Mes
années à Ostie – 175-176 A.D.
L'attelage
prit un large tournant et Marius Servilius leva brièvement les yeux de la
tablette de dictée qu'il était en train de corriger.
"Nous
arrivons." Dit-il simplement avant de commencer à ranger son nécessaire à
écriture.
Nous étions
partis pour Ostie deux jours après la cérémonie du mariage.
Je
voyageais aux côtés de mon mari dans son attelage spacieux et confortable.
Il avait un
bureau à l'intérieur afin de passer les monotones heures que compte un voyage,
à traiter la correspondance et les autres documents.
Comme il
dit toujours, il n'aime pas perdre son temps.
Tout comme
moi!
Mais
j'avais été trop occupée avec une Rubia furieuse pour avoir la possibilité de
lire plus que quelques lignes du rouleau que j'avais choisi.
Elle avait
maintenant sa taille adulte et c'était un grand félin à la toison drue et
colorée et aux yeux verts énigmatiques et circonspects.
Dès que les
préparatifs pour mon mariage et pour le déménagement à Ostie avaient commencé,
Rubia avait montré des signes d'excitation, une autre preuve que les chats sont
plus sensibles que les humains parfois.
Ils
apprécient les avantages d'une vie calme et ne plongent pas impulsivement dans
de fougueuses aventures.
Et s'ils veulent
se venger, ils utilisent simplement leurs griffes.
Marius
Servilius n'avait pas fait le moindre commentaire sur la présence de ma
compagne à quatre pattes aux couleurs vives. Il nous envoya simplement à toutes
les deux un regard amusé avant de reporter son attention sur son travail.
Nous avons
voyagé le long le Via Ostiensis, une des plus larges, des mieux pavées et des
mieux entretenues de toutes les voies et, donc, le voyage fut sans désagrément
et plus rapide que je ne m'y attendais.
Apollinarius,
Nicia, Athenodorus qui devait prendre la place d'intendant de la villa car le
précédent, trop âgé maintenant, s’était vu offrir de partir à la retraite et
les secrétaires de Marius Servilius nous suivaient dans un autre chariot.
Le train de
bagage avait été expédié la veille pour permettre aux domestiques de s'en
occuper avant notre arrivée.
Mon propre
bagage avait été scandaleusement augmenté de nombreux coffres emplis des
meilleures soies, lins, laines et cotons égyptiens que l'on puisse acheter, pour
ne pas mentionner des sandales et des chaussures, des écharpes et des manteaux,
des parfums et des cosmétiques. Tout ce qui aurait pu combler les rêves les
plus extravagants d'une femme.
Les bijoux
pour accompagner ma nouvelle garde-robe voyageaient avec moi dans deux coffrets
laqués.
Lorsque
j’avais voulu protester, Marius Servilius avait simplement haussé les épaules
en disant que ce n'était qu'une avance sur ce qui m'attendait sur certains
bateaux amarrés à Ostie. Il me rappelait, ainsi, de manière pratique, que
j'étais devenue la femme d'un homme riche et que mon image devait se conformer
à mon nouveau statut.
Nous avons
franchi les énormes piliers marquant l'entrée de la propriété et nous nous
sommes engagés dans la courbe d’une
allée pavée, bordée de part et d’autre d’une épaisse et luxuriante végétation
vert foncé
À
intervalles réguliers, avaient été plantés des piquets en fer pour soutenir des
torches.
Le chariot
avançait sans à-coup et sans bruit. Je perçus au loin le murmure du ressac et je
sentis que l’air s’était chargé de sel. Cela ne me surprit guère car Nicia
m'avait déjà dit que la villa était face à la mer.
L’attelage
amorça un dernier virage puis s’arrêta ...
Je restai
bouche bée.
Dans les
dernières lueurs du soleil couchant, une magnifique villa étincelaient dans la
gloire de nuances roses et or même s’il ne faisait aucun doute que, sous la
lumière franche du soleil ou sous un généreux clair de lune, elle devait
scintiller d’un blanc immaculé car ses murs étaient recouverts de marbre de
Carrare poli.
Elle
comportait deux étages et s’incurvait gracieusement. Un long portique courrait
tout au long de la façade afin de préserver les pièces des rayons flamboyants
du soleil.
Entre
chaque colonne blanche du portique, il y avait une statue grandeur nature d’une
déesse aux vêtements gracieusement drapés.
A l’étage,
à chaque extrémité, une grande terrasse bordait une chambre.
Le centre
de la construction était surmonté d'un dôme parfait.
À l'entrée
il y avait un jardin luxuriant mais sans imagination agrémenté d’un bassin aux
eaux cristallines et de fontaines aux eaux chantantes, bordé d’une colonnade
décorative et de bancs de marbre. Il y avait de grands poissons dorés dans le
bassin et la plus grande fontaine présentait le bateau de marbre maintenant
familier. Les autres étaient constituées de délicates sirènes ou de tritons
musclés à la pose sensuelle.
De nombreux
serviteurs nous attendaient devant l'entrée de la propriété, des hommes et des
femmes convenablement et proprement habillés une
immense tache aux couleurs chatoyantes.
Toutes les
têtes s’inclinèrent respectueusement quand Marius Servilius descendit de
l’attelage.
Il me
tendit la main pour m’aider à descendre et, lorsque je posai la mienne dans sa paume
ouverte, je réalisai que c’était la première fois que je le touchais.
Cette
découverte devait être inscrite sur ma figure car la sienne arborait une
expression légèrement amusée.
Puis il
posa, alors, ma main sur son avant-bras et nous nous avançâmes vers les
domestiques. C'était ma première apparition publique en tant que sa femme, un
vrai défi!
"Voici
Dame Julia." Me présenta-t-il simplement aux domestiques. "Elle est
ma femme et, donc, également la maîtresse des lieux. C'est elle qui régentera les
affaires, ici, dorénavant. C'est à sa générosité que vous devez votre récente
liberté. Vous m'avez servi bien et loyalement. Servez-la comme vous m'avez
servi et je serai doublement heureux."
Les
domestiques levèrent les yeux, me regardant avec un mélange de curiosité et de
crainte.
Ils
s'étaient probablement attendus à une vieille matrone, quelqu'un dont l'âge ne
devait guère être éloigné de celui de leur maître. Ou peut-être à une créature
stupide qui n'avait aucun sens des convenances et avait exigé de son mari qu'il
libère ses esclaves au lieu d'ajouter les siens à leurs rangs, car les esclaves
de maison ont leurs standards et quand le destin les place dans des ménages
riches certains peuvent être plus snobs que leurs maîtres.
