Le mariage – 175 A.D.
Quand
je regarde ce que furent mes premiers mois de vie commune avec Apollinarius, je
n'en eu que du plaisir.
Quand
je me penche sur cette époque, je vois une fille aux yeux bleus et aux cheveux
dorés qui pouvait à peine contenir son excitation dans l'attente de la visite
quotidienne de son nouveau professeur privé.
Je
vois une ancienne esclave et une ancienne putain qui, penchée sur un papyrus,
fronçais les sourcils et rongeais pensivement le bout de son stylet tandis
qu'elle s'appliquait à en maîtriser le contenu.
Je
vois une affranchie qui, dévorée par le besoin de connaissance, lisait
voracement tous les papyrus qui lui tombaient sous la main au point d'en
oublier de se nourrir, alimentant ainsi son esprit et son âme à défaut de son
corps.
Apollinarius
était tout ce que Cornelius Crassus m'avait dit de lui : un savant qui aimait
la connaissance, tout en restant parfaitement en contact avec la vie, un enseignant
né, un homme intelligent, sensible qui n'avait pas besoin d'une salle de classe
pour dispenser ses leçons car son école était la vie elle-même.
Il
prit un appartement sur le Quirinal, tout près des limites de la cité et se
rendait tous les matins chez moi pour me donner mes leçons.
Lire
et écrire étaient les priorités.
Puis,
petit à petit, il ajouta les nombres, l'histoire, la géographie, l'art, la philosophie
et le grec.
Ou
plutôt devrais-je dire qu'il voulait y aller petit à petit car moi je le
pressais de continuer avec une telle impatience qu'elle le faisait rire à
chaque fois qu'elle se manifestait.
Il
me laissa aller à mon propre rythme et quand je découvris que les mathématiques
n'étaient pas une matière aussi aisée à maîtriser que je le pensais, il ne me
gratifia pas du sempiternel 'je vous l'avais bien dit' mais patiemment reprit et
approfondit les notions et quand j'étais au bord du désespoir, il me donna mes
premières notions de géométrie et je découvris alors que je pouvais faire
aisément le lien entre les deux matières.
Si
bien qu'ensemble nous avons trouvé le chemin vers les mathématiques.
Quand
je me plaignais que je n'apprenais pas assez vite, qu'il y avait tant à lire et
que je ne serais jamais capable de tout lire, il ne me chapitra pas ou ne se
moqua pas de moi.
Au
lieu de cela, il lista tout ce que je maîtrisais, déjà, avant de le rencontrer:
ma perfection, mon latin de haut vol, mes manières, mon bon goût et mon
habileté naturelle à organiser et à gérer méthodiquement les tâches.
"Sans
oublier de mentionner votre bon sens, Julia," Ajouta-t-il par-dessus la
table. "Et le bon sens ne peut s'apprendre ou s'acheter au marché de Trajan.
Vous ne pouvez en hériter ni l'acquérir via un nom et une bulla : ou vous
l'avez ou vous ne l'avez pas!"
Cela
me consola peu par rapport à mes difficultés avec les déclinaisons grecques
mais je dus admettre qu'il avait raison : le latin de Silvia Cornelia n'était
pas meilleur que le mien et ses manières et ses goûts étaient franchement déplorables,
sans mentionner la manière dont elle gérait ou plutôt ne gérait pas son ménage,
malade de ses paresseux.
Et
elle n'avait aucun bon sens!
Apollinarius
ne se contenta pas de ses livres pour son enseignement.
Il
m'entraîna dans les rues, les marchés, les librairies, le forum, le théâtre.
Il m'emmena
dans des tavernes propres et respectables où, pendant que nous mangions, il me
racontait des histoires sur ses voyages.
Ses
conseils étaient gentils et ses suggestions subtiles et intelligentes.
Un
mot, ici et là, m'aidait à découvrir comment je voulais décorer ma maison,
comment je voulais m'habiller pour sortir le soir, comment je voulais que ma
vie soit.
Il
m'encouragea à oser faire les choses dont j'avais toujours rêver et me
découragea à suivre le chemin sur lequel m'avaient entraînée la haine et le
ressentiment.
Sous
sa tutelle, et au vu de la progression de mon éducation, repousser mon passé au
loin semblait possible
Un
jour, il arriva à mon appartement et me trouva en train de fouiller dans le
coffret dans lequel j'avais jeté les bijoux destinés à nous parer lors des soirées
vouées aux plaisirs ainsi que ceux que certains hommes m'avaient offerts après
mon service auprès d'eux.
Dans
ma hâte à m'installer et, plus tard, dans ma frénésie d'apprendre, j'avais
oublié que j'avais décidé de les jeter dans l'égout le plus proche afin qu'ils
rejoignent les ordures car ils n'étaient que des déchets de mon passé
exécrable.
Ce
matin-là, il ne me donna pas de leçons mais s'assit et m'écouta pendant que je
parlais de Cassius et de mon enfance à la villa, des esclaves spéciales, du sénateur
et de mes années de service dans un bordel privé.
Je
lui parlai de mon voyage en Mésie et comment l'empereur m'avait affranchie et
pourquoi ... mais je ne détaillai pas ma relation avec Maximus ni que j'étais
tombée amoureuse de lui.
Je
ne racontai pas à Apollinarius que mes heures, avec lui, la journée étaient les
seules libres de la présence de Maximus.
Car
bien après qu'il m'ait souhaité la bonne soirée avant de regagner son domicile,
je restais debout jusque tard la nuit non pas parce que continuais à lire et à
étudier mais parce que, le plus souvent, je revivais les jours que j'avais
passés au camp avec Maximus et que j'en rêvais.
Si
Apollinarius soupçonna que je lui cachais quelque chose dans mon récit, il n'en
fit pas mention et ne m'interrogea jamais et je lui en fus reconnaissante.
Ce
fut la première des nombreuses fois où je lui fus reconnaissante de sa
discrétion et mon coeur s'inclina encore davantage vers lui.
Quand
je finis mon récit, il ôta le coffret de mes mains crispées dont les jointures étaient
devenues blanches et dit
"Laissez-moi
ce coffret, Julia."
Je
ne le contredis pas car soudain j'étais trop épuisée pour le faire.
Il
l'emporta et quand il revint le jour suivant nous n'en parlâmes pas.
Mais,
trois jours plus tard, il se présenta accompagné de trois porteurs qui
transportaient deux caisses pleines de précieux manuscrits.
"Que … qu'est-ce que c'est, Apollinarius?" Demandais-je
quand je récupérai ma voix.
"Votre
bibliothèque personnelle, ma chère," Dit-il en donnant un pourboire aux
hommes et en les congédiant.
"Marc
Antoine donna à Cléopâtre 200.000 rouleaux de la bibliothèque de Pergame pour
la consoler de la perte de celle d'Alexandrie ... Je ne peux égaler un tel
homme mais je peux vous aider à démarrer la vôtre..."
Mes
yeux s'emplirent de larmes et je me mordis la lèvre inférieure.
"V
… vous n'auriez pas du," Réussis-je à bredouiller. "Je vous rembourserai..."
