L’affranchi – 174 A.D.

 

Ce fut seulement quand les portes de mon appartement se fermèrent derrière Cornelius Crassus et Rufa que je pris véritablement conscience de ce qui m’arrivait et que ma vie venait de basculer à nouveau.

Et j'en fus terrifiée.

 

J'avais marché sans parler tout le long du chemin jusqu’au Quirinal, ignorant obstinément la présence de Cornelius Crassus.

Si la dernière scène à la maison de sa soeur l'avait vexé d'une façon ou d’une autre, le questeur ne le montrait pas.

 

J’avais marché d’un bon pas, Rubia dans mes bras, le menton relevé, les yeux fixés sur l'horizon, une attitude similaire à celle que j’avais adoptée lors de mon départ du camp militaire en Mésie lorsque je laissai derrière moi le seul homme que j'ai jamais aimé.

 

Cornelius Crassus avait amené avec lui quatre hommes pour porter mes affaires, probablement des esclaves de la maison de son frère.

Les prétoriens nous accompagnaient toujours tel un mur noir vivant et menaçant.

Quand nous parvînmes au bâtiment, je fus choquée de découvrir que j'avais pris le reçu du loyer au bureau du banquier mais que j'avais complètement oublié de demander la clef.

 

Ne sachant que faire, je feignis de la chercher dans mon sac tandis que mon esprit fonctionnait frénétiquement, cherchant une sortie honorable afin d'éviter les railleries des hommes qui m’entouraient.

Sans un mot, Cornelius Crassus extirpa la clef de sa cuirasse, l’introduisit dans la serrure et ouvrit la porte.

Alors, il se mit sur le côté pour me laisser passer. Je rougis violemment mais je continuai à ignorer sa présence et à reconnaître l’aide qu’il m’apportait

 

Dès que je franchis le seuil, je remarquai que quelqu'un avait épousseté l'appartement et avait balayé les planchers.

Je vis, aussi, une demi-douzaine de lampes remplies et prêtes à fonctionner, une flasque d’huile et un silex pour les allumer et même une corbeille de fruit frais sur une vieille table.

Ma première pensée fut que Aemilius Trebutius Flaccus avait décidé de prendre des précautions supplémentaires pour s’assurer la bienveillance de l'empereur.

Mais le fait que Cornelius Crassus avait la clef que j'avais oubliée de demander et l'avait visiblement gardée sur lui depuis la veille prenait un tour embarrassant.

 

Je le regardai, brièvement, et il me rendit mon regard par le plus plaisant des siens.

Je pinçai les lèvres et marchai vers la terrasse, laissant les esclaves mettre les coffres partout où ils voulaient et Rufa s'occuper du chat tandis que les prétoriens attendaient dans le couloir

 

La terrasse était petite, mais charmante et avait, aussi, été soigneusement balayée.

Elle donnait sur un beau jardin intérieur où, malgré l'automne, s’épanouissaient toujours, au milieu de parterres parfaitement entretenus, de fleurs aux couleurs chatoyantes.

 

Les arbres étaient soigneusement taillés et il y avait une fontaine en marbre au milieu d'un petit bassin aux eaux miroitantes dans lequel ondoyait un grand poisson doré.

Mais ce fut la fontaine qui retint mon attention car, au lieu de l’habituel nymphe ou satyre qui agrémentait la plupart des fontaines romaines, celle-ci arborait un bateau en marbre.

 

Eblouie par la luminosité du soleil matinal qui se levait en face, je clignai des yeux pour détailler avec soin la sculpture, m’émerveillant de ses détails qui étincelaient sous l'eau chantante s’écoulant gracieusement sur lui.

La somptuosité des lieux me renseigna sur la fortune de celui ou de celle qui vivait dans cet appartement car les taxes à payer pour connecter la fontaine au castellum le plus proche devaient être aussi élevées que celles payée pour équiper les maisons sénatoriales.

 

Cornelius Crassus vint tranquillement me rejoindre sur la terrasse et resta à mes côtés, près de la rambarde, assez près pour que je sente sa présence, mais pas suffisamment pour me toucher.

Il resta silencieux pendant un long moment, puis parla à voix basse.

"Les porteurs ont fini de déposer vos affaires dans l'appartement, Domina. Maintenant, je vais conduire votre petite domestique à la maison impériale..."

 

Je lui fis face.

 

Je voulais refuser, je voulais lui dire que Rufa devait rester avec moi pendant quelques jours encore pour m'aider à organiser l'appartement et pour que j’aie le temps de lui parler de son changement de vie et des erreurs à éviter avec ses nouveaux maîtres.

J'aurais voulu énoncer n'importe quelle excuse boiteuse pour éviter qu’elle ne s’en aille... Mais je n'ai rien dit.

Et ce n’était pas nécessaire car il avait tout lu dans mes yeux même ce que je refusais d’admettre librement : que j'étais effrayée et que je ne voulais pas rester seule.

Et je vis dans les siens que si je lui disais que j'avais changé d'avis et voulais que Rufa reste à mon service, cela s’arrangerait facilement car Marc Aurèle avait donné des ordres au cas où je le demanderais.

