Le mariage – 175 A.D.

 

Quand je regarde ce que furent mes premiers mois de vie commune avec Apollinarius, je n'en eu que du plaisir.

Quand je me penche sur cette époque, je vois une fille aux yeux bleus et aux cheveux dorés qui pouvait à peine contenir son excitation dans l'attente de la visite quotidienne de son nouveau professeur privé.

Je vois une ancienne esclave et une ancienne putain qui, penchée sur un papyrus, fronçais les sourcils et rongeais pensivement le bout de son stylet tandis qu'elle s'appliquait à en maîtriser le contenu.

Je vois une affranchie qui, dévorée par le besoin de connaissance, lisait voracement tous les papyrus qui lui tombaient sous la main au point d'en oublier de se nourrir, alimentant ainsi son esprit et son âme à défaut de son corps.

 

Apollinarius était tout ce que Cornelius Crassus m'avait dit de lui : un savant qui aimait la connaissance, tout en restant parfaitement en contact avec la vie, un enseignant né, un homme intelligent, sensible qui n'avait pas besoin d'une salle de classe pour dispenser ses leçons car son école était la vie elle-même.

 

Il prit un appartement sur le Quirinal, tout près des limites de la cité et se rendait tous les matins chez moi pour me donner mes leçons.

Lire et écrire étaient les priorités.

Puis, petit à petit, il ajouta les nombres, l'histoire, la géographie, l'art, la philosophie et le grec.

Ou plutôt devrais-je dire qu'il voulait y aller petit à petit car moi je le pressais de continuer avec une telle impatience qu'elle le faisait rire à chaque fois qu'elle se manifestait.

Il me laissa aller à mon propre rythme et quand je découvris que les mathématiques n'étaient pas une matière aussi aisée à maîtriser que je le pensais, il ne me gratifia pas du sempiternel 'je vous l'avais bien dit' mais patiemment reprit et approfondit les notions et quand j'étais au bord du désespoir, il me donna mes premières notions de géométrie et je découvris alors que je pouvais faire aisément le lien entre les deux matières.

 

Si bien qu'ensemble nous avons trouvé le chemin vers les mathématiques.

 

Quand je me plaignais que je n'apprenais pas assez vite, qu'il y avait tant à lire et que je ne serais jamais capable de tout lire, il ne me chapitra pas ou ne se moqua pas de moi.

Au lieu de cela, il lista tout ce que je maîtrisais, déjà, avant de le rencontrer: ma perfection, mon latin de haut vol, mes manières, mon bon goût et mon habileté naturelle à organiser et à gérer méthodiquement les tâches.

"Sans oublier de mentionner votre bon sens, Julia," Ajouta-t-il par-dessus la table. "Et le bon sens ne peut s'apprendre ou s'acheter au marché de Trajan. Vous ne pouvez en hériter ni l'acquérir via un nom et une bulla : ou vous l'avez ou vous ne l'avez pas!" 

 

Cela me consola peu par rapport à mes difficultés avec les déclinaisons grecques mais je dus admettre qu'il avait raison : le latin de Silvia Cornelia n'était pas meilleur que le mien et ses manières et ses goûts étaient franchement déplorables, sans mentionner la manière dont elle gérait ou plutôt ne gérait pas son ménage, malade de ses paresseux.

Et elle n'avait aucun bon sens!

 

Apollinarius ne se contenta pas de ses livres pour son enseignement.

Il m'entraîna dans les rues, les marchés, les librairies, le forum, le théâtre.

 

Il m'emmena dans des tavernes propres et respectables où, pendant que nous mangions, il me racontait des histoires sur ses voyages.

Ses conseils étaient gentils et ses suggestions subtiles et intelligentes.

Un mot, ici et là, m'aidait à découvrir comment je voulais décorer ma maison, comment je voulais m'habiller pour sortir le soir, comment je voulais que ma vie soit.

Il m'encouragea à oser faire les choses dont j'avais toujours rêver et me découragea à suivre le chemin sur lequel m'avaient entraînée la haine et le ressentiment.

Sous sa tutelle, et au vu de la progression de mon éducation, repousser mon passé au loin semblait possible

 

Un jour, il arriva à mon appartement et me trouva en train de fouiller dans le coffret dans lequel j'avais jeté les bijoux destinés à nous parer lors des soirées vouées aux plaisirs ainsi que ceux que certains hommes m'avaient offerts après mon service auprès d'eux.

 

Dans ma hâte à m'installer et, plus tard, dans ma frénésie d'apprendre, j'avais oublié que j'avais décidé de les jeter dans l'égout le plus proche afin qu'ils rejoignent les ordures car ils n'étaient que des déchets de mon passé exécrable.

 

Ce matin-là, il ne me donna pas de leçons mais s'assit et m'écouta pendant que je parlais de Cassius et de mon enfance à la villa, des esclaves spéciales, du sénateur et de mes années de service dans un bordel privé.

Je lui parlai de mon voyage en Mésie et comment l'empereur m'avait affranchie et pourquoi ... mais je ne détaillai pas ma relation avec Maximus ni que j'étais tombée amoureuse de lui.

Je ne racontai pas à Apollinarius que mes heures, avec lui, la journée étaient les seules libres de la présence de Maximus.

Car bien après qu'il m'ait souhaité la bonne soirée avant de regagner son domicile, je restais debout jusque tard la nuit non pas parce que continuais à lire et à étudier mais parce que, le plus souvent, je revivais les jours que j'avais passés au camp avec Maximus et que j'en rêvais.

 

Si Apollinarius soupçonna que je lui cachais quelque chose dans mon récit, il n'en fit pas mention et ne m'interrogea jamais et je lui en fus reconnaissante.

Ce fut la première des nombreuses fois où je lui fus reconnaissante de sa discrétion et mon coeur s'inclina encore davantage vers lui.

 

Quand je finis mon récit, il ôta le coffret de mes mains crispées dont les jointures étaient devenues blanches et dit

"Laissez-moi ce coffret, Julia."

Je ne le contredis pas car soudain j'étais trop épuisée pour le faire.

Il l'emporta et quand il revint le jour suivant nous n'en parlâmes pas.

Mais, trois jours plus tard, il se présenta accompagné de trois porteurs qui transportaient deux caisses pleines de précieux manuscrits.

 

"Que  … qu'est-ce que c'est, Apollinarius?" Demandais-je quand je récupérai ma voix.

"Votre bibliothèque personnelle, ma chère," Dit-il en donnant un pourboire aux hommes et en les congédiant.

"Marc Antoine donna à Cléopâtre 200.000 rouleaux de la bibliothèque de Pergame pour la consoler de la perte de celle d'Alexandrie ... Je ne peux égaler un tel homme mais je peux vous aider à démarrer la vôtre..."

Mes yeux s'emplirent de larmes et je me mordis la lèvre inférieure.

"V … vous n'auriez pas du," Réussis-je à bredouiller. "Je vous rembourserai..."

