Mille
mercis à Ilaria Dotti pour ses conseils sur les chevaux et les cavaliers et
aussi pour me permettre d'"emprunter" son cheval Harlem-Bay Starlight
et de l'attribuer comme cheval à Julia. On peut voir sa photo à la fin de ce
chapitre.
Veuve
– 178 A.D.
"Domina,
nous devons parler."
La matinée
était déjà bien avancée et je me trouvais dans mon studio du rez-de-chaussée,
traitant des affaires de la propriété comme je le faisais toujours à ce
moment-là de la journée.
Marius
Servilius me fit sursauter en entrant sans s'être fait annoncé car, pour autant
que je m’en rappelle, malgré la porte communicante entre nos deux bureaux, il
n'avait jamais pénétré dans le mien.
Et, quand
je me rendais dans le sien, je passais par la porte principale.
Je levai la
tête des documents que j'étudiais et regardai mon mari dont le visage mince
avait les traits tirés et dont, maintenant, le corps se voûtait légèrement.
Sesostris
avait essayé de l'empêcher de travailler si durement mais mon mari l'avait
éconduit d'une façon courtoise mais ferme et s'était plongé dans ses
affaires.
Maintenant,
Marius Servilius qui s'était assis sur la chaise qu'Apollinarius utilisait
quand nous discutions dans cette pièce me dévisagea un long moment.
"Domina,
nous ne pouvons plus le reporter désormais. Vous devez commencer à apprendre
comment gérer mes affaires. Nous ne pouvons pas nous leurrer. Mon temps est
compté."
Comme
toujours, j'étais choquée par la simplicité avec laquelle il parlait de son
destin funeste.
Et il avait
raison, son temps était compté.
Je déposai
mon stylet sur le bureau et croisai les mains sur l'acajou poli.
"Domine,
je ne peux pas faire ça ..."
"Oui,
Julia, vous le pouvez."
Il n'avait
utilisé qu'une seule fois auparavant mon prénom, quand il m'avait offert non
seulement le mariage mais la revanche dont je rêvais tant. Une revanche qui,
devant l'imminence de la mort, paraissait creuse et vaine.
"J'ai
besoin de votre aide !" Poursuivit-il. "Je me fatigue facilement
et ce médecin égyptien me harcèle toute la journée en me disant que je dois me
reposer ..."
"Il a
raison!" L'interrompis-je "Vous devriez vous reposer davantage."
"Merci
de vous soucier de moi, Domina. Mais pour moi me reposer plus, j'ai besoin que
vous m'aidiez en prenant en charge, petit à petit, une partie de mes
affaires."
Je me levai
et commençai à me déplacer nerveusement adoptant sans le vouloir la même
attitude que celle que j'avais eue quand j'avais essayé de le convaincre que je
n'étais pas la femme qu'il lui fallait.
"Je ne
peux pas!" Insistais-je. "Je ne peux pas le faire!"
"Domina,
vous avez fait de l'excellent travail avec la propriété et la maison. A tel
point que tout peut presque tourner sans vous. Je suis sûr que cela
n'ennuiera pas votre ancien professeur
privé de tout superviser pendant que vous travaillerez avec moi. Il sera
généreusement payé."
"C'est
non seulement la propriété ou la maison c'est ..."
"Domina,
ce changement ne contrariera pas nos dispositions personnelles premières."
M'interrompit-il, cette fois "Même si j'en avais eu la pensée, c'est déjà
trop tard pour cela, comme vous l'aviez probablement remarqué..."
Je rougis
jusqu'aux oreilles. L'intimité nous était si peu familière que nous n'en
faisions jamais mention même dans une simple conversation.
"De
plus, Domina, j'ai un projet que je voudrais accomplir avant de mourir et il
occupera quasi tout mon temps ... la seule manière pour moi de pouvoir
l'achever est que vous commenciez à vous occuper de mes affaires."
Nous nous
regardâmes en silence.
Il soupira.
"J'ai
appris l'ingénierie et la construction navale, par moi-même, au fil des années.
Je voulais concevoir et construire un bateau qui était mien complètement. Un
bateau très spécial. Des bateaux marchands fiables peuvent être trop lents pour
certaine cargaison. Pendant des années, j'ai rêvé de construire un bateau qui
serait rapide et fiable à la fois... Et, maintenant, je suis sûr d'avoir résolu
tous les problèmes et de pouvoir commencer à le construire ... mais je n'ai
guère de temps. Pas assez. Ma seule chance de réaliser mon rêve est que vous
m'aidiez à gérer mon affaire..."
Pendant
qu'il parlait, Marius Servilius perdait peu à peu sa froideur coutumière. Une
curieuse sensation familière et troublante m'envahit.
Assis
devant mon bureau – du mauvais côté du bureau pour un homme qui avait
l'habitude de donner des ordres - il paraissait soudain vulnérable et
solitaire.
Et cette
vision me ramena en d'autres temps, en d'autres lieux, à d'autres hommes.
Maximus
s'emportant d'abord contre à moi quand il avait découvert ma tentative de
suicide puis révélant tout à trac l'angoisse qui hantait les profondeurs de son
âme avant d'écraser ma bouche sous un baiser brûlant, emporté par une envie
frénétique d'apaiser ses soucis, sa frustration, son désir.
Marc Aurèle,
assis dans une lumière tamisée, sous une tente, dans le camp militaire près de
la Mer Noire, plongé dans ses souvenirs de Maximus et dans son amour pour lui,
l'homme le plus puissant du monde se dépouillant de ses ors et de la pourpre
pour me dévoiler l'homme fatigué, âgé et solitaire qu’il était vraiment.