"Ce
n'est pas nécessaire, Julia," Dit-il et le ton de sa voix était comme
d'habitude extrêmement doux. "J'ai un bon ami qui est joaillier et qui
était plus qu'heureux de mettre ses mains sur ce coffret ..."
Il
me sourit et, comme d'habitude, je ne pus m'empêcher de lui rendre son sourire.
"Et,
maintenant, on commence le cours! Est-ce que vous savez que la reine Cléopâtre parlait
13 langues? 13 langues, Madame! Et je suis certain qu'elle ne s'est jamais
plainte que le grec était une langue difficile à apprendre!"
Mes
lèvres tremblaient car j'étais partagée entre les rires et les pleurs.
C'était
notre jeu habituel.
"Bien
sûr que non!" Répondis-je vivement. "Elle l'a appris au berceau!"
"Bien
vu!!" Dit gaiement Apollinarius tout en revoyant une fois encore la
grammaire grecque.
Et,
en temps voulu, je maîtrisais la langue maternelle de Cléopâtre!
C'est
Apollinarius qui introduisit Nicia. Il insistait sur le fait que je devais
avoir une servante pour s'occuper de mon appartement, de mes repas et de mes
vêtements.
Nous
en avons discuté. Je refusais d'acheter une esclave car je refusais d'être la
complice d'un système qui transformait une petite fille de douze ans en
prostituée.
Il
était entièrement d'accord avec moi car il méprisait les affranchis, homme ou
femme, qui compensaient leur passé en remplissant leurs maisons de marchandises
humaines.
Mais
il était inflexible au sujet de la servante.
Je
rétorquai vivement que je ne voulais pas de quelqu'un qui vivrait dans mon chez
moi, envahissant ma vie privée et s'immisçant dans mon quotidien.
Comme
sa seule réponse fut un large sourire, je sus qu'il m'avait piégée. Je compris
qu'il avait trouvé une femme discrète qui n'avait pas besoin d'être logée chez
moi pour accomplir ses devoirs. "Qui est-ce ?" demandais-je vivement par
dessus la table que nous utilisions pour nos leçons.
"La
femme de l'intendant de votre voisin", Répondit Apollinarius tout en
lissant les plis de son élégante toge.
Je
fronçai les sourcils.
"Voisin
?"
Mon
professeur privé soupira.
"Voisin
: personne qui vit tout près. Il est habituel d'échanger des salutations et des
plaisanteries avec eux. Cette sorte d'échange est d'habitude considéré comme étant
de 'la civilité'! "
Il
soupira de nouveau.
"Sérieusement,
Julia, vous devriez vous sociabiliser, commencer à voir du monde, à parler à
d'autres personnes que moi et que les gens que je vous présente! "
"Je
n'arrive pas à comprendre comment une servante peut m'aider 'à me sociabiliser."
Répondis-je avec une pointe d'impatience.
Je
ne voulais pas d'une servante. Je voulais seulement retourner à mes leçons.
"Nicia
est un bijou!" Continua Apollinarius. "Elle est convenable, propre et
efficace. Et elle vit juste à une volée d'escalier de vous! Elle peut faire les
travaux ménagers chez vous et, ensuite, redescendre pour la nuit, après d'être
occupée de votre dîner! – ne s'imposant, donc, pas dans votre vie..."
Je
relevai haut le menton.
"Serait-elle
grecque ?" Demandais-je et Apollinarius se mit à rire.
"Bien
sûr qu'elle l'est!" Dit-il.
"Elle
et son mari sont d'origine mycénienne. Il était un des contremaîtres de votre
voisin mais il s'est blessé au chantier naval et son maître l'a indemnisé en le
faisant intendant de sa résidence romaine. Comme l'homme passe la plupart de
son temps au loin, ils n'ont presque rien à faire ..."
"Comment
se fait-il que vous connaissiez tant de chose sur mon voisin ?"
Demandais-je.
J'avais
l'habitude d'admirer le jardin de l'appartement du rez-de-chaussée et sa
fontaine peu commune mais c'est seulement maintenant que je me rendis compte
que l'endroit semblait désert, mis à part le couple qui s'occupait de
l'intendance.
"Parce
que je ne reste pas avec mon nez collé dans un papyrus!" Répondit-il.
"J'échange quelques mots avec les gens que je croise régulièrement. Nicia
m'a entendu fredonner un vieil air grec et nous avons commencé à parler. Elle
s'ennuie. Ses six fils sont mariés et, avec leur maître, au loin depuis plus
d'un an, son mari n'a pas besoin de beaucoup d'aide. Elle a pensé que vous pourriez
aimer l'employer comme femme de chambre car elle avait remarqué que vous n'aviez
pas de servante ..."
"Donc,
vous et elle avez décidé que je devrais en avoir une!"
"Julia,
ne soyez pas si têtue! Vous ne pouvez pas continuer à accomplir les travaux
ménagers, à faire les courses, à porter vos vêtements à la blanchisserie, à mal
manger ou à oublier de manger et étudier en même temps!"
"Je
n'ai pas besoin d'une servante!" Ai-je insisté.
"Pensez
à ceci : si vous louez Nicia vous pourrez consacrer plus de temps à vos études
... et à faire des choses qui exigent que vous soyez accompagnée d'une autre
femme. Voyager, par exemple!"
"Voyager
? Mais je ne compte aller nulle part!"
"Oh."
Apollinarius
se fit silencieux et se mordit la lèvre inférieure comme un enfant blessé. Puis,
il dit,
"Je
pensais que vous voudriez visiter ma ferme en Campanie..."
Ma
mâchoire en tomba.
"Votre
ferme ? Vous m'invitez dans votre ferme ?"
"J'allais
le ... mais je suppose que je devrai y aller seul..."
Mon
coeur se fêla.
"Vous
allez retourner en Campanie ?" Demandais-je d'une toute petite voix
effrayée.
"Je
passe toujours mon anniversaire dans ma ferme."
Maintenant
j'étais embarrassée.
Anniversaire
?
Il était
né esclave et les esclaves n'ont ni enfance ni jouets ni, bien sûr,
anniversaire.
Personne
ne retient les dates du prodige de notre entrée dans ce monde.
Ils
nous comptent juste puis nous trient comme mâles ou femelles tout comme le
bétail dans le bilan annuel de nos maîtres.
Et
Apollinarius prétendait célébrer son anniversaire... !
"Quand
ils m'ont enlevé à ma mère, elle courut après moi et m'étreignit une dernière
fois." Dit-il à voix basse.
"Avant
qu'ils ne l'écartent, elle a chuchoté dans mon oreille 'N'oublies jamais la
date à laquelle tu es né! Le 13 novembre! ' Je ne me rappelle pas du visage de
ma mère, Julia, juste de ses mots... Depuis que l'ancien consul m'a sauvé du
bordel, j'ai toujours célébré mon anniversaire. Dans deux semaines, j'aurai
quarante-deux ans."
Nous
restâmes silencieux un long moment.
Soudain,
je me suis demandée quand avait lieu l'anniversaire de Maximus. Je ne savais
pas et, maintenant, il n'y avait aucun moyen d'en apprendre la date, un autre
trou dans les rares informations que je possédais déjà sur l'homme que j'aimais
désespérément et dont je me languissais.
