précis où il se décida.
D’abord,
son regard devint lointain, ce qui, comme je l’avais déjà appris signifiait
qu’il était perdu dans des pensées profondes et personnelles. Puis quand sa
décision fut prise, il cligna des yeux comme un homme qui vient de se réveiller.
Ses prunelles étincelantes s’assombrirent et se durcirent et n’en ressemblèrent
que davantage aux joyaux auxquelles je les comparais.
Avec
une fascination horrifiée, je le vis redresser légèrement les épaules, sa
bouche perdit toute douceur et sa mâchoire se contracta fermement. Comme un
oiseau hypnotisé qui voit la mort s’approcher lentement sous la forme d’un
serpent, je vis Maximus se préparer à faire voler en éclats à la fois la paix
et le bonheur.
"Un
homme doit faire ce qu’il a à faire."
"Julia,
nous devons parler …"
"Non…"
La
voix de Maximus était basse et ferme et sans la moindre trace de bienveillance.
La
mienne par contre résonnait on ne peut plus étranglée.
"Julia,
tu sais que nous devons le faire."
"Non…"
"Il
n’y a rien à gagner en nous voilant la face …"
"NON!"
Il
cligna des yeux en percevant l’angoisse et la détresse qui perçaient dans ce
cri qu’avait laissé échappé ma gorge rauque.
Etonnés
les oiseaux, dans l’arbre proche, prirent leur envol dans un battement désordonné
d’ailes et de piaillements indignés.
Je
le vis soupirer plus que ne l’entendis.
Je
n’aurais pas remarqué ses lèvres légèrement entrouvertes si je n’avais pas
contemplé son visage si intensément.
"Julia,
quand je serai … parti … je veux que tu quittes l’Italie."
"Maximus…"
Il
me fit taire d’un geste avant de m’enserrer le haut des bras. Ses doigts et ses
paumes calleuses râpèrent légèrement ma peau. Inconsciemment, je notai que,
comme toujours, la chaleur de ses mains se mit à rayonner sur ma peau que je découvris
soudain glacée.
Je
frissonnai.
"Julia,
je veux que tu partes …" poursuivit-il, "Va-t-en. Ne perds pas une
minute, embarque sur un de tes bateaux et va-t-en. Rends-toi à une de tes
villas, à Melita par exemple ou mieux encore va plus loin."
"Maximus…"
Il
me secoua légèrement, l'étincelle dans ses yeux bleu vert se transforma en
éclat métallique. Il n’était plus que froideur et détermination, un général
prêt pour la bataille.
"As-tu
des amis quelque part en Orient?"
"J’ai
une amie à Alexandrie…" Dis-je avant de m’arrêter, son ton de voix et son
attitude de commandement, exigeant une obéissance immédiate et sans appel.
"Bien,
va lui rendre visite et restes-y jusqu’à …"
Recouvrant
en partie mes esprits, je luttai contre sa poigne.
Bien
sûr en vain.
"Maximus,
de quoi parles-tu?"
Ce
fut seulement quand l’écho de mon cri couvrit le gargouillement du ruisseau
proche que je me rendis compte que j’étais en trais de crier.
Les
doigts de Maximus s’incrustèrent douloureusement dans ma chair et le silence
s’installa entre nous.
Un
silence long, un silence lourd.
Nos
regards étaient rivés l’un à l’autre, le mien défiant et implorant, le sien ne
laissant transparaître qu’une détermination de fer qui me perça le cœur et
l’âme.
"Un
homme doit faire ce qu’il a à faire."
Pourtant
je refusai de capituler.
Après
ce qui sembla une éternité, Maximus poussa un profond soupir et relâcha son
étreinte pourtant il ne me laissa pas aller.
"Quand
je retournerai à Rome," dit-il d’une voix basse, "les choses peuvent
prendre un tour risqué. De toute manière, cela ne sera pas facile et plus que probablement
dangereux. Très dangereux. Je veux que tu sois en sécurité. Je veux que tu sois
hors d’Italie."
"Maximus,
s’il te plait!"
Un
éclair fulgurant étincela au fond de ses prunelles aigue marine. Ses mains
réétreignirent mes bras et il me secoua au point que mes dents
s’entrechoquèrent.
"Ecoute-moi!"