Cornelius
Crassus, sous une autre tente, lors d'une nuit d'orage, quelque part entre la
Mésie et Rome, questeur dans l'armée romaine, fils cadet d'un riche sénateur,
amoureux d'Ovide et des sirènes et aussi d'une esclave récemment libérée.
Des hommes
forts.
Des hommes
hors du commun.
Des hommes
très différents aussi.
Ils avaient
pourtant tous quelque chose en commun : leurs pas avaient croisé ceux d'une
femme aux cheveux dorés à qui ils avaient dévoilés leurs vraies natures, loin
des armures ou de la pourpre, devant qui ils avaient mis, en partie, leur âme à
nu, avec qui ils avaient partagé une intimité, plus profonde et plus familière
que celle de la chair.
Des hommes
qui avaient changé ma vie en y pénétrant et qui m'avaient offert les cadeaux
les plus inattendus, les plus précieux : la liberté, l'éducation, le respect de
soi, l'assurance ... et la chance de découvrir combien l'amour est un bien
précieux, même s'il n'est pas réciproque.
Et,
maintenant, Marius Servilius se trouvait à leurs côtés.
L'homme qui
était venu et m'avait demandé d'être sa femme malgré que je fusse une ancienne
esclave prostituée.
L'homme qui
m'avait offert la chance de devenir puissante et respectée.
L'homme qui
me connaissait plus que nous ne voulions bien l'admettre.
L'homme, si
froid, si sûr de lui, que j'avais pris l'habitude de sentir auprès de moi et
qui, maintenant, si près de la mort me confiait son rêve d'enfant...
Vaincue, je
retournai m'asseoir derrière le bureau. Mon mari me tapota la main.
"Comme
vous m'aiderez, il n'y aura plus autant à faire pour mes secrétaires et, donc,
ils pourront aider Apollinarius..."
Je
sursautai.
"Ils
détesteront cela!" Dis-je, "Ils me détesteront!"
"Oh,
c'est déjà fait!" M'assura Marius Servilius avec un sourire sardonique.
"Ils savent que vous devez hériter de mon affaire et que vous allez
devenir leur patronne..."
J'en eus le
hoquet.
"Comment
vais-je réussir à faire tourner votre business avec eux s'ils me détestent ?
Ils en connaissent plus que ce que je ne serais jamais capable de
connaître!"
Le sourire
sinistre de mon mari devint amusé.
"Très
simple, Domina : quand je serai parti, vous les promouvrez à une place où ils
gagneront tant d'argent qu'il sera de leur intérêt extrême que vous fassiez
très bien l'affaire..."
Et c'est
comme cela que ça a commencé. Comme cela que ma vie a encore changé.
Je passai
des heures à travailler aux côtés de Marius Servilius, m’instruisant sur
l'importation, les bateaux, la navigation à voile, les impôts et la loi. Lisant
les contrats, la correspondance, les rapports commerciaux et les listes
d'inventaire des entrepôts.
Je
travaillais dans mon studio et, lui, dans le sien la porte communicante restant
maintenant toujours ouverte. Ses secrétaires se renfrognaient quand ils me
voyaient, particulièrement quand nous nous rendions ensemble aux entrepôts sur
le port, mais ils n'émirent jamais la moindre protestation. Au lieu de cela,
ils nous aidèrent, poliment, tant moi qu'Apollinarius dans nos tâches sous le
regard amusé Marius Servilius
Mon mari
récupéra suffisamment pour être capable de se rendre à Rome de manière
régulière.
Depuis que
nous nous étions mariés, nous y passions les hivers. Dans l'Urbs, il y avait
aussi un tas d'affaires à traiter.
Marius
Servilius avait une autre villa à Bauli, dans le sud de l'Italie, mais nous n'y
allions pas car j'étais trop effrayée à l'idée de naviguer et il n'était pas
assez fort pour supporter la longue route par voie de terre. A Ostie, nous
recevions des visiteurs et offrions des dîners et des banquets avec régularité.
Quand nous étions seuls, nous partagions tous nos repas, parlant bateaux et
travail.
Même si
j'avais commencé à m'intéresser au transport par bateau et aux importations à
contrecoeur, j'ai bien vite découvert que cela pouvait être fascinant et je
finis par comprendre comment cela réussissait à absorber tellement Marius
Servilius.
Mon mari
fut heureux quand je commençai à prendre mes propres décisions et que je marquai
de l’intérêt pour son bateau, qui allait être construit dans son chantier naval
à Ostie, pas le plus commode, mais celui qui était le plus proche et, donc,
facilement accessible dans sa condition actuelle.
Un seul
regard sur ses croquis était suffisant pour comprendre qu'il serait spécial.
Quand
Marius Servilius me les montra dans son studio et que je le lui confiai mon
opinion, il rayonna de fierté.
"J'étais
sûr que vous l'aimeriez comme j'étais sûr que vous finiriez par aimer ce
métier..."
Embarrassée,
je me contentai de hocher la tête en signe d'approbation.
"Domina,
j'aimerais que vous m'accordiez une faveur supplémentaire …" dit-il
"je veux que vous nommiez le bateau ... je n'arrive pas à lui trouver un
nom adéquat..."
À cette
époque, j'avais déjà appris que donner un nom à un bateau était une énorme
responsabilité.
Mon mari
bien que n'étant ni religieux, ni superstitieux choisissait avec prudence les
noms de ses bateaux. Et celui-ci était particulièrement important pour lui.
Soudain, je me rappelai une conversation dans une tente, alors qu'une tempête
faisait rage à l'extérieur. Une conversation avec un officier romain qui avait
la responsabilité de m'emmener saine et sauve à Rome et qui aimait Ovide et les
sirènes. Un homme qui m'avait envoyé son vieux professeur privé au lieu de
tenter de faire de moi sa maîtresse.