Je
m'éclaircis la gorge.
"Voulez-vous
que j'aille en Campanie pour votre anniversaire ?"
"Il
n'y a aucune autre personne que j'aimerais le plus avoir à mes côtés ce jour-là
... mais vous ne pouvez pas être logée sous le même toit que moi sans une femme
de chambre personnelle..."
"Si
je choisis Nicia, puis-je aller en Campanie avec vous ?"
Apollinarius
leva la tête et sourit.
"Bien
sûr que vous pourrez!"
"Ça
va! Embauchez-la! Maintenant, pouvons-nous continuer à lire ?"
Apollinarius
rit sous cape.
"Je
descendrai et irai chercher Nicia! Mais vous, ma chère, vous l'engagerez!"
Je
commençai à protester mais il m'arrêta.
"Vous
faites l'embauche, jeune dame! Considérez cela comme un autre apprentissage!"
Nicia
s'avéra être le bijou annoncé par Apollinarius.
Après
un début maladroit de ma part - je n'avais jamais embauché de domestique ni
n'avais jamais donné d'ordres à une personne née libre – et, une fois, qu'elle eut
contrôlé sa tendance à me materner, nous avons trouvé un terrain d'entente et
les choses se déroulèrent sans à-coup.
Comme
Apollinarius l'avait prédit, maintenant que la vive petite femme était là,
j'avais plus de temps à consacrer à mes études.
Nous
partîmes tous les trois pour la Campanie et le voyage fut passionnant même si
l'hiver était proche.
Nous
sommes restés à la ferme une semaine, profitant de la sérénité du lieu, faisant
de longues balades dans la région et organisant une belle fête pour célébrer
l'anniversaire de mon professeur privé.
Puis,
nous sommes retournés à Rome avant que le froid sérieux ne s'installe.
Quand
nous sommes arrivés à l'immeuble où je vivais, nous avons découvert un groupe
de porteurs y déchargeant des bagages.
C'était
un train impressionnant et le mari de Nicia était sur le pas de la porte,
dirigeant les hommes dans l'appartement de rez-de-chaussée.
Mon
mystérieux voisin était de retour!
Son
nom était Marius Servilius Tibullus et je le rencontrai quelques jours plus
tard alors que je m'apprêtai à sortir pour aller au marché en compagnie de
Nicia. Il entrait, suivi de deux hommes qui, je l'apprendrais plus tard, étaient
ses secrétaires.
C'était
un grand homme au début de la cinquantaine, rasé de près, parfaitement soigné
et élégamment habillé.
Il
était beau à la mode ancienne, avec des cheveux argentés couvrant légèrement
son haut front et sa peau était légèrement bronzée.
Nicia
fit les présentations et nous échangeâmes des signes de tête polis et des
salutations.
Puis,
il engagea la conversation avec Nicia sans me quitter des yeux. Des yeux qui
n'exprimaient aucune lascivité!
Au contraire
c'était un regard dur, calculateur et scrutateur. Un regard qui sondait les
âmes.
Qui
ne me perturba en aucune manière.
Ce
n'était pas celui d'un homme guidé par la lubricité mais par la raison.
Je
pouvais comprendre un tel homme.
Je
pouvais traiter avec un tel homme.
Il remarqua
que son examen minutieux ne me troublait pas et sembla trouver cela amusant car
un léger sourire arqua ses lèvres minces.
Mais
le sourire n'atteignit pas ses yeux gris argentés.
Le
retour de Marius Servilius Tibullus changea subtilement mon rapport avec Nicia.
Cela
commença, immédiatement, après notre première rencontre, quand ma femme de
chambre me dit qu'il l'avait questionnée sur moi.
Il avait
été bref comme d'habitude mais précis.
J'écartai
le commentaire mais Nicia était trop enthousiasmée et comme Apollinarius ne
serait pas là avant une demi-heure, j'écoutai sa description de l'homme : malgré
son extrême richesse, Marius Servilius Tibullus préférait vivre simplement.
C'était
un constructeur de navires et un marchand qui consacrait chaque moment de sa
vie et chaque parcelle de son énergie à ses affaires.
Un
veuf sans enfants, il était un maître dur mais juste. Il n'avait aucune famille
connue et, selon Nicia, il n'avait jamais montré le moindre intérêt aux femmes
qu'ils connaissaient. Et ils le connaissaient depuis plus de vingt ans.
Je
ne prêtai pas plus d'attention aux mots de Nicia qu'aux commérages que l'on
entend aux bains ou sur les marchés jusqu'à ce que la première amphore de vin
Caecuba apparaisse sur ma table. Alors j'arquai mes sourcils d'un air interrogateur.
Le
vin fut suivi d'un sac de dattes de première qualité et, plus tard, d'une boîte
de bonbons exotiques.
Nicia
me dit que Marius Servilius Tibullus importait la plupart des marchandises de
luxe qui pouvaient être trouvées à Rome.
Jamais
ses cadeaux ne furent compromettants.
Trois
mois et quelques amphores et boîtes de bonbons plus tard, un domestique me
délivra un petit rouleau de papyrus.
Celui-ci
contenait juste une ligne écrite dans une calligraphie claire et précise :
"Je
vous rendrai visite juste avant le crépuscule."
Il
avait signé et scellé la lettre avec la même gravité et la même efficacité que son
écriture.
Sa
chevalière représentait une paire d'ancres entrelacées.
Marius
Servilius Tibullus ne demandait pas de permission ce qui lui évitait ainsi
d'essuyer un refus.
C'était
soit un signe d'audace soit un signe d'arrogance. Soit les deux. De toute
façon, sa visite promettait d'être fort peu commune.
"Je
suis sûr que Nicia vous en raconté assez sur moi pour nous épargner de gaspiller
notre temps..."
Nous
étions assis dans ma salle à manger ainsi qu'il semblait convenable pour
recevoir un homme qui était un virtuel inconnu.
Marius
Servilius Tibullus accepta un gobelet de son propre vin et en vint au fait,
m'épargnant ainsi les minauderies et les plaisanteries dictées par la civilité.
Je
lui en fut reconnaissante.
"J'ai
horreur de perdre du temps, Domina. Je suis un homme d'affaires et je crois au
bénéfice d'être direct : je veux que vous deveniez ma femme. Je suis assez
riche pour vous offrir une vie que plus d'une aristocrate vous envierait. Je
veux me marier dès que possible car je dois retourner à mes chantiers navals
que j'ai négligés ces trois derniers mois. Nous vivrons à ma villa à Ostie la
plupart du temps."
Je
savais qu'il m'avait fait la cour à sa manière brusque d'homme d'affaires et j'avais
pressenti la nature de sa visite.
Je
pensais qu'il voulait acheter mes faveurs et j'étais prête à le rejeter sans
laisser le moindre doute dans son esprit.
Mais
rien ne m'avait préparé à une proposition de mariage. Et, particulièrement, à une
si directe. Je réussis néanmoins, à me composer un visage.
"Merci,
Domine. Votre offre est généreuse mais je ne veux pas vous épouser ..."