Explosa-t-il, la fureur transparaissant à la fois dans sa voix et dans les
flammes qui, maintenant, habitaient son regard. Maintenant, il n’était plus
froideur et détermination mais il flambait littéralement de rage.
Il
y eut un autre long silence puis Maximus soupira et abandonnant sa prise,
caressa de ses pouces ma peau meurtrie dans un geste à la fois d’excuse et de
réconfort.
"Tu
sais ce qui va se passer quand Proximo me ramènera à Rome… je retournerai dans
l’arène, je combattrai à nouveau et je tuerai Commode à moins qu’il ne me tue
avant."
Il
se tut mais comme je ne disais rien, poursuivit.
"Mais
si je m’arrange pour survivre assez longtemps, j’aurai et sa vie et … ma
vengeance."
Percevant
toute la haine dans sa voix, je ne pus m’empêcher de frissonner.
Machinalement,
Maximus frotta mes bras comme pour me réchauffer.
"Commode
aussi le sait. Il sait que si l’occasion se présente, je la saisirai et il sait
aussi qu’alors il est perdu …"
Le
silence qui tomba sur nous une fois de plus n’était pas ce silence doux et
plaisant que j’avais appris à apprécier.
Ce
n’était pas ce silence que nous avions partagé, couchés dans les bras l’un de
l’autre.
C’était
un silence lourd de menaces et d’inquiétudes tel celui qui précède une terrible
tempête.
Même
le bois et le cours d’eau semblaient respecter ce silence, comme dans l’attente
de l’éclair qui déchirerait les cieux et du tonnerre qui assourdirait la terre.
Et
de la tempête qui était sur le point de se déchaîner.
En
dépit des éclairs et du tonnerre, en dépit des hurlements du vent, du fracas
des vagues et des pluies diluviennes, il y avait quelque chose de bizarrement
réconfortant dans les tempêtes car elles apportent, avec leur fureur, une
promesse de renaissance tant pour la nature que pour les hommes.
Mais
la tempête qui s’annonçait ne promettait que destruction, désespoir et mort.
Une
tempête où les hurlements des trompes et les roulements de tambours, signalant
la réouverture des jeux, remplaceraient le tonnerre et l’éclat de l’acier
rencontrant l’acier sous le soleil remplacerait l’éclair …
"Il
se prétend guerrier et homme d’épée mais il ne fait que jouer au petit soldat
avec ses prétoriens … il n’est pas de taille avec moi …"
Les
paroles de Maximus me tirèrent de mes sombres pensées.
La
rage qui avait fait flamboyer son regard était remplacée maintenant par une
détermination sans faille.
Et
ce n’en était que plus effrayant.
"Commode
sait que si je survis assez longtemps, il est perdu …donc il saisira toutes les
opportunités pour me tuer."
Un
goût de cendre envahit soudain ma bouche.
Oh
oui une tempête était à nos portes et aucune chance de renaissance ne
l’accompagnerait.
"Un
homme doit faire ce qu’il a à faire."
"Une
embûche sur le trajet du retour, un malheureux accident au Ludus Magnus (****)…
un combat truqué …je ne crois pas qu’il oserait quelque chose de trop évident…
L’Espagnol est vraiment trop populaire …"
Il
y eut de la dérision dans la manière dont il
prononça le surnom que Proximo lui avait donné.
"Je
compte sur cela mais Commode est très versatile … il l’a toujours été… depuis
son plus jeune âge."
J’ouvris
la bouche mais aucun son ne sortit
Et
Maximus continua.
"Il
déteste perdre …" dit-il. "Et il n’a que trop souvent perdu face à
moi …"
Mes
sourcils se haussèrent d’un coup … pourtant l’idée qu’un homme, n’importe quel
homme y compris l‘empereur, perde face à Maximus n’était pas difficile à croire.
Et leurs chemins s’étaient croisés plus d’une fois durant les quelques 20 ans
que Maximus avait passé à l’armée, 20 années qui avaient vu éclore une relation
filiale avec le père de Commode et une relation amoureuse avec sa soeur. Et
durant toutes ces années, Lucilla l’avait aimé et, finalement, Marc Aurèle
avait décidé d’en faire son héritier …
"Quand
je retournerai à Rome, j’aurai besoin de toute ma force, de toutes mes compétences
et de toutes mes ressources pour rester en vie suffisamment longtemps pour
rencontrer Commode …"
Etant
incapable de ne plus entendre la voix de Maximus, je fermai les yeux comme si
l’obscurité résultante m’aiderait à éloigner la vérité horrible qu’il était en
train d’évoquer.