Je levai la
tête des plans que j'étudiais.
"La
sirène." Dis-je sans hésiter. "Appelez-le 'la Sirène'."
Marius
Servilius me regarda comme il ne l'avait jamais fait comme si, pour la première
fois, il s'apercevait que j'étais un être de chair et de sang et pas uniquement
une femme de caractère et, sous ce regard qui découvrait ma beauté, je me
sentis rougir.
"Comme
toujours, Domina, vous avez le mot juste. Ce sera 'La sirène'! "
Quelques
jours plus tard, Marius Servilius vint à mon studio mais il ne s'assit pas
comme il avait l'habitude de le faire. Au lieu de cela, il me demanda de
l'accompagner dehors car il avait quelque chose à me montrer.
Tout en
parlant, il grattouillait le menton de Phoenion.
C'était
l'abyssin, au regard doré toujours si calme, qu'il m'avait donné et qui aimait
s'attarder dans le studio du rez-de-chaussée pour sommeiller sur les étagères,
loin des attentions des chatons espiègles de Rubia, qui adoraient mâchonner sa
queue.
Marius
Servilius m'entraîna par les doubles portes d'entrée de la villa et par le
portique.
Quand je
vis ce qui m'attendait là, je ne pus m'empêcher de sursauter. C'était un grand
cheval, très élégant, aux longues jambes, vigoureux, mais pas robuste comme les
chevaux de bataille que j'avais vus au camp. Son cou était long et courbé, la
tête petite et bien proportionnée, ses yeux grands et expressifs, montrant la
disposition agréable et douce de l'animal.
"Je
l'ai vu, par hasard, dans la propriété d'un de mes associés et je me suis
rappelé que vous aimiez chevaucher... Son ancien propriétaire dit qu'un hongre
est l'idéal pour une cavalière..."
Mais je ne
prêtais plus attention à ses paroles car je marchais vers le cheval qui fixait
les yeux sur moi avec curiosité.
Il était
d'une couleur brun foncé qui devait devenir presque noire en hiver.
Je n'avais
jamais eu peur des chevaux, pas même quand j'étais enfant et, bientôt, je
l'inspectais d'un oeil connaisseur sous le regard amusé du lad qui le tenait
par la bride.
Il n'avait
pas l’habituelle tâche blanche sur sa tête comme les autres chevaux bais,
seulement deux petites marques blanches sur ses pattes arrières et une autre
minuscule au-dessus de sa lèvre supérieure, comme si quelqu'un après l'avoir
touché d'un pouce enfariné, en avait laissé la marque.
La robe du
hongre brillait sous le soleil et sa crinière et sa queue bien soignées étaient
très longues et ondoyantes.
Marius
Servilius vint vers nous.
"Son
nom est Sidereum (*)!" Dit-il. "J'espère que vous ne voyez pas
d'inconvénient à ce qu'il ait déjà été nommé par une autre personne..."
Cela ne
m'importunait pas. Cela ne m'importunait pas le moins du monde.
J'étais
trop occupée à inspecter le superbe cheval, à caresser son pelage, à plonger
mes yeux dans ses yeux nobles et brillants, à lui parler...
Depuis que
je résidais à la villa, j'étais allée chevaucher à plusieurs reprises. L'écurie
était pleine de beaux chevaux et de belles juments, des animaux puissants voués
à la reproduction. Pourtant je ne m'étais attachée à aucun d'entre eux et, même
si je m'étais vaguement promise plus d'une fois de revendiquer un poulain ou de
m'en acheter un, je ne l'avais jamais fait.
Et,
maintenant, cet animal magnifique m'était offert ... je le contournai pour
remercier mon mari mais il était déjà reparti vers la maison sans rien dire.
Pendant un bref moment, je pensai que je devrais lui courir après mais,
intuitivement, je savais qu'il avait compris mon excitation et qu'il en avait
été content. Je pris la bride des mains du lad.
"Salut,
mon beau," dis-je au cheval. " toi et moi allons être de bons amis...
"
Sidereum
était le cheval le plus agréable et le plus gentil que j'ai jamais eu
l’occasion de côtoyer. Il aimait être entouré et adorait les caresses, en
particulier sur son front. Si je posais la paume de ma main sur son front sans
la bouger, il finissait par lever et baisser la tête pour se frotter lui-même
contre ma main.
Une fois
sellé, le hongre devenait sérieux, attirant l'attention par son apparence
ardente. Il tenait toujours la tête très haut. Son allure était raisonnable,
son trot rapide et confortable, son petit galop lent et doucement balancé. Et
rien ne l'effrayait ni courir dans les bois, ni grimper les collines ni affronter
les vagues.
Je pris
bientôt l'habitude de galoper au moins une heure par jour quand le temps le
permettait et c'est ainsi que je me mis à découvrir vraiment la propriété, qui
comportait même un grand étang poissonneux au-delà d'une belle prairie à
l'herbe douce où foisonnaient les fleurs sauvages.
Parfois,
Apollinarius se forçait à monter sur un vieux cheval calme pour m'accompagner
mais mon professeur privé n'était pas à l'aise avec ces animaux énormes et il
n'était pas assez bon cavalier pour galoper à mes côtés.
Comme
Marius Servilius, il avait beaucoup chevauché durant sa jeunesse, mais,
maintenant, il s'en abstenait en raison de sa santé car il se fatiguait de plus
en plus facilement et ne pouvait pas risquer une chute.
Donc, la
plupart du temps, je me promenais seule et j'adorais cela.