Au lieu de
cela, ils avaient devant eux une jeune femme de dix-neuf ans aux cheveux roux
dorés qui, il n'y avait pas si longtemps, avait été une domestique comme eux
quoique d'une autre sorte. Je ne savais que faire ni si l'on s'attendait à ce
que je fasse quelque chose alors je me contentai d'incliner la tête légèrement
vers eux.
Toutes les
têtes se baissèrent de nouveau, plus profondément encore.
Marius
Servilius s'avança vers les doubles portes d'entrée de la villa et bien qu'il
ne m'ait point regardée, je savais qu'il était satisfait de mon attitude digne.
Moi, au
contraire, j'avais l'impression d'être une parfaite demeurée!
À
l'intérieur, la construction était aussi magnifique qu'à l'extérieur.
Nous avons
pénétré dans un énorme atrium octogonal, de deux étages qui était surmonté d'un
dôme plein avec une ouverture au milieu pour permettre à la lumière d'éclairer
ce gigantesque espace.
Les rayons
du soleil mourant faisaient rougeoyer la mosaïque aux motifs géométriques
complexes mariant le noir et le blanc.
Le dôme était
soutenu par des colonnes cannelées en marbre blanc qui formaient un grand
cercle dans la section médiane de l'atrium.
Des torches
et des lanternes étaient accrochées aux murs au-delà de la colonnade juste à
côté de lourdes portes en chêne sculptées.
Entre les
portes il y avait des alcôves contenant des statues en marbre de taille
humaine. L'atrium s'ouvrait à une de ses extrémités sur une cour pleine
d'arbustes à fleurs et où je distinguais des fontaines à n'en plus finir.
Au delà de
la cour, une autre aile de la villa était visible.
Marius
Servilius s'arrêta.
"On va
vous montrer votre appartement, Domina." Dit-il tout en relâchant ma main.
"Je
pense que vous le trouverez assez confortable. De nombreuses affaires requièrent
mon attention et vous êtes fatiguée. Je vous verrai demain pour le petit
déjeuner au perystile si le temps le permet. Sinon,
nous nous verrons à mon studio."
Ayant dit,
il me salua et s'en fut suivi de ses secrétaires.
Deux servantes
apparurent soudain et nous guidèrent, Nicia et moi, vers une des portes en
chêne sculptée qu'elle ouvrirent avant de s'effacer pour nous permettre de
passer dans un large couloir terminé par un escalier en marbre doucement
incurvé.
Avant de le
monter, je cherchai Apollinarius du regard, cherchant un appui à l'intérieur de
ce massif temple de pierre. Mais mon professeur privé - qui portait Rubia –
était perdu dans la contemplation d'une exquise statue grandeur nature. Nicia
le tira doucement par la toge pour le ramener à la réalité et il rougit comme
un garçon attrapé en train d'admirer une fresque érotique.
En haut de
l'escalier, il y avait une autre porte au-delà de laquelle se trouvait
l'appartement privé qui deviendrait mon sanctuaire.
Il était
composé d'un vaste salon élégamment meublé qui s'ouvrait sur la terrasse que
j'avais aperçue du jardin.
Donnant
dans cette pièce, il y avait trois autres portes en chêne.
L'une
menait à une grande et confortable chambre à coucher luxueusement garnie, entre
autres, d'un énorme lit à baldaquin. A cette pièce était annexée une salle de
bains entièrement équipée.
Une autre
conduisait à une pièce plus petite donnant aussi sur la terrasse où je trouvai
un bureau, quelques chaises, une liseuse et divers coffres et armoires.
La servante
la plus âgée expliqua que, à l'origine, cela avait été une pièce de couture et
de tissage pour la dame de la maison mais que le maître avait ordonné qu'elle
soit remise à neuf afin que je puisse y lire et y écrire.
La troisième
porte cachait une deuxième chambre à
coucher, plus petite et sans fenêtre. Les murs étaient couverts de peintures
murales aux thèmes pastoraux et le plafond était peint pour représenter le
ciel. Elle avait aussi une salle de bains contiguë, parfaitement équipée.
Je n'avais
pas besoin que l'on m'explique que cette pièce était destinée à un enfant en
bas âge et à sa nourrice.
Une pièce
qui resterait aussi vide que mon ventre.
Il y eut un
petit chambard sur la terrasse. De la deuxième chambre à coucher, j'entendis le
bruit que fit un pot de fleurs en s'écrasant sur le sol et le hoquet de
surprise d'Apollinarius. Heureuse d'avoir une excuse pour abandonner cette
pièce condamnée, je me précipitai dehors. Quand je franchis l'arcade séparant
le salon de la terrasse, je compris la raison du comportement peu digne de mon
professeur privé ... et je ne pus que sursauter moi-même : la terrasse offrait
un splendide panorama sur la mer, un ruban de sable d'or clairement visible
au-delà des arbres et au-delà du sable ... l'infini bleu de la mer
Tyrrhénienne, un bleu si profond sous la lumière crépusculaire qu'il en
paraissait indigo.
Impressionnée,
j'allai vers la rambarde en marbre et me plaçai silencieusement à côté
d'Apollinarius.
"Thalassa
(*)."Dit-il d'une voix si basse que je pouvais à peine l'entendre.
"La
mer vous manque." Ce n'était pas une question.
Il eut un
petit sourire pâle.
"Jusqu'à
maintenant, je n'avais pas compris combien." Dit-il puis il ajouta,
"Merci, Julia. Merci pour m'avoir ramené à la mer!"
Je n'avais
pas besoin de voir ses yeux pour savoir qu'ils étaient pleins de larmes.
Le
lendemain matin, il faisait nuageux et venteux et, donc, je me rendis au studio
de Marius Servilius au rez-de-chaussée.
Même si
nous n'étions mariés que depuis quelques jours, je connaissais déjà sa routine.
Mon mari était un lève-tôt qui aimait commencer à travailler avant que sa
maison ne se mette en branle.
Il traitait
sa correspondance alors qu'il faisait encore sombre puis prenait son bain.
Le petit
déjeuner était prêt pour quand il sortait de la salle de bain habillé pour la
journée et dès qu'il avait terminé de manger, ses secrétaires étaient admis
dans le studio.
Ils
travaillaient ensemble environ deux heures.
Puis ils s'en
allaient pour leurs inspections quotidiennes. Il ne revenait jamais pour le
déjeuner mais était toujours là au crépuscule.
Nous nous rencontrions au dîner et devisions de choses et
d'autres.
Puis il me
souhaitait la bonne nuit et retournait dans son studio.