"C’est
ma seule chance, Julia. Je ne veux pas devoir me soucier de ta sécurité … je ne
peux me permettre de me soucier de ta sécurité!"
J’eus
l’impression qu’il venait de me frapper, j’ouvris brutalement les yeux et
essayai de me libérer de son emprise mais il ne me laissa pas faire.
"Vous
n’avez pas besoin de vous soucier de moi, Général!" Rétorquais-je d’une
voix rauque. "Je suis parfaitement capable de prendre soin de moi. Vous
devriez le savoir!"
Maximus
cligna des yeux au rappel de la fois où je l’avais devancé, tuant Cassius avant
qu’il ne puisse m’en empêcher. Alors il me regarda un moment avant de m’offrir
un petit sourire triste.
"Julia,
tu ne connais pas Commode. Personne dans l’empire ne sera en sécurité tant
qu’il sera sur le trône …"
Il
avait probablement raison mais je refusai d’y accorder de l’attention.
De
plus, Rome est sans doute une bonne part du monde mais n’est pas le monde
entier. N’importe qui faisant du commerce le sait. Il y a d’autres terres le
long de ses frontières où la volonté, la voix et la loi de l’empereur ne signifient
rien.
"Ou
il me tue ou je le tue … dans les deux cas les conséquences seront mauvaises …"
Mes
yeux plongèrent dans les siens et l’intensité métallique qui les hantait au
début de cet échange, s’y trouvait à nouveau. Dans sa voix même, je la
percevais.
"S’il
m’a avant que je puisse le tuer, Commode se sentira invincible et deviendra
totalement incontrôlable. Tôt ou tard, on en finira avec lui mais, d’ici là, il
créera de grands dommages à Rome et de gros ennuis à de nombreuses personnes …"
Il
s’arrêta, cligna des yeux puis avala péniblement sa salive, les muscles
puissants de sa gorge se contractèrent sous sa peau bronzée et, en dépit de la
tension régnant entre nous pour l’instant, je dus me retenir de ne pas la
caresser du bout des doigts avant de les poser là où je pouvais voir la
pulsation de son coeur soulever la peau.
"Si
je le tue," continua-t-il, "le chaos s’ensuivra. Il n’y a pas
d’adulte mâle dans la famille impériale à placer sur le trône. Il y aura une
lutte de pouvoir … il faudra du temps pour que la paix revienne …"
La
guerre civile.
La
guerre civile …encore une fois.
Bien
sûr, il avait raison.
Seule
une guerre civile résulterait du meurtre de l’empereur, d’autant plus que
celui-ci résulterait non d’un complot politique bien organisé mais du paiement
d’une dette de sang.
Que
ce soit sous la forme d’une république ou d’un empire, Rome a une longue
tradition de guerres civiles, de générations décimées par les querelles
sanglantes de politiciens ambitieux qui se comportaient uniquement – tout en
refusant de l’admettre - en chefs de clans ou seigneurs de la guerre ennemis
Marius
et Sylla.
César
et Pompée.
Octave
et Marc Antoine.
Galba,
Otto et Vitellius s’empoignant, l’un l’autre, après le suicide de Néron et
entraînant la population dans des luttes sanglantes.
Vespasien
installé en Orient, contrôlant le marché du grain et serrant ainsi Rome à la
gorge jusqu’à ce que le génie politique de son fils aîné, Titus, lui apporte le
support et l’acceptation qui le ramenèrent à Rome comme empereur et sauveur du
pays. Vespasien avait ramené l’ordre et l’autorité et quand il mourut 10 ans
plus tard, son fils aîné suivit ses traces. Mais, en dépit de sa jeunesse, il
ne restait que 3 ans à vivre à Titus et, à sa mort, son jeune frère, Domitien, lui
succéda, faisant renaître des horreurs que Rome pensait avoir enterrée pour
toujours avec Néron.
