Mes années à Ostie – 175-176 A.D.

 

L'attelage prit un large tournant et Marius Servilius leva brièvement les yeux de la tablette de dictée qu'il était en train de corriger.

"Nous arrivons." Dit-il simplement avant de commencer à ranger son nécessaire à écriture.

 

Nous étions partis pour Ostie deux jours après la cérémonie du mariage.

Je voyageais aux côtés de mon mari dans son attelage spacieux et confortable.

Il avait un bureau à l'intérieur afin de passer les monotones heures que compte un voyage, à traiter la correspondance et les autres documents.

Comme il dit toujours, il n'aime pas perdre son temps.

 

Tout comme moi!

 

Mais j'avais été trop occupée avec une Rubia furieuse pour avoir la possibilité de lire plus que quelques lignes du rouleau que j'avais choisi.

 

Elle avait maintenant sa taille adulte et c'était un grand félin à la toison drue et colorée et aux yeux verts énigmatiques et circonspects.

Dès que les préparatifs pour mon mariage et pour le déménagement à Ostie avaient commencé, Rubia avait montré des signes d'excitation, une autre preuve que les chats sont plus sensibles que les humains parfois.

Ils apprécient les avantages d'une vie calme et ne plongent pas impulsivement dans de fougueuses aventures.

Et s'ils veulent se venger, ils utilisent simplement leurs griffes.

Marius Servilius n'avait pas fait le moindre commentaire sur la présence de ma compagne à quatre pattes aux couleurs vives. Il nous envoya simplement à toutes les deux un regard amusé avant de reporter son attention sur son travail.

 

Nous avons voyagé le long le Via Ostiensis, une des plus larges, des mieux pavées et des mieux entretenues de toutes les voies et, donc, le voyage fut sans désagrément et plus rapide que je ne m'y attendais.

Apollinarius, Nicia, Athenodorus qui devait prendre la place d'intendant de la villa car le précédent, trop âgé maintenant, s’était vu offrir de partir à la retraite et les secrétaires de Marius Servilius nous suivaient dans un autre chariot.

 

Le train de bagage avait été expédié la veille pour permettre aux domestiques de s'en occuper avant notre arrivée.

Mon propre bagage avait été scandaleusement augmenté de nombreux coffres emplis des meilleures soies, lins, laines et cotons égyptiens que l'on puisse acheter, pour ne pas mentionner des sandales et des chaussures, des écharpes et des manteaux, des parfums et des cosmétiques. Tout ce qui aurait pu combler les rêves les plus extravagants d'une femme.

Les bijoux pour accompagner ma nouvelle garde-robe voyageaient avec moi dans deux coffrets laqués.

Lorsque j’avais voulu protester, Marius Servilius avait simplement haussé les épaules en disant que ce n'était qu'une avance sur ce qui m'attendait sur certains bateaux amarrés à Ostie. Il me rappelait, ainsi, de manière pratique, que j'étais devenue la femme d'un homme riche et que mon image devait se conformer à mon nouveau statut. 

 

Nous avons franchi les énormes piliers marquant l'entrée de la propriété et nous nous sommes  engagés dans la courbe d’une allée pavée, bordée de part et d’autre d’une épaisse et luxuriante végétation vert foncé

 

À intervalles réguliers, avaient été plantés des piquets en fer pour soutenir des torches.

Le chariot avançait sans à-coup et sans bruit. Je perçus au loin le murmure du ressac et je sentis que l’air s’était chargé de sel. Cela ne me surprit guère car Nicia m'avait déjà dit que la villa était face à la mer.

L’attelage amorça un dernier virage puis s’arrêta ...

 

Je restai bouche bée.

 

Dans les dernières lueurs du soleil couchant, une magnifique villa étincelaient dans la gloire de nuances roses et or même s’il ne faisait aucun doute que, sous la lumière franche du soleil ou sous un généreux clair de lune, elle devait scintiller d’un blanc immaculé car ses murs étaient recouverts de marbre de Carrare poli.

 

Elle comportait deux étages et s’incurvait gracieusement. Un long portique courrait tout au long de la façade afin de préserver les pièces des rayons flamboyants du soleil.

Entre chaque colonne blanche du portique, il y avait une statue grandeur nature d’une déesse aux vêtements gracieusement drapés.

A l’étage, à chaque extrémité, une grande terrasse bordait une chambre.

Le centre de la construction était surmonté d'un dôme parfait.

 

À l'entrée il y avait un jardin luxuriant mais sans imagination agrémenté d’un bassin aux eaux cristallines et de fontaines aux eaux chantantes, bordé d’une colonnade décorative et de bancs de marbre. Il y avait de grands poissons dorés dans le bassin et la plus grande fontaine présentait le bateau de marbre maintenant familier. Les autres étaient constituées de délicates sirènes ou de tritons musclés à la pose sensuelle.

 

De nombreux serviteurs nous attendaient devant l'entrée de la propriété, des hommes et des femmes convenablement et proprement habillés une immense tache aux couleurs chatoyantes.

 

Toutes les têtes s’inclinèrent respectueusement quand Marius Servilius descendit de l’attelage.

Il me tendit la main pour m’aider à descendre et, lorsque je posai la mienne dans sa paume ouverte, je réalisai que c’était la première fois que je le touchais.

Cette découverte devait être inscrite sur ma figure car la sienne arborait une expression légèrement amusée.

 

Puis il posa, alors, ma main sur son avant-bras et nous nous avançâmes vers les domestiques. C'était ma première apparition publique en tant que sa femme, un vrai défi!

 

"Voici Dame Julia." Me présenta-t-il simplement aux domestiques. "Elle est ma femme et, donc, également la maîtresse des lieux. C'est elle qui régentera les affaires, ici, dorénavant. C'est à sa générosité que vous devez votre récente liberté. Vous m'avez servi bien et loyalement. Servez-la comme vous m'avez servi et je serai doublement heureux."

Les domestiques levèrent les yeux, me regardant avec un mélange de curiosité et de crainte.

 

Ils s'étaient probablement attendus à une vieille matrone, quelqu'un dont l'âge ne devait guère être éloigné de celui de leur maître. Ou peut-être à une créature stupide qui n'avait aucun sens des convenances et avait exigé de son mari qu'il libère ses esclaves au lieu d'ajouter les siens à leurs rangs, car les esclaves de maison ont leurs standards et quand le destin les place dans des ménages riches certains peuvent être plus snobs que leurs maîtres.