Mais je serrai les lèvres et refusai de parler. Refusai de demander.

 

Je m'étais promise que je ne demanderais jamais rien désormais à personne et j'étais prête à tenir cette promesse faite à moi-même même si elle me coûtait la compagnie de Rufa.

Cornelius Crassus me regarda avec bonté et dit

"C'est mieux ainsi."

J'inclinai la tête puis chuchotai

"J'ai besoin d'un moment, en privé, avec elle."

Ce fut son tour d’incliner la tête puis je quittai la terrasse à la recherche de Rufa.

 

Je la trouvai dans l'antichambre.

La petite Numide avait mis le chaton sur une vieille liseuse toute mitée et le caressait distraitement.

Sentant l'imminence de notre séparation, la toute nouvelle confiance en soi que Rufa éprouvait sembla sur le point de l'abandonner.

Quant à moi, l'idée de perdre sa compagnie, même silencieuse, me troublait plus que je ne m’y attendais.

Mon bref au revoir à Eugenia n'avait pas été si dur même quand ma vague promesse de rester en contact avait sonné faux à mes oreilles et que l’expression de ses beaux yeux verts me disait qu'elle savait que j’allais disparaître de sa vie pour toujours.

"Rufa." L’appelais-je paisiblement.

 

Elle leva la tête et me regarda de ses grands yeux de chiot anormalement brillants et je dus lutter contre mes propres larmes qui commençaient à envahir mes yeux.

"Rufa," Commençais-je "nous en avons déjà parlé et tu sais qu'il est nécessaire que tu ailles chez Dame Lucilla et Maître Lucius et pourquoi... L'empereur fait son devoir envers Rome et son peuple et il s'attend à ce que nous fassions le nôtre aussi..."

 

La petite fille renifla bruyamment, mais acquiesça avec énergie.

Je fouillai dans ma bourse, y trouvai ma petite chaîne en or avec le scarabée égyptien émaillé que le fils du sénateur m'avait donné et la mis autour de son cou tandis que je continuais à parler employant un ton que j'espérais être apaisant, mais que je soupçonnais plutôt être proche de la panique.

 

"L'empereur a été très généreux. Tu entreras dans sa maison et, en temps voulu, tu seras une affranchie impériale.

Les affranchis impériaux sont hautement considérés à Rome et tu seras, même, au-dessus de la plupart d'entre eux car tu auras été celle qui a pris soin de Maître Lucius qui, peut-être, deviendra empereur un jour... Je suis si fière de toi..."

 

Je réussis à contrôler le tremblement de mes mains tout le temps que dura notre contact.

 

"Cela vient d'Egypte," expliquais-je, "là où les dieux sont plus forts que ceux de Rome et protègent, vraiment, ceux qui croient en eux ..."

Rufa sourit faiblement.

En tant qu’africaine de pure souche, elle ne pouvait pas considérer les dieux romains autrement que comme une amusante bande de personnages légèrement excentriques et égoïstes dont la dignité était parfois aussi douteuse que celle des aristocrates de l'empire.

"C'est le symbole de leur Dieu du soleil." Poursuivis-je.

"Ils disent que le soleil est si brillant en Egypte qu’on ne peut douter que ce soit sa terre d’élection..."

 

Maintenant, je bavardais de tout et de rien, cherchant un moyen d’étirer le temps, de retarder le départ de mon dernier lien avec le seul monde que j'ai jamais connu alors qu’en même temps, je luttais pour garder ma dignité.

Une toux discrète nous fit tressaillir.

Cornelius Crassus se tenait sur le pas de la porte. Je me mis à genoux et pris le visage de Rufa entre mes mains.

 

Ma peau pâle, ainsi posée sur son visage d'ébène, avait la couleur de l'ivoire.

 

"Rufa!" Dis-je d’une voix basse et pressante. "Rappelles-toi ta promesse! Occupes-toi de Maître Lucius et sers Dame Lucilla aussi loyalement que tu m’as servie! Et n'oublies pas le message secret!"

 

Rufa inclina solennellement la tête.

Cornelius Crassus se tenait sur le seuil, assez loin pour ne pas entendre notre échange.

"Tu te rappelles le message, Rufa ?" Lui demandais-je à voix basse.

Elle inclina, de nouveau, la tête et chuchota dans son latin guttural et fortement accentué:

"Quelqu'un vient avec le message. Il honore une dette que grand-père a juré de payer..."

 

Soudain, Rufa fronça les sourcils.

"Sera vous, Maîtresse Julia ?"

Elle n'était qu'une petite fille.

Ce mystère renouvelé l’avait captivée, étouffant son angoisse et, bienheureusement, la nouveauté du palais ferait, sans doute, la même chose avec sa crainte.

 

Je souris et inclinai la tête.

Son visage s'éclaira.

"Vous venez au palais, Maîtresse Julia ?"

"Oui, Rufa, un jour, j'irai au palais et tu me parleras de la vie merveilleuse que tu mènes là!" Répondis-je et, avant qu'elle ne puisse me poser une autre question, je l'étreignis, puis l’embrassai sur les deux joues et me remis debout.