Personne
n’était à l’abri de sa cruauté versatile et les historiens s’interrogèrent longtemps
pour savoir comment un homme fort et moral comme Vespasien pouvait avoir
engendré un pareil monstre … il avait été assassiné, bien sûr et même si aucune
guerre civile ne s’en était suivie, l’insécurité qui en avait résulté avait
provoqué bien des morts et fait couler bien du sang.
Le
sénat choisit Nerva comme nouvel empereur et ordonna que les noms et titres de Domitien
fussent effacés des monuments publics et des livres d’histoire comme il l’avait
déjà fait pour Néron.
Nerva
avait ramené la paix et l’ordre et ses successeurs avaient suivi la voie.
Trajan,
son fils adoptif.
Hadrien,
adopté par Trajan.
Antonin
le Pieux, adopté par Hadrien et qui avait adopté, à son tour, Marc Aurèle et
Lucius Verus.
Il
y eut des complots et des trahisons qui auraient pu faire revivre les horreurs
de jadis mais cette série d’hommes, forts et capables, pu les éviter.
Et
un de ces derniers complots avaient été trop loin, Maximus et moi l’avions arrêté
ainsi que les hommes qui se cachaient derrière.
Maintenant,
Marc Aurèle était mort et la boucle était en train de se boucler.
Un
autre monstre issu des entrailles d’un homme bon se trouvait sur le trône aux
dépens de la vie de son père et de l’honneur d’un homme fort et moral.
Et
l’empire était devenu son terrain de jeu.
19
ans de paix étaient sur le point de voler en éclats sanglants, emportant avec
eux des vies, des espoirs et des rêves, ne laissant derrière eux qu’un chemin
de morts et de désespoir.
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer ainsi …" Murmurais-je, du moins le
pensais-je car ma voix fut si basse que c’est à peine si je m’entendis parler.
Toujours
préoccupé, Maximus, n’y prêta pas attention.
"Dans
tous les cas, ce sera difficile … et je ne serai pas ici pour prendre soin de
toi …"
Soudain,
je remarquai que nous étions à genoux, l’un face à l’autre, les mains de
Maximus reposaient sur mes épaules et les miennes, amorphes, sur mes cuisses. Et
je ne parvins pas à me rappeler comment ni quand nous nous étions mis ainsi.
"C’est
pourquoi, tu dois partir, Julia. Je veux
que tu aies quitté l’Italie avant que les évènements ne soient plus sous
contrôle. Je veux que tu sois en sécurité …"
J’ouvris
la bouche mais n’eus pas le temps de prononcer une parole car Maximus me fit taire
en pressant légèrement un doigt sur mes lèvres.
"Tu
sais ce que je pense de ton plan pour me faire échapper …"
Au
rappel de cet entretien que nous avions eu la nuit de son arrivée, je me
tendis. Sentant mon changement d’état d’esprit, Maximus me sourit gentiment et
se mit à caresser mes cheveux doucement.
"Ne
te méprends pas, Julia," dit-il doucement, la tendresse remplaçant la dureté
dans sa voix."Je ne regrette pas d’être ici … d’être avec toi. Quoiqu’il
advienne, je ne regretterai jamais ces jours passés ici …"
Tout
en parlant, ces yeux perdirent cet éclat de gemmes pour se transformer en
deux eaux couleur marine et je me perdis
dans la contemplation de ces eaux sans fond, des eaux dans lesquelles je
n’avais jamais craint de me noyer car elles promettaient la sécurité et non la
mort.
Mais
les paroles suivantes de Maximus me ramenèrent au moment présent, froid,
brutal, réel.
"Mais
c’est dangereux. Peut-être que pour l’instant, avec la peste qui règne, Commode
est-il trop préoccupé que pour y faire attention mais, tôt ou tard, iI
apprendra que j’ai quitté la cité …"
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer ainsi …" Murmurais-je, à nouveau, et,
à nouveau, ma propre voix me parut irréellement faible.
"Il
peut aisément remonter ma trace jusque chez toi … je veux que tu sois en
sécurité, Julia. Quitte l’Italie. Va à Melita ou mieux, va visiter ton amie …
va à Alexandrie. Va où tu veux mais quand je serai parti, Julia, quitte l’Italie."
Le
noeud dans ma gorge s’intensifia.