"Domina,
je suis un homme d'affaires depuis l'âge de seize ans. J'en suis un très bon et
j'ai fait plus d'argent que je peux même me souvenir. La raison pour laquelle je
suis si bon c'est parce que je suis direct et que je ne considère jamais non
comme une réponse..."
Son
ton était posé. Un homme discutant à
l'aise d'un contrat.
"Et
bien, il y a toujours une première fois pour tout. Je ne veux pas être votre
femme. Rien de personnel. Je ne veux simplement pas me marier. Maintenant, si
vous avez dit ce que vous aviez à me dire, il est inutile de continuer à ce que,
tous deux, nous perdions davantage de temps. Passez une bonne journée,
Domine."
Je
m'étais levée pour souligner mes mots. Il ne bougea pas.
"On
m'avait dit que vous étiez non seulement extrêmement belle, mais également très
intelligente. Je suis prêt à négocier, Domina."
Etre
debout alors que lui restait assis me désavantageait. Mais si je me rasseyais,
je reconnaîtrais qu'il avait la donne. Alors, je restai debout.
"Vous
pouvez être prêt à négocier mais moi je ne le suis pas, Domine. Comme il semble
que vous voulez vraiment vous marier, j'espère que les Dieux vous guideront vers
la femme qui vous conviendra..."
Je
me tournai pour quitter la pièce quand ses mots me stoppèrent net.
"Vous
ne croyez pas plus dans les Dieux que moi, Domina. Comme vous le voyez, nous
avons quelque chose en commun. Et je ne veux aucune autre femme que vous."
"Non,
Domine, vous ne me voulez pour votre femme : je suis née esclave. Je ne suis
affranchie que depuis une année à peine. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser..."
Il
ne bougea toujours pas. Il se contenta de hausser les épaules.
"Si
vous voulez me dissuader, Domina, vous devrez trouver autre chose. Mon
grand-père était un affranchi. Il a commencé l'affaire que je possède. Je ne
suis pas après le sang bleu, Domina. Je le laisse aux éleveurs de chevaux.
Maintenant, est-ce que cela vous ennuierait si nous fixions la date de nos noces
?"
Cela
n'allait pas comme c'était supposé aller.
Je
devais l'arrêter.
Je
revins vers ma chaise, m'assis et le regardai droit dans ses yeux gris aux
reflets argentés.
"Domine,
vous ne voulez pas m'épouser : je fus une esclave et une prostituée durant les
six dernières années qui suivirent mon douzième anniversaire, je n'ai pas connu
d'autres vies, à part faire mon devoir envers mon maître ... en me rendant dans
le lit du ceux à qu'il avait décidé de m'envoyer."
Son
visage ne trahit aucune émotion mais je vis une étincelle dans ses yeux.
J'avais voulu le repousser, détourner son intérêt. Au lieu de cela, j'avais
réussi à provoquer son respect.
"Les
hommes d'affaires mesquins croient en la tromperie mais les bons apprécient la
sincérité. J'apprécie profondément la vôtre, Domina. Mais cela ne change rien
pour moi : contrairement à beaucoup d'hommes de mon âge, je ne suis pas attiré
par la virginité. Si j'avais voulu une jeune vierge, j'ai assez d'argent pour
m'en acheter cent. De plus, je ne veux pas d'une novice. Je veux une femme
intelligente, belle, indépendante. Je veux vous épouser."
"Domine,
vous rendez ceci inutilement difficile … je ne veux pas vous épouser vous ou un
autre homme. Je ne veux pas aller ... au lit avec vous ... ou avec un autre
homme... Vous souhaitez sûrement avoir des héritiers et c'est votre droit mais
je ne veux pas être celle qui vous donnera des enfants. Excusez-moi, Domine,
mais je ne suis pas la femme qu'il vous faut..."
Marius
Servilius Tibullus se laissa aller contre le dossier de sa chaise et m'étudia
de ses yeux clairs et impitoyables.
Pour
la première fois, son beau visage impassible trahit une émotion.
De
la sympathie.
Et,
je ne sais pourquoi, cela ne me heurta pas.
"Domina,
j'ai cinquante-deux ans. J'ai ma jeunesse derrière moi. Je me suis marié une
fois. Ma femme est morte en couche. Elle a eu une hémorragie mortelle quand les
médecins l'ont coupée pour sauver mon fils mais c'était trop tard. Il était
mort lui aussi. Je n'ai jamais voulu avoir d'autre enfant..."
La
conversation prenait une tournure personnelle que je n'aimais pas.
Je
voulus l'interrompre mais il m'arrêta d'un geste de sa main.
"Domina,
je vous parais en bonne santé mais, en réalité, je suis malade. Gravement
malade. Une faiblesse de la moelle. Les médecins ne peuvent rien contre cela, ils
ne savent même pas me dire combien de temps il me reste à vivre. Jour après
jour, je m'affaiblis. Je n'ai pas de force à perdre dans le lit d'une femme.
J'ai besoin de mon temps – de tout le temps qui me reste - pour réaliser des
choses plus importantes que la satisfaction physique..."
Il s'arrêta
de parler un instant et j'en profitai pour l'étudier soigneusement.
Sous
son bronzage, il y avait une pâleur maladive ainsi que des ombres sous ses
yeux. Ses mains étaient trop minces.
"Parmi
les choses que je veux réaliser avant de mourir, c'est de profiter de certains
aspects de ma vie que j'ai négligés, occupé que j'étais par mes bateaux. Je
veux un vrai foyer avec une présence féminine autour de moi. Je veux ouvrir ma
villa aux visiteurs et profiter des jardins que je n'ai jamais eu vraiment le temps
de concevoir. Je veux entendre de la musique et aller au théâtre et manger des
repas qui n'ont pas été choisis par mon intendant. Domina, ce que je vous offre
c'est un travail. Et pas des moindres. Vous devrez gérer un grand ménage, recevoir
des invités, remettre à neuf des ailes entières de ma villa, concevoir de
nouveaux jardins, m'accompagner aux dîners et au théâtre et me soigner quand
j'en ai besoin. Actuellement, je ne ressens aucun malaise de ma maladie mais
les médecins m'ont dit ce à quoi je devais m'attendre. Je ne suis pas
facilement satisfait et vous devrez travailler dur. En retour, vous
bénéficierez de tout le luxe que vous pourriez souhaiter ou avoir besoin. Vous
aurez de l'argent, des bijoux et des vêtements en accord avec votre nouvelle situation.
Et, quand je mourais, vous aurez mon affaire. Et tout ce qui l'accompagne."
J'étais
consternée.
Non
seulement par l'offre de me faire de moi son héritière mais aussi par la froideur
de son discours. Comment pouvait-il parler si impassiblement de sa propre mort
?
"Domine,"
essayais-je encore une fois. "Je suis désolée d'entendre parler de votre
santé mais je pense toujours que vous avez tort à propos de moi... ce dont vous
avez besoin est d'adopter un héritier mâle, quelqu'un qui peut apprécier votre
offre et vous aider à porter vos fardeaux."
Pour
la première fois, Marius Servilius Tibullus rit et son rire était aussi pointu
que sa calligraphie. Et, comme son sourire, il n'atteignit pas ses yeux.