"Va, Rufa. Ne fais pas attendre le questeur!"

Vaillamment, Rufa marcha vers lui et Cornelius Crassus mit sa main droite sur l'épaule de la petite fille et la guida, doucement, vers l'entrée.

Avant de s’en aller, il inclina, poliment, la tête puis s'éloigna.

 

Et la porte se referma derrière eux, scellant un livre de ma vie aussi définitivement qu’un couvercle clôt, pour l’éternité, son sarcophage émaillé.

Soudain, je pensai que si les cadavres embaumés des égyptiens, parfaitement préservés pour l'éternité gardaient tous leurs sens et entendaient ce bruit, ils devaient probablement se sentir aussi condamnés et aussi solitaires que je me sentais en ce moment.

 

Je dormi sur le divan mangé par les mites, mon coffre de voyage m’ayant fournit les draps et les couvertures nécessaires.

Le matin suivant, je m’efforçai de faire des projets pour ma nouvelle maison. N’ayant jamais été une esclave de service, je n’avais jamais du m’occuper de travaux ménagers mais je vivais toujours dans des endroits propres, rangés et, comme j’avais déjà géré un ménage, j'avais une idée de ce qui devait être fait.

 

Je me mis à la tâche avec une vigueur acharnée et écopai non seulement de deux ou trois brûlures en essayant de lancer le feu du banc à cuisiner mais également de trois ongles cassés en déplaçant les meubles pour essayer de donner à mon appartement un semblant de foyer.

 

Je refusai de sortir de l'appartement pendant les trois premiers jours et c’est, seulement, quand il n'y eut plus de fruits dans le plat que je fus forcée de sortir.

Je me lavai comme je pus, pris un panier, ma flasque à huile et un strigile et, après m’être vêtue moi-même d’une discrète tunique bleue et d’un manteau de même ton, je sortis.

 

Le Quirinal était un quartier calme, propre et aéré.

Les maisons étaient en bonne pierre solide et en maçonnerie, leurs fenêtres s'ouvraient sur des cours intérieures.

Les portes d'entrée étaient verrouillées et leurs ouvertures et fermetures étaient gérées par des portiers qui manoeuvraient les lourdes fermetures en fer pour laisser entrer ou sortir les esclaves portant des paniers, les visiteurs attendus et les hommes et les femmes portés dans des chaises ou des litières.

 

À quelques pas de là, il y avait des étals, petits et propres, dont la plupart vendait des fruit ou du pain.

 

Prenant mon courage à deux mains, je me dirigeai vers une femme qui en tenait un et tandis que j'achetais du pain, je lui demandai où étaient situés les bains les plus proches.

Elle me renseigna une petite place calme où je réglai le droit d’entrée. Je cherchai un endroit où laisser mes vêtements et mon panier puis je me mis entre les mains capables des préposés.

 

Je fus étonnée de découvrir que j’étais embarrassée d’ôter mes vêtements!

La nudité avait été une partie importante de mon ancienne vie et j'avais partagé les bains à la villa de Cassius et au camp en Mésie avec toutes les femmes composant le ménage de Cassius quelqu’aient été leurs statuts.

Mais, me déshabiller devant des étrangers, était plus déroutant que je ne m’y attendais. Probablement que les esclaves qui m’oignirent d’huile parfumée et qui raclèrent ma peau avec le strigile pensèrent que j'étais un peu étrange ou, peut-être, nouvelle dans les voies de l'Urbs. Mais ils étaient habiles et, peu à peu, je me détendis sous leurs mains expertes.

Quand je suis sortie du bain de vapeur, j'étais beaucoup plus à l'aise et leurs permis de me laver les cheveux avant d’entrer au tepidarium.

Comme toujours, j'ai évité le frigidarium car je n’ai jamais pu comprendre quel plaisir on pouvait bien ressentir à s’immerger dans l'eau glaciale.

 

Quand je quittai les bains - propre, soignée et parfumée juste pour mon plaisir et non pour celui d’un homme que j’étais censée rejoindre, je me sentis beaucoup plus confiante.

 

En rentrant à la maison, je m’arrêtai à un autre étal pour acheter un peu de fruit et, un bloc plus loin, je découvris une place où le vitellina fricta sentait merveilleusement bon.

Obéissant à une impulsion soudaine, j'en achetai une portion et tressaillis quand l'homme derrière le comptoir l'enveloppa dans un vieux rouleau qui semblait être couvert de poésie ...

 

Je me dépêchai de rentrer chez moi dans l'espoir de pouvoir sauver une partie de l'écriture.

 

J’eus un moment de panique quand je me rendis compte que je ne connaissais ni le nom de la rue ni le numéro de la maison où je vivais maintenant... mais, heureusement, je réussis à me calmer suffisamment pour retrouver le bâtiment.

Quand je déposai mon repas sur un plat, la graisse avait tellement imbibé le papyrus qu’il n’y avait pas le moindre espoir de le sauver.

Mais, soudain, cela n’eut plus d’importance car je venais de découvrir que j'étais affamée et le veau frit se révéla délicieux.