Et même
quand j'éteignais les lampes tard après une ou deux heures de lecture, il était
toujours beaucoup plus tard quand j'entendais ses pas lorsqu'il regagnait sa
chambre.
Son studio
était grand et confortable ce qui était nécessaire pour quelqu'un qui y passait
la plupart de son temps.
Il y avait
des divans et des chaises, un bureau massif, des tabourets pour ses
secrétaires, des étagères pour les documents et même un coffre fort.
De belles
peintures murales, toutes des marines, ornaient les murs.
Plusieurs
modèles réduits de bateaux décoraient les étagères.
Il y en
avait aussi un sur son bureau, le modèle extrêmement détaillé d'un navire que
je reconnus immédiatement : c'était le même que celui qui agrémentait la
fontaine du jardin de l'appartement à Rome et celles des jardins de la villa.
Le petit
déjeuner était dressé sur une petite table à côté du divan dans lequel mon mari
était assis tenant en main des tablettes de dictée et un stylet.
Il les
délaissa quand il me vit. Je me perdis dans la contemplation du bateau sur le
bureau.
"C'est
le 'Poséidon', le bateau qui a commencé la flotte." Dit Marius Servilius.
"Je l'ai fait construire quand j'avais seize ans."
"J'avais
cru comprendre que c'était votre grand-père qui avait commencé l'affaire."
Fis-je remarquer tout en me dirigeant vers une des chaises se trouvant près de
la table où reposait le petit déjeuner.
"C'est
lui qui a démarré les importations et a réussi. Mon père a hérité de l'affaire
et l'a étendue mais toujours en louant des bateaux. Je voulais aller plus loin,
je voulais que nous ayons nos propres bateaux." Répondit Marius Servilius.
Il fit une
pause avant de poursuivre.
"J'ai
essayé de le convaincre de se lancer dans la construction de navires marchands
mais il m'a répondu que c'était trop risqué et trop cher et, surtout, que cela
exigerait du temps qu'il n'avait pas. Alors je lui ai proposé de surveiller,
moi-même, la construction. Mon père a été choqué. Je venais à peine
d'abandonner ma toge praetexta et même s'il était acquis que j'étais associé à
l'affaire et que j'y excellais, construire un bateau était quelque chose de
complètement différent."
Tout en
parlant, Marius Servilius se nourrissait de fromage et de pain.
"J'ai
insisté. Oh, je voulais tellement avoir un bateau! Un léger, un rapide! Et mon
père finit par accepter, me donna la responsabilité du projet et se tint prêt à
endosser les pertes ... le bateau prit la mer avec un mois d'avance sur le
planning et peu de temps après je déchargeai à Ostie ma première expédition
d'huile d'olive. Je suis arrivé avant les autres importateurs et ai fait mon
premier argent. Une petite fortune, d'ailleurs."
Mon mari me
gratifia d'un sourire, pas son habituel sourire froid mais un vrai sourire
heureux.
"Mon
père m'a pris comme associé et plus personne n'osa me traiter de gamin
désormais."
"Et le
'Poséidon' est toujours à flot ? Je veux dire..." Je ne connaissais rien
aux bateaux sauf le fait qu'ils flottaient et que j'en avais une peur bleue.
"Oui,
Domina. Il existe toujours. Ce fut le plus chanceux de ceux que j'ai construits
ou achetés. Mais il a été mis à la retraite parce qu'il était trop vieux pour
continuer à voyager."
"Il
est, ici, à Ostie ?"
"Oui, en
cale sèche. S'il était resté dans l'eau, il aurait fini par être mangé par les
vers. Ni les mers ni les tempêtes n'ont eu raison de lui et je ne voulais donc
pas que mon brave coursier des mers ait une mort aussi indigne. En plus, le
'Poséidon' doit encore exécuter un service pour moi ..."
"Vous
planifiez de le remettre à l'eau ?" Demandais-je.
La
conversation était vraiment intéressante. Marius Servilius sourit de nouveau
mais ses lèvres se tordirent en un rictus plein d'amertume.
"Non,
Domina. Je ne le mettrai pas à flot mais il a encore un voyage à faire..."
Je relevai
les sourcils d'un air interrogateur.
"Quand
je mourrai, je veux être brûlé sur la plage. Le 'Poséidon' fournira le bois
pour le bûcher des obsèques. Ce sera plus qu'assez..."
Je verdis.
"Domine..."
Il fit un
geste pour m'arrêter.
"Vous
serez responsable des obsèques, donc vous devez connaître mes voeux. Je veux
être brûlé. Je ne suis pas d'accord avec cette nouvelle et terrible mode
romaine des enterrements. Je ne veux pas être mangé par des vers. Ni un bateau
ni un homme ne méritent un tel destin."
Il y eut un
long silence.
Mon mari
avait mangé très peu, en fait, il avait plutôt joué avec les aliments.
"Domina,
quand je suis ici, à Ostie, j'ai infiniment plus d'occupations qu'à Rome.
J'aurai peu souvent l'occasion de vous voir au petit déjeuner car j'ai
l'habitude d'aller au port, aux entrepôts et aux chantiers navals de bon
matin."
Il se
retourna et prit un morceau de papyrus qui se trouvait sur le divan.
"La
nouvelle de notre mariage est déjà connue et mes associés et d'autres relations
commerciales tiennent beaucoup à vous rencontrer. Ce sera plus facile si nous
les invitons en groupe pour dîner que s'ils commencent à nous appeler un par
un."
Il me
tendit le papyrus. C'était une liste. Je comptai rapidement quatorze noms.
"Ceux-ci
sont les invités que nous devrions recevoir en premier. J'ai les invités pour
la semaine prochaine. Vous devrez vous occuper de la réception."
Il avait
déjà déclaré qu'il s'attendait à ce que je gère non seulement son ménage et sa
propriété mais également que je m'occupe de recevoir ses invités à dîner. Je ne
m'étais pas attendue à devoir le faire si tôt!
Mais,
malgré une certaine crainte qui avait surgi en moi, je réussis à garder une
voix ferme.
"Et
quelles sont vos instructions pour la réception, Domine ?"
Il eut un
geste de la main comme pour écarter la question.
"Je
suis sûr que ce que vous choisirez sera excellent. J'ai une complète confiance
en vous."
"Pourquoi
moi ?" Demandais-je d'une toute petite voix et tous deux nous savions que
je ne parlais pas du dîner, mais de notre mariage.
Marius
Servilius s'allongea sur son divan.
"Parce
que vous avez des vertus rares. Par exemple, vous savez écouter et apprendre.