Incapable
de parler, je ne pus que dire non de la tête.
"S’il
te plait, Julia. Quitte l’Italie…"
La
voix de Maximus baissa, l’urgence et le souci la transformant en un murmure
rauque. "Quoiqu’il arrive, je ne peux te protéger …"
Sa
voix mourut.
Et
je retrouvai la mienne.
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer …"
"Julia…"
Gentiment,
Maximus écarta quelques mèches de mon visage avant de me caresser la joue.
Sous
sa paume chaude et calleuse, ma peau était comme adoucie pourtant elle restait
froide et dure
Froide
et dure comme … du marbre.
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer …" Répétais-je avec entêtement.
"Julia,
nous en avons déjà parler …"
"Maximus…"
"Julia,
tu sais que je ne peux partir …"
Mon
poing partit instinctivement et le heurta à la poitrine. Il la heurta avec un
bruit assourdi, vaguement écoeurant.
Maximus
sursauta de surprise et peut-être aussi de douleur.
Le
coup avait été plus fort que je n’en avais eu l’intention.
Si
fort qu’une douleur sourde se propagea de mon poing fermé le long de mon bras
jusqu’à l’épaule.
Mais
peu importe, il avait atteint son but.
Maintenant,
j’avais son attention, il ne cherchait plus à me convaincre ou à m’apaiser.
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer ainsi !" Hurlais-je, "et cela
n’a rien à voir avec un départ!"
Maximus
parut un peu perdu.
"Cela
ne doit pas nécessairement se passer ainsi et cela n’a rien à voir avec moi non
plus …" Précisais-je d’une voix rauque que je reconnus à peine.
Une
voix si rauque que c’en était un sanglot.
"Julia…"
Il
essaya de me prendre dans ses bras mais je le repoussai.
"Cela
n’a rien à voir avec moi … ça n’a jamais
été le cas!"
Maximus
fronça les sourcils et me jeta un regard circonspect.
Je
l’avais déjà vu me regarder ainsi par le passé.
En
Mésie, quand j’avais tué Cassius et que son cadavre gisait sur le sol entre
nous.
"Je
t’aime, Maximus," poursuivis-je sans prendre garde à la réserve dans ses
yeux."
Je
t’aime depuis la première fois que je t’ai vu. Je n’ai jamais aimé d’autre
homme et n’en aimerai jamais d’autre. Il n’y a rien au monde que je veux plus
qu’être avec toi. RIEN!"
Tout
en parlant, je l’avais agrippé par les biceps et essayai de le secouer … en
vain. De frustration, je le frappai à nouveau.
Il
aurait pu aisément éviter le coup ou arrêter mon bras car même si la fureur me
donnait une certaine force et une certaine rapidité, je n’étais pas de taille
contre lui.
Mais
il me laissa faire, encaissa le coup, encaissa ma rage tout comme il avait
accepté mes élans de tendresse et d’amour. Homme assez que pour accepter la
peine qui va avec l’amour.
"Je
me moque de l’argent, des richesses, de tout! Je quitterais tout à l’instant,
si tu venais avec moi … je te suivrais à pieds nus dans n’importe quel coin de
l’empire et même au-delà et je me déclarerais heureuse puisque je serais à tes
côtés …"
Des
flammes surgirent des profondeurs des yeux de Maximus et, pour une fois, je me
forçai à ne pas essayer d’en deviner l’origine.
Il
y avait quelque chose de plus urgent à faire que de s’interroger sur ce qu’il
ressentait pour moi.
"Tu
m’as donné tes raisons de ne pas t’enfuir et je les respecte … je ne suis sans
doute pas d’accord avec elles mais je les respecte. Les Dieux savent que je
devrai vivre avec leurs conséquences …"
Il
ouvrit la bouche mais je ne le laissai pas parler. Comme lui tantôt, je pressai
mes doigts sur ses lèvres chaudes
"Cela
n’a rien à voir avec moi, Maximus," Insistais-je, " mais cela ne doit
pas nécessairement se passer ainsi …"
Maximus
repoussa mes doigts et je le laissai faire.
"Julia,
de quoi parles-tu donc?"