 

Le premier visiteur frappa à ma porte deux jours plus tard.

Je ne fus pas étonnée de voir Cornelius Crassus sur le seuil car il était le seul avec le banquier à connaître mon adresse.

Nous nous regardâmes, sans mot dire, un instant.

Puis, il sourit faiblement.

"Bonjour, Domina. Puis-je entrer ?"

"Bonjour, Questeur. Je vous en prie entrez."

 

Si Cornelius Crassus fut étonné de me trouver vêtue d’une simple tunique couleur de sable avec un chiffon noué autour de la taille comme tablier improvisé, il ne le montra pas.

Pas plus qu’il ne se montra vexé ou fâché que je n’ai point suivi ses conseils en laissant pendre librement mes cheveux jusqu’à ma taille.

"Domina, je suis venu vous apporter votre chevalière. Elle vous permettra de payer des factures et de faire d’autres transactions bancaires. Gardez-la dans un endroit sûr."

Il me remit une pochette beaucoup plus plate que celle que l'empereur m'avait donnée pour y tenir sa chevalière.

La mienne était moins grande et plus légère que celle d’un homme mais cela ne l’empêchait pas d’être assez impressionnante.

Quand je tournai l'anneau pour jeter un coup d'oeil à la gravure que j'imprimerais sur la cire à cacheter, j'eus envie de rire car la figure qui validerait mes futures lettres et documents étaient celle d'un hibou.

 

Le hibou est le symbole de la déesse Minerve, un culte presque oublié parmi les douze dieux principaux que Rome a hérité de la Grèce.

Il n'était pas surprenant que ses autels dans l'Urbs soient rares et négligés, ses disciples peu nombreux, ses prêtres plus rares encore car, quelle utilisation a Rome d’une guerrière vierge, patronne de la guerre mais aussi … de la sagesse ?

 

Comment de braves soldats romains auraient-ils pu demander la protection d'une jeune fille casquée avant d'engager la bataille ?

Et comment les hommes puissants qui décident de l'avenir de millions des leurs, de leurs sièges en marbre au Sénat, auraient-ils pu s'abaisser à demander des conseils à une beauté froide qui porte une cuirasse au dessus de sa tunique féminine?

Comment leurs femmes et leurs filles pieuses auraient-elles pu être intéressées par une femme vengeresse qui transforma la couleur blanche initiale de la corneille en noir comme la poix et une belle mortelle qui osa mettre en doute ses compétences en matière de broderie en une laide araignée, une déité qui défit dans un combat au corps à corps les immortels excités qui avait essayé de la violer et qui n'était même pas née d'une autre déesse mais du cerveau de son père ?

 

Impossible! Les Romains n'aiment que leur puissant Jupiter, leur prophétique Apollon, leur Mars batailleur et leur Bacchus, ce débauché, ce Dieu du vin et de la divine folie.

Et en ce qui concerne leurs déités féminines, ils ont leur voluptueuse Vénus et leur chaste Vesta.

Ils acceptent la virginale Diane parce qu'elle est la patronne de la chasse et que tout ce qui implique les effusions de sang obtient immédiatement l'approbation romaine ... et s'ils veulent une femme modèle, ils se tournent vers Junon, qui supporte les infidélités de Jupiter et lui donne des enfants légitimes tout ce que l'on attend des matrones romaines.

 

Non, à la différence des vieux Grecs, qui firent de leur Pallas Athéna la patronne de leur capitale et la seconde divinité juste après Zeus, son père tout-puissant, sa version romaine n'est qu'une curiosité qui peut seulement attirer l'intérêt de gens comme moi - une ancienne esclave et putain qui veut apprendre à lire et écrire - qui sont des curiosités par eux-mêmes.

 

Brièvement, je me demandai quels étaient les dieux et les déesses adorés par Maximus, car, à l'inverse de moi, j'étais certaine qu'il était un homme pieux.

Étant un soldat, Mars avait probablement une place d'honneur sur son autel personnel. Mais il était aussi un fermier et Cérès, la déesse de la récolte, avait probablement sa part dans ses prières et ses offrandes.

 

"Et voici le document qui certifie votre manumissio." Me dit Cornelius Crassus, me sortant de mes songeries.

"Je vous ai déjà inscrite comme affranchie dans le registre public. Comme vous étiez une propriété d'un homme accusé de trahison dont les richesses ont été confisquées, votre dernier propriétaire était, donc, techniquement l'empereur donc vous serez considérée comme une affranchie impériale. Le document dit cela et je suggère que vous le gardiez dans votre coffre à la banque. Vous devrez le produire dans certains cas, comme, par exemple si vous voulez acheter une propriété ou ... avant que votre contrat de mariage ne soit rédigé..."

 Avant que je ne puisse répéter que je n'envisageais pas de me marier, il poursuivit.

"Comme vous ne m'avez pas dit par quel nom vous souhaitiez être appelée comme affranchie, j'ai pris la liberté de choisir pour vous. J'espère que vous ne serez pas déçue."