Parce que vous avez du bon sens et du courage. Parce que vous êtes intelligente
et indépendante. Et parce que vous voulez votre revanche."
Il me
regarda de son regard d'acier avant de continuer.
"Quand
j'étais encore un enfant, avant de prouver que je pouvais être un homme
d'affaires, mon père voulait que je sois un homme instruit. Il avait même
envisagé d'acheter un avancement social pour moi. Il pouvait facilement
s'acheter une place parmi le rang des chevaliers mais il s'y sentait mal à
l'aise malgré tout son argent. Il pensait que le fils d'un ancien esclave était
trop proche de l'estrade de la vente aux enchères pour avoir le droit de monter
l'échelle de la société romaine et gardait cet honneur pour moi." Dit mon
mari avec son habituel ton dépourvu d'émotion. "Mais je ne voulais pas de
cette escalade sociale, je ne voulais pas me trouver parmi ceux qui ne
voulaient pas du petit-fils d'un esclave dans leur rang. Je voulais réussir
mais pas une réussite toute faite. Je la voulais à mes conditions. Vous voulez
la même chose, Domina. Voilà pourquoi."
Il n'y
avait rien à redire. Rien à ajouter. Il avait raison. Je voulais réussir par
moi-même et me venger. Mais, ce que je désirais par dessus tout, c'était
Maximus. Et je ne pouvais pas l'avoir. Alors je n'en désirais que plus me
venger
"Comme
je vous l'ai dit, Domina, en m'épousant vous avez accepté un travail. Bien payé
mais aussi très dur. Mais j'ai confiance en vous pour l'aimer même si ce n'est
pas facile. Vous faites partie de cette race de femme." Ajouta-t-il tout
en prenant son stylet et ses tablettes en cire.
"Cela
vous prendra quelques temps pour apprendre à diriger correctement le personnel
et la propriété et, quand ce sera fait, nous pourrons parler des choses que je
veux que vous fassiez pour moi, comme concevoir de nouveaux jardins. Cela fait
des années que je souhaite le faire mais je n'en ai jamais eu le temps. Je veux
qu'ils soient magnifiques. Quand vous êtes dans les affaires, votre maison n'en
est qu'une extension mais c'est la partie amusante du travail."
J'inclinai
la tête et, silencieusement, roulai le papyrus contenant la liste des invités.
"Une
fois que vous aurez maîtrisé la gestion du personnel et de la propriété, je
vous apprendrai comment vous occuper de mes affaires."
J'étais
sidérée.
"Excusez-moi
?" Bredouillais-je.
"
Domina, vous allez être mon héritière et j'ignore le temps qu'il me reste à
vivre. Pas énormément, à coup sûr. Vous ne pouvez attendre qu'une affaire de
cette taille vous tombe sur les épaules sans savoir qu'en faire.
"Je …
je pensais qu'il y aurait des agents et d'autres gens pour m'épauler ..."
"Il y
en a et il y en aura uniquement si vous êtes partie prenante de l'affaire
autrement vous pouvez vous attendre à être trompée ou trahie."
"J'ai
peur des bateaux!" Lui révélais-je."J'ai peur de l'eau! Je ne sais
pas nager!"
"Domina,
on s'attendra à ce que vous traitiez des bateaux derrière un bureau et non sur
un pont. Mais des leçons de natation peuvent être facilement arrangées. Il y a
un grand bassin dans la propriété et même un grand étang isolé si vous voulez
plus d'intimité ..."
"Non!"
Il y avait
environ un an un rude et beau général romain avait promis à une putain esclave
aux cheveux roux dorés, encore sous l'effet d'une drogue pour l'apaiser, de lui
apprendre à nager.
Mais cela
n'avait été qu'un leurre pour qu'elle se calme et s'endorme afin qu'il puisse
la laisser.
La femme
libre, instruite, riche que j'étais devenue voulait se venger aussi de cela.
"Je ne
connais rien au monde des affaires..." Voulus-je protester.
Vous
apprendrez et vous aimerez parce que cela signifie traiter avec des hommes qui
ne veulent pas traiter avec une femme. Donc, vous devrez poser vos conditions
et les leurs imposer. Voilà pourquoi c'est vous et pas une autre."
Nerveusement,
je tournais mon anneau de mariage autour de mon annulaire.
Marius
Servilius jeta un bref coup d'œil à l'horloge à eau qui se trouvait sur la
table voisine.
"Maintenant,
Domina, si vous voulez bien m'excuser, j'ai une réunion. Je vous verrai au dîner.
"
Je me
levai, inclinai la tête puis me détournai pour quitter la pièce.
C'est alors
que je le vis. Un buste en marbre, de taille réelle, d'une jeune femme placée
sur une colonne lisse mais élégante.
Son visage
était rond et placide, ses cheveux enroulés en un simple chignon, sa bouche
pleine et douce.
Elle
semblait à la fois sereine et heureuse, quelque chose de peu commun pour une
statue. Le buste était entouré de pétales de rose, une offrande funéraire
respectueuse pour une personne aimée.
"C'est
Pollia Sabina Marcia, " Dit Marius Servilius dans mon dos."C'était ma
femme. "
Il n'ajouta
pas qu'il l'avait aimée et qu'il l'aimait toujours. C'était tellement évident!
Cela n'aurait pas du m'importer. Pourtant, curieusement, cela me marqua.
"C'est
inutile, Apollinarius! Je ne serai jamais capable de le faire!"
Mon
professeur privé leva les yeux du papyrus qu'il étudiait et soupira.
"Julia,
vous disiez la même chose au sujet du grec et maintenant votre accent peut
concurrencer le mien!"
Nous étions
au studio privé de mon appartement, un endroit où je pouvais me retirer pour
lire et écrire et, si j'en avais le temps et l'endurance, prendre mes leçons,
loin de l'envahissement incessant d'un ménage dont le personnel était presque
aussi nombreux que celui d'une légion.
J'avais un
autre studio, au rez-de-chaussée, directement à côté de celui de mon mari.
C'était à cet autre, plus public, que je me tenais, chaque matin, pour gérer -
ou au moins essayer de gérer - le personnel et la
propriété. Trois mois s'étaient écoulés depuis mon premier dîner - couronné de
succès – et, durant ces mois, il y avait eu des réceptions et, même, un
banquet.
Maintenant,
je me tourmentais au sujet des comptes de la maison. Et, comme d'habitude, je
cherchais de l'aide chez Apollinarius.
"C'est
différent! Complètement différent! Je ne serai jamais capable de le
faire!"