 

Au lieu de cela, ils avaient devant eux une jeune femme de dix-neuf ans aux cheveux roux dorés qui, il n'y avait pas si longtemps, avait été une domestique comme eux quoique d'une autre sorte. Je ne savais que faire ni si l'on s'attendait à ce que je fasse quelque chose alors je me contentai d'incliner la tête légèrement vers eux.

Toutes les têtes se baissèrent de nouveau, plus profondément encore.

 

Marius Servilius s'avança vers les doubles portes d'entrée de la villa et bien qu'il ne m'ait point regardée, je savais qu'il était satisfait de mon attitude digne.

Moi, au contraire, j'avais l'impression d'être une parfaite demeurée!

 

À l'intérieur, la construction était aussi magnifique qu'à l'extérieur.

Nous avons pénétré dans un énorme atrium octogonal, de deux étages qui était surmonté d'un dôme plein avec une ouverture au milieu pour permettre à la lumière d'éclairer ce gigantesque espace.

Les rayons du soleil mourant faisaient rougeoyer la mosaïque aux motifs géométriques complexes mariant le noir et le blanc.

Le dôme était soutenu par des colonnes cannelées en marbre blanc qui formaient un grand cercle dans la section médiane de l'atrium.

Des torches et des lanternes étaient accrochées aux murs au-delà de la colonnade juste à côté de lourdes portes en chêne sculptées.

Entre les portes il y avait des alcôves contenant des statues en marbre de taille humaine. L'atrium s'ouvrait à une de ses extrémités sur une cour pleine d'arbustes à fleurs et où je distinguais des fontaines à n'en plus finir.

Au delà de la cour, une autre aile de la villa était visible.

 

Marius Servilius s'arrêta.

"On va vous montrer votre appartement, Domina." Dit-il tout en relâchant ma main.

"Je pense que vous le trouverez assez confortable. De nombreuses affaires requièrent mon attention et vous êtes fatiguée. Je vous verrai demain pour le petit déjeuner au perystile si le temps le permet. Sinon, nous nous verrons à mon studio."

Ayant dit, il me salua et s'en fut suivi de ses secrétaires.

 

Deux servantes apparurent soudain et nous guidèrent, Nicia et moi, vers une des portes en chêne sculptée qu'elle ouvrirent avant de s'effacer pour nous permettre de passer dans un large couloir terminé par un escalier en marbre doucement incurvé.

Avant de le monter, je cherchai Apollinarius du regard, cherchant un appui à l'intérieur de ce massif temple de pierre. Mais mon professeur privé - qui portait Rubia – était perdu dans la contemplation d'une exquise statue grandeur nature. Nicia le tira doucement par la toge pour le ramener à la réalité et il rougit comme un garçon attrapé en train d'admirer une fresque érotique.

 

En haut de l'escalier, il y avait une autre porte au-delà de laquelle se trouvait l'appartement privé qui deviendrait mon sanctuaire.

Il était composé d'un vaste salon élégamment meublé qui s'ouvrait sur la terrasse que j'avais aperçue du jardin.

Donnant dans cette pièce, il y avait trois autres portes en chêne.

L'une menait à une grande et confortable chambre à coucher luxueusement garnie, entre autres, d'un énorme lit à baldaquin. A cette pièce était annexée une salle de bains entièrement équipée.

Une autre conduisait à une pièce plus petite donnant aussi sur la terrasse où je trouvai un bureau, quelques chaises, une liseuse et divers coffres et armoires.

La servante la plus âgée expliqua que, à l'origine, cela avait été une pièce de couture et de tissage pour la dame de la maison mais que le maître avait ordonné qu'elle soit remise à neuf afin que je puisse y lire et y écrire.

La troisième porte cachait  une deuxième chambre à coucher, plus petite et sans fenêtre. Les murs étaient couverts de peintures murales aux thèmes pastoraux et le plafond était peint pour représenter le ciel. Elle avait aussi une salle de bains contiguë, parfaitement équipée.

Je n'avais pas besoin que l'on m'explique que cette pièce était destinée à un enfant en bas âge et à sa nourrice.

Une pièce qui resterait aussi vide que mon ventre.

 

Il y eut un petit chambard sur la terrasse. De la deuxième chambre à coucher, j'entendis le bruit que fit un pot de fleurs en s'écrasant sur le sol et le hoquet de surprise d'Apollinarius. Heureuse d'avoir une excuse pour abandonner cette pièce condamnée, je me précipitai dehors. Quand je franchis l'arcade séparant le salon de la terrasse, je compris la raison du comportement peu digne de mon professeur privé ... et je ne pus que sursauter moi-même : la terrasse offrait un splendide panorama sur la mer, un ruban de sable d'or clairement visible au-delà des arbres et au-delà du sable ... l'infini bleu de la mer Tyrrhénienne, un bleu si profond sous la lumière crépusculaire qu'il en paraissait indigo.

Impressionnée, j'allai vers la rambarde en marbre et me plaçai silencieusement à côté d'Apollinarius.

 

"Thalassa (*)."Dit-il d'une voix si basse que je pouvais à peine l'entendre.

"La mer vous manque." Ce n'était pas une question.

Il eut un petit sourire pâle.

"Jusqu'à maintenant, je n'avais pas compris combien." Dit-il puis il ajouta, "Merci, Julia. Merci pour m'avoir ramené à la mer!"

Je n'avais pas besoin de voir ses yeux pour savoir qu'ils étaient pleins de larmes.

 

Le lendemain matin, il faisait nuageux et venteux et, donc, je me rendis au studio de Marius Servilius au rez-de-chaussée.

Même si nous n'étions mariés que depuis quelques jours, je connaissais déjà sa routine. Mon mari était un lève-tôt qui aimait commencer à travailler avant que sa maison ne se mette en branle.

 

Il traitait sa correspondance alors qu'il faisait encore sombre puis prenait son bain.

Le petit déjeuner était prêt pour quand il sortait de la salle de bain habillé pour la journée et dès qu'il avait terminé de manger, ses secrétaires étaient admis dans le studio.

Ils travaillaient ensemble environ deux heures.

Puis ils s'en allaient pour leurs inspections quotidiennes. Il ne revenait jamais pour le déjeuner mais était toujours là au crépuscule.

Nous nous rencontrions au dîner et devisions de choses et d'autres.

Puis il me souhaitait la bonne nuit et retournait dans son studio.