"Un
héritier ? Quelle sorte suggérez-vous, Domina ? Un jeune homme qui gaspillerait
mon argent aux courses de char ? Ou un adulte qui trouverait difficile
d'attendre que la mort vienne me prendre et déciderait d'accélérer mon départ ?
Non, merci, Domina. Je préfère une femme comme vous qui, une fois engagée,
honorera le marché..."
Je
me relevai et tournai en rond dans la pièce comme Rubia avait l'habitude de
faire quand elle était mal à l'aise.
"Domine,
vous êtes un homme fier et, moi, j'étais prostituée chez les puissants. Comment
pensez-vous que vous vous sentirez quand une de vos connaissances masculines me
reconnaîtra ?"
Marius
Servilius Tibullus rit de nouveau et son rire était encore plus aigu.
"Domina,
je ne fraye pas avec les aristocrates. Ils se considèrent au-dessus des marchands
et la seule chose qui m'intéresse chez eux est la taille de leurs dettes. Et,
quand ils empruntent de l'argent, j'envoie mes agents traiter avec eux. Je
méprise les aristocrates, Domina. Le seul que je respecte est Jules César, car
il a ramené, comme prisonniers de guerre, mes ancêtres Gaulois. S'il ne l'avait
pas fait, je serais né dans une hutte de boue et non dans une impeccable maison
romaine."
Son
commentaire sans passion au sujet de l'esclavage m'offrit une opportunité
inattendue.
"Avez-vous
des esclaves ?" Répliquais-je.
"Plusieurs.
À ma villa et dans mes chantiers navals."
"Je
ne vivrais jamais dans un endroit où il y a des esclaves!"
"Je
suis un maître juste et chaque année je libère ceux qui sont intelligents,
loyaux et qui travaillent dur. Je ne crois pas aux abus ou aux mauvais
traitements. Mes esclaves savent qu'ils peuvent obtenir leur liberté s'ils
travaillent bien, ainsi ils font de leur mieux pour être dans la liste
annuelle. Et la plupart d'entre eux restent à mon service même quand ils sont affranchis..."
Je restai
silencieuse, le regardant fixement.
Il haussa
les épaules.
"Ça
va." Dit-il, "Je libérerai tous les esclaves de la villa comme cadeau
de noces. Mais je garderai ceux des chantiers navals. Je ne vous dirai pas
comment gérer le ménage et vous ne me direz pas comment gérer les chantiers
navals. Maintenant, pouvons-nous fixer la date ?"
Je
lui tournai le dos, en m'étreignant nerveusement.
"Domine,
c'est inutile! Ma liberté est récente. J'éprouve seulement une grande envie
d'éducation ..." "Non, Domina. Vous éprouvez une grande envie d'autre
chose. Vous éprouvez une grande envie de revanche."
Je
tressaillis, mais ne me retournai pas pour lui faire face.
Il
continua à parler.
"N'est-ce
pas de vengeance dont rêvent tous les hommes et les femmes maltraités, Domina
?"
"Julia, vous
trouverez quelqu'un de spécial, un jour. Quelqu'un de très spécial."
Les
mots de Maximus résonnaient dans ma tête.
Il
avait raison!
Et
il y avait quelqu'un de très spécial, ici, qui me demandait d'être sa femme
pour de bonnes raisons, quoique inattendues.
La revanche.
J'entendis,
à nouveau, le bruit répugnant qu'avait fait le poignard quand je l'avais
enfoncé dans le cou de Cassius.
La
vibration immonde remontait le long de mon bras une fois encore.
Je
sentis à nouveau le jet de sang chaud et gluant jaillissant de la blessure et inondant
ma main. J'entendis à nouveau la tête de Cassius choir sur le bureau avec un
bruit mat.
La revanche.
La revanche
sur Cassius. Sur Marcellus. Sur le sénateur. Sur chacun des hommes,
innombrables, dont les visages que je ne pouvais distinguer me tourmentait
encore. Sur chacun des hommes, innombrables, qui m'avaient salie. Qui m'avaient
utilisée. Qui m'avaient blessée. Qui m'avaient humiliée.
La
revanche sur l'esclavage. La prostitution. Le désespoir. Le rejet.
"Il
n'y a rien mal à cela, Domina." Continua-t-il. "Épousez-moi et ayez
votre revanche. Je ferai de vous une femme puissante, si puissante que, même si
vous rencontrez, de nouveau, un de ces hommes, il sera effrayé d'admettre qu'il
vous connaissait, et encore moins de s'en réjouir avec malveillance. Vous
éprouvez une grande envie d'éducation, regardez notre mariage comme une sorte
d'éducation ... une éducation sur le pouvoir. Quand je serai mort, vous serez
libre de faire ce que vous voulez de votre vie et de votre legs. Et … de votre
vengeance."
Je frissonnai.
"Vous
êtes jeune, intelligente et belle, Domina. Vous méritez d'être admirée. D'être choyée.
D'être cajolée." Poursuivit-il d'une voix basse et séduisante.
"Vous
méritez d'être heureuse. D'être aimée, même si je ne suis pas celui choisi pour
vous aimer et vous rendre heureuse. Mais, surtout, vous méritez d'être vengée..."
Je
n'avais pas besoin de me retourner pour savoir qu'il souriait.
Il
m'avait eue et il le savait.
"Seul
l'empereur peut vous donner plus, Domina. Mais il ne peut pas vous
épouser..."
Il
ne se vantait pas car la vantardise n'est pas le fait d'un tel homme.
"Prenez-moi
comme mari, Julia et ayez votre vengeance..."
Je
me tournai vers lui et plongeai mes yeux dans les siens qui étaient froids et
indéchiffrables. Lentement, je retournai m'asseoir.
Il
poursuivit avec désinvolture.
"Nous
vivrons surtout à Ostie. Je crois que vous trouverez la villa à votre convenance.
Néanmoins, tous les changements que vous jugerez nécessaires seront les
bienvenus. Nous aurons des appartements séparés et j'ordonnerai que l'on pose
des verrous aux vôtres. Non qu'ils soient nécessaires mais vous vous sentirez
ainsi plus à l'aise. Vous pouvez continuer à étudier autant que vous le voulez du moment que cela n'entrave pas vos devoirs envers
moi. Votre professeur privé est le bienvenu à la villa s'il veut se déplacer à
Ostie et vous pouvez embaucher un autre enseignant si vous le souhaitez. On
vous fournira tout ce que vous voulez ou tout ce dont vous avez besoin. Mes
bateaux apportent en Italie toute sorte de marchandises et je peux y choisir en
premier, donc vous aurez cette même opportunité. Vous aurez aussi accès à mes
banquiers et vous gèrerez les comptes de la maison. Je libérerai tous les
esclaves de la maison en votre nom donc ils vous serviront loyalement."
Tandis
qu'il continuait à inscrire les points de ce qu'allait être notre accord
personnel, j'eus l'impression que le temps avait cessé d'exister.
Sans
presque dire mot, j'avais consenti à lier mon sort à celui d'un quasi étranger.
J'avais
consenti à devenir la femme de quelqu'un.
J'avais
consenti à ce que ma vie change de nouveau. Change pour toujours.
