Le chant de la sirène, part I – 180 A.D.
Le visage d'Apollinarius se vida de son sang au point que sa
peau en devint crayeuse.
A quarante huit ans et, en dépit de ses cheveux blancs,
Apollinarius paraissait plus jeune que bien des hommes de son âge. Mais, à cet
instant précis, je le voyais vieillir sous mes yeux.
Les rides autour de sa bouche large, sur son haut front et
aux coins de ses yeux s’approfondirent tellement que, avec la couleur blême de
sa peau, son visage normalement si attrayant se transforma en un grotesque
masque de théâtre.
"Tu es folle ..." Parvint-il tout juste à
articuler.
Je lui offris un regard doux et poli.
"Tu es folle ..." Répéta-t-il d’une voix plus
forte. "Folle!
Les doigts d'Apollinarius se refermèrent étroitement autour
du gobelet qu'il tenait. Instinctivement, il avala une grosse gorgée d’eau
aromatisée au citron, s’étrangla et toussa violemment.
Il déposa le gobelet sur la table plus rudement que voulu,
toussa encore et encore avant de se tourner vers moi, les yeux rouges et
larmoyants.
"C'est de la folie ..." Haleta-t-il. "De la
folie!"
J’eus un vague geste fataliste de la main.
"Tu as probablement raison ... mais, si cela peut te
soulager, ce sera bientôt du passé ..."
Ses yeux étaient maintenant tellement écarquillés qu’ils
semblaient prêts quitter leur orbite.
J'eus pitié de lui et lui tapotai gentiment la main.
"Dans quelques jours, Proximo viendra chercher Maximus
... Dans quelques jours, j’irai à Rome ... Tu ferais mieux de rester ici
jusqu’à ce soit terminé ..."
Apollinarius repoussa rudement ma main et bondit sur ses
pieds.
"Je ne veux même pas en entendre parler! Je refuse de …
de cautionner une telle … telle folie!
Tu ... T .. Tu n’es plus toi-même, Julia!"
Je ricanai sinistrement et eu la lugubre satisfaction de le
voir flancher.
Apollinarius avait l’habitude de dire que je pouvais
écorcher vif mes interlocuteurs avec ce rire bien qu’il n’y ait jamais eu droit
… jusqu’à aujourd’hui !
"Tu n’es pas toi-même!" Répéta-t-il, plus doucement,
essayant maintenant de m’apaiser. Mais je n'étais pas d’humeur à me laisser
apaiser.
Il y a six ans, Marc Aurèle m'avait dit que je n'étais pas
moi-même quand j'avais essayé d’échanger ma liberté récemment acquise contre
l’opportunité de rester avec Maximus.
Maintenant, après avoir échoué à le sauver à la fois de
Commode et de lui-même, après avoir échoué, après maints essais, d’atteindre
son coeur suffisamment profondément pour qu’il souhaite vivre, après avoir
échoué en tant que femme et en tant que putain, je ne voulais plus que mettre
fin à mes souffrances et à ma solitude, dignement, à la manière romaine.
Et Apollinarius me disait que je n’étais pas moi-même ...
Pourquoi quand je parlais de ce qui était vraiment dans mon esprit et dans mon
coeur, des hommes, habituellement clairvoyants, me disaient-ils que je n’étais
pas moi-même? Je me sentais vaguement
offensée.
Apollinarius fit un effort remarquable pour se reprendre et
essaya encore.
"Julia ... parlons ... Nous ... nous pouvons résoudre
ceci ..."
Je lui répondis par un rictus moqueur.
Je ne suis pas habituellement cruelle ou mauvaise ...
Peut-être, avait-il raison ... Peut-être, n’étais-je pas moi-même.
"Parler?
Résoudre? Fais-moi une faveur, laisse-moi seule, mon cher!"
"Julia ..."
"J’aurais du le faire, il y a six ans! J’aurais du le
faire cette nuit-là en Mésie quand ..."
Je me tu juste à temps pour ne pas laisser échapper ce
secret qui était mien et que j’avais décidé de porter seule jusqu’au tombeau …
Que j’avais été prête à renoncer à ma liberté pour avoir la chance de devenir
l'esclave de Maximus.
Je passai une main sur mon front d’un geste las.
"J’aurais du le faire, il y a six ans."
Répétais-je d’une voix morne. "Maintenant, laisse-moi seule..."
Mais Apollinarius n’en eut cure.
"Julia! Julia, écoute-moi ..." Exigea-t-il.
"Tu es fatiguée et bouleversée ..."
Fatiguée?
Bouleversée?
Oh oui, j'étais fatiguée !
Et éminemment bouleversée !
Mon ancien précepteur continua.
"Julia, la mort ne résoudra rien ..."
"Vraiment?"
Rétorquais-je amèrement. "Alors, va plutôt l’expliquer à Maximus et
arrête de me faire perdre mon temps ! Peut-être qu’il t’écoutera! N’es-tu pas le parfait précepteur grec et moi
seulement une stupide putain?"
Apollinarius se raidit et serra les poings.
Maintenant, lui aussi était fâché. Furieux en réalité.
Avec cette lucidité choquante et inutile qui surgit, de
manière absurde, dans votre esprit lors des crises extrêmes, je notai qu’il
donnait l’impression d’être sur le point de me frapper.
Et idiotement, je me demandai ce que cela faisait d’être
giflée par un ami et un … gaucher.
Durant mes jours de prostitution, j’ai été giflée plusieurs
fois, principalement par Turia.
Elle aimait me gifler car elle aimait tout ce qui pouvait
lui donner un sentiment de puissance sur moi.
Mais Turia prenait toujours soin de ne pas me blesser, mon
visage ayant trop de valeur pour être gâté par des coups et elle était
parfaitement consciente que si cela devait arriver même par accident, elle
devrait en payer le prix.
Le sénateur n'avait pas été si délicat car il n’avait pas à
craindre la fureur de Cassius puisque c’était ce dernier qui recherchait ses
faveurs en lui offrant la virginité de sa petite fille favorite.
C’est pourquoi il me gifla avec plaisir quand, en dépit de
ma formation, je me rebellai contre lui,
et se délecta de tout ce qui se passa, le viol et la souffrance le satisfaisant
plus qu’un simple rapport ordinaire.
Il y eut d'autres hommes car aucune putain n’est complètement
à l’abri d'un tel traitement, peu importe sa beauté ou sa valeur mais aucun
d'eux n'était un ami ou un … gaucher.
Et Apollinarius était les deux.
Mon ancien précepteur dut percevoir que j’acceptais
instinctivement la violence qui tourbillonnait en lui car il fit un violent
effort pour se maîtriser.
"Julia, tu es parvenue à faire amener Maximus ici en
dépit du refus de Proximo. Tu es parvenue à l’éloigner de Rome! Tu peux
toujours le sauver!"
Je dirigeai mes regards vers la toile rayée de la tonnelle
au-dessus de ma tête.
"Tu dois être forte, Julia! Pour combattre! Bats-toi,
Julia! Accepter la défaite n'est pas ton style, Julia! Bats-toi pour Maximus!
Bats-toi pour ton amour!"
Ce fut mon tour de bondir sur mes pieds et je le fis avec la
même rapidité que lorsque j’avais jailli vers les gardes qui maltraitaient
Maximus.
"Sois forte? Bats-toi? Bats-toi? Sois damné, Apollinarius!"
Il flancha devant le venin qui imprégnait ma voix mais
refusa de reculer.
"Ne me laissez pas tomber maintenant, Julia! J'ai besoin que vous soyez forte, Julia!
"Criais-je, parodiant, inconsciemment, les mots de Maximus quand, après le
meurtre Cassius, encore engourdie par le
choc, il m'avait incitée rudement à continuer à l'aider à achever son
plan.
Aujourd’hui, je n’étais ni engourdie, ni choquée. J’étais
lucide et en colère.
Je ne pouvais me rappeler avoir jamais été aussi en colère.
Pas même cet après-midi orageux, à la plage quand j'ai maudit Olivia si
violemment. Pas même lorsque je fulminais et délirais au silence de Maximus à
ma lettre.
"Sois forte? Bats-toi? Comment oses-tu me dire que je
dois être forte et que je dois combattre?
Toi, plus que tout autre? Toi qui vis à mes côtés et me vois combattre
chaque maudit jour de ma damnée vie! Comment
oses-tu?"
J'étais si en colère, si furieuse que j’en tremblais.
Je me rapprochai d’Apollinarius.
Cette fois il fut assez sage pour reculer et n’essaya pas de
calmer ma fureur, me permettant, au contraire, de la faire passer sur lui.
"Sois forte? Bats-toi? Ai-je jamais fait autre chose
que d’être forte? Ai-je jamais fait autre chose que de me battre? Je suis
fatiguée d'être forte! Je suis fatiguée de me battre! Tu m'entends? Je suis
fatiguée! FATIGUÉE! Je ne veux plus
jamais me battre! Je veux juste me reposer! J'ai le droit de me reposer! Je
suis si ... si ... fatiguée ..."