Et même quand j'éteignais les lampes tard après une ou deux heures de lecture, il était toujours beaucoup plus tard quand j'entendais ses pas lorsqu'il regagnait sa chambre.

 

Son studio était grand et confortable ce qui était nécessaire pour quelqu'un qui y passait la plupart de son temps.

Il y avait des divans et des chaises, un bureau massif, des tabourets pour ses secrétaires, des étagères pour les documents et même un coffre fort.

De belles peintures murales, toutes des marines, ornaient les murs.

Plusieurs modèles réduits de bateaux décoraient les étagères.

Il y en avait aussi un sur son bureau, le modèle extrêmement détaillé d'un navire que je reconnus immédiatement : c'était le même que celui qui agrémentait la fontaine du jardin de l'appartement à Rome et celles des jardins de la villa.

 

Le petit déjeuner était dressé sur une petite table à côté du divan dans lequel mon mari était assis tenant en main des tablettes de dictée et un stylet.

Il les délaissa quand il me vit. Je me perdis dans la contemplation du bateau sur le bureau.

 

"C'est le 'Poséidon', le bateau qui a commencé la flotte." Dit Marius Servilius. "Je l'ai fait construire quand j'avais seize ans."

"J'avais cru comprendre que c'était votre grand-père qui avait commencé l'affaire." Fis-je remarquer tout en me dirigeant vers une des chaises se trouvant près de la table où reposait le petit déjeuner.

 

"C'est lui qui a démarré les importations et a réussi. Mon père a hérité de l'affaire et l'a étendue mais toujours en louant des bateaux. Je voulais aller plus loin, je voulais que nous ayons nos propres bateaux." Répondit Marius Servilius.

Il fit une pause avant de poursuivre.

"J'ai essayé de le convaincre de se lancer dans la construction de navires marchands mais il m'a répondu que c'était trop risqué et trop cher et, surtout, que cela exigerait du temps qu'il n'avait pas. Alors je lui ai proposé de surveiller, moi-même, la construction. Mon père a été choqué. Je venais à peine d'abandonner ma toge praetexta et même s'il était acquis que j'étais associé à l'affaire et que j'y excellais, construire un bateau était quelque chose de complètement différent."

 

Tout en parlant, Marius Servilius se nourrissait de fromage et de pain.

"J'ai insisté. Oh, je voulais tellement avoir un bateau! Un léger, un rapide! Et mon père finit par accepter, me donna la responsabilité du projet et se tint prêt à endosser les pertes ... le bateau prit la mer avec un mois d'avance sur le planning et peu de temps après je déchargeai à Ostie ma première expédition d'huile d'olive. Je suis arrivé avant les autres importateurs et ai fait mon premier argent. Une petite fortune, d'ailleurs."

 

Mon mari me gratifia d'un sourire, pas son habituel sourire froid mais un vrai sourire heureux.

"Mon père m'a pris comme associé et plus personne n'osa me traiter de gamin désormais."

"Et le 'Poséidon' est toujours à flot ? Je veux dire..." Je ne connaissais rien aux bateaux sauf le fait qu'ils flottaient et que j'en avais une peur bleue.

"Oui, Domina. Il existe toujours. Ce fut le plus chanceux de ceux que j'ai construits ou achetés. Mais il a été mis à la retraite parce qu'il était trop vieux pour continuer à voyager."

"Il est, ici, à Ostie ?"

 

"Oui, en cale sèche. S'il était resté dans l'eau, il aurait fini par être mangé par les vers. Ni les mers ni les tempêtes n'ont eu raison de lui et je ne voulais donc pas que mon brave coursier des mers ait une mort aussi indigne. En plus, le 'Poséidon' doit encore exécuter un service pour moi ..."

"Vous planifiez de le remettre à l'eau ?" Demandais-je.

 

La conversation était vraiment intéressante. Marius Servilius sourit de nouveau mais ses lèvres se tordirent en un rictus plein d'amertume.

"Non, Domina. Je ne le mettrai pas à flot mais il a encore un voyage à faire..."

Je relevai les sourcils d'un air interrogateur.

"Quand je mourrai, je veux être brûlé sur la plage. Le 'Poséidon' fournira le bois pour le bûcher des obsèques. Ce sera plus qu'assez..."

 

Je verdis.

 

"Domine..."

Il fit un geste pour m'arrêter.

"Vous serez responsable des obsèques, donc vous devez connaître mes voeux. Je veux être brûlé. Je ne suis pas d'accord avec cette nouvelle et terrible mode romaine des enterrements. Je ne veux pas être mangé par des vers. Ni un bateau ni un homme ne méritent un tel destin."

 

Il y eut un long silence.

 

Mon mari avait mangé très peu, en fait, il avait plutôt joué avec les aliments.

"Domina, quand je suis ici, à Ostie, j'ai infiniment plus d'occupations qu'à Rome. J'aurai peu souvent l'occasion de vous voir au petit déjeuner car j'ai l'habitude d'aller au port, aux entrepôts et aux chantiers navals de bon matin."

 

Il se retourna et prit un morceau de papyrus qui se trouvait sur le divan.

"La nouvelle de notre mariage est déjà connue et mes associés et d'autres relations commerciales tiennent beaucoup à vous rencontrer. Ce sera plus facile si nous les invitons en groupe pour dîner que s'ils commencent à nous appeler un par un."

 

Il me tendit le papyrus. C'était une liste. Je comptai rapidement quatorze noms.

"Ceux-ci sont les invités que nous devrions recevoir en premier. J'ai les invités pour la semaine prochaine. Vous devrez vous occuper de la réception."

Il avait déjà déclaré qu'il s'attendait à ce que je gère non seulement son ménage et sa propriété mais également que je m'occupe de recevoir ses invités à dîner. Je ne m'étais pas attendue à devoir le faire si tôt!

 

Mais, malgré une certaine crainte qui avait surgi en moi, je réussis à garder une voix ferme.

"Et quelles sont vos instructions pour la réception, Domine ?"

Il eut un geste de la main comme pour écarter la question.

"Je suis sûr que ce que vous choisirez sera excellent. J'ai une complète confiance en vous."

"Pourquoi moi ?" Demandais-je d'une toute petite voix et tous deux nous savions que je ne parlais pas du dîner, mais de notre mariage.

 

Marius Servilius s'allongea sur son divan.