"J'accepte
votre parole comme quoi, à l'heure actuelle, aucun homme ne vous intéresse mais
vous êtes jeune et, tôt ou tard, vous changerez d'avis. Je n'élèverai pas d'objection
à ce que vous preniez un amant à condition que ce ne soit pas parmi mes
connaissances d'affaires et que vous soyez discrets. Si vous tombez enceinte,
je revendiquerai l'enfant comme mien."
Un
amant ?
Il
y avait seulement un homme avec qui j'irais volontairement au lit.
Pourtant
il n'y avait pas de place pour moi dans son lit.
Et,
pour cela aussi, je voulais ma revanche.
"Le
contrat de mariage vous sera envoyé demain pour approbation..."
Je
me levai.
Soudain,
j'avais besoin de quitter la pièce. D'être toute seule. J'inclinai la tête à
l'homme que bientôt j'appellerais "mon mari" et me retournai pour
m'en aller.
"Juste
encore un chose, Domina."
La
voix de Marius Servilius m'arrêta sur le seuil.
"Quel
nom doit être écrit dans le document ? Je connais votre nom, mais pas votre
patronyme."
Je
me retournai lentement.
"Julia
Antonina, Domine" Dis-je d'une voix assurée. "D'après
l'empereur."
Nous
nous sommes mariés un mois plus tard. Comme nous étions tous les deux des
adultes sans famille, notre mariage fut un mariage simple.
La
cérémonie se déroula à l'appartement de Marius Servilius devant les témoins
obligatoires et les membres de sa maison.
Apollinarius
était là, bien sûr.
La
nouvelle l'avait profondément choqué.
"Je
ne peux pas croire que vous allez le faire, Julia!" Dit-il. "Pourquoi
? Pourquoi, par les Enfers, épousez-vous cet homme vous ne connaissez même pas
? Pas pour l'argent, j'en suis sûr. Alors, pourquoi ? POURQUOI ?"
"Parce
que je suis lasse, Apollinarius. Parce que j'ai, soudain, découvert à quel
point je suis lasse et combien j'ai besoin de savoir si je peux appartenir à quelque
part..."
"Il
y doit y avoir quelque chose de plus, Julia! Il y doit y avoir ..."
Il
s'arrêta au beau milieu de sa phrase et me regarda avec des yeux déconcertés
puis tristes.
Il
savait. Il savait comme toujours.
"C'est
de ma faute," Chuchota-t-il.
J'allai
vers lui, et essayai de prendre son visage entre mes mains.
Il
m'évita.
"Apollinarius,
non ..."
"C'est
de ma faute!" Répéta-t-il d'une voix étranglée.
"Si
j'avais insisté pour que vous rencontriez davantage de personnes, que vous soyez
plus socialisée au lieu, d'égoïstement, vous garder pour moi, vous auriez
trouvé un homme qui vous aimerait comme vous méritez d'être aimée ..."
"Non!"
Je
ne voulais rien entendre sur l'amour et sur le fait d'être aimée. Je ne pourrais
pas le supporter. Pas maintenant.
"Si
j'avais été un homme réel et non ce que je suis ..."
"NON!"
J'empoignai
ses épaules et le secouai durement.
"Non!"
Répétais-je.
"Ce
n'est pas votre faute si je suis née esclave et ait été éduquée pour devenir
une prostituée! Ce n'est pas votre faute si vous ne pouvez pas m'aimer comme un
homme aime une femme! Ce n'est pas votre faute si je suis blessée et amère et
si je le serai toujours ! J'en suis venue à l'accepter, Apollinarius! J'en suis
venue à accepter d'être blessée profondément à l'intérieur pour toujours et d'être
amère et solitaire et triste! Il me l'a démontré et me marier avec lui est mon
choix pour l'accepter!"
Apollinarius baissa la tête jusqu'à ce que son
front touche le mien. Nous sommes restés ainsi un long moment.
"Je
vais avoir besoin de vous plus que jamais. Viendrez-vous à Ostie pour continuer
à m'enseigner?" Chuchotais-je.
Il eut
un tout petit sourire triste.
"Bien
sûr que j'irai. Je ne veux pas vous perdre de vue" Répondit-il.
Et
ce fut mon tour de sourire.
Alors,
je fis glisser mes bras autour de son cou et enterrai mon visage contre son
épaule.
Ses
bras se refermèrent autour de ma taille et il me serra contre son corps maigre.
Je
fermai les yeux et soupirai.
Chaque
jour et chaque nuit depuis la Mésie j'avais rêvé des bras de Maximus si forts
et si musclés, j'avais eu envie de son étreinte passionnée, de la chaleur et de
la force de son corps divin.
Pourtant,
en ce moment, je ne voulais pas d'autre étreinte que celle d'Apollinarius,
pleine d'amour et sans passion.
Je
me suis habillée pour la cérémonie des noces à mon appartement, la première réelle
maison que j'avais jamais eue et que je quitterais bientôt.
Nicia
m'avait trouvé une coiffeuse et la femme avait, minutieusement, brossé mes
cheveux longs jusqu'à ma taille avant de les enrouler, artistement, comme il
convenait à la femme mariée que j'allais bientôt être.
Elle
vanta ma chevelure et essaya de papoter mais je lui répondais seulement par
monosyllabes tout en laissant mes yeux fixés sur le miroir poli et, bientôt, elle
fut contrainte de se taire.
La
femme voulut me maquiller mais je refusai.
Nicia
m'aida à enfiler la robe nuptiale en soie jaune, les chaussures de mariage couleur
safran et la parure de bijoux que Marius Servilius m'avait envoyée la veille.
Quand
je fus prête, elle et la coiffeuse posèrent sur ma tête le voile de noce en
soie couleur safran.
Je
descendis l'escalier escortée de ma femme de chambre, qui avait revêtu, pour
l'occasion, sa meilleure parure.
Un
domestique attendait à la porte de Marius Servilius et l'ouvrit pour nous
laisser entrer.
Une
fois à l'intérieur, je fus reçue par Athenodorus, le mari de Nicia et l'intendant
de Marius Servilius, qui me guida vers le jardin intérieur où il annonça d'une
voix tonnante
"La
jeune mariée! La jeune mariée!"
Les
invités réunis dans le jardin se retournèrent pour me regarder et virent une grande
femme mystérieuse qu'aucun d'entre eux n'avait jamais rencontrée, cachée
derrière un épais voile couleur safran.
C'étaient
les connaissances d'affaires de Marius Servilius et leurs épouses.
Les
domestiques étaient là aussi, parés pour l'occasion et couronnés avec des
guirlandes de verveine odorante.
Il
y avait, aussi, le prêtre et son aide et un porcelet, des fleurs autour du cou,
qui serait la victime sacrifiée aux dieux, comme le voulait la coutume.
Marius
Servilius était debout près du prêtre, grande silhouette élégamment parée d'une
toge immaculée digne d'un consul.
Les
invités me contemplèrent un long moment en silence.
Puis,
quelqu'un se mit à chanter l'hymne antique des noces :
"Io,
hymen, hymenaeus..."
Apollinarius
se détacha du groupe et vint vers moi. Il me prit la main et la serra d'une
manière rassurante.