"Ce n'est pas nécessaire, Julia," Dit-il et le ton de sa voix était comme d'habitude extrêmement doux. "J'ai un bon ami qui est joaillier et qui était plus qu'heureux de mettre ses mains sur ce coffret ..."

 

Il me sourit et, comme d'habitude, je ne pus m'empêcher de lui rendre son sourire.

"Et, maintenant, on commence le cours! Est-ce que vous savez que la reine Cléopâtre parlait 13 langues? 13 langues, Madame! Et je suis certain qu'elle ne s'est jamais plainte que le grec était une langue difficile à apprendre!"

 

Mes lèvres tremblaient car j'étais partagée entre les rires et les pleurs.

C'était notre jeu habituel.

"Bien sûr que non!" Répondis-je vivement. "Elle l'a appris au berceau!"

"Bien vu!!" Dit gaiement Apollinarius tout en revoyant une fois encore la grammaire grecque.

Et, en temps voulu, je maîtrisais la langue maternelle de Cléopâtre!

 

C'est Apollinarius qui introduisit Nicia. Il insistait sur le fait que je devais avoir une servante pour s'occuper de mon appartement, de mes repas et de mes vêtements.

Nous en avons discuté. Je refusais d'acheter une esclave car je refusais d'être la complice d'un système qui transformait une petite fille de douze ans en prostituée.

 

Il était entièrement d'accord avec moi car il méprisait les affranchis, homme ou femme, qui compensaient leur passé en remplissant leurs maisons de marchandises humaines.

Mais il était inflexible au sujet de la servante.

Je rétorquai vivement que je ne voulais pas de quelqu'un qui vivrait dans mon chez moi, envahissant ma vie privée et s'immisçant dans mon quotidien.

Comme sa seule réponse fut un large sourire, je sus qu'il m'avait piégée. Je compris qu'il avait trouvé une femme discrète qui n'avait pas besoin d'être logée chez moi pour accomplir ses devoirs. "Qui est-ce ?" demandais-je vivement par dessus la table que nous utilisions pour nos leçons.

"La femme de l'intendant de votre voisin", Répondit Apollinarius tout en lissant les plis de son élégante toge.

 

Je fronçai les sourcils.

"Voisin ?"

Mon professeur privé soupira.

"Voisin : personne qui vit tout près. Il est habituel d'échanger des salutations et des plaisanteries avec eux. Cette sorte d'échange est d'habitude considéré comme étant de 'la civilité'! "

Il soupira de nouveau.

"Sérieusement, Julia, vous devriez vous sociabiliser, commencer à voir du monde, à parler à d'autres personnes que moi et que les gens que je vous présente! " 

 

"Je n'arrive pas à comprendre comment une servante peut m'aider 'à me sociabiliser." Répondis-je avec une pointe d'impatience.

Je ne voulais pas d'une servante. Je voulais seulement retourner à mes leçons.

 

"Nicia est un bijou!" Continua Apollinarius. "Elle est convenable, propre et efficace. Et elle vit juste à une volée d'escalier de vous! Elle peut faire les travaux ménagers chez vous et, ensuite, redescendre pour la nuit, après d'être occupée de votre dîner! – ne s'imposant, donc, pas dans votre vie..."

 

Je relevai haut le menton.

"Serait-elle grecque ?" Demandais-je et Apollinarius se mit à rire.

"Bien sûr qu'elle l'est!" Dit-il.

"Elle et son mari sont d'origine mycénienne. Il était un des contremaîtres de votre voisin mais il s'est blessé au chantier naval et son maître l'a indemnisé en le faisant intendant de sa résidence romaine. Comme l'homme passe la plupart de son temps au loin, ils n'ont presque rien à faire ..."

"Comment se fait-il que vous connaissiez tant de chose sur mon voisin ?" Demandais-je.

J'avais l'habitude d'admirer le jardin de l'appartement du rez-de-chaussée et sa fontaine peu commune mais c'est seulement maintenant que je me rendis compte que l'endroit semblait désert, mis à part le couple qui s'occupait de l'intendance. 

 

"Parce que je ne reste pas avec mon nez collé dans un papyrus!" Répondit-il. "J'échange quelques mots avec les gens que je croise régulièrement. Nicia m'a entendu fredonner un vieil air grec et nous avons commencé à parler. Elle s'ennuie. Ses six fils sont mariés et, avec leur maître, au loin depuis plus d'un an, son mari n'a pas besoin de beaucoup d'aide. Elle a pensé que vous pourriez aimer l'employer comme femme de chambre car elle avait remarqué que vous n'aviez pas de servante ..."

 

"Donc, vous et elle avez décidé que je devrais en avoir une!"

"Julia, ne soyez pas si têtue! Vous ne pouvez pas continuer à accomplir les travaux ménagers, à faire les courses, à porter vos vêtements à la blanchisserie, à mal manger ou à oublier de manger et étudier en même temps!"

"Je n'ai pas besoin d'une servante!" Ai-je insisté.

"Pensez à ceci : si vous louez Nicia vous pourrez consacrer plus de temps à vos études ... et à faire des choses qui exigent que vous soyez accompagnée d'une autre femme. Voyager, par exemple!" 

 

"Voyager ? Mais je ne compte aller nulle part!"

"Oh."

Apollinarius se fit silencieux et se mordit la lèvre inférieure comme un enfant blessé. Puis, il dit,

"Je pensais que vous voudriez visiter ma ferme en Campanie..."

Ma mâchoire en tomba.

"Votre ferme ? Vous m'invitez dans votre ferme ?"

"J'allais le ... mais je suppose que je devrai y aller seul..."

Mon coeur se fêla.

"Vous allez retourner en Campanie ?" Demandais-je d'une toute petite voix effrayée.

"Je passe toujours mon anniversaire dans ma ferme."

Maintenant j'étais embarrassée.

Anniversaire ?

Il était né esclave et les esclaves n'ont ni enfance ni jouets ni, bien sûr, anniversaire.

Personne ne retient les dates du prodige de notre entrée dans ce monde.

Ils nous comptent juste puis nous trient comme mâles ou femelles tout comme le bétail dans le bilan annuel de nos maîtres.

 

Et Apollinarius prétendait célébrer son anniversaire... !

 

"Quand ils m'ont enlevé à ma mère, elle courut après moi et m'étreignit une dernière fois." Dit-il à voix basse.

"Avant qu'ils ne l'écartent, elle a chuchoté dans mon oreille 'N'oublies jamais la date à laquelle tu es né! Le 13 novembre! ' Je ne me rappelle pas du visage de ma mère, Julia, juste de ses mots... Depuis que l'ancien consul m'a sauvé du bordel, j'ai toujours célébré mon anniversaire. Dans deux semaines, j'aurai quarante-deux ans."

 

Nous restâmes silencieux un long moment.

Soudain, je me suis demandée quand avait lieu l'anniversaire de Maximus. Je ne savais pas et, maintenant, il n'y avait aucun moyen d'en apprendre la date, un autre trou dans les rares informations que je possédais déjà sur l'homme que j'aimais désespérément et dont je me languissais.