Cette explosion me draina si complètement que je me laissai
retomber sur le divan et fermai les yeux, la tête prête à éclater, le goût amer
de la fureur impuissante et celui âcre de l’échec envahissant ma bouche.
J'entendis Apollinarius s’agiter autour de moi mais,
obstinément, je l’ignorai, essayant de repousser et la vie et le monde de la
même manière que je repoussais la lumière.
Pourquoi ne pouvait-il simplement partir et me laisser
seule?
Pourquoi ne pouvait-il simplement faire ce que je lui
demandais?
Pourquoi est-ce que le seul homme qui m'aimait - même si ce
n’était pas de la manière dont un homme aime une femme – ne pouvait me laisser
mourir avec un semblant d'honneur et de paix?
Apollinarius tira son tabouret près de mon divan et s'assit
puis il essaya de prendre ma main.
Je le rejetai.
Malgré sa minceur, Apollinarius était fort et prenait soin
de son corps.
Il la prit de force.
"Je suis désolé, Julia." Chuchota-t-il.
Je soupirai et tentai un deuxième essai, sans conviction,
pour repousser sa main mais il ne me laissa pas faire et j'étais trop fatiguée
pour lutter.
Ma main était froide et moite tandis que la sienne était
sèche et toute chaude comme l’avait été celle de Marc Aurèle.
Et cela me parut normal.
"Je suis désolé ..." Insista-t-il et son
intonation était si contrite que je ne pus m’empêcher d’ouvrir les yeux et de
le regarder.
Ses yeux noisette brillaient de larmes contenues.
Alors je lui tapotai, à nouveau, la main.
"Tout va bien, mon ami. Je suis désolée aussi.
Peut-être as-tu raison. Peut-être ne suis-je pas moi-même ..."
Apollinarius serra davantage sa prise sur ma main et nous
restâmes comme cela pendant un long moment, deux anciens esclaves se consolant
silencieusement et mutuellement.
Deux anciens prostitués déplorant silencieusement le passé,
la solitude et les espoirs de chacun d’aimer et d’être aimé qui avaient mal
tournés.
Ce fut Apollinarius qui brisa le silence.
"Julia ..." Commença-t-il d’une voix hésitante.
"Tu ... tu n’es pas sérieuse, n'est-ce pas? Au sujet de ... tu sais ...
mourir ..."
Mon soupir fut si profond que j’en eus mal à la
poitrine.
"Je suis fatiguée, Apollinarius. Je suis désespérément
fatiguée d’avoir besoin, d’avoir envie et de ne rien avoir. Je suis si fatiguée
de me battre et d'être forte ... Et je ne veux pas vivre sans Maximus. J'ai
vécu sans lui trop longtemps ..."
Les doigts d'Apollinarius se resserrèrent tellement
étroitement autour des miens que cela me fit mal.
Mais ce mal était en quelques sortes le bienvenu car il
détournait mon attention de ma détresse et d’un insidieux mal de tête qui
commençait à palpiter sous mon crâne.
"Je t'ai menti, Julia." Enonça-t-il doucement.
Je relevai les sourcils d’un air sceptique.
"En fait, ce n’est pas un vrai mensonge mais ... je ne
t’ai pas dit toute la vérité ..."
C’était franchement étonnant. Apollinarius était un très
mauvais menteur et je n'avais détecté aucune anomalie dans son comportement,
ces derniers temps.
Pourtant mon esprit était si embrumé par la frustration, le
manque de sommeil et la colère intériorisée qu'il était à peine
fonctionnel.
Epuisée par ma colère et ma fatigue, beaucoup de détails
avaient pu m’échapper.
"Je n'ai pas rencontré Maximus au jardin ... je l'ai
rencontré à la bibliothèque ..."
A la bibliothèque?
Mon visage devait refléter ma surprise non déguisée.
"Tu me connais, j’y faisais quelques recherches quand
il est entré ... "
Maximus était allé à la bibliothèque.
Y était-il allé pour rechercher un livre en
particulier? Et si oui, lequel?
Quel genre d'auteur pouvait bien retenir l'attention d'un
homme, plein de bon sens certes, mais qui, étant un homme d’action, n'était pas
exactement amoureux des lettres? Ou y
était-il allé pour s’y réfugier comme j'avais l'habitude de le faire quand
petite fille je grandissais dans la solitude à la villa de Cassius?
"Maximus sembla particulièrement embarrassé de me
trouver là et marmonna quelque chose sur le fait qu’il ne voulait pas me
déranger. Il voulut partir mais je lui proposai mon aide pour trouver les
livres susceptibles de l’intéresser ...
avait-il envie de lire les écrits de Jules César au sujet de ses
campagnes? Il a souri de ce sourire qui
..."
Apollinarius s'arrêta abruptement et parut visiblement
embarrassé de la manière dont il exprimait ses pensées au sujet de
Maximus.
Alors, je souris à mon tour.
"La première fois que j’ai vu CE sourire, j'ai su que
rien ne serait plus jamais le même ... et que je passerais volontiers le reste
de ma vie à le regarder sourire ..."
Apollinarius m'offrit un sourire timide et continua à
parler.
"Il sourit et me dit qu’il n'avait pas eu beaucoup de
temps pour lire des livres sur la guerre car il était trop occupé à la faire ou
à rédiger des rapports sur ce sujet ... Alors, j'ai pensé que, peut-être, il
voulait écrire une lettre et cela sembla capter son attention. Je lui ai dit
que si c'était le cas, je ferais les arrangements nécessaires pour qu’elle
arrive à bon port ..."
Je me redressai sur un coude et buvai avidement les paroles
d'Apollinarius.
"Maximus me conforta dans l’idée qu’il voulait écrire
une lettre mais qu’il se chargerait lui-même de la délivrer ..."
Je fronçai les sourcils.
Une lettre.
Maximus voulait écrire une lettre.
À qui?
Il m'avait déjà dit qu'il n'avait plus aucune famille
vivante !
À Lucilla?
Mais comment parviendrait-il à la délivrer lui-même?
Ou s'attendait-il à ce que Lucilla vienne le voir encore quand
il serait de retour à Rome?
Je frottai mon visage encore, la jalousie et la fatigue
s’emparant totalement de moi.
"Julia, ne baisse pas les bras. S’il te plaît, ne le
fais pas! Je suis sûr que tu peux toujours réussir ... Et si j’en connais assez
sur les hommes et les femmes, ton amour ne restera pas sans réponse …"
"Même si
les Dieux en ont décidé autrement, restes assurée que tu es une femme digne de
lui et qu’il pourrait, aisément, t'aimer. C’est la raison pour laquelle, il ne
voudrait jamais de toi comme maîtresse ou comme esclave."
La voix rauque de Marc Aurèle raisonna dans mon esprit juste
pour être remplacée par la voix hésitante de Maximus.
"Je
ne sais pas. Je veux juste ... te
protéger."
Incapable de rester couchée plus longtemps sur le divan, je
me levai et me mis à arpenter la terrasse.
Où était l'ouverture dont Marius Servilius avait l’habitude
de parler?
Comment est-il possible d’aider quelqu'un qui refuse d'être
aidé?
Comment est-il de protéger quelqu’un contre lui-même?
Comment est-il possible de mettre bas de telles
défenses?
Comment est-il possible d’amener quelqu'un à accepter ses
propres besoins et ses propres sentiments qui paraissaient être en complète
contradiction avec son honneur et son sens du devoir?
Apollinarius se leva également et se dirigea vers la
rambarde en marbre à laquelle il s’accota puis il se perdit dans la
contemplation des jardins.
Il paraissait remarquablement détendu pour un homme paisible
qui endurait depuis des jours un tel degré de tension et qui avait été si
proche de perdre le contrôle de lui-même il y a quelques instants.
Ma déambulation fut interrompue par un changement dans son
attitude, il s’était raidi et je me doutais que cette soudaine crispation avait
quelque chose à voir avec Maximus.
Je me précipitai à ses côtés m’arrêtai net quand mes yeux
confirmèrent ce que mon instinct m’avait soufflé.
De la terrasse, côte à côte et silencieux, nous observâmes
Maximus errer sans but dans le jardin, comme un beau lion mis en cage arpente
sa prison.
Et cette vue était simplement déchirante.
Ma gorge se serra sous un sanglot refoulé.
Apollinarius se rapprocha.
"Il y viendra." Me souffla-t-il. "Il a juste
besoin de temps."
S'il essayait de me rassurer, ce n’était pas vraiment les bons propos à tenir !
"Nous n'avons pas le temps." Chuchotais-je … puis
comme si l’évidence de son attitude venait de me sauter aux yeux.
Il le sait aussi et il essaye de se tenir loin de moi afin
de ne pas me blesser"
La surprise envahit le visage d'Apollinarius.
"Te blesser ? Il ne te blesserait jamais."
"Il pense qu'il me blessera en m'aimant."