"Julia,
si j'ai bonne mémoire, vous avez sauvé la pourpre des fesses impériales donc
vous mesurer aux comptes d'une maison ne peut pas être plus difficile... ni
plus dangereux! Pas même pour une maison de cette taille."
Je fronçai
les sourcils devant son ton ironique.
"Ne
soyez pas irrespectueux envers l'empereur!" Dis-je d'un ton indigné. Il ne
répondit pas mais me regarda d'un air amusé.
"Je
suis sérieuse! Vous n'aimez pas Marc Aurèle ?"
"Oh,
je l'aimerais beaucoup plus s'il n'était pas empereur!"
"Vous
êtes un républicain ?" Demandais-je à voix basse, scandalisée.
Apollinarius
rit.
"Non,
Julia. Je suis grec! Les grecs et les empereurs ne vont pas bien ensemble. Nous
avons inventé la démocratie, ne l'oubliez pas!"
"Ne
soyez pas idiot!" Répliquais-je. "La Grèce est romanisée depuis deux
siècles!"
"A
votre tour de ne pas faire l'idiote, Julia" Répondit-il patiemment.
"La Syrie a été Romanisée. L'Espagne a été Romanisée. Même la Britannie le
sera en temps opportun. La Grèce est la Grèce et le sera toujours. Les
empereurs romains vont et viennent. La Grèce reste."
"Oh".
Fut tout ce que je trouvai à répondre.
"À
propos, votre Marc Aurèle est, en effet, un homme brillant. Il est convenable
et instruit. Et intelligent! Autrement, il n'aurait pas survécu si longtemps
sur le Palatin, même si les Antonins ne sont pas une bande de traîtres meurtriers
comme l'étaient les Claudiens. Ce qui m'inquiète c'est
son manque de décision concernant son héritier ..."
"C'est
son seul fils survivant..."
Tout au
long des années, le couple impérial avait perdu beaucoup d'enfants.
"Son
plus jeune et, pour ce que j'ai entendu dire, pas le plus adéquat pour la
pourpre."
Apollinarius
avait des amis partout. S'il avait entendu des nouvelles inquiétantes au sujet
de l'héritier présomptif, il les avait entendues d'une source fiable.
"S'il
devient empereur, il sera le premier depuis Néron à avoir été élevé sur le
Palatin... Et le Palatin gâte les gosses impériaux ou les tue..."
J'en
frissonnai. Même d'anciens esclaves n'aiment pas être rappelés de certains
hommes qui portent la couronne de laurier d'or. "
"Je ne
veux pas dire que Commode est un autre Néron mais on m'a dit qu'il n'a aucun
talent politique ... même s'il aime le pouvoir et l'idée de devenir empereur.
Il semble que l'intelligence de son père est toute partie chez sa soeur
Lucilla."
Je
tressaillis à la mention du nom de la femme qui avait aimé Maximus et qui lui
avait été offerte en mariage. La femme qui aurait été sa clef pour le pouvoir
politique et peut-être même pour le trône. Pourtant, il avait refusé de
divorcer de sa femme de fermier et l'avait rejetée comme il m'avait rejetée.
L'empereur
avait raison : sa fille et moi avions beaucoup en commun.
Je me
renfrognai.
Durant ces
jours d'intense occupation, je n'avais pas eu le temps de penser beaucoup à Maximus.
Et quand je le remarquai, j'eus l'impression d'avoir trahi. Mais qui - lui ou
moi-même - je ne savais pas.
"De
toute façon, pour revenir à votre problème actuel, Julia, ce dont vous avez
besoin est d'un secrétaire ..." Continua mon professeur privé, pour une
fois inconscient de mon trouble intérieur.
"Suggérez-vous
que je doive encore accroître l'effectif de mon personnel déjà tellement
imposant?" Demandais-je avec indignation.
Apollinarius
sourit.
"Ce
que je suggère, Julia, c'est que je prenne un congé exceptionnel en tant que
professeur privé pour devenir votre secrétaire pour l'instant."
J'en restai
bouche bée.
"Mon
secrétaire ? Vous voulez être mon secrétaire ? Vous êtes fou!"
"Avec
tout le respect que je vous dois, Domina, je ne suis pas celui qui a épousé un
riche armateur et qui nous a entraînés dans ce problème!"
Je fronçai
les sourcils. Apollinarius rayonnait.
"Mais
je dois admettre, Madame, que venir, ici, avec vous était un bon plan. La
maison est merveilleuse, les bains sont grands et j'avais oublié combien il
était agréable de vivre près de la mer. En plus, votre mari a non seulement de
l'argent mais également du goût, ses cuisiniers sont excellents et sa
bibliothèque ... simplement époustouflante"
"Il
doit avoir tout acheté pour investir! Il ne lit jamais !" Grommelais-je,
essayant de cacher le trouble et l'embarras que le désintéressement
d'Apollinarius faisait toujours naître en moi.
"Et
bien, il a fait un merveilleux investissement. Maintenant, en tant que
secrétaire, je m'occuperai des factures et préparerai les lettres de paiement
que vous n'aurez plus qu'à signer..."
Apollinarius
avait raison : gérer les comptes d'une maison n'était pas aussi dur que de
sauver un empire mais quand même ce n'en était pas loin, pas loin du tout.
"Je ne
sais pas pourquoi il doit offrir tant de banquets." Me plaignis-je,
quelques temps plus tard, à l'infiniment patient Apollinarius.
"C'est
simple, ma chère : il veut montrer sa belle femme. N'importe quel homme à sa
place en ferait autant."
J'étais
mariée avec Marius Servilius depuis un peu plus d'un an et nous étions assis,
côte à côte, sur une liseuse, sur ma terrasse, sous un dais rayé en train
d'étudier et de boire du jus de pomme rafraîchi, lors d'une calme après-midi du
début de l'été.
Durant les
mois qui avaient précédés, j'avais appris et avais perfectionné les compétences
nécessaires pour gérer la luxueuse propriété près de la mer et devenir la
maîtresse de maison efficace que mon mari souhaitait.
J'avais
même découvert que je pouvais mettre en pratique certaines des compétences que
j'avais acquises dans ma vie précédente : comment être toujours sous contrôle,
comment anticiper les besoins et les goûts des gens, comment être polie et
gracieuse tout en restant mystérieusement séduisante.
Mais, ce
qui était le plus important c'est que j'avais appris à aimer être responsable.
J'avais appris à accepter le défi, les responsabilités et le succès.
Mon mari ne
me loua jamais de mes triomphes, mais me remerciait poliment de chaque
réception couronnée de succès que j'organisais, de chaque divertissement que je
fournissais, de chaque changement que je faisais, de chaque nouveauté que
j'ajoutais.