 

Je m'éclaircis la gorge.

"Voulez-vous que j'aille en Campanie pour votre anniversaire ?"

"Il n'y a aucune autre personne que j'aimerais le plus avoir à mes côtés ce jour-là ... mais vous ne pouvez pas être logée sous le même toit que moi sans une femme de chambre personnelle..." 

 

"Si je choisis Nicia, puis-je aller en Campanie avec vous ?"

Apollinarius leva la tête et sourit.

"Bien sûr que vous pourrez!"

"Ça va! Embauchez-la! Maintenant, pouvons-nous continuer à lire ?"

Apollinarius rit sous cape.

"Je descendrai et irai chercher Nicia! Mais vous, ma chère, vous l'engagerez!"

Je commençai à protester mais il m'arrêta.

"Vous faites l'embauche, jeune dame! Considérez cela comme un autre apprentissage!" 

 

Nicia s'avéra être le bijou annoncé par Apollinarius.

Après un début maladroit de ma part - je n'avais jamais embauché de domestique ni n'avais jamais donné d'ordres à une personne née libre – et, une fois, qu'elle eut contrôlé sa tendance à me materner, nous avons trouvé un terrain d'entente et les choses se déroulèrent sans à-coup.

Comme Apollinarius l'avait prédit, maintenant que la vive petite femme était là, j'avais plus de temps à consacrer à mes études.

 

Nous partîmes tous les trois pour la Campanie et le voyage fut passionnant même si l'hiver était proche.

Nous sommes restés à la ferme une semaine, profitant de la sérénité du lieu, faisant de longues balades dans la région et organisant une belle fête pour célébrer l'anniversaire de mon professeur privé.

Puis, nous sommes retournés à Rome avant que le froid sérieux ne s'installe.

 

Quand nous sommes arrivés à l'immeuble où je vivais, nous avons découvert un groupe de porteurs y déchargeant des bagages.

C'était un train impressionnant et le mari de Nicia était sur le pas de la porte, dirigeant les hommes dans l'appartement de rez-de-chaussée.

 

Mon mystérieux voisin était de retour! 

 

Son nom était Marius Servilius Tibullus et je le rencontrai quelques jours plus tard alors que je m'apprêtai à sortir pour aller au marché en compagnie de Nicia. Il entrait, suivi de deux hommes qui, je l'apprendrais plus tard, étaient ses secrétaires.

C'était un grand homme au début de la cinquantaine, rasé de près, parfaitement soigné et élégamment habillé.

Il était beau à la mode ancienne, avec des cheveux argentés couvrant légèrement son haut front et sa peau était légèrement bronzée.

Nicia fit les présentations et nous échangeâmes des signes de tête polis et des salutations.

 

Puis, il engagea la conversation avec Nicia sans me quitter des yeux. Des yeux qui n'exprimaient aucune lascivité!

Au contraire c'était un regard dur, calculateur et scrutateur. Un regard qui sondait les âmes.

Qui ne me perturba en aucune manière.

Ce n'était pas celui d'un homme guidé par la lubricité mais par la raison.

Je pouvais comprendre un tel homme.

Je pouvais traiter avec un tel homme.

Il remarqua que son examen minutieux ne me troublait pas et sembla trouver cela amusant car un léger sourire arqua ses lèvres minces.

Mais le sourire n'atteignit pas ses yeux gris argentés.  

 

Le retour de Marius Servilius Tibullus changea subtilement mon rapport avec Nicia.

 

Cela commença, immédiatement, après notre première rencontre, quand ma femme de chambre me dit qu'il l'avait questionnée sur moi.

Il avait été bref comme d'habitude mais précis.

J'écartai le commentaire mais Nicia était trop enthousiasmée et comme Apollinarius ne serait pas là avant une demi-heure, j'écoutai sa description de l'homme : malgré son extrême richesse, Marius Servilius Tibullus préférait vivre simplement.

C'était un constructeur de navires et un marchand qui consacrait chaque moment de sa vie et chaque parcelle de son énergie à ses affaires.

Un veuf sans enfants, il était un maître dur mais juste. Il n'avait aucune famille connue et, selon Nicia, il n'avait jamais montré le moindre intérêt aux femmes qu'ils connaissaient. Et ils le connaissaient depuis plus de vingt ans.

 

Je ne prêtai pas plus d'attention aux mots de Nicia qu'aux commérages que l'on entend aux bains ou sur les marchés jusqu'à ce que la première amphore de vin Caecuba apparaisse sur ma table. Alors j'arquai mes sourcils d'un air interrogateur.

Le vin fut suivi d'un sac de dattes de première qualité et, plus tard, d'une boîte de bonbons exotiques.

Nicia me dit que Marius Servilius Tibullus importait la plupart des marchandises de luxe qui pouvaient être trouvées à Rome.

 

Jamais ses cadeaux ne furent compromettants.

 

Trois mois et quelques amphores et boîtes de bonbons plus tard, un domestique me délivra un petit rouleau de papyrus.

Celui-ci contenait juste une ligne écrite dans une calligraphie claire et précise :

"Je vous rendrai visite juste avant le crépuscule."

 

Il avait signé et scellé la lettre avec la même gravité et la même efficacité que son écriture.

Sa chevalière représentait une paire d'ancres entrelacées.

Marius Servilius Tibullus ne demandait pas de permission ce qui lui évitait ainsi d'essuyer un refus.

C'était soit un signe d'audace soit un signe d'arrogance. Soit les deux. De toute façon, sa visite promettait d'être fort peu commune.

 

"Je suis sûr que Nicia vous en raconté assez sur moi pour nous épargner de gaspiller notre temps..."

Nous étions assis dans ma salle à manger ainsi qu'il semblait convenable pour recevoir un homme qui était un virtuel inconnu.

Marius Servilius Tibullus accepta un gobelet de son propre vin et en vint au fait, m'épargnant ainsi les minauderies et les plaisanteries dictées par la civilité.

 

Je lui en fut reconnaissante.

"J'ai horreur de perdre du temps, Domina. Je suis un homme d'affaires et je crois au bénéfice d'être direct : je veux que vous deveniez ma femme. Je suis assez riche pour vous offrir une vie que plus d'une aristocrate vous envierait. Je veux me marier dès que possible car je dois retourner à mes chantiers navals que j'ai négligés ces trois derniers mois. Nous vivrons à ma villa à Ostie la plupart du temps." 

 

Je savais qu'il m'avait fait la cour à sa manière brusque d'homme d'affaires et j'avais pressenti la nature de sa visite.

Je pensais qu'il voulait acheter mes faveurs et j'étais prête à le rejeter sans laisser le moindre doute dans son esprit.

Mais rien ne m'avait préparé à une proposition de mariage. Et, particulièrement, à une si directe. Je réussis néanmoins, à me composer un visage.

"Merci, Domine. Votre offre est généreuse mais je ne veux pas vous épouser ..."