Après la
course, j'aimais prendre soin, moi-même, de Sidereum et la tâche se terminait
toujours par des rires et des hennissements car il me récompensait de mes
attentions en mâchonnant doucement mes vêtements, comme si j'étais un autre
cheval qu'il essayait d'aider à se nettoyer.
Il aimait
particulièrement les ceintures faites de peau de mes tuniques de monte et je
riais aux éclats lorsqu'il les tirait par espièglerie car cela me chatouillait.
Et quand j'avais
fini de le peigner, il aimait poser sa tête contre mon cou et rester là,
soufflant dans mon oreille...
C'étaient
des moments incroyablement paisibles dans ma vie occupée et toujours
changeante.
Mais ces
moments ramenaient à ma mémoire Maximus et je ne pouvais m'empêcher de me
demander où il se trouvait, ce qu'il faisait, s'il était en Germanie ou en
Espagne, s'il était dans son camp ou dans sa ferme, s'il était seul ou avec sa
femme ou s'il avait pris une maîtresse malgré son refus de me prendre par amour
pour la femme avec qui il s'était marié.. .. La femme qu'il aimait assez pour
refuser de devenir le beau-fils de l'empereur et probablement son héritier.
Je me
demandais s'il était en sécurité ou en danger, s'il avait été blessé dans une
bataille ou, pire, s'il avait été tué au sein d'une forêt sombre et sinistre.
Et, tout en
respirant l'odeur consolatrice des chevaux, du cuir et du foin qui imprégnait
l'écurie, je me demandais s'il avait jamais repensé à moi, à cette putain
esclave de dix-huit ans aux cheveux dorés qui avait partagé avec lui le danger
et l'intimité...
Invariablement,
cette ligne de pensée se terminait par un sanglot sec contre le cou chaud de
Sidereum qui répondait à ma détresse en soufflant doucement dans mon oreille
encore une fois, m'offrant le réconfort de sa présence, de sa fidélité et de
son grand corps musclé à la façon désintéressée que seuls prodiguent les
animaux.
Après
Sidereum, mon mari continua à m'envoyer des cadeaux avec une régularité
émouvante même s'il ne me les remettait pas personnellement. Il les faisait, en
effet, livrer, comme par le passé, par ses secrétaires, ma femme de chambre,
mon professeur privé ou l'intendant.
C'est
seulement une année après Sidereum qu'il m'offrit, personnellement, un autre
présent.
A ce
moment-là, j'avais déjà appris assez de ses affaires pour être capable de le
soulager de beaucoup de fardeaux ainsi il pouvait se concentrer sur la
construction de "la Sirène".
Une
après-midi, il me proposa de faire un tour dans un petit chariot qui nous
attendait devant la porte d'entrée de la villa. J'ai été étonnée de découvrir
qu'il le conduisait lui-même.
Nous
descendîmes la voie principale de la propriété, à l’ombre des grands arbres qui
la bordaient pour atteindre peu après un sentier en terre que nous avons pris.
Une demi-heure plus tard, nous avons atteint le champ où se mélangeaient
artistiquement herbes douces et fleurs sauvages.
Je n'y
étais plus allée que quelques rares fois depuis que j'avais Sidereum, car, même
si j'aimais profondément l'étang, je ne
m'y attardais plus, préférant galoper sur la plage.
Maintenant,
une forme étrange émergeait au milieu du champ. Je clignais des yeux pour
essayer d'identifier ce ...
Non! ..
C'était impossible! Et pourtant …!
Un bateau
se trouvait au milieu de l'étang, bercé paisiblement par un très léger roulis,
un bateau marchand grandeur nature avec son mât et ses voiles roulées. Un
bateau qui ressemblait beaucoup à ceux que j'avais vu au port. Un bateau bâti
pour la mer... et, pourtant, il se trouvait au milieu de l'étang comme s'il
venait d'être amarré. Il était entouré de sculptures de marbre représentant
toutes sortes de créatures marines, des sculptures placées sur des piédestaux
submergés qui, comme le bateau, ne se trouvaient pas là la dernière fois que
j'avais été à l'étang.
Je
m'émerveillai à la vue du navire en bois, de ses voiles enroulées, de ses
gréements grinçant dans le vent.
Sur le
pont, il y avait des barils et des caisses tout comme sur un véritable bateau
marchand.
Abasourdie,
je me tournai vers mon mari qui sourit.
"C'est
une reproduction grandeur nature du 'Poséidon'." Expliqua-t-il.
"Comme les vrais bateaux vous effraient, j'ai pensé que vous aimeriez
avoir le vôtre, un bateau sûr dans un endroit sûr..."
Marius
Servilius m'invita à descendre du chariot et nous marchâmes vers les buissons
qui encerclaient l'étang.
Il y avait
une trouée dans les arbustes qui donnait naissance à un sentier menant au
bateau. Il était constitué de larges pierres plates espacées de manière à
pouvoir passer de l'une à l'autre aisément.
Le chemin
menait au rivage avant de continuer dans l'eau. J'étais sidérée : Marius
Servilius avait fait construire un chemin sûr et confortable pour moi afin que
je puisse atteindre le bateau sans entrer dans l'eau. Prudemment, je marchai
sur la première roche, puis me mit à rire avec délice : des poissons
s'agitaient parmi leurs congénères de pierre, des plantes aquatiques
surgissaient des profondeurs de l'étang, ombres sombres éclatant en fleurs
bleues et vertes. J'avais l'impression de marcher sur l'eau!
Tout en
m'aventurant davantage sur l'étang, je détaillais les grandes sculptures de
marbre représentant des poissons bondissant et des monstres marins entortillés.
Huit pas plus loin, nous atteignîmes le navire.