Et, quand
quelque chose ne fonctionnait pas comme elle aurait du, il ne me critiquait jamais,
n'exigeait pas d'excuses et se contentait de dire que 'la prochaine fois se
passerait mieux'.
Mon
allocation octroyée par Marc Aurèle semblait une misère comparée aux cadeaux
chers qui arrivaient à mon appartement avec une régularité effrayante.
Pourtant,
Marius Servilius ne me les remettait jamais en personne, il les faisait livrer
par un de ses secrétaires, Nicia ou Athenodorus, suivant la nature du cadeau.
Et leur nature était des plus variées allant des précieuses antiquités aux
parfums exotiques, en passant par des soies luxueuses, d'exquis petits meubles,
des manuscrits inestimables, un abyssin couleur de sable, des bijoux onéreux et
des verres rares.
"Notre
mariage n'est plus une nouveauté, mon ami. À ce jour, je dois avoir été
présentée à la moitié des marchands et des constructeurs de navires et des
entrepreneurs de l'empire..."
Le vœux
de Marius Servilius de célébrer son anniversaire avec un grand banquet
n'arrivait pas à un bon moment.
J'avais
finalement trouvé le temps de commencer reconcevoir
les jardins et la tâche s'était avérée être d'une ampleur considérable.
J'avais eu
un heurt sérieux avec le premier architecte quand il avait débarqué à la villa
avec une armée d'esclaves pour démolir le jardin original et niveler la terre avant
de reconstruire et de replanter.
J'avais
refusé l'utilisation d'esclaves dans ma maison. L'homme avait ricané et était
parti présenter ses doléances à mon mari.
Marius
Servilius ne m'avait jamais offert aucune aide quand je lui demandais des
instructions, mais il n'acceptait pas que mon autorité soit défiée.
Il renvoya
l'architecte avant qu'il ne puisse terminer d'expliquer la raison de notre
désaccord.
Quand
j'essayai de remercier mon mari de son appui, il dit simplement.
"Vous
êtes ma femme. Un mari doit respecter sa femme et s'assurer que les autres la
respectent aussi. "
Renvoyer
l'architecte signifiait en trouver un autre et tout recommencer.
Maintenant,
à mi chemin de sa reconception, le jardin de
plaisance n'en était plus un et ressemblait à un vrai champ de bataille, aspect
qui ne convenait pas du tout à l'idée du nouveau banquet souhaité par Marius
Servilius.
Et le heurt
était dur.
"Votre
mariage ne sera jamais une vieille nouvelle, Julia," répondit
Apollinarius. "Tous ces hommes donneraient ..."
Il ne pu
achever sa phrase. La porte de l'appartement s'ouvrit brutalement et nous
entendîmes des pas hâtifs dans le salon.
De concert,
Apollinarius et moi fronçâmes les sourcils. Peu de domestiques avait l'autorisation de pénétrer chez moi et jamais sans y
avoir été appelé ou agréé.
Mon
professeur privé se leva et se dirigea vers l'arcade mais avant qu'il puisse l'atteindre,
Athenodorus, à bout de souffle, fit irruption sur la terrasse.
"Domina!
Le maître! Ils viennent de le ramener! Il a eu un malaise au port!"
Je bondis
sur mes pieds et me dirigeai vers l'appartement de mon mari à l'autre extrémité
du couloir, suivie par Apollinarius et l'intendant, malgré une légère
claudication, se hâtait à nos côtés. "Il s'est heurté le crâne! Et le
médecin n'est pas chez lui!"
En poussant
la porte de l'appartement de mon mari, je me dis que c'était la première fois
que je franchissais le seuil de ses pièces privées. L'appartement était
semblable au mien et donnait aussi sur une terrasse séparée. C'était spacieux
et aérien, mais plus monacal. Comme son studio du rez-de-chaussée, il était
décoré de peintures murales représentant des paysages marins et des bateaux et
il y avait des modèles réduits de bateaux sur les tables. Une vie consacrée à
l'importation et au commerce était représentée à travers divers articles qui
ornaient la pièce, des boîtes égyptiennes à la verrerie Tyrrhénienne en passant
par des tapisseries qui ne pouvaient être que Parthes et des bronzes grecs.
Les deux secrétaires
se tenaient devant l'entrée de la chambre à coucher de Marius Servilius,
discutant avec passion. Je les poussai sur le côté pour pouvoir entrer. Je vis
mon mari couché sur le lit et son valet de chambre, Phaedros, travaillant aux
côtés d'une femme.
Ils le
déshabillaient.
"Qu'est-ce
qui est arrivé ? Comment est mon mari ?" Demandais-je en me hâtant vers
eux.
"Il a
eu un malaise, Dame Julia. Je dois le regarder et l'installer
confortablement."
La femme
avait parlé sans se retourner et dans le grec sifflant parlé par les
Alexandrins.
Ses traits,
ses cheveux noirs tressés et sa robe dénonçaient son origine égyptienne.
Son nom
était Merith, elle avait épousé le médecin de la résidence de Marius Servilius
et était réputée comme obstétricienne, un femina medica (**) très demandée.
Bien des
années auparavant, Andreas m'avait dit que, dans l'Egypte Ptolémaïque, les
femmes pouvaient s'instruire de la même manière que les hommes et avoir des
carrières professionnelles.
Il y avait
des avocates, des médecins, des enseignantes et des philosophes. Et puis, les
Romains ont vaincu la Reine Cléopâtre et mis fin à l'éducation et à
l'indépendance féminine, condamnant les femmes égyptiennes à rester dans leurs
maisons pour tisser et porter des enfants comme elles l'avaient fait des
décades auparavant.
Malgré
cela, il y avait en Egypte des femmes qui s'instruisaient toujours, exerçaient
leur art et pratiquaient leur foi antique.
Elles
étaient guérisseuses, sages-femmes, femmes sages.
Considérées
comme des prêtresses, elles étaient issues de longues lignées féminines et
avaient été formées par leurs mères et leurs grands-mères.
Merith
était l'une d'elles et son mari avait étendu sa formation à l'obstétrique et
aux plantes médicinales au point qu'elle était devenue aussi bonne
médecin que lui.
Le couple
était venu à la villa peu avant que je n'épouse Marius Servilius.
Ce dernier
avait découvert Sesostris - un égyptien romanisé - en cherchant en vain un
remède contre sa maladie.