"Parce que vous avez des vertus rares. Par exemple, vous savez écouter et apprendre. Parce que vous avez du bon sens et du courage. Parce que vous êtes intelligente et indépendante. Et parce que vous voulez votre revanche." 

 

Il me regarda de son regard d'acier avant de continuer.

"Quand j'étais encore un enfant, avant de prouver que je pouvais être un homme d'affaires, mon père voulait que je sois un homme instruit. Il avait même envisagé d'acheter un avancement social pour moi. Il pouvait facilement s'acheter une place parmi le rang des chevaliers mais il s'y sentait mal à l'aise malgré tout son argent. Il pensait que le fils d'un ancien esclave était trop proche de l'estrade de la vente aux enchères pour avoir le droit de monter l'échelle de la société romaine et gardait cet honneur pour moi." Dit mon mari avec son habituel ton dépourvu d'émotion. "Mais je ne voulais pas de cette escalade sociale, je ne voulais pas me trouver parmi ceux qui ne voulaient pas du petit-fils d'un esclave dans leur rang. Je voulais réussir mais pas une réussite toute faite. Je la voulais à mes conditions. Vous voulez la même chose, Domina. Voilà pourquoi."

 

Il n'y avait rien à redire. Rien à ajouter. Il avait raison. Je voulais réussir par moi-même et me venger. Mais, ce que je désirais par dessus tout, c'était Maximus. Et je ne pouvais pas l'avoir. Alors je n'en désirais que plus me venger

 

"Comme je vous l'ai dit, Domina, en m'épousant vous avez accepté un travail. Bien payé mais aussi très dur. Mais j'ai confiance en vous pour l'aimer même si ce n'est pas facile. Vous faites partie de cette race de femme." Ajouta-t-il tout en prenant son stylet et ses tablettes en cire.

"Cela vous prendra quelques temps pour apprendre à diriger correctement le personnel et la propriété et, quand ce sera fait, nous pourrons parler des choses que je veux que vous fassiez pour moi, comme concevoir de nouveaux jardins. Cela fait des années que je souhaite le faire mais je n'en ai jamais eu le temps. Je veux qu'ils soient magnifiques. Quand vous êtes dans les affaires, votre maison n'en est qu'une extension mais c'est la partie amusante du travail."

 

J'inclinai la tête et, silencieusement, roulai le papyrus contenant la liste des invités.

"Une fois que vous aurez maîtrisé la gestion du personnel et de la propriété, je vous apprendrai comment vous occuper de mes affaires."

J'étais sidérée.

"Excusez-moi ?" Bredouillais-je.

" Domina, vous allez être mon héritière et j'ignore le temps qu'il me reste à vivre. Pas énormément, à coup sûr. Vous ne pouvez attendre qu'une affaire de cette taille vous tombe sur les épaules sans savoir qu'en faire.

 

"Je … je pensais qu'il y aurait des agents et d'autres gens pour m'épauler ..."

"Il y en a et il y en aura uniquement si vous êtes partie prenante de l'affaire autrement vous pouvez vous attendre à être trompée ou trahie."

"J'ai peur des bateaux!" Lui révélais-je."J'ai peur de l'eau! Je ne sais pas nager!"

"Domina, on s'attendra à ce que vous traitiez des bateaux derrière un bureau et non sur un pont. Mais des leçons de natation peuvent être facilement arrangées. Il y a un grand bassin dans la propriété et même un grand étang isolé si vous voulez plus d'intimité ..."

 

"Non!"

 

Il y avait environ un an un rude et beau général romain avait promis à une putain esclave aux cheveux roux dorés, encore sous l'effet d'une drogue pour l'apaiser, de lui apprendre à nager.

Mais cela n'avait été qu'un leurre pour qu'elle se calme et s'endorme afin qu'il puisse la laisser.

La femme libre, instruite, riche que j'étais devenue voulait se venger aussi de cela.

"Je ne connais rien au monde des affaires..." Voulus-je protester. 

 

Vous apprendrez et vous aimerez parce que cela signifie traiter avec des hommes qui ne veulent pas traiter avec une femme. Donc, vous devrez poser vos conditions et les leurs imposer. Voilà pourquoi c'est vous et pas une autre."

 

Nerveusement, je tournais mon anneau de mariage autour de mon annulaire.

Marius Servilius jeta un bref coup d'œil à l'horloge à eau qui se trouvait sur la table voisine.

 

"Maintenant, Domina, si vous voulez bien m'excuser, j'ai une réunion. Je vous verrai au dîner. "

 

Je me levai, inclinai la tête puis me détournai pour quitter la pièce.

C'est alors que je le vis. Un buste en marbre, de taille réelle, d'une jeune femme placée sur une colonne lisse mais élégante.

Son visage était rond et placide, ses cheveux enroulés en un simple chignon, sa bouche pleine et douce.

Elle semblait à la fois sereine et heureuse, quelque chose de peu commun pour une statue. Le buste était entouré de pétales de rose, une offrande funéraire respectueuse pour une personne aimée.

 

"C'est Pollia Sabina Marcia, " Dit Marius Servilius dans mon dos."C'était ma femme. "

Il n'ajouta pas qu'il l'avait aimée et qu'il l'aimait toujours. C'était tellement évident! Cela n'aurait pas du m'importer. Pourtant, curieusement, cela me marqua.    

 

"C'est inutile, Apollinarius! Je ne serai jamais capable de le faire!"

 

Mon professeur privé leva les yeux du papyrus qu'il étudiait et soupira.

"Julia, vous disiez la même chose au sujet du grec et maintenant votre accent peut concurrencer le mien!"

Nous étions au studio privé de mon appartement, un endroit où je pouvais me retirer pour lire et écrire et, si j'en avais le temps et l'endurance, prendre mes leçons, loin de l'envahissement incessant d'un ménage dont le personnel était presque aussi nombreux que celui d'une légion.

 

J'avais un autre studio, au rez-de-chaussée, directement à côté de celui de mon mari. C'était à cet autre, plus public, que je me tenais, chaque matin, pour gérer - ou au moins essayer de gérer - le personnel et la propriété. Trois mois s'étaient écoulés depuis mon premier dîner - couronné de succès – et, durant ces mois, il y avait eu des réceptions et, même, un banquet.

Maintenant, je me tourmentais au sujet des comptes de la maison. Et, comme d'habitude, je cherchais de l'aide chez Apollinarius. 

 

"C'est différent! Complètement différent! Je ne serai jamais capable de le faire!"