Les larmes envahirent mes yeux et furent bien près de
couler. Je clignai des paupières pour les chasser, refusant de me laisser
envahir par la crainte et la faiblesse.
Si peu auparavant je n’avais qu’une envie, cesser de
combattre et fermer simplement les yeux pour toujours mais la vue du désespoir
évident de Maximus m'avait redonné le goût du combat. Peu importe qu’il refuse
de m'accepter, il était mien et je ne laissai pas ce qui était mien sans me
battre.
"Il a aussi besoin d'amour mais il ne s'autorisera pas
ce simple besoin humain parce qu'il a peur de me blesser. Au lieu de cela, il
se blesse lui-même."
Apollinarius, silencieux, soupesait soigneusement mes
propos.
"C'est un homme habitué à faire passer la vie et les
soucis des autres avant les siens. Il ne connaît pas d'autres lois!"
Enonça mon ancien précepteur d’une voix douce et lénifiante. " C'est ce
qu'il est et c'est pourquoi tu l'aimes."
Je souris, un petit sourire triste en réalisant à quelle
vitesse Apollinarius en était venu à comprendre Maximus.
"Je sais." Chuchotais-je tout observant Maximus à
l’arrêt sur un sentier du jardin ne regardant rien en particulier, les rayons du
soleil jouant sur ses cheveux bruns et ses larges épaules.
"Pourquoi ne vas-tu pas à lui ?" Exhorta
Apollinarius.
"Parce qu'il me repoussera d'une façon ou d'une
autre." Dis-je en ajoutant en moi-même "et je ne survivrai pas à un
autre rejet!"
Avec un sursaut issu de ma récente colère, j'essuyai à mes
yeux puis me tournai vers mon vieil ami.
"Apollinarius." Le pressais-je en agrippant sa
tunique, l’implorant de la voix, des yeux et du corps.
"Je dois l'emmener loin d'ici ... loin du souvenir des
gardes et des chaînes. Aides-moi."
Apollinarius soupira, une ride de souci assombrissant son
front.
Nous restâmes ainsi un long moment tendu, les yeux rivés
dans les yeux de l’autre, les miens sauvages, les siens indéchiffrables.
Graduellement le souci disparut et fut remplacé par un
sourire rusé.
Mon coeur s’emballa follement.
Je connaissais ce
sourire.
Mes doigts resserrèrent leur emprise sur la tunique
d'Apollinarius.
"J'ai une idée." Chuchota-t-il d’une voix de
conspirateur qui me fit penser immédiatement à l’attitude de Marc Aurèle
réglant les plans d’avenir de Rufa et tous les deux ressemblaient à des enfants
enthousiastes en dépit de leur âge
avancé.
Cela ne prit que quelques minutes à Apollinarius pour
exposer son plan.
Pendant qu'il parlait, mes yeux s’ouvrirent en grand.
Avant qu'il ait fini de parler, mon esprit courait encore
plus rapidement que mon coeur et tant ma fatigue que mon mal de tête avaient
complètement disparu.
Quelques minutes plus tard, je me précipitais dans ma
chambre à coucher, le coeur léger par l’espoir renouvelé tandis qu'Apollinarius
se dirigeait, lentement, vers les écuries.
La robe était un présent d'Apollinarius.
Enfin, pas exactement un présent mais le paiement d'une
dette de jeu.
À la différence de la plupart des Romains, nous n’allions ni
aux courses ni aux jeux car notre optique des divertissements n’impliquaient
pas, la violence, les bains de sang, la rivalité des équipes concurrentes ou
une foule hurlante.
Nous étions, en effet, un couple paisible et excentrique qui
préférait le théâtre au tonnerre des chars roulant sur la piste du cirque et au
bruit des glaives s’entrechoquant, un duo hors normes et plutôt ennuyeux selon
les standards romains.
Plus que probablement, notre origine étrangère était montrée
du doigt comme cause d’un tel comportement.
Tout le monde savait qu’Apollinarius était grec et les
romains n’éprouvent guère de sympathie ni de respect pour la nature douce de
ces personnes, particulièrement quand, comme Apollinarius, elles ne sont pas
portées sur les femmes.
En outre, je n'avais aucun doute que, derrière bien des
portes fermées, il y avait une forte spéculation quant à ma propre origine, les
romains étant tellement sérieux quand il s’agit de leur ascendance.
Donc, nous nous tenions éloignés des courses et des jeux -
sauf quand nous apprîmes la présence inattendue de Maximus au Colisée – et la
fièvre des paris qui semblait avoir contaminé tout Rome ne nous avait pas
atteint.
Mais de temps à autre, Apollinarius et moi parions l’un
contre l’autre.
Cela avait toujours quelque chose à voir avec les bateaux et
le perdant ne donnait jamais d’argent mais achetait à l'autre quelque chose que
ce dernier souhaitait ardemment.
Ce pari spécial portait sur un marchand gaulois qui était
venu à Ostie à la recherche d’un bateau. C’était un rude client comme le sont
tous les hommes qui ont l'argent pour se payer quelque chose de vraiment
onéreux sans état d’âme car ils savent ce qu’ils veulent.
Je connaissais leurs manières de procéder. Je les
connaissais même très bien pour les pratiquer moi-même quand les bijoutiers me
proposaient quelque chose de particulièrement cher, comme ces perles, en
provenance d’Orient, au rose exquis ou au vert délicat que peu de gens en dehors
de la famille impériale peuvent s’acheter.
Apollinarius me mentionnait, régulièrement, à quel point il
était important d’ajouter ce négociant à mes clients réguliers mais l'homme
voulait son bateau et il le voulait de suite et même si mes chantiers navals
fonctionnaient à plein rendement, il n'y avait aucune chance que nous puissions
réaliser une autre commande d’ici la fin de cette année.
Lors d’un dîner, Je fronçai les sourcils.
"Je pense que nous pouvons ..."
Apollinarius arrêta mes mots d’un geste de sa main
manucurée.
"Impossible, ma chère. De plus, nous savons de source
fiable qu'il serait seulement prêt à attendre aussi longtemps si tu acceptais
de lui construire un bateau comme la sirène ..."
Apollinarius disait vrai.
L'homme ne voulait pas uniquement un bon bateau il en
voulait un spécial.
Et comme je tenais ma promesse muette faite à Marius
Servilius que le bateau qu'il avait conçu et dessiné continuerait à être
exclusivement construit pour ma propre flotte…
Bien évidemment, je ne pouvais empêcher d'autres
constructeurs de navires de le copier ou, au moins, d'essayer de le faire mais
je pouvais leurs rendre cette tâche très, très difficile ... et je prenais
grand soin à ne pas leurs faciliter la vie.
Pour découvrir les secrets du bateau, ils devaient envoyer
un espion à bord de la sirène ou de n'importe quel autre bateau qui lui était
semblable mais ces navires spéciaux avaient tous des capitaines et des
équipages de confiance et aucun passager ne pouvait y embarquer.
En outre, quand ils étaient à l'ancre - à Ostie ou ailleurs
- ils étaient fortement gardés. Le fret ett la construction navals sont des
entreprises impitoyables.
Je roulai sur le ventre tout en grignotant pensivement une
pêche. Nous étions en train de dîner dans l'intimité de mon salon et quand nous
le faisions, je me couchais pour manger plutôt que de m’asseoir à table.
Cela signifiait habituellement que je me concentrais
sérieusement sur quelque sujet important et cette nuit n'était pas une exception.
Je voulais ce contrat de construction navale. Non pour
l’argent mais pour le souffler au nez et à la barbe des rivaux et des
concurrents de mon mari.
"Je nous pense que nous pouvons ..."
Répétais-je.
Apollinarius releva ses sourcils.
Il connaissait tout de moi et de mes affaires du moins le
croyait-il car je parvenais toujours à garder quelques secrets. Ce n’était pas
un problème de confiance mais, tout simplement parce que j’aimais être
responsable et me sentir responsable
...
Quelques mois plus tôt, un jeune ingénieur m'avait apporté
des plans pour un nouveau bateau.
Il était plus grand que la sirène et aussi plus lent mais il
compensait cet inconvénient par une plus grande stabilité qui lui permettrait
de s’aventurer en mer même quand les premiers orages d'automne annonçaient la
fermeture de celle-ci aux bateaux réguliers.
Apollinarius avait jeté un œil dubitatif sur les plans et
m'avait déconseillé d’accepter l'idée car retourner à la construction de
bateaux lourds ne serait pas bon pour mes affaires.
Mais je savais que si je continuais à refuser de construire
des bateaux comme la sirène pour d'autres négociants, ils me tourneraient
bientôt le dos et les commanderaient à mes concurrents.
Et il n'y avait rien mal de donner au gaulois la possibilité
de naviguer alors que la plupart de mes bateaux étaient déjà à l'ancre pour la
morte saison de la navigation.
Les miens étaient plus rapides et j’avais toujours la haute
main en ce qui concernait les frets importants.