Marius
Servilius saisit l'échelle de corde et m'aida à monter à bord avant de se
hisser lui-même sur le pont avec une aisance relevant d'une longue pratique.
Je levai
les yeux vers le mât dont la hauteur donnait le vertige puis jetai un oeil aux
barils et aux caisses.
Le pont
résonnait sous nos pas et l'eau était loin au-dessous de nous, pourtant,
j'étais tellement fascinée par la beauté pure et la magie du bateau posé sur
l'étang et par la prévenance de mon mari, que j'en oubliai ma peur de la noyade.
En silence,
j'allai à la proue. A l'avant du bateau, se tenait une statue en marbre
représentant une sirène, sa queue de poisson s'accrochait de manière sensuelle
à ses hanches et ses longs cheveux cachaient ses seins.
"Considérant
le nom que vous avez choisi pour le nouveau bateau, cela m'a semblé approprié
de la placer là." Dit Marius Servilius en s'accotant à la rambarde.
Nous
restâmes silencieux un long moment, moi touchée par son présent et lui heureux
de mon bonheur.
Puis, je
posai la question, celle que je lui avais déjà posée plus d'une fois durant les
trois années de notre mariage.
"Pourquoi
?"
"Pourquoi
?" Répéta-t-il. " Pourquoi ? Parce que je ne veux pas que le vieux
'Poséidon' disparaisse complètement de la surface de la terre. Il m'a rendu
d'infinis services et je suis un maître reconnaissant. Parce qu'il y a trente
ans, quand j'ai su que j'allais être père, j'ai projeté de reproduire en
miniature ce bateau pour que mon fils joue avec sans risque et apprenne, ainsi,
à aimer la mer. Parce que mon fils est mort à sa naissance et ma femme avec lui
et parce que c'est, maintenant, quand la maladie me frappe que j'ai remarqué
combien j'avais négligé d'être heureux. Parce que vous m'avez apporté une sorte
de bonheur que je ne m'attendais plus à éprouver. Parce que vous êtes effrayée
par l'eau et que je voulais que vous découvriez ce qui fait que des hommes
défient l'Océan et s'aventurent vers l'inconnu... "
Sa voix
s'éteignit.
Il avait
raison.
À bord de
ce bateau amarré sagement dans un étang intérieur, même pour moi c'était facile
de comprendre Odysseus et ses hommes.
"Et,"
finit-il, "quand je ne serai plus là, votre vie sera bondée et trépidante
au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer et votre appartement ne sera plus
suffisant pour goûter à un peu de vie privée quand vous voudrez vraiment être
seule. Donc vous pourrez venir ici... Il y a une petite cabine où vous pourrez
vous reposer et lire mais vous devrez vous occuper de la décorer et de la garnir
car vous êtes beaucoup plus douée que moi pour cela..."
Il m'offrit
son bras que je pris après une brève hésitation. Ensemble nous avons visité le
bateau. Quand nous eûmes fini, je me forçai à parler.
"M-merci,
Domine." Dis-je. "Vous m'avez offert beaucoup de cadeaux, mais c'est
celui que je chérirai toujours."
Il sourit.
"Je
suis sûr que vous le ferez, Domina."
Il examina
la position du soleil puis se mit à trembler.
"Il
est tard. Retournons à la maison."
Ce fut la
dernière fois que nous sommes sortis ensemble.
Peu après
notre arrivée à la villa, Marius Servilius se sentit mal et se mit au lit.
Tard dans
la nuit, il subit une hémorragie. Il ne quitta plus son appartement et il ne
vécut pas suffisamment pour voir la mise à l'eau de "la Sirène".
J'avais
voulu hâter la construction mais il ne me le permit.
"Certaines
choses ne peuvent être bousculées." M'expliqua-t-il patiemment.
"Faire cuire un oeuf, construire un bébé et bâtir un bon bateau, tout cela
prend du temps. S'il n'est pas prêt à temps, vous prendrez bien soin de lui..."
Je passais
les derniers mois à ses côtés. Parfois Apollinarius ou Merith venait me
soutenir mais leurs responsabilités, le plus souvent, les rappelaient à
l'ordre.
Quand
Marius Servilius était assez bien, je le tenais au courant des affaires et
discutais des contrats et des idées avec lui. Mais, au fur et à mesure que les
semaines passaient, il s'affaiblissait de plus en plus et bientôt, la fièvre
qui était revenue, ne le lâcha plus.
Il
souffrait, il saignait, il avait même des crises de convulsions.
Son pauvre
corps rejetait tous les aliments et, invariablement, les repas se terminaient
en vomissement.
Ses reins
se mirent à mal fonctionner. Puis ce fut son coeur.
Alors,
Sesostris lui donna de plus fortes doses d'opium et de digitale pour l'aider à
supporter la douleur et empêcher son coeur de s'arrêter.
Ce qu'il y
avait de pire était que Marius Servilius ne se plaignait jamais ni ne se
fâchait ni ne protestait contre l'injustice de son destin. Au lieu de cela,
couché sur son lit, il regardait les maquettes de ses bateaux et les marines
qui ornaient ses murs, silencieux et incroyablement digne malgré la maladie qui
lui rongeait le corps.
La fin vint
lors d'une paisible après-midi de printemps, peu de temps après le troisième
anniversaire de notre mariage. Nous étions seuls.
Sur la fin,
il s'était mis à délirer n'ayant plus que quelques éclairs de conscience.