"Tu
peux avoir ta vengeance … mais pas nécessairement de cette manière …tu n’as pas
besoin de donner ta vie pour avoir celle de Commode … il ne doit pas
nécessairement avoir une lutte pour le pouvoir ou une guerre civile ou le chaos
…"
Il
fronça les sourcils, interrogateur, et je m’emparai de ses mains.
"Maximus,
Tu es le vrai empereur de Rome. Pourquoi
ne pas le proclamer?"
"Julia…"
"Ecoute-moi!
N’était-ce pas ce que voulait Marc Aurèle? N’a-t-il pas fait de toi son unique
héritier? L’empereur ne voudrait-il pas que tu rejettes son fils et sauves Rome
de ses mains?"
Maximus
secoua la tête mais pas en dénégation, c’était plutôt un geste de confusion.
Je
le poussai davantage, me détestant pour la peine que j’étais en train de lui
infliger. Mais je me devais de le faire. De faire tout mon possible pour
détourner Maximus de la voie qu’il avait choisie et qui ne ferait que le mener
à la mort.
"Tu
dis que tu ne le veux pas mais pourrais-tu refuser à un homme mourant son dernier
voeux …"
La
flèche atteignit son but.
Maximus
fléchit comme si je l’avais frappé.
Il
parut abattu.
Que
la cause de son abattement soit la découverte de ma propre rudesse ou le rappel
du poids de ses propres fardeaux, cela n’avait pas d’importance.
Une
seule chose comptait.
Le
sauver.
Même
au prix de le perdre non pour la mort mais pour Rome.
"Maximus,
Commode a des ennemis. Et chaque jour en voit naître davantage … pourquoi ne pas
proclamer son crime et revendiquer tes droits? Pourquoi ne pas le déclarer
ennemi public ainsi que l’ont déjà été des empereurs précédents qui ont été
exécutés?"
Je
le pressais, incrustant mes ongles dans la paume de sa main dans ma passion à
vouloir le convaincre.
"Fais-le
toi-même si tu le veux! Jette son corps sur l’escalier aux Gémonies (*****)
comme traître car traître il l’est! Un traître et un parricide! Laisse la foule
jeter son cadavre dans le Tibre et laisse effacer sa mémoire de l’histoire de
Rome! Tu peux avoir ta vengeance, Maximus, mais tu ne dois pas nécessairement y
laisser la vie! Aie une autre vengeance, meilleure, plus grande. Que le dernier
souvenir de Commode soit toi assis sur son trône! Prends-lui tout comme il t’a
tout pris!"
Maximus
frissonna avant de fermer les yeux. Ses grandes mains chaudes se mirent à
serrer les miennes si forts, que j’eus l’impression qu’il allait me broyer les
doigts.
Sans
prendre garde à la douleur, je les portai à ma poitrine.
"Accorde
à un mourant son dernier souhait …" Murmurais-je. "Réclame ton droit!
Rends
Rome
à elle-même! Et venge-toi en même temps. Après … après tu feras ce que tu
voudras … laisser le pouvoir au sénat … t’asseoir sur le trône … retourner en
Espagne … tu feras ce que tu voudras …"
Et
je savais que je faisais abstraction de moi dans cet avenir.
Si
Maximus proclamait ses droits, il n’avait plus qu’un seul chemin à suivre. Et
ce chemin l’éloignerait de moi pour toujours car il conduisait au trône.
Une
femme peut perdre un homme à cause d’une autre femme et pourtant garder
l’espoir de le reconquérir.
Mais
perdre un homme pour Roma Dea … c’est le perdre pour toujours et de
nombreuses femmes peuvent en témoigner, de Cléopâtre qui perdit Marc Antoine, à
cause de sa vengeance, à l’affranchie Antonia Caenis qui perdit Vespasien à
cause du cursus honorum de ce dernier (******).
"Un
homme doit faire ce qu’il a à faire …même si ce n’est pas exactement ce qu’il
souhaite faire …"
Maximus
lui-même l’avait dit mais il ne se doutait probablement pas des nombreuses
interprétations que l’on pouvait en tirer!
Dans
ce cas-ci, cela signifie non seulement prendre le trône et toutes les
responsabilités – redoutables - qui vont avec et qui ont abattu tant d’hommes
et qui ont entraîné la trahison et le meurtre de maints autres mais aussi
renforcer sa position et assurer la remise du pouvoir au sénat et cela alors
qu’il n’avait aucune carrière politique à revendiquer ni alliés dans l’Urbs.