"Domina, je suis un homme d'affaires depuis l'âge de seize ans. J'en suis un très bon et j'ai fait plus d'argent que je peux même me souvenir. La raison pour laquelle je suis si bon c'est parce que je suis direct et que je ne considère jamais non comme une réponse..." 

 

Son ton était posé. Un homme discutant à l'aise d'un contrat.

 

"Et bien, il y a toujours une première fois pour tout. Je ne veux pas être votre femme. Rien de personnel. Je ne veux simplement pas me marier. Maintenant, si vous avez dit ce que vous aviez à me dire, il est inutile de continuer à ce que, tous deux, nous perdions davantage de temps. Passez une bonne journée, Domine."

 

Je m'étais levée pour souligner mes mots. Il ne bougea pas.

"On m'avait dit que vous étiez non seulement extrêmement belle, mais également très intelligente. Je suis prêt à négocier, Domina."

Etre debout alors que lui restait assis me désavantageait. Mais si je me rasseyais, je reconnaîtrais qu'il avait la donne. Alors, je restai debout.

"Vous pouvez être prêt à négocier mais moi je ne le suis pas, Domine. Comme il semble que vous voulez vraiment vous marier, j'espère que les Dieux vous guideront vers la femme qui vous conviendra..." 

 

Je me tournai pour quitter la pièce quand ses mots me stoppèrent net.

"Vous ne croyez pas plus dans les Dieux que moi, Domina. Comme vous le voyez, nous avons quelque chose en commun. Et je ne veux aucune autre femme que vous."

"Non, Domine, vous ne me voulez pour votre femme : je suis née esclave. Je ne suis affranchie que depuis une année à peine. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser..."

 

Il ne bougea toujours pas. Il se contenta de hausser les épaules.

"Si vous voulez me dissuader, Domina, vous devrez trouver autre chose. Mon grand-père était un affranchi. Il a commencé l'affaire que je possède. Je ne suis pas après le sang bleu, Domina. Je le laisse aux éleveurs de chevaux. Maintenant, est-ce que cela vous ennuierait si nous fixions la date de nos noces ?" 

 

Cela n'allait pas comme c'était supposé aller.

Je devais l'arrêter.

Je revins vers ma chaise, m'assis et le regardai droit dans ses yeux gris aux reflets argentés.

"Domine, vous ne voulez pas m'épouser : je fus une esclave et une prostituée durant les six dernières années qui suivirent mon douzième anniversaire, je n'ai pas connu d'autres vies, à part faire mon devoir envers mon maître ... en me rendant dans le lit du ceux à qu'il avait décidé de m'envoyer."

Son visage ne trahit aucune émotion mais je vis une étincelle dans ses yeux. J'avais voulu le repousser, détourner son intérêt. Au lieu de cela, j'avais réussi à provoquer son respect. 

 

"Les hommes d'affaires mesquins croient en la tromperie mais les bons apprécient la sincérité. J'apprécie profondément la vôtre, Domina. Mais cela ne change rien pour moi : contrairement à beaucoup d'hommes de mon âge, je ne suis pas attiré par la virginité. Si j'avais voulu une jeune vierge, j'ai assez d'argent pour m'en acheter cent. De plus, je ne veux pas d'une novice. Je veux une femme intelligente, belle, indépendante. Je veux vous épouser."

"Domine, vous rendez ceci inutilement difficile … je ne veux pas vous épouser vous ou un autre homme. Je ne veux pas aller ... au lit avec vous ... ou avec un autre homme... Vous souhaitez sûrement avoir des héritiers et c'est votre droit mais je ne veux pas être celle qui vous donnera des enfants. Excusez-moi, Domine, mais je ne suis pas la femme qu'il vous faut..." 

 

Marius Servilius Tibullus se laissa aller contre le dossier de sa chaise et m'étudia de ses yeux clairs et impitoyables.

Pour la première fois, son beau visage impassible trahit une émotion.

De la sympathie.

Et, je ne sais pourquoi, cela ne me heurta pas.

 

"Domina, j'ai cinquante-deux ans. J'ai ma jeunesse derrière moi. Je me suis marié une fois. Ma femme est morte en couche. Elle a eu une hémorragie mortelle quand les médecins l'ont coupée pour sauver mon fils mais c'était trop tard. Il était mort lui aussi. Je n'ai jamais voulu avoir d'autre enfant..."

La conversation prenait une tournure personnelle que je n'aimais pas.

Je voulus l'interrompre mais il m'arrêta d'un geste de sa main. 

 

"Domina, je vous parais en bonne santé mais, en réalité, je suis malade. Gravement malade. Une faiblesse de la moelle. Les médecins ne peuvent rien contre cela, ils ne savent même pas me dire combien de temps il me reste à vivre. Jour après jour, je m'affaiblis. Je n'ai pas de force à perdre dans le lit d'une femme. J'ai besoin de mon temps – de tout le temps qui me reste - pour réaliser des choses plus importantes que la satisfaction physique..."

 

Il s'arrêta de parler un instant et j'en profitai pour l'étudier soigneusement.

Sous son bronzage, il y avait une pâleur maladive ainsi que des ombres sous ses yeux. Ses mains étaient trop minces. 

 

"Parmi les choses que je veux réaliser avant de mourir, c'est de profiter de certains aspects de ma vie que j'ai négligés, occupé que j'étais par mes bateaux. Je veux un vrai foyer avec une présence féminine autour de moi. Je veux ouvrir ma villa aux visiteurs et profiter des jardins que je n'ai jamais eu vraiment le temps de concevoir. Je veux entendre de la musique et aller au théâtre et manger des repas qui n'ont pas été choisis par mon intendant. Domina, ce que je vous offre c'est un travail. Et pas des moindres. Vous devrez gérer un grand ménage, recevoir des invités, remettre à neuf des ailes entières de ma villa, concevoir de nouveaux jardins, m'accompagner aux dîners et au théâtre et me soigner quand j'en ai besoin. Actuellement, je ne ressens aucun malaise de ma maladie mais les médecins m'ont dit ce à quoi je devais m'attendre. Je ne suis pas facilement satisfait et vous devrez travailler dur. En retour, vous bénéficierez de tout le luxe que vous pourriez souhaiter ou avoir besoin. Vous aurez de l'argent, des bijoux et des vêtements en accord avec votre nouvelle situation. Et, quand je mourais, vous aurez mon affaire. Et tout ce qui l'accompagne."

 

J'étais consternée.

 

Non seulement par l'offre de me faire de moi son héritière mais aussi par la froideur de son discours. Comment pouvait-il parler si impassiblement de sa propre mort ?

"Domine," essayais-je encore une fois. "Je suis désolée d'entendre parler de votre santé mais je pense toujours que vous avez tort à propos de moi... ce dont vous avez besoin est d'adopter un héritier mâle, quelqu'un qui peut apprécier votre offre et vous aider à porter vos fardeaux." 

 

Pour la première fois, Marius Servilius Tibullus rit et son rire était aussi pointu que sa calligraphie. Et, comme son sourire, il n'atteignit pas ses yeux.