"Julia, si j'ai bonne mémoire, vous avez sauvé la pourpre des fesses impériales donc vous mesurer aux comptes d'une maison ne peut pas être plus difficile... ni plus dangereux! Pas même pour une maison de cette taille."

Je fronçai les sourcils devant son ton ironique.

"Ne soyez pas irrespectueux envers l'empereur!" Dis-je d'un ton indigné. Il ne répondit pas mais me regarda d'un air amusé.

"Je suis sérieuse! Vous n'aimez pas Marc Aurèle ?"

"Oh, je l'aimerais beaucoup plus s'il n'était pas empereur!"

"Vous êtes un républicain ?" Demandais-je à voix basse, scandalisée.

Apollinarius rit.

"Non, Julia. Je suis grec! Les grecs et les empereurs ne vont pas bien ensemble. Nous avons inventé la démocratie, ne l'oubliez pas!" 

 

"Ne soyez pas idiot!" Répliquais-je. "La Grèce est romanisée depuis deux siècles!"

"A votre tour de ne pas faire l'idiote, Julia" Répondit-il patiemment. "La Syrie a été Romanisée. L'Espagne a été Romanisée. Même la Britannie le sera en temps opportun. La Grèce est la Grèce et le sera toujours. Les empereurs romains vont et viennent. La Grèce reste."

"Oh". Fut tout ce que je trouvai à répondre.

 

"À propos, votre Marc Aurèle est, en effet, un homme brillant. Il est convenable et instruit. Et intelligent! Autrement, il n'aurait pas survécu si longtemps sur le Palatin, même si les Antonins ne sont pas une bande de traîtres meurtriers comme l'étaient les Claudiens. Ce qui m'inquiète c'est son manque de décision concernant son héritier ..."

 

"C'est son seul fils survivant..."  

 

Tout au long des années, le couple impérial avait perdu beaucoup d'enfants.

"Son plus jeune et, pour ce que j'ai entendu dire, pas le plus adéquat pour la pourpre."

Apollinarius avait des amis partout. S'il avait entendu des nouvelles inquiétantes au sujet de l'héritier présomptif, il les avait entendues d'une source fiable.

 

"S'il devient empereur, il sera le premier depuis Néron à avoir été élevé sur le Palatin... Et le Palatin gâte les gosses impériaux ou les tue..."

J'en frissonnai. Même d'anciens esclaves n'aiment pas être rappelés de certains hommes qui portent la couronne de laurier d'or. "

"Je ne veux pas dire que Commode est un autre Néron mais on m'a dit qu'il n'a aucun talent politique ... même s'il aime le pouvoir et l'idée de devenir empereur. Il semble que l'intelligence de son père est toute partie chez sa soeur Lucilla."  

 

Je tressaillis à la mention du nom de la femme qui avait aimé Maximus et qui lui avait été offerte en mariage. La femme qui aurait été sa clef pour le pouvoir politique et peut-être même pour le trône. Pourtant, il avait refusé de divorcer de sa femme de fermier et l'avait rejetée comme il m'avait rejetée.

L'empereur avait raison : sa fille et moi avions beaucoup en commun.

Je me renfrognai.

Durant ces jours d'intense occupation, je n'avais pas eu le temps de penser beaucoup à Maximus. Et quand je le remarquai, j'eus l'impression d'avoir trahi. Mais qui - lui ou moi-même - je ne savais pas.

 

"De toute façon, pour revenir à votre problème actuel, Julia, ce dont vous avez besoin est d'un secrétaire ..." Continua mon professeur privé, pour une fois inconscient de mon trouble intérieur.

"Suggérez-vous que je doive encore accroître l'effectif de mon personnel déjà tellement imposant?" Demandais-je avec indignation.

Apollinarius sourit.

"Ce que je suggère, Julia, c'est que je prenne un congé exceptionnel en tant que professeur privé pour devenir votre secrétaire pour l'instant." 

 

J'en restai bouche bée.

"Mon secrétaire ? Vous voulez être mon secrétaire ? Vous êtes fou!"

"Avec tout le respect que je vous dois, Domina, je ne suis pas celui qui a épousé un riche armateur et qui nous a entraînés dans ce problème!"

 

Je fronçai les sourcils. Apollinarius rayonnait.

 

"Mais je dois admettre, Madame, que venir, ici, avec vous était un bon plan. La maison est merveilleuse, les bains sont grands et j'avais oublié combien il était agréable de vivre près de la mer. En plus, votre mari a non seulement de l'argent mais également du goût, ses cuisiniers sont excellents et sa bibliothèque ... simplement époustouflante"

"Il doit avoir tout acheté pour investir! Il ne lit jamais !" Grommelais-je, essayant de cacher le trouble et l'embarras que le désintéressement d'Apollinarius faisait toujours naître en moi.

"Et bien, il a fait un merveilleux investissement. Maintenant, en tant que secrétaire, je m'occuperai des factures et préparerai les lettres de paiement que vous n'aurez plus qu'à signer..." 

 

Apollinarius avait raison : gérer les comptes d'une maison n'était pas aussi dur que de sauver un empire mais quand même ce n'en était pas loin, pas loin du tout.

 

"Je ne sais pas pourquoi il doit offrir tant de banquets." Me plaignis-je, quelques temps plus tard, à l'infiniment patient Apollinarius.

"C'est simple, ma chère : il veut montrer sa belle femme. N'importe quel homme à sa place en ferait autant."

J'étais mariée avec Marius Servilius depuis un peu plus d'un an et nous étions assis, côte à côte, sur une liseuse, sur ma terrasse, sous un dais rayé en train d'étudier et de boire du jus de pomme rafraîchi, lors d'une calme après-midi du début de l'été.

 

Durant les mois qui avaient précédés, j'avais appris et avais perfectionné les compétences nécessaires pour gérer la luxueuse propriété près de la mer et devenir la maîtresse de maison efficace que mon mari souhaitait.

 

J'avais même découvert que je pouvais mettre en pratique certaines des compétences que j'avais acquises dans ma vie précédente : comment être toujours sous contrôle, comment anticiper les besoins et les goûts des gens, comment être polie et gracieuse tout en restant mystérieusement séduisante.  

Mais, ce qui était le plus important c'est que j'avais appris à aimer être responsable. J'avais appris à accepter le défi, les responsabilités et le succès.

 

Mon mari ne me loua jamais de mes triomphes, mais me remerciait poliment de chaque réception couronnée de succès que j'organisais, de chaque divertissement que je fournissais, de chaque changement que je faisais, de chaque nouveauté que j'ajoutais.