Il n'y a pas d’autre manière de tester un bateau que de le
construire mais je ne pouvais handicaper la livraison des commandes existantes
en y insérant la construction du nouveau modèle alors que les chantiers
tournaient déjà à plein régime, en équipe double. Et c’était un non-sens de différer
la construction du modèle expérimental.
C’est la raison pour laquelle, secrètement, j’avais acheté
un petit chantier naval à Chypre, fermé depuis deux ou trois ans et y avait
expédié le jeune ingénieur pour qu’il le remette en ordre et commence à
construire le nouveau bateau.
Si je pouvais vendre le premier vaisseau à cet important
négociant gaulois, le bateau serait financé avant sa réalisation et moi
j’aurais réussi un beau coup ...
Je souris : mon mari n’aurait pu faire mieux ...
"Tu ressembles à un chat qui vient de décider qu’il est
temps de faire quelque chose à la souris avec laquelle il joue ..." Dit Apollinarius pendant qu'il m'étudiait
minutieusement.
Oh, oui. Il me connaissait bien !
"Je pense que nous pouvons le faire." Dis-je d’un
ton négligeant en laissant le noyau sur le plateau et en me remettant sur le
dos. "En fait, je suis sûre ..."
"On parie?"
Je me tournai vers Apollinarius et lui envoyai un sourire
étincelant.
"Tu es sûr, mon cher?
Rappelles-toi que je ne parie que quand je suis certaine de gagner
..."
C’était la vérité.
On pourrait me considérer comme non sportive car je
n’apprécie pas l'excitation liée à l'incertitude et pourtant ce n’est pas
vraiment la vérité.
J'apprécie mes défis.
Je les recherche même.
Ce que je n'apprécie pas c’est la perte des ressources, que
ce soit en affaires ou au jeu.
Apollinarius décida que c‘était son tour de m'offrir son
meilleur sourire.
"Je sais, ma chère. Mais j'aime autant gagner que toi. Et,
cette fois, je suis confiant ..."
Mon sourire devint féroce.
"Tenu!"
Apollinarius fronça les sourcils devant un tel étalage de
confiance en soi mais c’était trop tard pour se retirer. En outre, il semblait
persuadé que je bluffais.
"Qu’allons-nous parier?" Demanda-t-il.
"Pas si vite, mon cher! D'abord, nous devons établir ce
sur quoi nous allons parier!"
Son froncement des sourcils s’accentua puis il inclina la
tête pour marquer son accord.
Me remettant sur le ventre, je plongeai mon regard dans le
sien.
"Je parie que je peux obtenir de ce gaulois la commande
et l'argent … d’ici la fin de la semaine et selon mes propres conditions!"
Apollinarius hurla de rire.
"Julia, je déteste voler!"
"Je persiste!"
Mon ami haussa les épaules.
"Très bien, Madame. C'est votre argent. Mon libraire
vient juste de recevoir une magnifique édition originale des Elégies de
Mimnermos (*) ... Je solderai le compte pour lui. ... Je vais la faire
réserver..."
Je soulevai les sourcils.
Une édition originale de Mimnermos aurait au moins huit
cents ans et coûterait une petite fortune. Apollinarius était d'un opportunisme
féroce quand il s'agissait de collectionner les vieux livres ... et avec les
paris ... Je fis la grimace
"Je ne comprendrai jamais pourquoi tu aimes tant
Mimnermos …"
Apollinarius rit à nouveau.
"OH, jeunesse insouciante! Julia, tu es trop jeune pour
apprécier les écrits d'un tel homme..."
Mon ancien précepteur souleva d’un geste solennel son
gobelet et déclama, de la voix puissante quoique contrôlée d’un orateur
parfaitement entraîné, dans son grec attique si pur que plus d’un acteur
tragique en aurait été malade de jalousie :
"Comme les feuilles, durant la saison florissante du
printemps,
Se développent rapidement sous les rayons du soleil,
Pour un bref moment nous apprécions notre jeunesse,
ignorant les décisions des dieux, qu’elles soient bonnes ou
mauvaises ..."(* *)
"Trop sombre !" Dis-je quand il eut
fini.
"Ton Tristis d’Ovide n’est pas particulièrement joyeux
…" Répliqua-t-il.
"Je sais, mais Ovide n'est pas obsédé par la vieillesse
et la mort ..."
Apollinarius sourit puis se leva et se dirigea vers mon
divan.
"Julia, tu es trop jeune pour comprendre les inquiétudes
d’un homme âgé ..." Dit-il.
Mes yeux s’agrandirent.
"Tu as des inquiétudes, Apollinarius? Sur le fait de
vieillir et de mourir?"
Il me prit la main qu’il porta à ses lèvres.
"Douce, douce Julia! Je ne rajeunis pas vraiment et je
suis devenu infiniment plus lent qu’avant ..."
"Ce n’est pas vrai!
" Protestais-je avec véhémence.
Le sourire d'Apollinarius s’élargit mais se teinta de
mélancolie.
"Tu es trop jeune pour comprendre ..." Répéta-t-il
avant d’ajouter comme s’il venait juste d’y songer.
"Tu ne comprendras probablement jamais car tu ne
vieilliras probablement jamais. Ce n'est pas ta faute, Julia ... tu es une
déesse ..."
Avant que je puisse lui demander ce qu’il voulait dire, il
posa un baiser délicat sur le sommet de mon crâne avant de se diriger vers
l'armoire où je gardais une petite amphore du vin grec doux qu'il aimait
tant.
Je voulais lui demander pourquoi il avait dit une telle
chose mais il était déjà en train de verser le liquide verdâtre.
"Portons-nous un toast?"
"Oh, oui! A la
beauté éternelle, à la construction navale et au bon vieux Mimnermos!"
"Tu n’oublies pas quelque chose?"
"Vraiment ? "
"Oui! Quand viendra le temps de réceptionner mon pari
..."
"Tu n’as aucune chance de gagner, Julia. Dans six
jours, je serai en train de profiter de cet original..."
"Homme de peu de foi! Tu m’as appris mieux que cela! Je
serai miséricordieuse. Je n'exigerai qu’une robe belle et … unique. En payer la
facture te donnera une leçon, Grec arrogant!"
Nous avons ri à l'unisson et avons porté un toast à la
beauté éternelle, à la construction navale, au vieux Mimnermos et aux robes uniques.
Je n’avais jamais vraiment aimé cette boisson grecque
légèrement écoeurante mais cette fois mon esprit était déjà trop occupé par mes
projets pour prêter attention à son goût.
Naturellement, j'ai gagné le pari.
Les yeux du négociant gaulois lui sortirent presque des
orbites quand je lui présentai le nouveau modèle.
Et quand, l’air de rien, j’ajoutai que j'étais prête à lui
offrir l'exclusivité de ce modèle durant trois années, j’ai craint qu’il n’ait
un arrêt cardiaque avant de signer le contrat.
Il accepta immédiatement de financer la construction et
s’engagea à commander trois autres navires si le premier lui donnait
satisfaction.
J'envoyai un message en urgence à Chypre où le navire était
déjà en train d’être construit avec une généreuse gratification pour le jeune
ingénieur.
Il la méritait.
Et le Gaulois était si excité par cette affaire qu'il
m'épargna même ces avances fâcheuses avec lesquelles de nombreux nouveaux
clients trouvaient de bon aloi de me bassiner ce dont je devais les en
dissuader.
Juste après avoir signé les contrats, il embarqua pour
Chypre pour jeter un coup d'oeil au travail en cours.
Les concurrents de mon mari furent furieux quand ils
découvrirent que non seulement je leurs avais soufflé leur client mais
également que j’avais un nouveau modèle de bateau en route.
Et Apollinarius ne fut pas vraiment heureux quand je lui ai
dit que Mimnermos devrait attendre.
"Petite tricheuse!"
Je lui adressai un sourire victorieux.
"Je t’avais averti, mon cher! "
"Tu m’as mené par le bout du nez comme tu as mené ce
pompeux gaulois!"
"Doucement, doucement! Tu n’es pas juste! Tu ne croyais
pas dans le nouveau bateau aussi j’ai pensé que tu ne serais pas intéressé par
mon petit projet." Protestais-je d’un air innocent.
"Cela m’apprendra à parier avec une femme déloyale
..."
"Non, mon cher! Cela t’apprendra à te fier davantage à mon instinct! "
Apollinarius éclata de rire.
Il savait que je l’avais eu et était probablement meilleur
joueur que moi.
"Je dirai à ma couturière de t’envoyer la facture pour
..."
"Tout doux, Madame! Qui a dit que vous pourriez choisir
la robe?"
"Je ... Tu ...
Tu as accepté de me donner une robe belle et unique au cas où tu perdrais
..." Protestais-je. "et tu as perdu!"
"Mais tu as seulement demandé une robe belle et
unique ... Tu n’as rien exigé quant à sa fabrication ni dis que ta couturière
en serait chargée, n’est-ce pas?" Répondit
Apollinarius chaleureusement.
Je me renfrognai.
"Voilà qui m'apprendra à parier avec un Grec
déloyal! "
Apollinarius m'envoya un baiser.