L'homme
avait montré son intérêt pour la médecine telle que pratiquée dans l'Urbs et
mon mari l'avait embauché et les avait logés, lui et sa famille, dans un
bâtiment secondaire de sa propriété au bord de la mer.
Comme
Marius Servilius n'avait émis aucune objection pour que Merith pratique son art
au dehors de la villa, elle fut bientôt fort demandée car elle avait mené à
bien quelques naissances particulièrement difficiles.
Sesostris
et Merith étaient régulièrement invités aux réceptions de mon mari mais la
femme venait rarement, trop occupée par son métier et par la formation qu'elle
dispensait à ses jumelles de douze ans qui promettaient de suivre ses traces.
Je restai
au pied du lit, regardant attentivement Marius Servilius, tout en essayant de
ne pas interférer avec Merith et Phaedros.
Il était
extrêmement pâle, ses cheveux argentés toujours parfaitement coiffés
retombaient sur son haut front couvrant à moitié une contusion violacée.
Travaillant
rapidement et efficacement, ils enlevèrent la tunique de mon mari et, pour la première
fois, je vis son corps nu.
Je fus
choquée.
Marius
Servilius était un homme grand, mince pour son âge et bronzé suite aux
nombreuses heures qu'il passait au port et sur les chantiers navals. En fait,
je l'avais toujours trouvé beau. Mais les lourds plis de ses vêtements et le
manque d'intimité entre nous m'avaient caché l'avance de sa maladie.
Comme il
n'avait jamais été vraiment malade depuis que nous étions mariés, j'en étais
arrivée à complètement oublier le fait que ses jours étaient comptés. En plus,
j'avais été accaparée par la bienfaisante routine de la gestion de la maison et
de la propriété ce qui avait tenu éloigné cette menace de mon esprit. Mais,
maintenant, voyant sa cage thoracique qui n'était plus dissimulée que par une
fine couche de peau, les quelques poils argentés parsemant son corps et les
profonds cernes violacés sous ses yeux, je fus saisie d'effroi.
"Mon
mari n'est pas ici, Dame Julia." Continua Merith. "Il avait examiné
Seigneur Servilius comme chaque semaine et l'avait trouvé bien. Il y avait une
expédition de médicaments à mener au camp des prétoriens aux limites de la
ville et votre mari a pensé que Sesostris aimerait jeter un coup d'oeil à leur
valetudinarium (***) et parler aux chirurgiens militaires..."
Le mot
latin me parut incongru parmi les mots grecs et, pendant un instant, j'eus du
mal à comprendre de quoi Merith parlait : mes yeux étaient fixés sur les
contusions, à la hanche et à la poitrine de mon mari, qui semblaient grandir et
s'obscurcir sous mes yeux fascinés. Merith vit ce que je regardais.
"Son
sang se répand, Dame Julia. C'est une conséquence de sa maladie. Il a défailli
et s'est blessé. Ses vaisseaux sanguins sont très fragiles et il
saigne..."
Je
sursautai.
Merith me
regarda brièvement et décida que je n'étais pas sur le point de me sentir mal.
"Le
saignement semble être superficiel mais c'est une alerte sérieuse sur sa
condition physique." Poursuivit la femme égyptienne tandis qu'elle
vérifiait le pouls de Marius Servilius et soulevait ses paupières. "La
dernière fois que Sesostris l'avait examiné, il semblait plus faible, comme il
fallait s'y attendre, mais bien ..."
"Va …
va-t-il se remettre ?" Bégayais-je et je pus sentir la main chaude
d'Apollinarius sur mon épaule.
Merith
continua à examiner mari.
Elle
soupira.
"C'est
un lutteur. Il ne baissera pas les bras facilement ..."
Ses petits
doigts sombres exploraient le cou et les aisselles de mon mari.
"Il a
des ganglions enflammés. Il aura de la fièvre. Je dois le ranimer et le
stabiliser pour le préparer pour la fièvre."
Tout en
parlant, Merith avait ouvert une boîte en bois et en avait tiré quelques
petites fioles.
Elle
demanda de l'eau à Phaedros et commença à mélanger quelques poudres.
Elle me
regarda brièvement.
"Parlez-lui,
Dame Julia. Nous avons besoin qu'il reprenne connaissance."
J'obéi, les
jambes tremblantes. Je ne suis pas facilement effrayée car aucune femme ayant
tué de sang-froid peut l'être facilement mais ici c'était différent. C'était la
sécurité, et la certitude et une routine apaisante qui m'étaient enlevée de
nouveau.
"D-Domine", Commençais-je, avant de m'arrêter et de
prendre la main froide et molle de Marius Servilius dans la mienne.
"D-Domine, s'il vous plaît, réveillez-vous!"
Je tapotai
en vain sa main.
"Domine"
Insistais-je. C'est moi! S'il vous plaît, réveillez-vous! "
Les
paupières de Marius Servilius se levèrent brutalement, il déplaça sa tête d'un
côté à l'autre." Sabina ? "Gémit-il." Sabina ? "
Le silence
se fit dans la chambre.
J'avalais
difficilement mais refusai de regarder les autres.
Au lieu de
cela, je me forçai à sourire.
"Oui,
Domine," Dis-je, "je suis ici..."
Marius
Servilius sourit faiblement.
Phaedros
aida Merith à le soulever assez pour qu'elle puisse porter une tasse à ses
lèvres pâles, mais il détourna son visage.
Je serrai
sa main.
"Domine,
s'il vous plaît, vous devez boire. Vous vous sentirez
mieux après..."
Il gémit de
nouveau mais permit Merith de lui donner le médicament, toussant deux fois,
retombant, ensuite, lourdement sur l'épaule de Phaedros.
La femina
medica ordonna alors au valet de chambre de le couvrir d'une couverture de
laine malgré la chaleur.
"La
fièvre viendra bientôt." Dit-elle. "Dame Julia, vous feriez mieux de
vous occuper de ces hommes irritants que votre mari appelle ses secrétaires et
de me laisser m'occuper de lui."
J'inclinai
la tête distraitement.
Apollinarius
me prit par le bras et me poussa doucement vers la porte. Ce faisant, je vis la
statue qui avait été cachée de ma vue par le corps de Merith.
Elle était
sur un beau piédestal près du lit de Marius Servilius, une petite statue de
marbre représentant une jeune dame romaine, assise sur une chaise, serrant un
nourrisson contre son sein. Une statue fort peu commune car la femme ne
contemplait pas l'horizon, digne et distante mais penchait la tête vers son
enfant et lui souriait tandis qu'il levait ses mains potelées vers sa mère. Il
y avait des pétales de rose autour de la statue. Une femme morte et un fils
mort depuis longtemps.