C'était un
jour tragiquement radieux avec les rayons de soleil inondant la pièce d'une
délicieuse lumière, avec la brise agitant doucement les rideaux, avec le parfum
des fleurs caressant agréablement nos narines, avec le bourdonnement des
abeilles qui emplissait l'air de l'espérance du renouveau
Et pourtant
la mort vient quand elle l’a décidé et semble trouver un malin plaisir à se
moquer de nous si bien que je ne fus nullement étonnée qu'elle ait choisi ce
magnifique jour pour revendiquer l'homme fort et juste que j'avais épousé par
esprit de vengeance et que j'en étais venu à considérer, maintenant, comme un
ami.
"Julia..."
La voix de
Marius Servilius était si faible qu'elle était à peine audible.
Je levai
les yeux du rouleau que j'essayais, en vain, de lire et sentis une douleur
poignante me déchirer le coeur.
Le bel
homme que j'avais épousé n'était plus que l'ombre de lui-même!
Pourtant,
il réussit à sourire. Je me levai et allai vers le lit où je m'assis en prenant
sa main froide et décharnée dans la mienne.
Dans un
effort presque surhumain, mon mari réussit à la serrer d'une façon rassurante.
"C'est
la fin ... Julia ..." Me chuchota-t-il de son ton toujours si raisonnable.
Je serrai les
lèvres pour les empêcher de trembler.
"Domine
... s'il vous plaît ... ne vous … ménagez-vous. Vous avez besoin de toute votre
force ..."
"C'est
la fin, Julia. Nous le savons tous deux..."
Il avait
raison. C'était la fin.
Le moment
où il allait s'éloigner de la misère, de la douleur, de la déchéance de la
maladie ... le moment où il allait quitter ma vie.
Je déglutis
péniblement.
Avant que
je ne puisse parler, il poursuivit faiblement.
"J'ai
eu une bonne vie ... j'ai fait ce que j'ai voulu faire ... pas beaucoup de
personnes peuvent dire cela... Oh, à la fin, cela n'aide pas! Cela rend le
départ beaucoup plus difficile..."
La gorge
étranglée par le chagrin, je ne pus que lui serrer la main à mon tour.
"Ne
soyez pas triste pour moi, Julia ..."
"Domine..."
Dis-je dans un chuchotement étouffé par mes sanglots.
Je ne
pouvais pas le supporter. Je ne pouvais pas le voir souffrir. Je ne pouvais pas
le laisser s'en aller.
"Shhhh
... Julia ... Julia ... ne soyez pas triste. Comme j'ai dit, j'ai eu une bonne
vie pourtant..."
Il s'arrêta
et poussa un profond soupir. Un soupir douloureux.
Je scrutai
son visage émacié avec une anxiété proche de la panique.
Il soupira
de nouveau.
"J'ai
un regret ... je regrette de ne pas avoir pu punir l'homme qui vous a rendue si
triste..."
J'essayai
d'avaler de nouveau mais ce fut peine perdue, la boule dans ma gorge refusait
de s'en aller.
J'essayai
de sourire.
"C'est
...c'est du passé, Domine. Nous ne pouvons pas changer le passé. L'empereur m'a
donné ma liberté et vous m'avez appris comment faire face à ma vie..."
Il rit.
Un rire
sec, douloureux, un gargouillement plutôt qu'un rire qui émanait de sa gorge
obstruée.
"Non,
Julia, pas votre maître mais l'homme que vous aimez ... l'homme qui ne vous
aime pas... C'est un imbécile..."
Abasourdie,
je plongeai mon regard dans les yeux mourants de Marius Servilius et j'y vis
cette lucidité que nous atteignons seulement quand nous sommes au seuil de la
mort parce qu'autrement nous ne serions pas capables d'en supporter les
révélations.
"C'est
... un imbécile!" Répéta-t-il. "Et moi aussi j'ai été un imbécile...
j'aurai du être un mari pour vous ... un vrai mari... pas la chose pathétique
que j'étais ..."
"Vous
êtes un bon mari, Domine!" Dis-je et je ne mentais pas.
A sa
manière, il avait été un meilleur époux que beaucoup d'hommes.
Il ne
m'avait jamais insultée en affichant ses maîtresses ou ses bâtards.
Il ne
m'avait pas utilisée comme avancement social ou pour cacher une inclination
pour des garçons au teint lisse et aux yeux fardés.
Il n'avait
pas gaspillé mon argent en pari lors des courses de chars ou au jeu de dés ni
ne m'avait battue comme plâtre dans une colère d'ivrogne.
Au lieu de
cela, il m'avait traitée avec respect et déférence. Il s'était soucié de moi.
M'avait encouragée et m’avait aidée à faire sortir le meilleur de moi-même.
M'avait honorée comme femme et épouse. Il m'avait même traitée comme une amie.
Soudain, je
me sentis écrasée par la présence de la mort. Par la présence de l'amour. Par
l'immensité de la perte. Par l'immensité de la solitude. Par le caractère
définitif de tout cela.
"Julia
... Julia ... juste une fois ... dites mon nom, Julia ... appelez-moi par mon
nom..."
Son nom.
Depuis que
j'étais devenue une femme libre, j'avais obstinément refusé d'appeler un homme
par son nom, à l'exception d'Apollinarius. Et de Maximus, mais Maximus n'était
pas là.
Cela
faisait des années qu’il n’était pas là.
Nommer les
hommes par leur nom était établir une intimité que je n'étais pas prête à
accepter. Pourtant, maintenant, c'était la chose juste à faire alors je luttai
contre ma gorge sèche et serrée et le sentiment de trahison.
"M …
Marius..." Finis-je par réussir à chuchoter. Mais je savais que c'était
trop tard, je savais que mon mari était déjà mort.