"Un héritier ? Quelle sorte suggérez-vous, Domina ? Un jeune homme qui gaspillerait mon argent aux courses de char ? Ou un adulte qui trouverait difficile d'attendre que la mort vienne me prendre et déciderait d'accélérer mon départ ? Non, merci, Domina. Je préfère une femme comme vous qui, une fois engagée, honorera le marché..."

 

Je me relevai et tournai en rond dans la pièce comme Rubia avait l'habitude de faire quand elle était mal à l'aise.

"Domine, vous êtes un homme fier et, moi, j'étais prostituée chez les puissants. Comment pensez-vous que vous vous sentirez quand une de vos connaissances masculines me reconnaîtra ?" 

 

Marius Servilius Tibullus rit de nouveau et son rire était encore plus aigu.

"Domina, je ne fraye pas avec les aristocrates. Ils se considèrent au-dessus des marchands et la seule chose qui m'intéresse chez eux est la taille de leurs dettes. Et, quand ils empruntent de l'argent, j'envoie mes agents traiter avec eux. Je méprise les aristocrates, Domina. Le seul que je respecte est Jules César, car il a ramené, comme prisonniers de guerre, mes ancêtres Gaulois. S'il ne l'avait pas fait, je serais né dans une hutte de boue et non dans une impeccable maison romaine."

Son commentaire sans passion au sujet de l'esclavage m'offrit une opportunité inattendue.

"Avez-vous des esclaves ?" Répliquais-je. 

 

"Plusieurs. À ma villa et dans mes chantiers navals."

"Je ne vivrais jamais dans un endroit où il y a des esclaves!"

"Je suis un maître juste et chaque année je libère ceux qui sont intelligents, loyaux et qui travaillent dur. Je ne crois pas aux abus ou aux mauvais traitements. Mes esclaves savent qu'ils peuvent obtenir leur liberté s'ils travaillent bien, ainsi ils font de leur mieux pour être dans la liste annuelle. Et la plupart d'entre eux restent à mon service même quand ils sont affranchis..."

 

Je restai silencieuse, le regardant fixement.

Il haussa les épaules.

"Ça va." Dit-il, "Je libérerai tous les esclaves de la villa comme cadeau de noces. Mais je garderai ceux des chantiers navals. Je ne vous dirai pas comment gérer le ménage et vous ne me direz pas comment gérer les chantiers navals. Maintenant, pouvons-nous fixer la date ?"

 

Je lui tournai le dos, en m'étreignant nerveusement.

"Domine, c'est inutile! Ma liberté est récente. J'éprouve seulement une grande envie d'éducation ..." "Non, Domina. Vous éprouvez une grande envie d'autre chose. Vous éprouvez une grande envie de revanche."

Je tressaillis, mais ne me retournai pas pour lui faire face.

Il continua à parler.

"N'est-ce pas de vengeance dont rêvent tous les hommes et les femmes maltraités, Domina ?" 

 

"Julia, vous trouverez quelqu'un de spécial, un jour. Quelqu'un de très spécial."

Les mots de Maximus résonnaient dans ma tête.

Il avait raison!

Et il y avait quelqu'un de très spécial, ici, qui me demandait d'être sa femme pour de bonnes raisons, quoique inattendues.

 

La revanche.

J'entendis, à nouveau, le bruit répugnant qu'avait fait le poignard quand je l'avais enfoncé dans le cou de Cassius.

La vibration immonde remontait le long de mon bras une fois encore.

Je sentis à nouveau le jet de sang chaud et gluant jaillissant de la blessure et inondant ma main. J'entendis à nouveau la tête de Cassius choir sur le bureau avec un bruit mat.

 

La revanche. 

 

La revanche sur Cassius. Sur Marcellus. Sur le sénateur. Sur chacun des hommes, innombrables, dont les visages que je ne pouvais distinguer me tourmentait encore. Sur chacun des hommes, innombrables, qui m'avaient salie. Qui m'avaient utilisée. Qui m'avaient blessée. Qui m'avaient humiliée.

 

La revanche sur l'esclavage. La prostitution. Le désespoir. Le rejet.

 

"Il n'y a rien mal à cela, Domina." Continua-t-il. "Épousez-moi et ayez votre revanche. Je ferai de vous une femme puissante, si puissante que, même si vous rencontrez, de nouveau, un de ces hommes, il sera effrayé d'admettre qu'il vous connaissait, et encore moins de s'en réjouir avec malveillance. Vous éprouvez une grande envie d'éducation, regardez notre mariage comme une sorte d'éducation ... une éducation sur le pouvoir. Quand je serai mort, vous serez libre de faire ce que vous voulez de votre vie et de votre legs. Et … de votre vengeance."

 

Je frissonnai.  

 

"Vous êtes jeune, intelligente et belle, Domina. Vous méritez d'être admirée. D'être choyée. D'être cajolée." Poursuivit-il d'une voix basse et séduisante.

"Vous méritez d'être heureuse. D'être aimée, même si je ne suis pas celui choisi pour vous aimer et vous rendre heureuse. Mais, surtout, vous méritez d'être vengée..."

Je n'avais pas besoin de me retourner pour savoir qu'il souriait.

Il m'avait eue et il le savait.

 

"Seul l'empereur peut vous donner plus, Domina. Mais il ne peut pas vous épouser..."

Il ne se vantait pas car la vantardise n'est pas le fait d'un tel homme.

"Prenez-moi comme mari, Julia et ayez votre vengeance..."

Je me tournai vers lui et plongeai mes yeux dans les siens qui étaient froids et indéchiffrables. Lentement, je retournai m'asseoir.

Il poursuivit avec désinvolture. 

 

"Nous vivrons surtout à Ostie. Je crois que vous trouverez la villa à votre convenance. Néanmoins, tous les changements que vous jugerez nécessaires seront les bienvenus. Nous aurons des appartements séparés et j'ordonnerai que l'on pose des verrous aux vôtres. Non qu'ils soient nécessaires mais vous vous sentirez ainsi plus à l'aise. Vous pouvez continuer à étudier autant que vous le voulez  du moment que cela n'entrave pas vos devoirs envers moi. Votre professeur privé est le bienvenu à la villa s'il veut se déplacer à Ostie et vous pouvez embaucher un autre enseignant si vous le souhaitez. On vous fournira tout ce que vous voulez ou tout ce dont vous avez besoin. Mes bateaux apportent en Italie toute sorte de marchandises et je peux y choisir en premier, donc vous aurez cette même opportunité. Vous aurez aussi accès à mes banquiers et vous gèrerez les comptes de la maison. Je libérerai tous les esclaves de la maison en votre nom donc ils vous serviront loyalement."

 

Tandis qu'il continuait à inscrire les points de ce qu'allait être notre accord personnel, j'eus l'impression que le temps avait cessé d'exister.

Sans presque dire mot, j'avais consenti à lier mon sort à celui d'un quasi étranger.

J'avais consenti à devenir la femme de quelqu'un.

J'avais consenti à ce que ma vie change de nouveau. Change pour toujours.