Puis,
agissant comme le père de la jeune mariée, il me guida vers Marius Servilius.
C'était
fortement irrégulier mais pas plus que ce mariage inhabituel où la jeune mariée
avait été une putain et dont le mari avait considéré la dot comme inutile.
Le
prêtre entonna les prières et accepta le couteau de son aide.
Il
était habile et, bienheureusement, le sacrifice fut rapidement terminé.
Il
plongea ses mains dans les entrailles fumantes du porcelet et annonça que les
auspices étaient favorables.
Marius
Servilius me regarda, un sourcil arqué, une commissure de ses lèvres retroussée
en un petit sourire ironique.
Puis,
il se tourna vers le prêtre et prononça ses voeux :
"Ubi
tu Gaia, ego Gaius. (*) Où tu es Gaia, je serai Gaius..."
Il
parla d'une voix claire et calme.
Lorsque
ce fut mon tour, ma voix était également claire et calme :
"Ubi
tu Gaius, ego Gaia. (**) Où tu es Gaius, je serai Gaia..."
C'était
bientôt fini.
Marius
Servilius présenta les anneaux de mariage et en glissa un au médius de ma main
gauche.
C'était
un lourd anneau en or, extrêmement travaillé.
J'en
fis glisser un semblable à son doigt mince et pâle.
Soudain,
j'eus la vision d'une autre main et d'un autre anneau.
Une
main grande, forte, bronzée, calleuse, ornée d'un simple anneau d'argent. Un
anneau qui proclamait que le beau, le rude général romain aux splendides yeux
bleus que j'aimais appartenait à une autre femme...
Quelqu'un
leva mon voile.
C'était
Nicia qui agissait comme aurait du agir ma mère, cette mère que je n'avais
jamais connue et dont je rêvais tellement.
Encore
une autre irrégularité de ce mariage célébré pour des raisons impérieuses et extraordinaires.
Le
retrait du voile couleur safran qui m'avait entourée et m'avait cachée exposa
mon visage aux rayons brillants d'un soleil printanier.
J'entendis
un murmure admiratif quand les invités découvrirent mon visage.
Le
visage d'une belle fille de dix-neuf ans qui n'avait jamais eu d'enfance et ni
de poupée.
Le
visage d'une putain solitaire et triste qui rêvait à son innocence volée.
Le
visage d'une femme désespérément amoureuse de l'homme qui l'avait rejetée.
Le
visage d'une jeune mariée qui avait épousé un homme qu'elle n'aimait pas pour prendre
sa revanche sur son passé.
Je
regardai les invités, un à un, et vis sur leurs visages ce que j'ai toujours vu
sur tous les visages des gens que j'avais côtoyés…Ce que je savais que j'y
trouverais.
Franche
admiration et désir à peine voilés sur ceux des hommes.
Prudence
et jalousie à peine dissimulées sur ceux des femmes.
Certaines
choses ne changent jamais.
Pas
même lors d'un mariage.
Marius
Servilius s'inclina et m'embrassa formellement sur les deux joues.
Quelqu'un
repris le chant initié ce tantôt.
"Io,
hymen, hymenaeus..."
Nous
étions mari et femme!
Après
la cérémonie, il y eut le banquet attendu. Ce fut une belle fête quoique formelle
et réservée, loin des traditionnelles manifestations débridées des mariages
habituels.
La
nourriture était très fine et les vins excellents, le tout servi par des
domestiques efficaces et silencieux et la musique, discrète, était jouée par
des musiciens talentueux tout aussi réservés.
Les
conversations portèrent surtout sur les affaires et la politique et il n'y eut
pas les taquineries coutumières et plaisanteries grivoises.
J'étais
assise près de Marius Servilius pour accepter les bons voeux des invités qui vinrent,
un à un, présenter leurs hommages. Je mangeai peu et bu moins encore, tout en
évitant soigneusement tant le regard scrutateur de Marius Servilius que celui
inquiet d'Apollinarius.
Les
domestiques allumèrent les lampes avant de servir le dessert et, peu après, les
invités se levèrent et prirent congé.
Comme
nous nous étions mariés à la maison du marié, il ne devait pas y avoir de
cortège de noce mais nous avons été douché de grains de blé pour assurer la
bénédiction des Dieux et la fertilité de notre union.
J'acceptai
les bons voeux et les salutations de séparation avec un visage impassible et,
silencieusement, embrassai la joue douce d'Apollinarius de mes lèvres froides
et insensibles.
Nicia,
doucement, me toucha le bras, puis me guida vers ma chambre à coucher.
C'était
une grande chambre, donnant sur le jardin intérieur, équipée d'un riche
mobilier, de tapis orientaux et abondamment fleurie.
Des
bois parfumés brûlaient dans le brasero qui tenait éloigné la fraîcheur
nocturne. Une fine chemise de nuit et un peignoir en soie étaient prêts sur un
divan et des pétales de rose avaient été versés sur les couvertures retournées du
lit.
La
serrure en fer promise avait été posée!
Nicia
m'aida à retirer mes vêtements de noce et mes bijoux, puis me prépara pour la
nuit.
D'une
main habile, elle déroula mes cheveux et les brossa puis enduisit d'un peu de
mon parfum préféré - la myrrhe - mon cou et mes bras. Elle se saisit des
épingles et des peignes, de ma robe et du voile, me souhaita la bonne nuit et
quitta la chambre.
Peu
à peu, le grand appartement devint silencieux. Les torches dans la cour s'éteignirent.
Je restai
assise sur la chaise là où Nicia m'avait quittée, mes mains fermement posées
sur mes genoux. J'étais assise de la même manière que, dans la tente de Cassius,
quand Maximus m'avait laissée avec trois morts, il y a une éternité de cela.
À
ce moment-là, j'avais regardé le visage mort de mon maître et tourmenteur très,
très longtemps. Maintenant, mes yeux étaient fixés sur le verrou mais je ne me
levai pas pour fermer la porte.
Ce
n'était pas nécessaire car je savais que Marius Servilius honorerait sa
promesse.
Et
je savais aussi que s'il m'avait voulue, aucun verrou dans tout l'empire
n'aurait été assez fort pour le tenir éloigné.
J'avais
épousé un homme qui ne m'aimait pas et qui ne me désirait pas.
J'avais
été le jouet de beaucoup d'hommes qui m'avaient désirée, m'avaient utilisée et
m'avaient rejetée sans l'ombre d'un remords.
J'étais
tombée amoureuse d'un homme qui s'était soucié de moi, m'avait désirée, aurait
pu même m'aimer ...et qui, pourtant, m'avait rejetée.
J'avais
épousé Marius Servilius pour me venger de tous. Un cercle parfait. Un cercle de
fer. Un cercle qui, soudainement, était aussi froid et aussi vide que ma nuit
de noces.
Frissonnante,
je fermai les yeux tout en m'étreignant fortement.
Avec
un bien-être né d'une longue pratique, je me suis réfugiée au plus profond de mon
être.
Quand,
petite fille à la villa de Cassius, la solitude devenait insupportable, je
fermais les yeux, m'étreignais fermement et glissais à l'intérieur de mon âme.