Je préparai
Marius Servilius pour le bûcher funéraire moi-même. Je lavai son pauvre corps
décharné et peignis ses cheveux argentés. Je frottai d'huile parfumée sa peau
parcheminée et l'enveloppai dans sa toge picta.
Je le
veillai seule, pleurant sa perte, examinant son visage et ne voyant pas le
cadavre épuisé d'un homme qui avait perdu une bataille sans espoir contre la
maladie, mais le jeune homme vibrant et riant qui avait épousé Pollia Sabina.
L'homme que je n'avais fait qu'entrevoir.
L'homme que je venais de perdre pour
toujours.
Suivant ses
instructions, je l'ai fait brûler sur la plage. Les ouvriers du chantier naval
avaient découpé le vieux bateau dont la réplique trônait fièrement au milieu de
l'étang de la villa et avaient préparé le bûcher.
Comme son
esprit pratique l'avait prévu, il y eut assez de bois pour honorer ses restes.
Les
connaissances étaient venues en masse à la plage. Collègues. Amis. Domestiques.
Contremaîtres. Capitaines. Marins. Commerçants. Ses anciens secrétaires,
maintenant élevés au statut d'agents libres et riches. Les femmes qui avaient
espéré l'épouser ou qui l'avaient peut-être aimé. Même des esclaves.
Athenodorus. Nicia. Apollinarius. Le couple grec pleurait sans retenue. Le
visage de mon professeur privé était grave. Sesostris et Merith avaient les
yeux secs. Ils avaient vu trop de morts, si souvent et de tant de façons
épouvantables, que les larmes ne leurs montaient guère aisément aux yeux.
Il y eut
des panégyriques.
Des hommes
parlèrent de Marius Servilius Tibullus. Avec respect et admiration. Et, même,
avec amour.
Ils avaient
connu un homme que je n'avais pas connu, que j'avais refusé de connaître.
Quand les
panégyriques furent finis, un robuste homme d'équipage se saisit d'une torche.
Je me
préparai pour le moment où il embraserait le bûcher. Pour l'instant où l'adieu
définitif et la solitude inéluctable me frapperaient ..., mais il se tourna
vers moi et me tendit la torche.
Tous les
yeux se rivèrent sur moi, la veuve de vingt-deux ans. La femme inconnue qui
était apparue de nulle part et avait épousé le riche armateur qui aurait pu
être son père. Le riche armateur qui aurait pu s'acheter la femme qu'il
voulait, même une jeune fille de haut rang et qui avait choisi une ancienne
putain, solitaire, belle, amoureuse d'un autre homme, une fille cheveux dorés
qui l'avait épousé non pour l'argent, mais pour la vengeance.
Je me
forçai à prendre la torche et à avancer vers le bûcher. Je boutai le feu aux
pièces de tissu imbibées d'huile de santal qui avaient été insérées entre les
rondins. Elles s'enflammèrent rapidement et bientôt le feu siffla, craqua puis,
dans un ronflement assourdissant, partit à l'assaut de la plate-forme qui portait
le corps de mon mari qu'il enveloppa. Alors, je tournai les talons et rentrai
chez moi.
Les femmes
me suivirent. C'était le devoir des hommes de rester jusqu'à ce que le corps
soit consumé et les cendres récupérées pour être mises dans une urne et déposées
dans la crypte familiale.
L'urne de
Marius Servilius serait mise à côté de celle de Pollia Sabina Marcia morte
depuis si longtemps et de celle de leur fils mort-né. Il méritait de reposer à
côté de celle qu'il avait aimée et qui l'avait aimé, maigre compensation pour
une vie de solitude.
Je
traversai les pièces désertes de la maison parées pour le deuil et grimpai
l'escalier vers mon appartement avec une Nicia reniflant sur mes talons.
Elle m'aida
à enlever la cape funèbre qui couvrait ma tête et, sans un mot, elle déroula
mes cheveux.
Je souris
faiblement, heureuse de ses attentions puis me tournai vers elle.
"Va te
reposer, Nicia. Et réveilles-moi à l'aube. J'ai un bateau à
construire."
Nous avons
mis "la Sirène" à l'eau deux mois plus tard. C'était une beauté, le
meilleur bateau que la flotte de mon mari ait jamais eu.
Marius
Servilius avait prévu un transporteur puissant, fiable et, pourtant, rapide qui
lui permettrait de tenir en échec encore mieux ses concurrents et il l’avait
réalisé.
Dans les
deux années qui suivirent cette mise à flot, j'allai plus loin encore en
construisant six autres transporteurs semblables et en envisageant de manière
ambitieuse de remplacer les navires plus vieux et d'étendre les opérations de
transport.
Les chantiers
navals firent des heures supplémentaires pour remplir les nombreuses commandes
que je recevais d'autres marchands. Mais je n'ai jamais accepté une commission
pour construire un bateau comme "la Sirène" de n'importe quel client,
peu importe combien d'argent il offrait. Je le devais à Marius Servilius. Ses
bateaux avaient été les enfants qu'il n'avait jamais eus et celui-la était son
favori.
L'affaire a
prospéré.
Je suis
devenue encore plus riche.
Bien avant
que ma période de deuil ne finisse, les hommes ont commencé à me faire la cour.
Il y avait trop d'intérêt en jeu pour perdre du temps et les hommes ambitieux
ne s'embarrassent guère de morale. Il leurs fallait courtiser cette veuve jeune
et belle et, de surcroît, plus riche que ce que leurs rêves les plus fous
pouvaient avoir imaginé.
Le fait que
j'étais sans enfants à un âge où beaucoup de femmes avaient déjà donné
naissance à trois ou quatre ne les dérangeait pas.
Plusieurs
étaient déjà divorcés ou étaient veufs et avaient des fils.