"Non, ma chère. Cela t’apprendra à poser tes
conditions! "
Un point pour lui.
"De plus," Bougonnais-je "que connais-tu en
robes de femme?"
Mon ancien précepteur rit.
"D’accord, d’accord! Tu as bon goût. Très bon goût en
fait! Mais tu n’y connais rien en couturière et la mienne est la meilleure de
Rome!"
"Julia, je sais reconnaître une chose belle et unique
quand je la vois. Est-ce que je ne vis pas avec toi?" Remarqua-t-il si
galamment que si je ne l’avais si bien connu, j’aurais pu penser qu’il était en
train de flirter.
Au lieu de cela, je me maugréai.
"Apollinarius ..."
Il me prit la main et, délicatement, l’embrassa.
Mon froncement de sourcils s’approfondit.
"Fais-moi confiance, ma chère. J'honorerai ma dette
admirablement et te donnerai une robe vraiment
unique ..."
Un mois plus tard elle était là. J’avais été galopé
l’après-midi et je rentrais à la maison quand j’aperçus Apollinarius en train
de gravir les escaliers, deux garçons de courses portant un grand colis
soigneusement enveloppé de toile sur ses talons.
Ca devait être elle.
La robe mystérieuse d'Apollinarius.
Je ne savais pas si serais heureuse ou contrariée. Ou les
deux.
Quoi qu'il en soit, pour l’instant, ma curiosité était
éveillée.
Mon ancien précepteur devait avoir perçu ce mélange de
curiosité et d’expectative dans mes yeux car il m’offrit une moue
effrontée.
"Parfaite synchronisation, Julia !" Dit-il.
"Allons-nous dans ton appartement?"
J'acquiesçai tout en montant l’escalier et ils se mirent sur
le côté pour me laisser passer mais quand nous fûmes dans mon appartement,
Apollinarius me demanda de rester au salon tandis que lui et les garçons
entraient dans ma chambre à coucher.
La porte resta fermée assez longtemps et quand elle
s’ouvrit, elle laissa passer deux garçons riant nerveusement.
Je fronçai les sourcils et ils s'éclipsèrent au loin.
Apollinarius était adossé au chambranle de la porte, un
sourire radieux sur ses lèvres.
Mon estomac se serra.
"Tu ne veux pas voir ta robe, Julia?"
Susurra-t-il.
Au
centre du couvre lit couleur bronze se détachait une flaque aux eaux bleues.
Le tissu léger paraissait vert quand la lumière se posait
sur le tissu, créant l'illusion de rayons de soleil se reflétant sur les
vagues.
Le corsage fin et scintillant était si décolleté qu’il ne
cachait presque rien de mes seins ... ou je devrais plutôt dire qu’ils allaient
franchement être exposés.
Elle avait été conçue pour adhérer au corps, épousant chaque
courbe et chaque creux - telles les mains d'un amoureux - et ne laissant que
peu de place – très peu en vérité - à l'imagination.
Il y avait une fente à l'avant de la jupe pour permettre de
se déplacer avec facilité, fente qui montait bien au-dessus des genoux.
Mais c'était la partie inférieure de la robe qui retint mon
attention car c’était une des choses les plus extraordinaires que j’ai jamais
vues : des hanches au bord de la jupe, le tissu était brodé de petites plumes
souples dans les mêmes tonalités vertes et bleues que celles du tissu et
disposées pour ressembler ... à des écailles.
Elle avait une petite traîne qui balayait le plancher comme
une queue.
Elle était vraiment belle et unique comme je l’avais
exigé.
Elle était évidemment dispendieuse.
Et c'était … une robe de sirène.
"Apollinarius ..."
"Tu aimes ta robe, Julia?"
"M …Mais ce n'est pas une robe!" Répondis-je avec
véhémence. "C’est ... c’est ... un
costume! "
"C’est une robe pour moi ..."
"Elle est indécente! "
"Voyons Julia, Ne t’ai-je pas enseigné que la beauté
n’a rien à voir avec la décence ou l’indécence ? Ces notions n’existent
pas en ce qui la concerne. Je n’y
entends peut-être rien en mode féminine mais je m’y entends en beauté ..."
Je pointai du doigt la robe étalée sur le lit.
"Tu t’attends réellement à ce que je me pavane habillée
... habillée ... "
"Comme une sirène?"
"Cesses de te moquer de moi! Qui est le tricheur
maintenant?"
"Tu as demandé une robe belle et unique et je te l’ai
donnée ..." Protesta Apollinarius d’un air faussement offensé. "J’oserais même affirmer que je t’ai
donné la robe la plus belle et la plus unique de tout Rome ... En outre, ma
chère, tu n’as pas besoin d’une robe pour ressembler à une sirène, ta beauté
seule suffit ..."
A ce compliment, je rougis.
Pourquoi ne pouvais-je entendre et accepter les compliments
sans me sentir embarrassée et sans rougir ?
Pour cacher ma confusion, je croisai les bras sur ma
poitrine et simulai l'impatience.
"Que suis-je censée faire de cela?"
"Que fais-tu d’habitude avec des robes, ma chère? Portes-la!
"
Cette proposition me coupa le souffle aussi sûrement qu’un
coup dans l’estomac.
"Tu n’es pas sérieux!
"
"Et bien, j’admets qu’il te faudra une occasion
spéciale mais, pourquoi es-tu si sûre qu’elle ne viendra pas?"
J’éclatai de rire.
Le matin suivant, j'envoyai chercher chez le libraire
d'Apollinarius l'édition originale de Mimnermos. Comme prévu, cela me coûta une
petite fortune. Mais Apollinarius le méritait. Et il n'a jamais confessé
combien il avait payé pour ma robe de sirène.
Il me fallut à peu près une demi-heure pour trouver la robe,
la tirer du coffre où je la conservais, l'emballer correctement puis me
précipiter dans ma garde-robe pour y prendre des vêtements plus pratiques et
les emballer aussi avec des brosses et des peignes, des serviettes et du savon,
des sandales et, après une rapide réflexion, un châle.
Une incursion rapide dans la deuxième chambre à coucher
exigea un autre sac.
Quand des coups à la porte retentirent, je piochais dans une
armoire que je gardais toujours verrouillée.
Il ne pouvait s’agir que de Nicia envoyée par
Apollinarius.
"Intra! " Criais-je tandis que je pliais la longue
robe couleur lie de vin que je venais de
choisir et que je refermai l’armoire.
Le temps que Nicia entre, la robe longue était emballée à
son tour.
"Seigneur Apollinarius dit que vous avez besoin de moi
..." Commença-t-elle.
"Oui, en effet. Je veux que tu m’écoutes attentivement
et que tu fasses exactement ce que je te dirai."
Ma servante grecque ouvrit la bouche mais je l'arrêtai d’un
geste avant qu'elle ne puisse parler.
"Exactement ce que je te dirai, Nicia! "
Elle fronça les sourcils, indignée que je suggère qu'elle
puisse faire autrement.
Je refusai d’y prêter attention.
Au fur et à mesure que je donnai mes ordres à Nicia, je
voyais les sourcils de cette dernière se hausser de plus en plus et si j’avais
eu le temps, j’aurais certainement trouvé cela du plus haut comique. Mais je
n'avais pas de temps à perdre car Apollinarius devait s’être déjà arrangé avec
Sempronius et je n'ignorais de quel temps je disposais avant que Maximus
n’entre dans le jeu - à son insu - … s’il le faisait.
Le temps que Nicia exécute les ordres que je lui avais
donné, les sacs furent entreposés sur le petit chariot qui était garé près
d’une entrée latérale de la maison.
Dès que ma servante eut remis les paniers à un Sempronius au
visage de marbre, je me hissai dans le chariot sans aide et le nubien, maître
des écuries, secoua les rênes.
Il descendit en silence la route de la villa, puis tourna et
prit le chemin qui mènent au champ regorgeant de fleurs et à l'étang où la
réplique du Poséidon flottait fièrement, emprisonnée pour toujours dans un
monde intemporel comme un insecte figé pour l'éternité dans un morceau
d'ambre.
Sempronius prit les sacs qu’il monta à bord et les laissa
sur le pont comme je le lui avais demandé. Une fois cela fait, il m’aida à
grimper sur le vaisseau.
"Merci, Sempronius," Dis-je. "tu peux
retourner à tes occupations.
"L'énorme nubien couleur d'ébène me regarda. Une
expression de doute remplaçait l’habituelle impassibilité sur son visage.
"Quand puis-je venir vous reprendre, Domina?" Me
demanda-t-il. Sa voix était étonnamment basse et profonde pour un être de sa
taille mais si gentille et si douce que les chevaux en raffolaient.
"Ce ne sera pas nécessaire, Sempronius."
Répondis-je masquant de mon mieux mon impatience car même si je pouvais faire
confiance à Apollinarius pour chronométrer parfaitement ses mouvements, je
n'avais pas de temps à perdre.
Sempronius ne semblait pas convaincu.