Alors
pour réaliser cela, il n’y avait qu’une solution : épouser la femme dont
le sang ‘impérial’ et l’influence politique lui accorderait les deux … Lucilla
Pourtant,
le perdre pour Roma Dea et le donner à Lucilla était préférable à le
perdre à tout jamais …
Une femme doit faire ce qu’elle a à
faire … même si ce n’est pas ce qu’elle veut faire.
(*)
L’idéal d’une vie rustique date de la république et fut célébré par de nombreux
poètes dont Virgile. L’empire grandissant en taille et en puissance, l’ambition
des hommes qui le gouvernèrent grandit également et les soldats héroïques et
généreux sans ambitions politiques des premiers temps firent place à des hommes
corrompus qui complotèrent, trahirent et assassinèrent pour atteindre leurs
buts.
A
la fin du règne de Marc Aurèle, il semblait évident que l’empire avait atteint
son apogée et qu’il entamait son long déclin.
En réaction,
la société romaine se mit à éprouver un regret intense et mélancolique de ces
hommes braves et généreux et des vertus régissant ces jours anciens.
Marc
Aurèle, lui-même, - qui fut aussi l’un des plus important philosophe de son
temps – en célébra les idéaux dans ses extraordinaires « Méditations”,
série d’écrits privés, rédigés en grec et publiés après sa mort.
De
nombreuses façons, Maximus incarne les vertus de ces républicains, ces braves
soldats fermiers qui prennent les armes pour défendre leur patrie et retournent
à leurs champs une fois la guerre finie.
(**)
Libum: un gâteau romain fait de farine, d’œufs, de ricotta et de miel.
(***)
Durant les siècles qui s’écoulèrent depuis le règne de Marc Aurèle, la côte
italienne a bien changé de morphologie. Les ruines superbes d’Ostie ne sont
plus le long de la mer mais bien à quelques kilomètres à l’intérieur des
terres, suite à des glissements de terrain et des tremblements de terre qui
repoussèrent la plage. La porta Marina ne donne plus accès au rivage mais à une route moderne. Les restes des
ports de Claude et de Trajan furent découverts dans les années 60 lors de la
construction de l’aéroport Leonardo Da Vinci – un endroit appelé de nos jours Fiumicino
– et où, par hasard, on trouva les restes de 4 navires marchands romains
enfouis dans la boue. Le cours du Tibre est différent et coulent plus loin des
ruines qu’alors. "Fiumicino" signifie en italien "petite rivière
" dont l’origine provient sans doute de la présence d’un ruisseau qui y
coulait, là où la villa de Julia est située.
(****)
Ludus Magnus Gladiatoris: nom latin pour l’école des gladiateurs. Les
combattants venant de province y étaient logés durant les jeux. On peut en voir
les ruines à la Via Labicana, derrière le Colisée et au dessus des vestiges de
la domus aurea et de ses jardins.
(*****)Escalier
des gémonies: il s’agit d’un escalier
situé sur les pentes du Capitole où les corps de ceux qui étaient condamnés
pour trahison étaient exposés à la dérision du peuple avant d’être porté
jusqu’au Tibre.
(******)
Cursus Honorum: la course aux honneurs ou étapes successives et formelles de la
carrière politique des hommes des classes sénatoriale et équestre. C’était un
système très structuré qui imposait une série de devoirs et de contraintes à
ceux qui voulaient faire une carrière politique.
Une
de ses contraintes était que les sénateurs ne pouvaient épouser des
affranchies. Une autre était qu’ils devaient être mariés pour être élus.
Antonia
Caenis, une affranchie impériale de très grande éducation fut la maîtresse de
Vespasien durant la jeunesse de ce dernier mais il fut obligé de l’abandonner
et d’épouser une femme de sa classe : Flavia Domitilla. L’histoire se
termine bien néanmoins : bien des années plus tard quand il fut un
prestigieux ancien consul et que sa femme fut décédée, il s’établit avec
Antonia Caenis et vécut avec elle ouvertement jusqu’à sa mort, refusant de se
remarier même après être devenu empereur.