De toute manière,
Rome est une société pratique et une adoption facile à réaliser.
Dès que le
deuil fut fini, d'autres hommes se proposèrent encore. Dans tous les cas, je
fus très claire, je ne me marierais plus jamais.
Peu avant
mon départ pour Rome, voyage fatidique qui me réunirait de manière inattendue à
Maximus, Merith me rendit visite.
Elle et
Sesostris retournaient à Alexandrie, dans quelques jours, sur un de mes
bateaux. Je la reçus dans mon appartement, honneur que seul Apollinarius avait
eu le droit de connaître.
Si son luxe
l'impressionna, elle ne le montra pas. Au lieu de cela, elle salua avec respect
mes chats et murmura quelque chose qui ressemblait à une prière dans ce que je
supposais être la langue de l'Egypte Antique.
"Je ne
voulais pas partir sans vous voir, Dame Julia."
Merith
parlait un latin fluide bien qu'elle préféra utiliser le grec.
"Vous
allez manquer aux dames d'Ostie ..."
"Elles
n'ont pas besoin de s'inquiéter. Une de mes filles s'est mariée, il y a
quelques semaines, et restera en ville. Elle prendra bien soin d'elles et de
leurs bébés."
"Un
Autre médecin ?"
Merith
rit.
"Non,
Dame Julia. Merith la jeune a épousé un de vos employés! Un jeune scribe à qui
l'on prédit un brillant avenir."
"Cela
doit être dur pour vous de la quitter..."
Les membres
de la famille de Merith semblaient toujours avoir été si proches.
"Oh,
la déesse sait ce qu'elle fait et pourquoi. La mère Isis doit avoir une bonne
raison pour vouloir que ma fille reste ici ..."
"Vous
avez une grande foi en votre déesse, Dame Merith."
"Elle
est sage et puissante. Comment pourrait-elle être autrement ? Elle est femme.
Elle connaît toutes les formes de bonheur et toutes les formes de douleur
qu'une femme peut éprouver tout au long de sa vie : elle a aimé, elle a conçu,
elle a donné naissance dans la douleur et le sang, elle a perdu son homme, elle
l'a pleuré, elle a vu son fils le venger et, finalement, a été réunie à lui.
Vous ne pouvez qu'avoir confiance en une déité qui est si proche de la
condition humaine ..."
"Pourtant,
elle n'a pu sauver l'Egypte des griffes des Romains..."
"Dame
Julia, l'Egypte n'a pas été laissée tombée ni n'a été trahie par ses dieux ou
ses déesses, mais par des hommes déloyaux, jaloux, corrompus ... comme Rome le
sera en temps voulu."
Il y avait
quelque chose de sinistre dans ses propos et je frissonnai.
"La
mère Isis n'est pas Roma Dea, Dame Julia. Elle n'est pas une puissance, une
jeune déité façonnée par des hommes et des femmes qui croient qu'ils peuvent
devenir des dieux ou des déesses ou créer des dieux et des déesses suivant leur
caprice..."
Nous
restâmes silencieuses un long moment, puis Merith se leva.
"J'ai
pris plus de votre temps que j'aurai du... Dame Julia, puisse la Mère Isis vous
protéger."
"Merci,
Dame Merith. Puisse votre déesse vous bénir et vous accorder un voyage sûr vers
Alexandrie..."
Nous nous
tînmes par les mains, un instant, puis la femme médecin tourna les talons pour
s'en aller tandis que je me dirigeai vers ma chambre à coucher.
Elle
s'arrêta, soudain, sur le seuil de la porte comme si elle avait omis quelque
chose.
"Dame
Julia," Appela-t-elle "s'il vous plaît, garder ma fille dans vos
pensées..."
Je la
regardai perplexe.
"Voulez-vous
que je vérifie son bien-être et vous tienne au courant de sa situation ?"
Demandais-je tout en étant certaine d'avoir manqué une étape importante.
Peut-être
que Merith et Sesostris n'avaient pas complètement confiance en leur beau-fils
romain.
Son sourire
me confirma que je me trompais.
"Merith
la jeune peut parfaitement prendre soin d'elle, Dame Julia. Ce que je voulais
dire était de vous souvenir d'elle quand votre temps viendra..."
Je blêmis.
Je
connaissais suffisamment Merith pour savoir qu'elle n'avait pas énoncé de
simples paroles courtoises comme les femmes qui ont déjà donné naissance à des
enfants le font à celles qui n'en ont pas encore eu ou à celles qui sont
soupçonnées d'être stériles.
Elle
insinuait quelque chose à laquelle je n'osais même pas penser.
Le rêve que
j'avais eu en Mésie, six ans auparavant, remonta brutalement à la surface,
frappant mon coeur et mon âme par sa beauté douloureuse et sa conséquence
amère.
Une vie
d'asservissement et de prostitution et six ans de liberté dont cinq comme femme
riche et puissante, les deux dernières comme femme d'affaires et veuve
m'avaient appris à garder le contrôle de mes émotions et à ne laisser qu'un
masque impassible sur mon visage.
Pourtant,
je savais que Merith pouvait voir au-delà de ce masque.
Elle sourit
et son petit sourire ressemblait à celui de sa déesse : paisible, sage et plein
d'amour.
"La
mère Isis vous favorise, Dame Julia. Comment ne le pourrait-elle pas ? Vous
êtes une femme... Votre temps viendra. Et plus tôt que vous ne vous y
attendez."
(*)
Sidereum : En latin, "Lumière des étoiles".
Le cheval
de Ilaria Dotti Harlem-Bay Starlight, magnifique cheval bien réel qui a inspiré
les traits et la personnalité de Sidereum.