Et, quand quelque chose ne fonctionnait pas comme elle aurait du, il ne me critiquait jamais, n'exigeait pas d'excuses et se contentait de dire que 'la prochaine fois se passerait mieux'.

 

Mon allocation octroyée par Marc Aurèle semblait une misère comparée aux cadeaux chers qui arrivaient à mon appartement avec une régularité effrayante.

Pourtant, Marius Servilius ne me les remettait jamais en personne, il les faisait livrer par un de ses secrétaires, Nicia ou Athenodorus, suivant la nature du cadeau. Et leur nature était des plus variées allant des précieuses antiquités aux parfums exotiques, en passant par des soies luxueuses, d'exquis petits meubles, des manuscrits inestimables, un abyssin couleur de sable, des bijoux onéreux et des verres rares.  

 

"Notre mariage n'est plus une nouveauté, mon ami. À ce jour, je dois avoir été présentée à la moitié des marchands et des constructeurs de navires et des entrepreneurs de l'empire..."

Le vœux de Marius Servilius de célébrer son anniversaire avec un grand banquet n'arrivait pas à un bon moment.

J'avais finalement trouvé le temps de commencer reconcevoir les jardins et la tâche s'était avérée être d'une ampleur considérable.

 

J'avais eu un heurt sérieux avec le premier architecte quand il avait débarqué à la villa avec une armée d'esclaves pour démolir le jardin original et niveler la terre avant de reconstruire et de replanter.

J'avais refusé l'utilisation d'esclaves dans ma maison. L'homme avait ricané et était parti présenter ses doléances à mon mari.

Marius Servilius ne m'avait jamais offert aucune aide quand je lui demandais des instructions, mais il n'acceptait pas que mon autorité soit défiée.

Il renvoya l'architecte avant qu'il ne puisse terminer d'expliquer la raison de notre désaccord.

Quand j'essayai de remercier mon mari de son appui, il dit simplement.

"Vous êtes ma femme. Un mari doit respecter sa femme et s'assurer que les autres la respectent aussi. " 

 

Renvoyer l'architecte signifiait en trouver un autre et tout recommencer.

Maintenant, à mi chemin de sa reconception, le jardin de plaisance n'en était plus un et ressemblait à un vrai champ de bataille, aspect qui ne convenait pas du tout à l'idée du nouveau banquet souhaité par Marius Servilius.

Et le heurt était dur.

"Votre mariage ne sera jamais une vieille nouvelle, Julia," répondit Apollinarius. "Tous ces hommes donneraient ..."

Il ne pu achever sa phrase. La porte de l'appartement s'ouvrit brutalement et nous entendîmes des pas hâtifs dans le salon.

De concert, Apollinarius et moi fronçâmes les sourcils. Peu de domestiques avait l'autorisation de pénétrer chez moi et jamais sans y avoir été appelé ou agréé.

Mon professeur privé se leva et se dirigea vers l'arcade  mais avant qu'il puisse l'atteindre, Athenodorus, à bout de souffle, fit irruption sur la terrasse.  

 

"Domina! Le maître! Ils viennent de le ramener! Il a eu un malaise au port!"

 

Je bondis sur mes pieds et me dirigeai vers l'appartement de mon mari à l'autre extrémité du couloir, suivie par Apollinarius et l'intendant, malgré une légère claudication, se hâtait à nos côtés. "Il s'est heurté le crâne! Et le médecin n'est pas chez lui!"

 

En poussant la porte de l'appartement de mon mari, je me dis que c'était la première fois que je franchissais le seuil de ses pièces privées. L'appartement était semblable au mien et donnait aussi sur une terrasse séparée. C'était spacieux et aérien, mais plus monacal. Comme son studio du rez-de-chaussée, il était décoré de peintures murales représentant des paysages marins et des bateaux et il y avait des modèles réduits de bateaux sur les tables. Une vie consacrée à l'importation et au commerce était représentée à travers divers articles qui ornaient la pièce, des boîtes égyptiennes à la verrerie Tyrrhénienne en passant par des tapisseries qui ne pouvaient être que Parthes et des bronzes grecs. 

 

Les deux secrétaires se tenaient devant l'entrée de la chambre à coucher de Marius Servilius, discutant avec passion. Je les poussai sur le côté pour pouvoir entrer. Je vis mon mari couché sur le lit et son valet de chambre, Phaedros, travaillant aux côtés d'une femme.

 

Ils le déshabillaient.

 

"Qu'est-ce qui est arrivé ? Comment est mon mari ?" Demandais-je en me hâtant vers eux.

"Il a eu un malaise, Dame Julia. Je dois le regarder et l'installer confortablement."

La femme avait parlé sans se retourner et dans le grec sifflant parlé par les Alexandrins.

Ses traits, ses cheveux noirs tressés et sa robe dénonçaient son origine égyptienne.

Son nom était Merith, elle avait épousé le médecin de la résidence de Marius Servilius et était réputée comme obstétricienne, un femina medica (**) très demandée.

 

Bien des années auparavant, Andreas m'avait dit que, dans l'Egypte Ptolémaïque, les femmes pouvaient s'instruire de la même manière que les hommes et avoir des carrières professionnelles.

Il y avait des avocates, des médecins, des enseignantes et des philosophes. Et puis, les Romains ont vaincu la Reine Cléopâtre et mis fin à l'éducation et à l'indépendance féminine, condamnant les femmes égyptiennes à rester dans leurs maisons pour tisser et porter des enfants comme elles l'avaient fait des décades auparavant.  

 

Malgré cela, il y avait en Egypte des femmes qui s'instruisaient toujours, exerçaient leur art et pratiquaient leur foi antique.

Elles étaient guérisseuses, sages-femmes, femmes sages.

Considérées comme des prêtresses, elles étaient issues de longues lignées féminines et avaient été formées par leurs mères et leurs grands-mères.

Merith était l'une d'elles et son mari avait étendu sa formation à l'obstétrique et aux plantes médicinales au point qu'elle était devenue aussi bonne médecin que lui.

 

Le couple était venu à la villa peu avant que je n'épouse Marius Servilius.

 

Ce dernier avait découvert Sesostris - un égyptien romanisé - en cherchant en vain un remède contre sa maladie.