 

"J'accepte votre parole comme quoi, à l'heure actuelle, aucun homme ne vous intéresse mais vous êtes jeune et, tôt ou tard, vous changerez d'avis. Je n'élèverai pas d'objection à ce que vous preniez un amant à condition que ce ne soit pas parmi mes connaissances d'affaires et que vous soyez discrets. Si vous tombez enceinte, je revendiquerai l'enfant comme mien."

 

Un amant ?

 

Il y avait seulement un homme avec qui j'irais volontairement au lit.

Pourtant il n'y avait pas de place pour moi dans son lit.

Et, pour cela aussi, je voulais ma revanche.

 

"Le contrat de mariage vous sera envoyé demain pour approbation..."

Je me levai.

Soudain, j'avais besoin de quitter la pièce. D'être toute seule. J'inclinai la tête à l'homme que bientôt j'appellerais "mon mari" et me retournai pour m'en aller.

 

"Juste encore un chose, Domina."

La voix de Marius Servilius m'arrêta sur le seuil.

"Quel nom doit être écrit dans le document ? Je connais votre nom, mais pas votre patronyme."

 

Je me retournai lentement.

"Julia Antonina, Domine" Dis-je d'une voix assurée. "D'après l'empereur." 

 

Nous nous sommes mariés un mois plus tard. Comme nous étions tous les deux des adultes sans famille, notre mariage fut un mariage simple.

 

La cérémonie se déroula à l'appartement de Marius Servilius devant les témoins obligatoires et les membres de sa maison.

Apollinarius était là, bien sûr.

La nouvelle l'avait profondément choqué.

"Je ne peux pas croire que vous allez le faire, Julia!" Dit-il. "Pourquoi ? Pourquoi, par les Enfers, épousez-vous cet homme vous ne connaissez même pas ? Pas pour l'argent, j'en suis sûr. Alors, pourquoi ? POURQUOI ?"

"Parce que je suis lasse, Apollinarius. Parce que j'ai, soudain, découvert à quel point je suis lasse et combien j'ai besoin de savoir si je peux appartenir à quelque part..." 

 

"Il y doit y avoir quelque chose de plus, Julia! Il y doit y avoir ..."

 

Il s'arrêta au beau milieu de sa phrase et me regarda avec des yeux déconcertés puis tristes.

 

Il savait. Il savait comme toujours.

"C'est de ma faute," Chuchota-t-il.

J'allai vers lui, et essayai de prendre son visage entre mes mains.

Il m'évita.

"Apollinarius, non ..."

"C'est de ma faute!" Répéta-t-il d'une voix étranglée.

"Si j'avais insisté pour que vous rencontriez davantage de personnes, que vous soyez plus socialisée au lieu, d'égoïstement, vous garder pour moi, vous auriez trouvé un homme qui vous aimerait comme vous méritez d'être aimée ..."

 

"Non!"

Je ne voulais rien entendre sur l'amour et sur le fait d'être aimée. Je ne pourrais pas le supporter. Pas maintenant.

"Si j'avais été un homme réel et non ce que je suis ..."

 

"NON!" 

 

J'empoignai ses épaules et le secouai durement.

"Non!" Répétais-je.

"Ce n'est pas votre faute si je suis née esclave et ait été éduquée pour devenir une prostituée! Ce n'est pas votre faute si vous ne pouvez pas m'aimer comme un homme aime une femme! Ce n'est pas votre faute si je suis blessée et amère et si je le serai toujours ! J'en suis venue à l'accepter, Apollinarius! J'en suis venue à accepter d'être blessée profondément à l'intérieur pour toujours et d'être amère et solitaire et triste! Il me l'a démontré et me marier avec lui est mon choix pour l'accepter!"

 

 Apollinarius baissa la tête jusqu'à ce que son front touche le mien. Nous sommes restés ainsi un long moment.

"Je vais avoir besoin de vous plus que jamais. Viendrez-vous à Ostie pour continuer à m'enseigner?" Chuchotais-je.

 

Il eut un tout petit sourire triste. 

 

"Bien sûr que j'irai. Je ne veux pas vous perdre de vue" Répondit-il.

Et ce fut mon tour de sourire.

Alors, je fis glisser mes bras autour de son cou et enterrai mon visage contre son épaule.

Ses bras se refermèrent autour de ma taille et il me serra contre son corps maigre.

Je fermai les yeux et soupirai.

 

Chaque jour et chaque nuit depuis la Mésie j'avais rêvé des bras de Maximus si forts et si musclés, j'avais eu envie de son étreinte passionnée, de la chaleur et de la force de son corps divin.

Pourtant, en ce moment, je ne voulais pas d'autre étreinte que celle d'Apollinarius, pleine d'amour et sans passion.

 

Je me suis habillée pour la cérémonie des noces à mon appartement, la première réelle maison que j'avais jamais eue et que je quitterais bientôt.

 

Nicia m'avait trouvé une coiffeuse et la femme avait, minutieusement, brossé mes cheveux longs jusqu'à ma taille avant de les enrouler, artistement, comme il convenait à la femme mariée que j'allais bientôt être.

 

Elle vanta ma chevelure et essaya de papoter mais je lui répondais seulement par monosyllabes tout en laissant mes yeux fixés sur le miroir poli et, bientôt, elle fut contrainte de se taire.

La femme voulut me maquiller mais je refusai.

Nicia m'aida à enfiler la robe nuptiale en soie jaune, les chaussures de mariage couleur safran et la parure de bijoux que Marius Servilius m'avait envoyée la veille.

Quand je fus prête, elle et la coiffeuse posèrent sur ma tête le voile de noce en soie couleur safran.

 

Je descendis l'escalier escortée de ma femme de chambre, qui avait revêtu, pour l'occasion, sa meilleure parure.

Un domestique attendait à la porte de Marius Servilius et l'ouvrit pour nous laisser entrer.

Une fois à l'intérieur, je fus reçue par Athenodorus, le mari de Nicia et l'intendant de Marius Servilius, qui me guida vers le jardin intérieur où il annonça d'une voix tonnante

"La jeune mariée! La jeune mariée!" 

 

Les invités réunis dans le jardin se retournèrent pour me regarder et virent une grande femme mystérieuse qu'aucun d'entre eux n'avait jamais rencontrée, cachée derrière un épais voile couleur safran.

 

C'étaient les connaissances d'affaires de Marius Servilius et leurs épouses.

Les domestiques étaient là aussi, parés pour l'occasion et couronnés avec des guirlandes de verveine odorante.

Il y avait, aussi, le prêtre et son aide et un porcelet, des fleurs autour du cou, qui serait la victime sacrifiée aux dieux, comme le voulait la coutume.

Marius Servilius était debout près du prêtre, grande silhouette élégamment parée d'une toge immaculée digne d'un consul.

 

Les invités me contemplèrent un long moment en silence.

Puis, quelqu'un se mit à chanter l'hymne antique des noces :

"Io, hymen, hymenaeus..."

 

Apollinarius se détacha du groupe et vint vers moi. Il me prit la main et la serra d'une manière rassurante.