"Je peux vous attendre et, ensuite, vous ramenez,
Domina." Offrit-il avant d’ajouter. "Je serai proche mais je
n’interférerai pas ..."
"Ce ne sera nécessaire," Le coupais-je un peu
rudement. "Seigneur Apollinarius a tout prévu ... Maintenant, retourne à
la villa ..."
"Je n'aime pas vous laisser seule ici, Domina. Ca peut
être dangereux ..."
Je lui souris. S'il y avait bien un domestique clairement
fidèle, c'était Sempronius.
Il avait été affranchi avec tous les autres quand je m’étais
mariée avec Marius Servilius et l’énorme Nubien me considérait comme une sorte
de déesse envoyée tout spécialement sur terre juste pour le libérer.
Si je lui demandais de tuer pour moi, il le ferait sans
hésitation. Et si je lui demandais de mourir pour moi, il le ferait aussi.
"Ne t’inquiètes pas, Sempronius. Je serai en sécurité
..." Essayais-je de le rassurer. "En outre, je ne serai plus seule
... longtemps ... "
Le froncement de sourcils de Sempronius s’évapora et fut
remplacé par un sourire éclatant qui fit étinceler ses dents blanches sur son
visage d’ébène comme des perles brillant doucement sur une soie noire et ce
sourire me rappela celui de Rufa. Et leurs sourires étaient si semblables
qu’ils auraient pu avoir été père et fille ... si semblables que j’évacuai avec
détermination cette pensée de mon esprit.
"Oh, si le général veille vous, je plus
m’inquiéter." Dit-il, son latin, parfaitement correct par ailleurs,
trébuchant toujours quand il était heureux ou enthousiaste.
Je fis de mon mieux pour ne pas rougir à l'idée que mon
maître d’écurie rêvait de ma vie privée et, vaguement, me demandai si je devais
remercier ma masseuse ou Apollinarius de l'indiscrétion ... à moins que le
silencieux et gigantesque nubien n'ait besoin que de sa sagesse, et non des
confidences d’une épouse ou d’un précepteur grec bien intentionné, pour savoir
qui se trouvait dans le coeur de sa maîtresse.
Sempronius finit par partir et je me précipitai pour ouvrir
la porte de la cabine.
Celle-ci était petite mais aménagée avec soin, des tapis aux
couleurs vives dissimulaient le plancher et un bureau, une chaise et un lit
large et confortable recouvert d’un couvre-lit damassé et d’innombrables
coussins en soie chatoyante complétaient l’ameublement.
Il y avait également une petite armoire, un coffre sur
lequel étaient posés un broc et un bassin.
Le hublot permettait à l'air et aux rayons du soleil
d’entrer dans la cabine et il y avait une lampe prête près du lit et une autre
sur le bureau.
J'y traînai les sacs et, rapidement déballai la robe de
sirène puis plaçai un des paniers de nourriture sur le bureau avec une des
petites amphores de vin que j’avais apportées et une cruche d'eau et cachai le
deuxième panier en dessous.
Ceci fait, je rangeai les vêtements et les serviettes dans
l'armoire et les articles de toilette sur le coffre.
Ensuite, j’emportai la deuxième amphore de vin sur le pont
où je trouvai, près de la poupe, ce que je cherchais à savoir une corde avec un
noeud spécial et un crochet joint.
J'attachai la corde autour de l'amphore, la fit descendre
avec précaution dans l'eau puis fixai le crochet.
Certains vins sont meilleurs une fois refroidis et il n'y
avait aucun paquet de neige enrobé de paille (***) ni d’endroit où le
stocker.
Ces préparatifs terminés, je retournai à la cabine où je me
déshabillai en hâte, me lavai et me séchai avant de me diriger vers le lit où
était étalée la robe de sirène.
Il n'était pas question d’enfiler de sous-vêtements et
l'idée d'être complètement nue sous cette magnifique robe était étrangement
excitante. Excitante comme ne l’avait pas été, la veille, ma préparation
minutieuse - tirée de mon expérience d’ancienne putain - pour me rendre auprès
de Maximus.
Mettre la robe sans l’aide experte de Nicia s'avéra une
corvée épouvantable, les innombrables et minuscules crochets du dos se
révélèrent autant de tâches horribles à faire par soi-même.
Mais je m’en tirai avec honneur et quand j’eus fini, je
glissai mes mains le long de mon corps. Le tissu épousait à ce point chaque
forme de mon corps qu’il était impossible de penser qu’il n’avait pas été coupé
et cousu sur moi.
Cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà porté,
ajusté mais pas inconfortable, m’enveloppant complètement sans me donner la
sensation d’y être emprisonnée.
C’était ... c’était comme si la robe n'était pas exactement
une robe mais une part de moi-même comme une vieille peau de serpent usagée
l’est tout en ne faisant plus partie de lui.
Pendant un bref instant, je pensai qu'Apollinarius ne
m'avait pas donné une robe mais m'avait rendu ma peau de sirène ... cette peau
que j’avais abandonnée quand j’avais quitté la mer pour explorer la terre des
hommes ...
Je me dégrisai rapidement et me rembrunis car ce n’était pas
le moment de céder à des considérations aussi folles.
Il n'y avait aucun miroir poli sur le bateau si bien que je
dus me brosser les cheveux et les coiffer sans l’aide de mon reflet. Je frottai
de l'huile de myrrhe sur mes bras et mon cou puis m’efforçai de réaliser la
chose la plus difficile qu’un être d'humain ait à affronter
L’attente !
Cela ne dura pas longtemps.
Au bout d’une demi-heure, j’entendis les sabots d’un cheval
qui approchait. Il s’arrêta sur la rive de l'étang.
Curieusement, mon coeur ne s'emballa comme il le faisait
toujours sauvagement quand il s’agissait de Maximus.
Au lieu de cela, je restai étrangement calme et ouvris
légèrement la porte de la cabine pour pouvoir l’épier.
En esprit, j’imaginai l'expression déconcertée de Maximus à
la vue de ce bateau qui, pour tout le monde, semblait venir d’accoster et ne
pus que sourire en me rappelant ce qui avait motivé la première fois Marius
Servilius à construire une réplique de son premier bateau.
Il voulait en
construire un plus petit pour que son fils y joue sans risque et puisse
apprendre à aimer les bateaux comme lui. Mais son fils était mort à la
naissance emportant son épouse bien-aimée avec lui et ce n’est que trois
décades plus tard, qu’il en était venu à faire construire cette réplique pour
une deuxième épouse qui était effrayée de l'eau et ne savait pas nager ...
Silencieusement, je le remerciai de ce cadeau attentionné.
Pendant que j'attendais que Maximus vienne à bord, je
pouvais parfaitement l'imaginer regardant les statues de marbre environnantes
et les détails du bateau avec émerveillement, ressemblant ainsi infiniment à
l'enfant aux yeux verts de mon rêve, si jeune, si merveilleusement étonné et si
plein de la vie ...
Je pouvais parfaitement l'imaginer pendant qu'il posait avec
précaution le pied sur les pierres qui mènent au bateau silencieux et
apparemment abandonné ...
J’avais ri follement quand j’avais vu les poissons argentés
s’insinuer parmi leurs congénères en pierre car j’avais vraiment eu
l’impression de marcher sur l’eau ...
Maximus était trop viril pour rire follement mais il n'y
avait aucun doute que, dans mon cœur, il se sentait transporté de joie comme je
m’étais sentie ... J’entendis quand il saisit l'échelle de corde et qu’il se
hissa vers la rambarde qu’il enjamba avant de sauter sur le pont, la cale vide
résonnant creux sous ses pieds et le bateau se balançant doucement sur son ancre. ..
Je me déplaçai silencieusement pour être capable de suivre
Maximus des yeux quand il traverserait le pont.
Je le vis regarder la hauteur vertigineuse du mat et toucher
un baril proche.
De ma
cachette, je le vis se déplacer vers la poupe et regarder l'eau puis la sirène
de marbre qui se trouvait sur un piédestal en face du bateau.
Cet étrange bateau flottant sans risque à la surface d’un
étang entouré d’un champ de fleurs était un endroit magique, fantaisiste et
pourtant tellement réel ... J’étais tombée sous son charme la première fois que
j’y avais été avec mon défunt mari et, maintenant, je voyais que cette
atmosphère magique enveloppait Maximus et le captivait.
Il était revêtu de sa tunique blanche et sa peau bronzée et
tendue sur les muscles puissants de ses bras et de ses jambes, brillait comme
du bronze poli sous le soleil. Exempts d’huile, ses cheveux sombres et coupés
courts étaient balayés par la douce brise.
Il paraissait bien sûr toujours aussi fort mais également
doux et innocent, jeune et vulnérable.
Et bien qu'indescriptiblement beau comme un dieu, il
paraissait aussi humain qu’il était possible de l’être ...
Maximus regarda l'eau puis se retourna et s’appuya du dos
contre la balustrade, offrant son visage aux rayons du soleil, les yeux fermés,
écoutant la chanson du vent dans les haubans …
Rêvait-il?