J'allais
à un endroit où je n'étais pas seule. Où je n'étais pas triste. Où je n'avais
pas peur.
Où
j'avais une mère aimante et souriante qui se souciait de moi, qui jouait avec
moi, qui me consolait, qui m'étreignait contre sa poitrine parfumée.
Dans
cet endroit, je n'étais pas une esclave, mais une enfant chérie, choyée, aimée.
Quand
je grandis et que la laideur de la prostitution devenait par trop insoutenable,
je fermais les yeux, m'étreignais et partais encore plus profondément dans mes
rêves.
J'allais
à un endroit où les hommes ne pouvaient pas mettre la main sur moi pour m'utiliser
et me rejeter.
Un endroit
où j'étais libre. Où j'étais respectée. Où j'étais fière, puissante,
intouchable.
Un endroit
où j'étais la femme que j'étais maintenant devenue en épousant Marius
Servilius.
Cette
nuit, j'allai encore plus loin dans mes songes.
J'allai
dans un endroit où je n'étais pas seule où il ne faisait pas froid.
Peu
à peu, l'obscurité fut remplacée par une douce lumière et le froid par une chaleur
réconfortante.
J'étais
dans une chambre à coucher.
Pas
dans une chambre aussi luxueuse que celle qui m'avait été assignée mais une chambre
confortable, rustique et colorée.
Les
meubles en étaient solides, simples et pratiques comme ceux qui sont utilisés
dans les villas de campagne et les riches fermes.
Les
murs en pierre étaient chaulés au lieu d'être couverts de complexes peintures
murales.
Le sol
était de bois ciré, couvert d'épais tapis douillets à défaut d'être fastueux.
Les
lampes baignaient la chambre d'une mate lumière dorée.
Il
n'y avait aucun brasero car la douceur de cette nuit printanière, en Espagne, ne
requérait aucun brasero. Elle embaumait et, au lieu des pétales de rose, il y
avait du jasmin sur le couvre-lit du vaste lit matrimonial.
J'entendis
le faible clic de la porte lorsqu'elle s'ouvrit dans mon dos.
Lentement,
je me retournai pour faire face à l'homme que je venais d'épouser, il y a
quelques heures. L'homme que j'aimais comme on n'aime qu'une seule fois dans sa
vie. L'homme que je voulais qu'il me revendique comme sa femme.
Il
était debout, là, vêtu d'un peignoir en fine laine couleur bordeaux, me
regardant silencieusement. Sans un mot, je défis mon peignoir et le laissai
tomber.
La
soie blanche murmura lorsqu'elle glissa le long de mon corps nu en le caressant
sensuellement avant de s'épandre sur le sol.
Je
l'entendis haleter à cette vision de ma nudité et, à son tour, il se défit de son
peignoir, le laissant glisser...
Ce
fut mon tour de panteler à la vue de sa magnifique nudité masculine.
Je
dévorai des yeux ses larges épaules robustes, sa puissante poitrine bronzée
parsemée de poils d'une nuance plus claire que ceux de sa barbe.
Je me
noyais dans la contemplation de ses bras et de ses jambes puissamment musclés
et je frissonnai par anticipation à la vue de sa fière virilité.
A
l'unisson, nous nous approchâmes l'un de l'autre.
A
l'unisson, nous nous enlaçâmes.
A
l'unisson, nous haletâmes quand nos corps nus se touchèrent pour la première
fois.
Ce
fut fait sans hésitation, sans à coup, poussés par notre faim et notre désir mutuel.
Nos
lèvres se joignirent et nos corps se collèrent étroitement. Nos peaux
s'épousèrent et ne formèrent plus qu'une seule chair.
Nous
étions aussi proches qu'il est possible de l'être à un homme et une femme sans
qu'ils s'accouplent.
Nous
gémirent quand nos bouches s'unirent et nos langues s'entrelacèrent en une
danse chaude, sensuelle et vibrante.
Nous
palpitâmes
Nous
brûlâmes.
Et bientôt,
nous toucher et nous caresser ne fut plus suffisant.
Nous
nous laissâmes tomber sur le lit, écrasant les pétales de jasmin, la chaleur de
nos corps intensifiant leur doux parfum sensuel.
La
barbe de Maximus émoustilla ma peau affolée et brûlante de fièvre quand il la
parcourut de ses lèvres et de sa langue et un long gémissement m'échappa.
Et
quand il évalua de ses doigts si j'étais prête, je savais que j'étais intacte.
Pure. Une jeune fille. Pas une esclave. Pas une putain. Ma virginité indemne
prête à être offerte à mon mari.
Une
femme digne d'être son épouse.
Une
femme qui lui donnerait des fils et des filles pour perpétuer son nom fier et
valeureux.
Une
femme qui ne connaîtrait aucun autre homme à part lui.
Univira
(***), comme une femme romaine convenable doit l'être.
Il
palpitait contre mon ventre, le souffle court, son désir aussi dévastateur que le
mien et, pourtant, il hésitait, il ne voulait pas me prendre rapidement pour
rassasier sa faim.
Ses
yeux bleu vert brûlaient de passion et de désir, les lèvres de sa belle bouche
sensuelle étaient durement pressées dans l'effort qu'il faisait pour contrôler les
besoins de son corps.
"
Julia ... ", dit-il et sa profonde voix grondante, en faisant vibrer sa
poitrine, me donna la chair de poule et enchanta mes oreilles.
Je
touchai son rude et beau visage bronzé et barbu.
Je
fis glisser mes mains dans ses courts cheveux bruns.
"Oui,
mon mari!" Haletais-je en m'arquant contre lui. "Oh, oui..."
Mon
mari...
Il
me fit sienne.
Je
criai lors de la brève et perçante douleur et il dévora mon cri sous son baiser
d'homme affamé. Son corps entama la danse virile et le mien se colla au sien
pour l'inciter à venir encore et encore.
Pour
l'entraîner plus profondément.
Pour
nous permettre de ne plus faire qu'un...
Mes
yeux s'ouvrirent brutalement.
Les
sons venant de ma bouche n'étaient pas les gémissements haletant d'une femme dont
le corps ployait sous celui de Maximus, mais les sanglots secs et angoissés de
la femme solitaire que j'étais vraiment.
Ils
n'étaient pas assourdis par sa bouche chaude et exigeante mais par mes mains
froides et moites que je pressais contre elle.
Mon
souffle inégal n'était pas du à l'accouplement fiévreux avec le seul homme que j'ai
jamais aimé, mais à mon effort désespéré pour reprendre le contrôle de mes sens.
Et
je finis par y parvenir.
Et
quand cela arriva, j'enfouis mon visage dans mes mains comme je l'avais fait
quand Maximus m'avait laissée seule dans l'alcôve après m'avoir fait découvrir
ce qu'était la passion, la vraie passion.
Mais
à la différence de cette nuit en Mésie, je ne pleurai pas …
Je
restai simplement immobile
Froide.
Vide.
Seule.
(*)
"Là où tu es Gaiai, je suis Gaius."
(**)
" Là où tu es Gaius, je suis Gaia."
(***)
Une femme qui ne connaît intimement qu'un homme dans sa vie.