Puis, agissant comme le père de la jeune mariée, il me guida vers Marius Servilius.

C'était fortement irrégulier mais pas plus que ce mariage inhabituel où la jeune mariée avait été une putain et dont le mari avait considéré la dot comme inutile.  

 

Le prêtre entonna les prières et accepta le couteau de son aide.

Il était habile et, bienheureusement, le sacrifice fut rapidement terminé.

Il plongea ses mains dans les entrailles fumantes du porcelet et annonça que les auspices étaient favorables.

Marius Servilius me regarda, un sourcil arqué, une commissure de ses lèvres retroussée en un petit sourire ironique.

 

Puis, il se tourna vers le prêtre et prononça ses voeux :

"Ubi tu Gaia, ego Gaius. (*) Où tu es Gaia, je serai Gaius..."

Il parla d'une voix claire et calme.

Lorsque ce fut mon tour, ma voix était également claire et calme :

"Ubi tu Gaius, ego Gaia. (**) Où tu es Gaius, je serai Gaia..."

 

C'était bientôt fini.

Marius Servilius présenta les anneaux de mariage et en glissa un au médius de ma main gauche.

C'était un lourd anneau en or, extrêmement travaillé.

J'en fis glisser un semblable à son doigt mince et pâle.

 

Soudain, j'eus la vision d'une autre main et d'un autre anneau.

Une main grande, forte, bronzée, calleuse, ornée d'un simple anneau d'argent. Un anneau qui proclamait que le beau, le rude général romain aux splendides yeux bleus que j'aimais appartenait à une autre femme... 

 

Quelqu'un leva mon voile.

C'était Nicia qui agissait comme aurait du agir ma mère, cette mère que je n'avais jamais connue et dont je rêvais tellement.

Encore une autre irrégularité de ce mariage célébré pour des raisons impérieuses et extraordinaires.

Le retrait du voile couleur safran qui m'avait entourée et m'avait cachée exposa mon visage aux rayons brillants d'un soleil printanier.

 

J'entendis un murmure admiratif quand les invités découvrirent mon visage.

Le visage d'une belle fille de dix-neuf ans qui n'avait jamais eu d'enfance et ni de poupée.

Le visage d'une putain solitaire et triste qui rêvait à son innocence volée.

Le visage d'une femme désespérément amoureuse de l'homme qui l'avait rejetée.

Le visage d'une jeune mariée qui avait épousé un homme qu'elle n'aimait pas pour prendre sa revanche sur son passé.

 

Je regardai les invités, un à un, et vis sur leurs visages ce que j'ai toujours vu sur tous les visages des gens que j'avais côtoyés…Ce que je savais que j'y trouverais.

 

Franche admiration et désir à peine voilés sur ceux des hommes.

Prudence et jalousie à peine dissimulées sur ceux des femmes.

Certaines choses ne changent jamais.

Pas même lors d'un mariage.

Marius Servilius s'inclina et m'embrassa formellement sur les deux joues.

Quelqu'un repris le chant initié ce tantôt.

"Io, hymen, hymenaeus..."

 

Nous étions mari et femme!  

 

Après la cérémonie, il y eut le banquet attendu. Ce fut une belle fête quoique formelle et réservée, loin des traditionnelles manifestations débridées des mariages habituels.

La nourriture était très fine et les vins excellents, le tout servi par des domestiques efficaces et silencieux et la musique, discrète, était jouée par des musiciens talentueux tout aussi réservés.

 

Les conversations portèrent surtout sur les affaires et la politique et il n'y eut pas les taquineries coutumières et plaisanteries grivoises.

J'étais assise près de Marius Servilius pour accepter les bons voeux des invités qui vinrent, un à un, présenter leurs hommages. Je mangeai peu et bu moins encore, tout en évitant soigneusement tant le regard scrutateur de Marius Servilius que celui inquiet d'Apollinarius.

 

Les domestiques allumèrent les lampes avant de servir le dessert et, peu après, les invités se levèrent et prirent congé.

Comme nous nous étions mariés à la maison du marié, il ne devait pas y avoir de cortège de noce mais nous avons été douché de grains de blé pour assurer la bénédiction des Dieux et la fertilité de notre union.

J'acceptai les bons voeux et les salutations de séparation avec un visage impassible et, silencieusement, embrassai la joue douce d'Apollinarius de mes lèvres froides et insensibles.

Nicia, doucement, me toucha le bras, puis me guida vers ma chambre à coucher. 

 

C'était une grande chambre, donnant sur le jardin intérieur, équipée d'un riche mobilier, de tapis orientaux et abondamment fleurie.

Des bois parfumés brûlaient dans le brasero qui tenait éloigné la fraîcheur nocturne. Une fine chemise de nuit et un peignoir en soie étaient prêts sur un divan et des pétales de rose avaient été versés sur les couvertures retournées du lit.

 

La serrure en fer promise avait été posée!

 

Nicia m'aida à retirer mes vêtements de noce et mes bijoux, puis me prépara pour la nuit.

D'une main habile, elle déroula mes cheveux et les brossa puis enduisit d'un peu de mon parfum préféré - la myrrhe - mon cou et mes bras. Elle se saisit des épingles et des peignes, de ma robe et du voile, me souhaita la bonne nuit et quitta la chambre. 

 

Peu à peu, le grand appartement devint silencieux. Les torches dans la cour s'éteignirent.

 

Je restai assise sur la chaise là où Nicia m'avait quittée, mes mains fermement posées sur mes genoux. J'étais assise de la même manière que, dans la tente de Cassius, quand Maximus m'avait laissée avec trois morts, il y a une éternité de cela.

 

À ce moment-là, j'avais regardé le visage mort de mon maître et tourmenteur très, très longtemps. Maintenant, mes yeux étaient fixés sur le verrou mais je ne me levai pas pour fermer la porte.

Ce n'était pas nécessaire car je savais que Marius Servilius honorerait sa promesse.

Et je savais aussi que s'il m'avait voulue, aucun verrou dans tout l'empire n'aurait été assez fort pour le tenir éloigné.

J'avais épousé un homme qui ne m'aimait pas et qui ne me désirait pas.

J'avais été le jouet de beaucoup d'hommes qui m'avaient désirée, m'avaient utilisée et m'avaient rejetée sans l'ombre d'un remords.

J'étais tombée amoureuse d'un homme qui s'était soucié de moi, m'avait désirée, aurait pu même m'aimer ...et qui, pourtant, m'avait rejetée.

J'avais épousé Marius Servilius pour me venger de tous. Un cercle parfait. Un cercle de fer. Un cercle qui, soudainement, était aussi froid et aussi vide que ma nuit de noces.  

 

Frissonnante, je fermai les yeux tout en m'étreignant fortement.

Avec un bien-être né d'une longue pratique, je me suis réfugiée au plus profond de mon être.

 

Quand, petite fille à la villa de Cassius, la solitude devenait insupportable, je fermais les yeux, m'étreignais fermement et glissais à l'intérieur de mon âme.