 

Je déroulai le rouleau qu'il m'offrait et le regardai brièvement : même si je savais à peine lire et écrire je pouvais distinguer mon nom suivi par le patronyme que le questeur avait choisi pour moi.

J’ébauchai un sourire. Non, je n'étais pas déçue. Vaguement amusée tout au plus.

 

Cornelius Crassus me regardait attentivement. Je réussis à lui offrir un sourire.

"Merci, Questeur," Dis-je tranquillement.

"Il ... y a là une autre raison pour laquelle je suis venu vous rendre visite, Domina. Je quitte Rome. Les ordres de César. Quelques affaires, en Britannie, exigent que j'aille là..."

 

Comme cela s'était déjà produit, la nuit de la tempête dans ma tente, Cornelius Crassus semblait, maintenant, à nouveau, si jeune, si vulnérable et si seul.

Rapidement, je me demandai si ses ordres de marche n'étaient pas une preuve supplémentaire de la facilité qu'avait Marc Aurèle de lire dans le coeur des hommes et des femmes et que, sachant que le jeune questeur deviendrait plus intéressé par sa " charge personnelle" qu'il n'était bienfaisant pour lui, l'empereur lui avait donné le temps nécessaire pour exécuter son devoir avant de lui faire quitter la ville afin de lui éviter de se ridiculiser.

 

"Je m'attendais à rester plus longtemps à Rome." Dit-il comme s'il répondait à une question non formulée.

"Mais je pars pour Ostie demain et, dans deux ou trois jours, je naviguerai vers la Britannie. Je ne sais pas combien de temps je resterai là..."

Je demeurai silencieuse et Cornelius Crassus prit une profonde inspiration.

 

"Domina, comme vous savez, je suis un loyal serviteur de l'empereur et quand vous avez aidé à sauver l'empire vous avez aussi aidé à sauver sa vie. Pour cela, je vous en suis reconnaissant. J'espérais avoir assez de temps pour vous démontrer ma gratitude et ma fidélité, mais je suis un serviteur de Rome et on me demande de faire mon devoir encore une fois."

 

Il fit une courte pause. Puis il continua à parler.

"J'avais prévu de vous apporter un présent pour vous prouver ma reconnaissance mais cela lui prendra un peu de temps pour arriver et quand il arrivera, je serai loin. Mais j'ai pris les dispositions nécessaires et vous le recevrez dès qu'il arrivera à Rome..."

J'étais consternée. Un présent ? Je voulus protester mais il m'arrêta d'un geste de la main.

"J'ai réussi à trouver un présent qui sera pour vous l'équivalent de la rançon d'un roi, mais ne vous compromettra pas. Je suis sûr que vous en ferez le meilleur usage possible."

 

Je ne savais quoi dire et Cornelius Crassus faisait un effort remarquable pour conserver un visage indéchiffrable.

"Merci, Questeur." Marmonnais-je juste pour briser le silence inconfortable qui s'était installé.

Il inclina la tête avant de se détourner et de se diriger vers la porte. Je le suivis et il attendit que je le rejoigne  avant de l'ouvrir.

Il franchit le seuil puis me fit face pour me regarder encore une fois.

"Adieu, Domina. Que les dieux vous protégent."

"Adieu, Questeur. Qu'ils veillent sur vous et vous apportent le bonheur."

 

Il salua, tourna les talons et quitta ma vie.

 

Une semaine plus tard, j'étais toujours en train d’essayer de transformer le grand appartement vide en quelque chose qui ressemblait à une maison.

Un matin, alors que je réfléchissais à la meilleure façon de déplacer la vieille liseuse de l'antichambre à la chambre à coucher, un coup sur la porte me fit sursauter.

Rubia, qui me contemplait de sa place sur une table, tira d'un coup sec ses oreilles vers l'arrière tout en rétrécissant se yeux.

 

Je fronçai les sourcils. Qui cela pouvait-il être ? Cornelius Crassus ? Non, il était en chemin vers la Britannie et je savais par son dernier regard qu'il en avait fait son deuil et ne reviendrait jamais. Certaines des femmes ? C'était peu probable. Elles devaient être trop occupées ou trop éblouies par leurs nouvelles vies pour avoir le temps et l’envie de me rechercher et, même, dans ce cas, elles ne sauraient par où commencer...

 

Qui que ce soit, il frappait, de nouveau, me forçant à aller ouvrir.

Mes pas résonnèrent dans les pièces presque vides et le visiteur frappa pour la troisième fois avant que je ne puisse atteindre la porte et l'ouvrir.

 

C'était un homme que je n'avais jamais vu auparavant. Un grand quadragénaire, avec une crinière de beaux cheveux blancs bouclés. Sa peau était légèrement bronzée, ses yeux étaient couleur noisette et ses traits plaisants, quoique qu'un peu rudes, de ces sortes de traits qui expriment tant l'intelligence que la sensibilité.

Il était rasé de frais, vêtu d'une élégante toge immaculée et se mouvait avec grande aisance.

Il me regarda, un instant, et, ensuite, il sourit.

Et son sourire était un de ces sourires contagieux que l'on ne peut s'empêcher de rendre spontanément sans s'en rendre compte.