L'homme avait montré son intérêt pour la médecine telle que pratiquée dans l'Urbs et mon mari l'avait embauché et les avait logés, lui et sa famille, dans un bâtiment secondaire de sa propriété au bord de la mer.

Comme Marius Servilius n'avait émis aucune objection pour que Merith pratique son art au dehors de la villa, elle fut bientôt fort demandée car elle avait mené à bien quelques naissances particulièrement difficiles.

Sesostris et Merith étaient régulièrement invités aux réceptions de mon mari mais la femme venait rarement, trop occupée par son métier et par la formation qu'elle dispensait à ses jumelles de douze ans qui promettaient de suivre ses traces.

 

Je restai au pied du lit, regardant attentivement Marius Servilius, tout en essayant de ne pas interférer avec Merith et Phaedros.

 

Il était extrêmement pâle, ses cheveux argentés toujours parfaitement coiffés retombaient sur son haut front couvrant à moitié une contusion violacée.

Travaillant rapidement et efficacement, ils enlevèrent la tunique de mon mari et, pour la première fois, je vis son corps nu.

 

Je fus choquée.

 

Marius Servilius était un homme grand, mince pour son âge et bronzé suite aux nombreuses heures qu'il passait au port et sur les chantiers navals. En fait, je l'avais toujours trouvé beau. Mais les lourds plis de ses vêtements et le manque d'intimité entre nous m'avaient caché l'avance de sa maladie.

Comme il n'avait jamais été vraiment malade depuis que nous étions mariés, j'en étais arrivée à complètement oublier le fait que ses jours étaient comptés. En plus, j'avais été accaparée par la bienfaisante routine de la gestion de la maison et de la propriété ce qui avait tenu éloigné cette menace de mon esprit. Mais, maintenant, voyant sa cage thoracique qui n'était plus dissimulée que par une fine couche de peau, les quelques poils argentés parsemant son corps et les profonds cernes violacés sous ses yeux, je fus saisie d'effroi.

 

"Mon mari n'est pas ici, Dame Julia." Continua Merith. "Il avait examiné Seigneur Servilius comme chaque semaine et l'avait trouvé bien. Il y avait une expédition de médicaments à mener au camp des prétoriens aux limites de la ville et votre mari a pensé que Sesostris aimerait jeter un coup d'oeil à leur valetudinarium (***) et parler aux chirurgiens militaires..."

Le mot latin me parut incongru parmi les mots grecs et, pendant un instant, j'eus du mal à comprendre de quoi Merith parlait : mes yeux étaient fixés sur les contusions, à la hanche et à la poitrine de mon mari, qui semblaient grandir et s'obscurcir sous mes yeux fascinés. Merith vit ce que je regardais.

"Son sang se répand, Dame Julia. C'est une conséquence de sa maladie. Il a défailli et s'est blessé. Ses vaisseaux sanguins sont très fragiles et il saigne..." 

 

Je sursautai.

Merith me regarda brièvement et décida que je n'étais pas sur le point de me sentir mal.

"Le saignement semble être superficiel mais c'est une alerte sérieuse sur sa condition physique." Poursuivit la femme égyptienne tandis qu'elle vérifiait le pouls de Marius Servilius et soulevait ses paupières. "La dernière fois que Sesostris l'avait examiné, il semblait plus faible, comme il fallait s'y attendre, mais bien ..."

"Va … va-t-il se remettre ?" Bégayais-je et je pus sentir la main chaude d'Apollinarius sur mon épaule.

Merith continua à examiner mari.

Elle soupira.

"C'est un lutteur. Il ne baissera pas les bras facilement ..."

Ses petits doigts sombres exploraient le cou et les aisselles de mon mari.

"Il a des ganglions enflammés. Il aura de la fièvre. Je dois le ranimer et le stabiliser pour le préparer pour la fièvre." 

 

Tout en parlant, Merith avait ouvert une boîte en bois et en avait tiré quelques petites fioles.

Elle demanda de l'eau à Phaedros et commença à mélanger quelques poudres.

Elle me regarda brièvement.

"Parlez-lui, Dame Julia. Nous avons besoin qu'il reprenne connaissance."

J'obéi, les jambes tremblantes. Je ne suis pas facilement effrayée car aucune femme ayant tué de sang-froid peut l'être facilement mais ici c'était différent. C'était la sécurité, et la certitude et une routine apaisante qui m'étaient enlevée de nouveau.

 

"D-Domine", Commençais-je, avant de m'arrêter et de prendre la main froide et molle de Marius Servilius dans la mienne.

"D-Domine, s'il vous plaît, réveillez-vous!"

Je tapotai en vain sa main.

"Domine" Insistais-je. C'est moi! S'il vous plaît, réveillez-vous! "

Les paupières de Marius Servilius se levèrent brutalement, il déplaça sa tête d'un côté à l'autre." Sabina ? "Gémit-il." Sabina ? " 

 

Le silence se fit dans la chambre.

J'avalais difficilement mais refusai de regarder les autres.

Au lieu de cela, je me forçai à sourire.

"Oui, Domine," Dis-je, "je suis ici..."

Marius Servilius sourit faiblement.

 

Phaedros aida Merith à le soulever assez pour qu'elle puisse porter une tasse à ses lèvres pâles, mais il détourna son visage.

Je serrai sa main.

"Domine, s'il vous plaît, vous devez boire. Vous vous sentirez mieux après..."

Il gémit de nouveau mais permit Merith de lui donner le médicament, toussant deux fois, retombant, ensuite, lourdement sur l'épaule de Phaedros.

La femina medica ordonna alors au valet de chambre de le couvrir d'une couverture de laine malgré la chaleur.

"La fièvre viendra bientôt." Dit-elle. "Dame Julia, vous feriez mieux de vous occuper de ces hommes irritants que votre mari appelle ses secrétaires et de me laisser m'occuper de lui."

J'inclinai la tête distraitement.

 

Apollinarius me prit par le bras et me poussa doucement vers la porte. Ce faisant, je vis la statue qui avait été cachée de ma vue par le corps de Merith.

Elle était sur un beau piédestal près du lit de Marius Servilius, une petite statue de marbre représentant une jeune dame romaine, assise sur une chaise, serrant un nourrisson contre son sein. Une statue fort peu commune car la femme ne contemplait pas l'horizon, digne et distante mais penchait la tête vers son enfant et lui souriait tandis qu'il levait ses mains potelées vers sa mère. Il y avait des pétales de rose autour de la statue. Une femme morte et un fils mort depuis longtemps.