 

J'allais à un endroit où je n'étais pas seule. Où je n'étais pas triste. Où je n'avais pas peur.

Où j'avais une mère aimante et souriante qui se souciait de moi, qui jouait avec moi, qui me consolait, qui m'étreignait contre sa poitrine parfumée.

Dans cet endroit, je n'étais pas une esclave, mais une enfant chérie, choyée, aimée.

 

Quand je grandis et que la laideur de la prostitution devenait par trop insoutenable, je fermais les yeux, m'étreignais et partais encore plus profondément dans mes rêves.

J'allais à un endroit où les hommes ne pouvaient pas mettre la main sur moi pour m'utiliser et me rejeter.

Un endroit où j'étais libre. Où j'étais respectée. Où j'étais fière, puissante, intouchable.

Un endroit où j'étais la femme que j'étais maintenant devenue en épousant Marius Servilius. 

 

Cette nuit, j'allai encore plus loin dans mes songes.

J'allai dans un endroit où je n'étais pas seule où il ne faisait pas froid.

 

Peu à peu, l'obscurité fut remplacée par une douce lumière et le froid par une chaleur réconfortante.

 

J'étais dans une chambre à coucher.

 

Pas dans une chambre aussi luxueuse que celle qui m'avait été assignée mais une chambre confortable, rustique et colorée.

Les meubles en étaient solides, simples et pratiques comme ceux qui sont utilisés dans les villas de campagne et les riches fermes.

Les murs en pierre étaient chaulés au lieu d'être couverts de complexes peintures murales.

Le sol était de bois ciré, couvert d'épais tapis douillets à défaut d'être fastueux.

Les lampes baignaient la chambre d'une mate lumière dorée.

Il n'y avait aucun brasero car la douceur de cette nuit printanière, en Espagne, ne requérait aucun brasero. Elle embaumait et, au lieu des pétales de rose, il y avait du jasmin sur le couvre-lit du vaste lit matrimonial.

 

J'entendis le faible clic de la porte lorsqu'elle s'ouvrit dans mon dos.

Lentement, je me retournai pour faire face à l'homme que je venais d'épouser, il y a quelques heures. L'homme que j'aimais comme on n'aime qu'une seule fois dans sa vie. L'homme que je voulais qu'il me revendique comme sa femme.  

 

Il était debout, là, vêtu d'un peignoir en fine laine couleur bordeaux, me regardant silencieusement. Sans un mot, je défis mon peignoir et le laissai tomber.

La soie blanche murmura lorsqu'elle glissa le long de mon corps nu en le caressant sensuellement avant de s'épandre sur le sol.

Je l'entendis haleter à cette vision de ma nudité et, à son tour, il se défit de son peignoir, le laissant glisser...

Ce fut mon tour de panteler à la vue de sa magnifique nudité masculine.

Je dévorai des yeux ses larges épaules robustes, sa puissante poitrine bronzée parsemée de poils d'une nuance plus claire que ceux de sa barbe.

Je me noyais dans la contemplation de ses bras et de ses jambes puissamment musclés et je frissonnai par anticipation à la vue de sa fière virilité.

 

A l'unisson, nous nous approchâmes l'un de l'autre.

A l'unisson, nous nous enlaçâmes.

A l'unisson, nous haletâmes quand nos corps nus se touchèrent pour la première fois.

 

Ce fut fait sans hésitation, sans à coup, poussés par notre faim et notre désir mutuel.

Nos lèvres se joignirent et nos corps se collèrent étroitement. Nos peaux s'épousèrent et ne formèrent plus qu'une seule chair.

Nous étions aussi proches qu'il est possible de l'être à un homme et une femme sans qu'ils s'accouplent.

Nous gémirent quand nos bouches s'unirent et nos langues s'entrelacèrent en une danse chaude, sensuelle et vibrante.  

 

Nous palpitâmes

Nous brûlâmes.

Et bientôt, nous toucher et nous caresser ne fut plus suffisant.

Nous nous laissâmes tomber sur le lit, écrasant les pétales de jasmin, la chaleur de nos corps intensifiant leur doux parfum sensuel.

 

La barbe de Maximus émoustilla ma peau affolée et brûlante de fièvre quand il la parcourut de ses lèvres et de sa langue et un long gémissement m'échappa.

Et quand il évalua de ses doigts si j'étais prête, je savais que j'étais intacte. Pure. Une jeune fille. Pas une esclave. Pas une putain. Ma virginité indemne prête à être offerte à mon mari.

Une femme digne d'être son épouse.

Une femme qui lui donnerait des fils et des filles pour perpétuer son nom fier et valeureux.

Une femme qui ne connaîtrait aucun autre homme à part lui.

Univira (***), comme une femme romaine convenable doit l'être.

 

Il palpitait contre mon ventre, le souffle court, son désir aussi dévastateur que le mien et, pourtant, il hésitait, il ne voulait pas me prendre rapidement pour rassasier sa faim.

Ses yeux bleu vert brûlaient de passion et de désir, les lèvres de sa belle bouche sensuelle étaient durement pressées dans l'effort qu'il faisait pour contrôler les besoins de son corps.

" Julia ... ", dit-il et sa profonde voix grondante, en faisant vibrer sa poitrine, me donna la chair de poule et enchanta mes oreilles.

Je touchai son rude et beau visage bronzé et barbu.

Je fis glisser mes mains dans ses courts cheveux bruns. 

 

"Oui, mon mari!" Haletais-je en m'arquant contre lui. "Oh, oui..."

 

Mon mari...

 

Il me fit sienne.

Je criai lors de la brève et perçante douleur et il dévora mon cri sous son baiser d'homme affamé. Son corps entama la danse virile et le mien se colla au sien pour l'inciter à venir encore et encore.

Pour l'entraîner plus profondément.

Pour nous permettre de ne plus faire qu'un... 

 

Mes yeux s'ouvrirent brutalement.

Les sons venant de ma bouche n'étaient pas les gémissements haletant d'une femme dont le corps ployait sous celui de Maximus, mais les sanglots secs et angoissés de la femme solitaire que j'étais vraiment.

 

Ils n'étaient pas assourdis par sa bouche chaude et exigeante mais par mes mains froides et moites que je pressais contre elle.

Mon souffle inégal n'était pas du à l'accouplement fiévreux avec le seul homme que j'ai jamais aimé, mais à mon effort désespéré pour reprendre le contrôle de mes sens.

 

Et je finis par y parvenir.

Et quand cela arriva, j'enfouis mon visage dans mes mains comme je l'avais fait quand Maximus m'avait laissée seule dans l'alcôve après m'avoir fait découvrir ce qu'était la passion, la vraie passion.

Mais à la différence de cette nuit en Mésie, je ne pleurai pas …

Je restai simplement immobile

Froide.

Vide.

Seule. 

 

 

(*) "Là où tu es Gaiai, je suis Gaius."

(**) " Là où tu es Gaius, je suis Gaia."

(***) Une femme qui ne connaît intimement qu'un homme dans sa vie.

 

 

 

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