Et si oui, à quoi?
Le Général Maximus Decimus Meridius s’autorisait-il à rêver
en dépit de sa maîtrise de fer sur lui-même et de sa détermination à accomplir
son devoir puis à mourir ?
Imaginait-il qu’il était sur un vrai bateau, loin de
l'esclavage?
Y avait-il une place pour moi dans ses rêves?
Les réponses à ces questions et à toutes les autres
questions si proches maintenant que je me sentais toute étourdie mais il était
inutile de reporter ce que j'étais sur le point de faire. Ce que je devais
faire. Ce qui était ma chance ultime d’atteindre Maximus ...
Prenant bien soin de ne pas faire le moindre bruit, j’ouvris
la porte de la cabine afin de me glisser silencieusement sur le pont.
Je m’avançai à pieds nus vers le baril que Maximus avait
touché, m’y assis et, avant que je comprenne ce que je faisais, je commençai à
chanter.
Je chante rarissimement.
C’est en raison de ma voix.
Elle est trop basse pour une femme, naturellement enrouée et
vraiment inhabituelle.
C'est une voix qui attire l'attention tout comme mes cheveux
roux dorés.
Une attention qui est la bienvenue quand il s’agit de donner
des ordres, de discuter affaires ou philosophie mais qui est embarrassante
quand les hommes me regardent comme si, au lieu de m'adresser à eux poliment
comme les bonnes façons l'exigent, je les invitais ouvertement à entrer dans
mon lit !
Un homme, une fois, m’a dit que ma voix était comme un
velours sombre tandis qu'autre la comparait à un vin chaud et épicé.
Croyez le ou pas, certains hommes trouvent le temps de
gloser au sujet des attributs d'une esclave et d’une putain, s'ils sont
employés pour leur propre satisfaction … et j'avais été parfaitement formée
pour employer ma voix comme arme de séduction.
Mais Turia se plaignait au sujet de ce qu'elle décrivait
comme étant mon incapacité à chanter.
Ma voix peu commune m’intimidait car je ne pouvais y
reconnaître les sons produits par les gorges des autres femmes.
Et, à son grand regret, Cassius ne semblait pas s’en
préoccuper.
Il était trop heureux de mes autres qualités pour prêter
attention à un défaut si mineur.
Quand Apollinarius suggéra que mon éducation serait
incomplète si je n’améliorais pas mes qualités musicales, je refusai d'en
entendre parler avec une telle véhémence que mon précepteur perceptif sut
immédiatement que ce sujet était tabou et il s’abstint de me presser.
Au lieu de cela, à mon total désappointement, il me suggéra
d’apprendre à jouer de la lyre.
Apollinarius était un homme très musical comme le sont la
plupart des Grecs.
Il chantait beaucoup - la plupart du temps des airs grecs -
et appréciait les soirées musicales au théâtre.
Par contre, quand il s’agissait de musique, je me sentais
toujours vaguement mal à l’aise.
Mais j'aimais le théâtre et si l'exécution était vraiment
bonne, je pouvais rester fascinée des heures durant à écouter les choeurs
entonner le lyrique des drames classiques
(****) même si, parfois, les lamentations m’obligeaient à serrer les lèvres
pour contenir une fâcheuse montée d’émotions.
Confrontée au choix de la lyre ou du chant, je choisis le
chant et expédiai mes leçons aussi rapidement que je le pouvais.
Apollinarius essayait de m'encourager en disant que ma voix
était belle et que je pouvais faire plus mais je refusais de chanter une note
de plus que ce qui était strictement nécessaire à mon éducation.
Je n'ai jamais chanté avec lui peu importe les efforts qu’il
déploya pour m’y encourager.
Je n'ai même jamais chanté dans l'intimité de mon
appartement et considérais ce talent comme ma capacité à tenir la boisson :
utile mais sans aucune raison d’en être fier !
Et maintenant ... maintenant ... les paroles coulaient
simplement de mes lèvres sans effort, ma voix dérivant doucement dans le
vent.
Apollinarius m'avait appris cette chanson spéciale, un air
doux et tendre au sujet d'un beau, marin aux cheveux sombres et de la belle
sirène qui en était tombée amoureuse. Ils connurent quelques moments de bonheur
mais le marin était un homme et ne pouvait vivre avec elle sous les vagues et
la sirène était une sirène et ne pouvait le suivre sur terre car elle n’avait
pas de pieds ...
Je vis quand Maximus se rendit compte que quelqu'un chantait
près de lui.
Il ouvrit ses étourdissants yeux bleus verts et me découvrit
assise sur le baril près de la cabine, les cheveux dénoués et flottants en
boucles souples autour de mon visage et le corps étroitement enveloppé dans ma
robe de sirène ...
Il ne sembla pas choqué.
Ni même étonné.
Seulement, fasciné.
Il me regardait comme s’il m’attendait.
Comme s’il m'attendait depuis aussi longtemps que je
l’attendais.
Lentement, très lentement, Maximus quitta la rambarde et
s’approcha, se déplaçant avec cette grâce féline dont il n’avait pas conscience
et qui n’appartenait qu’à lui et qui me faisait toujours penser à un beau lion
ou à un bel étalon sauvage.
Je me levai et avançai nu-pieds vers lui, chantant toujours
doucement, ma robe de sirène ondoyant derrière moi.
Pendant que je m'approchais, mes cheveux dévoilèrent mes
épaules révélant le fin corsage qui exposait mes seins plus qu’il ne les
couvrait ... Je vis quand Maximus s’en aperçut, à l’intensité brûlante qui
émergea, tout d’un coup, des profondeurs bleues vertes de son regard, une
intensité que je n’y avais jamais vue auparavant … une intensité telle que
j’eus l’impression qu’il avait emprisonné mes seins presque nus dans ses
grandes mains chaudes et calleuses ainsi que j’en rêvais depuis six ans …
Comment pouvait-il me donner l’impression d’être enveloppée
de caresses sans me toucher?
Comment pouvait-il émouvoir mon corps ainsi et faire
bouillonner le sang dans mes veines sans poser les mains sur moi?
Comment pouvait-il me rendre si fiévreuse et si désireuse de
lui juste en me regardant?
Maximus s’arrêta puis parla.
Et sa voix vibra d’une tonalité plus profonde encore et
exceptionnellement enrouée qui la rendait aussi intense que les flammes
aigues-marines resplendissant dans ses yeux.
"Je
ne sais pas Comment Odysseus t’a résisté, belle sirène," Dit-il.
Et, alors, je sus.
Je sus qu’il ne me rejetterait plus.
Je sus qu’il ne lutterait plus contre son désir.
Je sus que rien ne l'arrêterait cette fois, même pas son
contrôle de lui-même...
Et je sus que quand il viendrait dans mes bras, que quand il
me ferait sienne, ce serait en pleine conscience et qu’il me prendrait, moi
Julia, et non pas le fantôme d'une épouse morte … et non pas le fantôme d'un
amour de jeunesse.
Ce serait moi et aucune autre femme.
Les dernières paroles de la chanson grecque s’évanouirent
dans la brise et je souris.
Et mon sourire n'était plus le geste automatique de
l’habituelle courtoisie tout aussi automatique de la femme solitaire, ce geste
froid et distant que j’offrais à ceux que je voulais garder à distance.
C’était un vrai sourire, un sourire aimant.
C'était le sourire que je lui avais offert, il y a six ans
en Mésie ... le sourire aimant, plein de sollicitude, espiègle de la femme que
je pouvais être … le sourire aimant, plein de sollicitude, espiègle de la femme
que seul Maximus avait le pouvoir de faire naître.
Il s’approcha encore et continua.
"Par leurs chants et leur beauté, les sirènes ont
essayé de séduire Odysseus pour le tuer. Dois-je avoir peur belle
sirène?"
Je fis les derniers pas de la courte distance qui nous
séparait encore et, ce faisant, je me sentais flotter, légère comme l’était mon
cœur, légère comme je ne m’étais jamais sentie auparavant.
"Les seules personnes qui doivent me craindre sont
celles qui essayent de nuire à mon bel Odysseus." Chuchotais-je en
caressant sa joue barbue du revers de mes doigts. "Tu es en sécurité avec
moi, cher Odysseus."
Ma main droite enserra son cou et je tirai son visage à moi
et, doucement, l’embrassai avant de poursuivre, chuchotant contre ses lèvres,
exprimant ce rêve que j’aurai tant voulu voir se réaliser, exprimant ce rêve
qui se réalisait même un bref instant sur ce bateau qui ne naviguerait jamais
que sur l’océan des rêves.
"Nous sommes sur la mer ... Rome est loin derrière nous
et nous dérivons sur les vagues ... juste nous deux."
Je l’embrassai encore, approfondissant, cette fois, le
baiser, ses lèvres étaient douces et chaudes et goûtaient le soleil et le vent
et l'homme.