C'était un sourire qui invitait à la confiance et offrait une chaleur réconfortante.

 

Alors, l'homme parla et sa voix était telle que je m'y attendais : douce, instruite, calme mais avec un humour sous-jacent.

"Donc il avait raison !" Dit-il tandis que son sourire s'élargissait."Vous êtes exactement comme nous nous étions imaginé que les sirènes devaient être. "

 

L'homme qui se présentait ainsi devait avoir été le professeur privé de Cornelius Crassus. Il inclina la tête et dit de sa voix plaisante et cultivée,

"Pardonnez-moi, Domina, je n'avais pas l'intention d'être irrespectueux. C'est seulement que j'ai toujours eu un tendre penchant pour les sirènes et que je n'avais jamais eu la chance d'en rencontrer une en personne".

 

J'étais sous le choc. Pas pour le compliment - même s'il était totalement extravagant - mais parce que les derniers mots de Cornelius Crassus prenaient maintenant toutes leurs significations.

Le questeur aurait pu essayer de me séduire avec des bijoux et des soieries afin que je devienne sa maîtresse mais il avait préféré m'aider à trouver ma propre voie en me donnant un présent qui tout en valant, en effet, la rançon d'un roi, ne me compromettrait pas.

Et son présent, attendait, là, patiemment, sur mon seuil et me souriait avec bonté.

 

"Puis-je entrer, Domina ?" Demanda l'homme. "Je pense que nous devons parler."

Marmonnant une excuse, j'ouvris grand la porte pour le laisser entrer dans l'appartement tandis que je bredouillais quelques incohérences sur le fait de n’être guère présentable pour recevoir des invités.

Apollinarius écarta mes excuses d'un mouvement de sa main élégante et regarda autour de lui.

 

"Je suis Apollinarius, le professeur privé de Cornelius Crassus, Domina mais je suis sûr que vous vous en doutiez. Le questeur a pensé que vous pourriez aimer me rencontrer."

 

"Que vous a raconté Cornelius Crassus à mon sujet ?" Demandais-je remarquant distraitement que j'avais exprimé son nom pour la première fois.

 

"Que vous êtes aussi intelligente que belle et que vous aimeriez poursuivre votre éducation. Si vous êtes intéressée par mon instruction, Domina, je suis libre à l'heure actuelle et serait enchanté de vous enseigner. Mais vous devez savoir que je ne jamais instruit une dame ou un adulte..."

 

Je me tordis nerveusement les mains.

 

Nous étions, debout, au centre d'une pièce presque vide et nos voix résonnaient dans ce désert.

Le soleil s'infiltrait par un volet ouvert et modelait le beau profil de l'homme, qui semblait se sentir parfaitement à l'aise malgré le manque de confort qui l'entourait et la maladresse de la femme qui se trouvait devant lui.

Mon malaise se métamorphosa soudain en irritation.

"Vous savez ce que je veux dire!"

Il continua à me regarder de sa façon douce et gentille et ajouta

"Domina, vous ne devez pas vous inquiéter de ..."

"N'essayez pas de détourner la conversation!"Hargnais-je.

 

L'homme aux cheveux blanc me contempla un long moment, puis s'avança vers la table où il attrapa Rubia qu’il plaça entre ses mains parfaitement manucurées.

Le chaton accepta volontiers ses caresses ce qui ne fit qu'augmenter mon irritation : Rubia avait toujours rejeté tout le monde, sauf Rufa et moi.

 

Je jetai un regard noir au chat qui n’en ronronna que plus fort quand l'homme lui frotta les oreilles avec doigté. Il se dirigea vers la liseuse, apparemment perdu dans ses pensées, et s'y assis caressant toujours le chaton.

Quand il leva la tête, son visage n'était plus un masque de courtoisie mais un visage ouvert au regard franc.

 

Il savait que je savais qui il était. Un homme qui n'était pas un amant pour les femmes.

Un ancien esclave comme moi.

Quelqu'un qui avait connu la douleur et l'humiliation et la solitude.

 

Un survivant.

 

Quelqu'un qui aimait les livres et les mots et la beauté et les chats.

Quelqu'un qui pouvait me comprendre ... et aussi quelqu'un que j'avais, à la fois, envie et peur de côtoyer.

Il était quelqu'un dont j'avais besoin, donc il était dangereux.

 

"Je suis né en Grèce mais, quand j'avais six ans, j'ai été enlevé à ma mère et envoyé par bateau à Alexandrie." Commença-t-il. "Et je n'étais pas seul. Il y avait d'autres garçons et filles de mon âge et nous étions tous terrifiés, mais aussi trop malades pour même pleurer. À Alexandrie on nous a permis de récupérer, de nous alimenter, de nous baigner et de nous soigner, mais aucun vêtement ne nous fut donné. Nous étions nus quand ils nous mirent à la vente aux enchères. Nous étions palpés et examinés par nos acheteurs éventuels qui semblèrent satisfaits de nous car le lot fut rapidement vendu. Je fus emporté avec d'autres garçons par des hommes noirs de cheveux, aux yeux sombres et vêtus de vêtements exotiques. Bientôt, je naviguais, à nouveau, cette fois vers la Syrie. Et bien avant d'arriver à Antioche, j’appris ce que mon destin allait être. Dès que nous fûmes en mer, nos nouveaux maîtres nous ont violés un par un..."