"Je
m'occupe de tout puis je reviendrai." Dis-je.
Marius
Servilius avait loué mes vertus et, pourtant, j'en avais au moins encore une
qu'il n'avait pas découverte. Par exemple, que je n'ai aucun problème à gérer
une crise ainsi que Maximus l'avait appris en Mésie. Ainsi, une fois sortie de
la chambre, j'écartai toutes les questions et donnai des ordres sans hésitation
au secrétaire le plus âgé.
"Retournez
au port et occupez-vous de tout ce qui requiert l'attention! Si quelqu'un
s'informe de la santé de Seigneur Servilius, dites qu'il a eut une insolation
et doit se reposer! Personne ne doit savoir qu'il est malade! Il ne voudrait
pas que ses concurrents sachent qu'il est en mauvaise santé! Les affaires
doivent continuer comme d'habitude. Vous..."
Je ne
pouvais pas me rappeler les noms des secrétaires de mon mari.
"Scribonianus"
Précisa le plus jeune.
"Scribonianus,
allez avec Apollinarius et aidez-le à envoyer des messages aux invités qui
devaient venir au banquet la semaine prochaine. Dites-leurs qu'il est annulé...
Non, dites-leurs qu'il est postposé. Apollinarius pensera à une excuse
plausible. Je ne veux pas que les nouvelles de la santé de Seigneur Servilius
s'échappent. Et je ne veux pas qu'il soit dérangé! Si vous avez besoin de
conseils, demandez à Apollinarius ou à moi... "
Ce fut une
longue nuit, la première des nombreuses nuits que je partagerais avec Merith et
Phaedros. Parfois avec Sesostris. La plupart du temps seule. La fièvre vint et Marius
Servilius délira. Il sua, il frissonna, il roula la tête d'un côté à l'autre
sur les oreillers … il appela Sabina.
Nous lui
offrions tout le réconfort que nous pouvions : davantage de couvertures, de
l'eau fraîche, un tissu humide sur son front, une pression rassurante sur sa
main.
Toutes les
deux ou trois heures, Merith mélangeait une poudre qu'elle prenait d'une fiole
clairement identifiable par une grosse marque avec de l'eau et le forçait à
boire.
Ce n'était
pas une tâche facile.
"Le
remède d'Hécate." Répondait-elle à la question que je n'avais pas
formulée.
"Poudre
d'écorce de saule. Extrêmement amère mais bonne contre la fièvre. En
obstétrique et en pédiatrie, elle peut faire la différence entre la vie et la
mort..."
Merith
rafraîchit le visage brûlant de fièvre de Marcus Servilius encore une fois puis
se rassit à mes côtés.
J'avais
déjà découvert qu'une intimité étrange naissait entre ceux qui passaient toute
une nuit au chevet d'un malade.
"Dame
Julia," Dit-elle soudain "j'espère que vous ne voyez pas d'objection
à ce que je me sois occupée personnellement de votre mari au lieu d'appeler un
médecin d'Ostie. Mais, comme mon mari sera bientôt de retour et que je connais
le cas du Seigneur Servilius ..."
"Je
vous suis reconnaissante d'être ici, Dame Merith. Je suis sûre qu'il est entre
de bonnes mains ..."
"Je
comprends que vous connaissiez son état de santé quand vous l'avez épousé
…" Commença Merith.
Pendant un
instant, je crus qu'elle me jugeait, voyant à l'évidence, une jeune fille
épousant un homme riche, poussée par l'appât du gain.
Mais ses
yeux sombres étaient gentils et doux.
J'acquiesçai.
"C'était
courageux de l'accepter." Ajouta-t-elle.
"Ce
n'est pas juste," Dis-je à voix basse, regardant le visage pâle de Marius
Servilius. Il paraissait plus vieux que ses cinquante-quatre ans et plus
fragile que je ne l'avais jamais imaginé.
"La
maladie n'est jamais juste, Dame Julia. Et la mort est pire. Pourquoi faut-il
que tant d'enfants meurent ? Pourquoi la mort prend-elle une mère, laissant
ainsi des orphelins ? Pourquoi les hommes s'entretuent-ils dans des batailles
?"
Merith
haussa les épaules.
"Nous
ne sommes que des mortels, Dame Julia. Mais la déesse est sage et elle
sait."
Je fronçai
les sourcils.
La déesse.
Je n'avais
jamais eu l'esprit porté sur la religion même si je formulais des prières et
mentionnais les dieux quand les formules de politesse l'exigeaient.
Je le
faisais de la même façon mécanique dont Marius Servilius usait pour énoncer des
formules religieuses devant son autel à la maison ou pour bénir ses bateaux
avant la mise à l'eau.
Mon mari
n'avait confiance qu'en lui-même et je ne faisais confiance à personne à part
Maximus mais il était si loin.
La déesse
de Merith ne pouvait être qu'Isis, la déesse égyptienne dont j'avais vu le
temple à Ostie. Pendant des décennies, des cultes Orientaux s'étaient insinués
à travers l'Italie, rassemblant les dévots déçus par le culte officiel.
"Oui,
Dame Julia, Mère Isis. Elle ne peut pas offrir de réponses à nos questions sur
ce qui est juste ou injuste, sur la vie et la mort. Mais elle m'a donné à moi
et à d'autres le don de soigner et, donc, quelques vies peuvent être épargnées
et d'autres peuvent venir au monde..."
Brièvement,
je levai les yeux pour examiner le visage de Pollia Sabina Marcia, son sourire
maternel plein d'amour figé pour l'éternité.
Merith
suivit la direction de mon regard.
"Nous,
les femmes, sommes toutes des enfants de la déesse..."
Un
gémissement de Marius Servilius mit fin à la conversation.
Elle alla à
lui et vérifia son état encore une fois. Puis, elle se tourna vers moi et
sourit.
"Que
mère Isis soit bénie, la fièvre est tombée. Il se remettra."
Marius
Servilius se remit, oui, et, dès que Sesostris annonça qu'il pouvait quitter
son lit, il demanda à Phaedros de l'aider à s'habiller et s'enferma dans son
studio pour s'occuper de ses affaires.
La vie
reprit sa normalité et, deux semaines plus tard, nous célébrions le banquet
reporté. Mais tous les deux nous savions que la fin était proche.
(*)
Thalassa: en grec ancien, "le mer ".
(**) Femina
medica: En latin, une femme médecin qui ne s'occupe que de patients et qui agit
aussi comme obstétricienne.
(***)
Valetudinarium: En latin, l'infirmerie d'un camp militaire.