Les mains de Maximus m’enlacèrent plus étroitement, l’une
glissant dans mes cheveux et l'autre encerclant ma taille et moi je frissonnai
à ce contact doux comme une caresse de papillon, à ce contact doux venant de
ces mains si grandes, si fortes, si chaudes … et je frissonnai en sentant la
chaleur brûlante de ces mains qui pouvaient verser le sang ou cultiver la
terre, apporter la destruction ou le réconfort, tuer et caresser, ces mains qui
m'avaient faite libre et qui, si tout allait bien, me guériraient maintenant
... ces mains qui, il y avait six ans,
avaient erré sur mon corps sans qu’il en soit vraiment conscient, comme si
elles avaient été dotées d’une vie propre et dont, maintenant, il savait
pleinement ce qu'elles faisaient ... Où elles allaient … ce qu'elles voulaient
et pourquoi.
"Odysseus bien-aimé" Murmurais-je contre ses
lèvres pendant que je me perdais dans sa chaleur et son parfum et dans les
flammes bleues vertes de ses yeux couleur de mer ...
Maximus bougea et captura ma bouche.
Sans la moindre hésitation.
Sans le moindre doute ou la moindre timidité.
Avec cette passion qu’il avait si longtemps niée.
Les doigts de Maximus empoignèrent mes cheveux, glissant
dans les vagues d'or roux, doucement d’abord, ses doigts rugueux caressant mon
cuir chevelu puis avec plus de force tandis que ses lèvres devenaient de plus
en plus exigeantes, plus possessives, le baiser s’approfondissant et sa langue
exigeant hardiment que j’ouvre les miennes.
Avec un soupir frissonnant, je me soumis à son désir,
écartant légèrement mes lèvres ... Me soumettre n'était pas nouveau pour moi,
étant formée depuis l’enfance à n’opposer aucune résistance aux caprices des
hommes.
Mais maintenant ... maintenant ... se soumettre semblait si
différent. Cela semblait si juste ... si normal ... si agréable. Cela
ressemblait tellement à ce que je voulais faire ... à ce que j'étais impatiente
de faire ...
Et soudain, quand la langue de Maximus s’introduisit dans ma
bouche, cherchant la mienne et la trouvant, la taquinant, l'attirant,
l'enlaçant dans une danse torride et dévorante, taquinant et donnant, prenant
et exigeant de plus en plus, je sus.
Je
sus que je n’avais pas besoin d’avoir peur.
Je
sus que, comme les yeux de Maximus seraient ouverts quand il me
prendrait, mon passé souillé ne s’immiscerait pas entre nous.
Je
sus que c’était moi et non Olivia ou Lucilla qu’il regarderait
et que mon dernier bonheur ne me serait pas enlevé car je me donnerais à lui
comme femme et non comme putain ... car je me donnerais à lui comme femme et
comme une femme je serais prise et aimée et guérie.
Et, qu’alors je ne serais plus qu’une femme et seulement une
femme.
Sans interrompre le baiser, toujours caressant ma langue de
la sienne, Maximus glissa sa main le long de mes reins et fit courir ses doigts
sur mes fesses, d'abord en caresse puis, écrasant le tissu entre ses doigts, il
s’en empara pour me serrer rudement contre lui.
Je gémis sous sa bouche brûlante et exigeante.
Il était excité et dur.
Si excité et si dur que je sentis que je me liquéfiais.
Plus excité et plus dur qu’il ne l’avait été à la
plage.
Encore plus excité et plus dur qu’il ne l’avait été dans
l’alcôve en Mésie.
Aussi excité et aussi dur qu'un homme peut probablement
l’être.
Si excité et si dur que je le sentis vibrer à travers sa tunique en laine et ma
robe de sirène pendant qu'il collait son bassin contre mon ventre, m'offrant
sans détour la preuve de son désir ... m'offrant fièrement la preuve de son indéniable
virilité.
Submergée par l'intensité de la passion de Maximus, je me
sentis faible entre ses bras et haletai quand il quitta ma bouche, protestant
de ne plus la sentir sur la mienne puis je gémis quand ses lèvres tracèrent un
chemin brûlant vers mon cou et vers mon épaule, sa barbe râpant délicieusement
ma peau, son souffle chaud l’exacerbant par son effleurement.
Et elles glissaient plus bas toujours plus bas, embrassant,
mordillant, léchant chaque pouce de peau exposée qu’elles rencontraient jusqu'à
ce qu'elles atteignent le fin tissu de la bretelle de la robe.
Sans hésitation, Maximus y accrocha ses doigts calleux et la
repoussa sans ménagement sur le côté, se frayant ainsi un chemin sur ma
peau.
En dépit de ce rude traitement, le tissu léger ne se déchira
pas et Maximus, impatiemment, le fit descendre libérant complètement mon sein
droit.
Sa main et sa bouche suivirent et moi je pantelai. La seule
idée de sa main s’emparant de mon sein, de ses lèvres engloutissant le mamelon
couleur corail, dressé et palpitant me faisait délirer de désir par
anticipation
"Maximus." Réussis-je à énoncer dans un
souffle.
Il releva la tête et ma gorge se serra à la vue de l’urgence
qui brûlait au fond de ces éblouissant yeux bleu vert qui pouvaient exprimer
tellement et me rendre si ardente d’un simple regard.
Oh, non !
Rien ne l'arrêterait cette fois !
Ni l’honneur ni le devoir pas plus que le danger ou la
menace de la mort.
Rien ne l'empêcherait de me faire sienne.
Rien ne l'empêcherait de mettre sa marque sur moi.
Rien ne l'empêcherait de me guérir pendant que je le
guérirais ... pendant que je mettrais ma marque sur lui … pendant que je
prendrais son corps et le peu de son coeur qu’il était prêt à me donner. ..
"Où?" Haleta-t-il.
"La cabine."
Avec détermination, Maximus se pencha et passa un bras
derrière mes genoux, me soulevant sans effort avant que j’eusse même le temps
de glisser mes bras autour de son cou.
Il fut à la porte en deux enjambées. Se courbant, il entra
dans la cabine puis, d’un coup de pied, ferma la porte derrière lui avec une
telle puissance que l’écho du résonner par les prés et à travers les
arbres.
(*) Mimnermos: Poète grec né à Colophon vers 670 B.C.
Très peu de ses écrits nous sont parvenus mais la plupart de
ses travaux portaient sur la qualité éphémère de la jeunesse et de la vie et de
l’inéluctabilité de la vieillesse et de la mort.
Il dédicaça toutes
ses écrits à un joueur de flûte nommé Nanno ("petite poupée")
(**) Mimnermos, fragment
rescapé numéro deux.
(***) Par temps chaud, les romains aimaient les boissons
rafraîchies tout comme nous mais ils avaient peu de possibilités de les
refroidir. La plus courante était d’immerger les amphores dans le courant des
rivières ou dans des lacs, la terre cuite aidant à conserver les boissons
fraîches. Mais le meilleur moyen était d’y ajouter de la neige.
La neige était ramassée en montagne, pressée en blocs et
étroitement emballée dans de la paille avant d’être expédiée. La moitié de la
production était perdue en chemin mais le restant était stocké dans les
sous-sols et vendu à des prix effrayants. En été, Jules César avait l'habitude
d'apprécier des fruits émincés mélangés à de la neige après ses exercices
militaires quotidiens et pendant l'une de ses campagnes Marc Antoine envoya à
la Reine Cléopâtre le présent extravagant d'un bateau chargé de neige pour
refroidir ses boissons dans la chaleur étouffante d'Alexandrie.
(****) Le théâtre antique comportait beaucoup de musique. Au
deuxième siècle A.D., les romains cultivés assistaient aux soirées musicales
dans de petits théâtres appelés odéons et se rendaient dans les plus grands -
comme le théâtre préservé de Pompéi – quand des tragédies grecques classiques
étaient jouées.
En ce temps-là, les mimes alertes qui avaient été si
populaires au premier siècle avaient été remplacés par des comédies crues, trop
vulgaires pour une assistances raffinée mais très appréciées par la foule.
Les tragédies classiques d'une certaine façon ressemblaient
à nos actuelles comédies musicales.
Il y avait un orchestre et un choeur qui jouait un rôle
important pendant que les acteurs déclamaient leurs textes.
Certains de ces textes mémorables peuvent encore être lus
mais comme la musique était simplement apprise par coeur au lieu d’être notée,
elle a été complètement perdue.
Les romains étaient des auteurs prolifiques mais
produisirent peu de tragédies, la plupart à la fin de la République et au début
de l'empire. Mais après la mort de l’empereur d’Auguste, la constante agitation
politique et les comportements de certaines familles impériales
"particulières" comme la Julio-Claudienne rendaient le choix d’un
sujet sûr quasi-impossible, de peur que son auteur contrariant l'empereur ou un
de ses parents ne finisse censuré, exilé ou mort.
De cette façon, écrasé par la crainte et la censure, le
genre est rapidement mort.
Une autre forme de divertissement impliquant la musique et
des performances théâtrales était la pantomime, qui est un ancêtre direct de
nos ballets actuels