 

Il fit une pause.

J'allai silencieusement vers le divan où je m'assis à ses côtés, fascinée par sa voix, édifiée par sa tragédie et la dignité qu'il avait réussie à conserver.

 

"J'ai été vendu à un bordel masculin, un bordel luxueux fréquenté par les riches enclins à ces plaisirs et, même, par des magistrats romains. Au commencement, je me suis rebellé ... et ai été sévèrement puni. J'ai appris la leçon et, à partir de là, j'ai été bien nourri, bien soigné, choyé même. J’appris les subtilités de mon commerce ... et fus forcé de rembourser à mes maîtres ce qu'ils avaient payés pour moi de cette manière. J'ai supporté. J'ai survécu. J'ai grandi. Mais quand j'eus seize ans, je devins tourmenté. Je voulais autre chose. Je voulais respirer de l'air frais et non plus celui alourdi par les huiles parfumées qui brûlaient jour et nuit dans le bordel et par celles qui étaient frottées sur ma peau. Je voulais apprendre. Voyager. Poser les questions et recevoir des réponses. En un mot, je voulais être libre..."

 

L'affranchi grec fit une nouvelle pause et, sans prononcer un mot, je joignis ma main à la sienne dans l'agréable exercice qui consistait à caresser un chaton maintenant totalement extatique.

Il leva la tête et me sourit, un petit sourire qui fit gonfler douloureusement mon coeur, car il était suffisamment doux et juvénile pour me rappeler celui de Maximus.

 

"La nuit où il est venu au bordel il ne m'a pas demandé. Nous ne nous étions jamais croisé auparavant. La seule raison pour laquelle nous nous sommes rencontré est que, suite à ma frustration et à ma rage, j'avais presque tué un client particulièrement vicieux. Il me vit quand les gardes du bordel me traînèrent hors de la chambre et se mirent à me battre comme plâtre me donnant des coups de pied tandis que le client criait que je devrais être crucifié et que mon maître semblait sur le point de suivre ce conseil.

 

Mais il s'avança dans le couloir et commanda aux voyous d'arrêter de me battre

 

C'était un ton de commandement, la voix d'un homme ayant l'habitude d'être obéi.

Quand je levai les yeux, je vis la silhouette d'un grand homme au début de la cinquantaine.

Même s'il était vêtu de manière relativement anonyme, il était évident qu'il était un magistrat romain de haut rang.

 

L'attitude de mon maître se changea en un comportement veule et servile et le client frustré devint brutalement muet.

Il ordonna aux gardes de me mettre sur mes pieds et utilisa son mouchoir propre pour nettoyer mon visage ensanglanté.

'Comment t'appelles-tu, mon beau ? ' Demanda-t-il et je le lui dis, car ses yeux étaient doux et sa voix aussi.

'Quel âge as-tu ?' Continua-t-il et je lui répondis sans hésiter.

Il sourit.

'Je vous donnerai dix mille sesterces pour lui ' Dit-il à mon maître sans même le regarder. L'argent changea de mains et il m'emmena chez lui... "

 

L'homme aux cheveux blanc fit encore une pause.

Il était évident que son récit était parvenu à un point particulièrement chéri - ou particulièrement douloureux - pour lui.

"C'était un ancien consul romain, son nom est sans importance. Quand je me fus assez remis, nous sommes partis vers sa propriété en Grèce. Il avait passé la plus grande partie de son temps dans les provinces, d'abord comme soldat, ensuite comme magistrat et préférait, maintenant, vivre la vie calme d'un savant loin de Rome. Nous avons parlé pendant des heures à la fin et quand il découvrit que j'avais très envie d'apprendre, il prit mon éducation en main. Il m'a appris tout ce qu'il connaissait et quand ce ne fut pas assez pour rassasier ma soif de connaissance, il embaucha des enseignants et était fier de mes résultats. Il m'emmena aux bibliothèques, au théâtre, aux lectures publiques. Il a fait de moi son compagnon de voyage. Il a donné infiniment et n'a jamais rien demandé. Et quand je suis allé dans son lit ce n'était pas par devoir, mais par amour. Nous avons connu dix ans de bonheur complet et Apollinarius, l'amant, a remplacé Apollinarius, le prostitué. "

 

Il prononça son nom avec un rythme particulier, le seul et subtil changement dans son latin tout à fait parfait.

"De temps en temps, nous sommes venus à Rome. Nous étions, ici, quand il est tombé soudain malade et, bientôt, nous sûmes que nos jours de bonheur étaient comptés. Alors, il m'affranchit et me dota.