 

"Je m'occupe de tout puis je reviendrai." Dis-je. 

 

Marius Servilius avait loué mes vertus et, pourtant, j'en avais au moins encore une qu'il n'avait pas découverte. Par exemple, que je n'ai aucun problème à gérer une crise ainsi que Maximus l'avait appris en Mésie. Ainsi, une fois sortie de la chambre, j'écartai toutes les questions et donnai des ordres sans hésitation au secrétaire le plus âgé.

 

"Retournez au port et occupez-vous de tout ce qui requiert l'attention! Si quelqu'un s'informe de la santé de Seigneur Servilius, dites qu'il a eut une insolation et doit se reposer! Personne ne doit savoir qu'il est malade! Il ne voudrait pas que ses concurrents sachent qu'il est en mauvaise santé! Les affaires doivent continuer comme d'habitude. Vous..."

Je ne pouvais pas me rappeler les noms des secrétaires de mon mari.

"Scribonianus" Précisa le plus jeune.

"Scribonianus, allez avec Apollinarius et aidez-le à envoyer des messages aux invités qui devaient venir au banquet la semaine prochaine. Dites-leurs qu'il est annulé... Non, dites-leurs qu'il est postposé. Apollinarius pensera à une excuse plausible. Je ne veux pas que les nouvelles de la santé de Seigneur Servilius s'échappent. Et je ne veux pas qu'il soit dérangé! Si vous avez besoin de conseils, demandez à Apollinarius ou à moi... " 

 

Ce fut une longue nuit, la première des nombreuses nuits que je partagerais avec Merith et Phaedros. Parfois avec Sesostris. La plupart du temps seule. La fièvre vint et Marius Servilius délira. Il sua, il frissonna, il roula la tête d'un côté à l'autre sur les oreillers … il appela Sabina.

Nous lui offrions tout le réconfort que nous pouvions : davantage de couvertures, de l'eau fraîche, un tissu humide sur son front, une pression rassurante sur sa main.

 

Toutes les deux ou trois heures, Merith mélangeait une poudre qu'elle prenait d'une fiole clairement identifiable par une grosse marque avec de l'eau et le forçait à boire.

 

Ce n'était pas une tâche facile.

 

"Le remède d'Hécate." Répondait-elle à la question que je n'avais pas formulée.

"Poudre d'écorce de saule. Extrêmement amère mais bonne contre la fièvre. En obstétrique et en pédiatrie, elle peut faire la différence entre la vie et la mort..."

Merith rafraîchit le visage brûlant de fièvre de Marcus Servilius encore une fois puis se rassit à mes côtés.

J'avais déjà découvert qu'une intimité étrange naissait entre ceux qui passaient toute une nuit au chevet d'un malade.  

 

"Dame Julia," Dit-elle soudain "j'espère que vous ne voyez pas d'objection à ce que je me sois occupée personnellement de votre mari au lieu d'appeler un médecin d'Ostie. Mais, comme mon mari sera bientôt de retour et que je connais le cas du Seigneur Servilius ..."

"Je vous suis reconnaissante d'être ici, Dame Merith. Je suis sûre qu'il est entre de bonnes mains ..."

"Je comprends que vous connaissiez son état de santé quand vous l'avez épousé …" Commença Merith.

Pendant un instant, je crus qu'elle me jugeait, voyant à l'évidence, une jeune fille épousant un homme riche, poussée par l'appât du gain.

Mais ses yeux sombres étaient gentils et doux.

 

J'acquiesçai.

 

"C'était courageux de l'accepter." Ajouta-t-elle.

"Ce n'est pas juste," Dis-je à voix basse, regardant le visage pâle de Marius Servilius. Il paraissait plus vieux que ses cinquante-quatre ans et plus fragile que je ne l'avais jamais imaginé. 

 

"La maladie n'est jamais juste, Dame Julia. Et la mort est pire. Pourquoi faut-il que tant d'enfants meurent ? Pourquoi la mort prend-elle une mère, laissant ainsi des orphelins ? Pourquoi les hommes s'entretuent-ils dans des batailles ?"

Merith haussa les épaules.

"Nous ne sommes que des mortels, Dame Julia. Mais la déesse est sage et elle sait."

Je fronçai les sourcils.

 

La déesse.

 

Je n'avais jamais eu l'esprit porté sur la religion même si je formulais des prières et mentionnais les dieux quand les formules de politesse l'exigeaient.

Je le faisais de la même façon mécanique dont Marius Servilius usait pour énoncer des formules religieuses devant son autel à la maison ou pour bénir ses bateaux avant la mise à l'eau.

Mon mari n'avait confiance qu'en lui-même et je ne faisais confiance à personne à part Maximus mais il était si loin.

La déesse de Merith ne pouvait être qu'Isis, la déesse égyptienne dont j'avais vu le temple à Ostie. Pendant des décennies, des cultes Orientaux s'étaient insinués à travers l'Italie, rassemblant les dévots déçus par le culte officiel.  

 

"Oui, Dame Julia, Mère Isis. Elle ne peut pas offrir de réponses à nos questions sur ce qui est juste ou injuste, sur la vie et la mort. Mais elle m'a donné à moi et à d'autres le don de soigner et, donc, quelques vies peuvent être épargnées et d'autres peuvent venir au monde..." 

 

Brièvement, je levai les yeux pour examiner le visage de Pollia Sabina Marcia, son sourire maternel plein d'amour figé pour l'éternité.

Merith suivit la direction de mon regard.

"Nous, les femmes, sommes toutes des enfants de la déesse..."

Un gémissement de Marius Servilius mit fin à la conversation.

Elle alla à lui et vérifia son état encore une fois. Puis, elle se tourna vers moi et sourit.

"Que mère Isis soit bénie, la fièvre est tombée. Il se remettra."

 

Marius Servilius se remit, oui, et, dès que Sesostris annonça qu'il pouvait quitter son lit, il demanda à Phaedros de l'aider à s'habiller et s'enferma dans son studio pour s'occuper de ses affaires.

La vie reprit sa normalité et, deux semaines plus tard, nous célébrions le banquet reporté. Mais tous les deux nous savions que la fin était proche.    

 

(*) Thalassa: en grec ancien, "le mer ".

(**) Femina medica: En latin, une femme médecin qui ne s'occupe que de patients et qui agit aussi comme obstétricienne.

(***) Valetudinarium: En latin, l'infirmerie d'un camp militaire.

 

 

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