De part sa volonté, il me laissait un legs important, mais quand il fut mort, son fils aîné, qui était l'exécuteur du testament, a refusé de l'honorer. Je n'étais pas sans rien, car j'avais une petite ferme en Campanie et de l'argent en banque. Et j'étais trop affligé pour me soucier de l'argent et trop anéanti pour faire un procès à un jeune sénateur dont la carrière était ascendante  pour l'obliger à respecter la volonté de son propre père. J'ai rassemblé mes livres et me suis rendu à ma ferme. Je voulais me suicider mais je lui avais promis sur son lit de mort de ne pas le faire. J'étais condamné à vivre. Condamné à être seul..."

 

Les yeux de l'affranchi étaient maintenant brillants de larmes contenues. Mais il continua à parler.

 

"Presque un an, jour pour jour, un homme vint à ma porte. C'était un vieil ami de mon compagnon, un autre Romain de haut rang qui partageait avec lui son amour pour les livres, l'histoire et l'art. Il vantait, toujours, mes connaissances et plaisantait en disant de moi que j'étais le parfait professeur grec privé. L'expression soucieuse de ses yeux me dit que je devais sembler misérable et j'en eu curieusement honte. Nous avons bu du vin et l'homme m'a expliqué qu'il m'avait cherché pendant des mois. La mort inattendue de sa fille, qui était veuve, l'avait laissé avec deux petits-fils à élever et à instruire. Il voulait que je sois leur professeur privé. Je voulais refuser, rester dans ma ferme, loin de Rome et de mes souvenirs. Mais en même temps, ce visiteur du passé me donna envie de changer de vie. Je l'ai suivi à Rome. J'ai rencontré ses petits-fils et ai commencé à leur apprendre. Et j'ai découvert combien l'enseignement peut être gratifiant, quel peut être la fierté et la joie d'alimenter un jeune esprit avide de connaissances. Quand les garçons sont entrés à l'armée, leur grand-père m'a envoyé aux Cornelii... "

 

Le sourire d'Apollinarius était, maintenant,  franchement affectueux.

 

"Le questeur a, toujours, été mon étudiant préféré. Il était plus intelligent que son frère mais il avait été très négligé tant par son père que par l'imbécillité de son ancien professeur privé. Le jeune Crassus était un défi et tout le monde n'aime pas..."

Son sourire s'élargit.

"Je me suis retiré, il y a deux ans, mais quand le questeur est venu me voir en Campanie en me disant qu'à Rome m'attendait un défi auquel je ne pourrais résister, une femme qui était intelligente et courageuse et ressemblait trait pour trait aux sirènes auxquelles nous rêvions. Je peux voir votre beauté de mes propres yeux et il n'y a aucun doute que vous êtes intelligente et courageuse mais, êtes-vous un défi, Domina ?"

 

"Qu'en pensez-vous ?" Lançais-je.

Il sourit.

"Je pense que j'aimerais beaucoup vous enseigner!"

 

Je lui rendis son sourire.

"Quand voulez-vous commencer ?"

L'affranchi fronça les sourcils.

"Que pensez-vous de tout de suite ?"

Mes yeux s'agrandirent sous l'effet de la surprise.

"Maintenant ?" Sursautais-je.

"Avez-vous un meilleur plan ?" Rétorqua-t-il.

"N-non", Répondis-je.

Il sourit.

Je souris à nouveau.

Nous nous sommes regardés un instant et, ensuite, comme obéissant à un mystérieux signal, nous avons ri à l'unisson.

 

Je ne revis Cornelius Crassus qu’une fois, trois ans plus tard, au théâtre.

J'y étais avec mon mari et il était avec sa femme. Ils étaient assis quelques rangées devant nous et quand ils se sont retournés négligemment vers moi, je les ai aperçus.

 

Il était vêtu de la toge pure rayée de pourpre, car le Sénat l'avait accepté.

La femme à ses côtés était jolie d'une façon douce et plaisante tandis que j'étais une beauté imposante et froide qui faisait que les hommes tournaient la tête dans ma direction et demandaient mon nom.

Elle était vêtue d'une discrète tunique en soie verte couleur de mer et moi d'une en soie bleue nuit

Ses cheveux étaient élégamment enroulés et elle portait un collier et un diadème étrusque dont la discrétion ne dissimulait pas le coût.

Mes saphirs étaient aussi discrets et aussi chers que sa parure et ma coiffure aussi adroitement réalisée que la sienne.

 

Mes yeux et ceux de Cornelius Crassus se croisèrent un instant et je les vis, d'abord, étinceler, parce qu'il m'avait reconnue et, ensuite, briller d’une franche admiration à ma vue.

Puis, comme il avait remarqué l'élégant homme aux cheveux argentés qui se tenait à mes côtés, il se dégrisa et inclina, brièvement, la tête. J'inclinai la mienne en réponse sachant parfaitement que cet échange n'était pas passé inaperçu à mon mari.

Rien n'échappait à son attention même s'il choisissait de ne pas mentionner le fait.

La femme de Cornelius Crassus posa une main sur son bras pour attirer son attention, montrant ainsi son élégant profil de patricienne.

L'ancien questeur avait épousé un sang pur et une ancienne fortune.

J'espère qu'il avait aussi épousé le bonheur car c’était un homme bon.

 

La dame avait des cheveux roux dorés.

 

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