Interlude
A.D. 180
Rubia était tombée endormie durant mes rêveries et, soudain,
son poids me parut insupportable.
Je bougeai légèrement afin de mieux placer l’animal sur mes
genoux mais ses griffes sortirent automatiquement en réponse
Je tressaillis quand les griffes acérées comme des aiguilles
traversèrent la fine soie et se plantèrent dans ma chair.
En même temps, un oeil prudent et vert s'entrouvrit et me
fixa avec circonspection. Je souris à la chatte et lui grattais l'arrière des
oreilles pour la rassurer. Apaisée par mes caresses et mon immobilité retrouvée,
Rubia soupira et se retourna pour se rendormir.
Il semblait curieusement adéquat que mon chat favori utilise
ses griffes sur moi comme je me rappelle avoir utilisé les miennes sur Silvia
Cornelia.
Mais le destin et les dieux sont connus pour leur goût de
l'ironie !
Je n'avais plus pensé à cet épisode depuis des années!
Je ne me sentais pas particulièrement fière de mon
comportement d'alors, même si je n'étais guère encline à l'admettre.
J'avais été désagréable avec une femme dont la seule faute
était d'être plus cruche que la plupart des personnes.
Même si j'avais du mal à appréhender la bêtise, je ne suis
pas d'habitude une personne désagréable.
Je n'ai pas besoin de l'être.
Peu après mon affranchissement, j'appris qu'il y a une façon
beaucoup plus efficace et plus civilisée pour obliger les sots à se tenir cois.
Je les maintiens là où je veux qu'ils soient : assez proches
pour les observer et échanger même des plaisanteries inoffensives, et, en même
temps, suffisamment éloignées pour les empêcher de devenir familiers et
d'envahir ma vie privée.
Seules, deux personnes peuvent s'approcher de moi.
Seules, deux personnes ont une place dans mon coeur et dans
ma vie.
Seules, deux personnes peuvent me toucher et s'attendre à ce
que leur contact ne pas soit rejeté, mais accueilli favorablement.
Seules, deux personnes…
Et, bien sûr, Maximus!
Il y eut un coup discret sur la porte de mon appartement.
Je ne tournai ni la tête, ni ne répondis car je ne
connaissais que trop bien cette manière de frapper.
Apollinarius entra dans mon salon et s'arrêta net quand il
vit que j'étais toujours pieds nus et vêtue de mon peignoir en soie alors que
j'étais supposée être prête à descendre à tout moment.
"Qu'est-ce qu'il y a, mon ami ?" Demandais-je.
Il s'approcha vivement de moi, signe évident de sa détresse
car d'habitude son allure est toujours posée et détendue.
Il s'assit sur la chaise devant moi, probablement pour
insérer sa présence dans mon champ de vision comme je ne semblais pas encline à
le regarder.
"Proximo retourne à Rome mais il laisse ses gardes ici
à ... pour m'aider ... à le manipuler..."
Je levai la tête et fixai ses yeux couleur noisette qui
semblaient troublés.
"Nous savions que cela allait arriver. Il a ... trop de
valeur et est trop dangereux."
"C'est ce que le garde ... responsable a dit"
"As-tu pu lui parler ?"
Apollinarius soupira tristement et fit non de la tête.
"J'ai essayé, mais ... c'était trop dangereux. Il ...
il est aussi ... aussi ... trop bouleversé ... pour y prêter attention ... et
pour comprendre... l' … l'allusion..."
Je relevai les sourcils.
Il n'était pas possible que "bouleversé" soit le
mot qui convenait.
"Comment est-il ?" Demandais-je.
Apollinarius haussa les épaules et soupira à nouveau.
"Bouleversé," répéta-t-il avant d'ajouter.
"Angoissé. Affligé. Affolé."
Mon ancien professeur semblait malheureux.
"Il est effrayé, Julia, "Ajouta-t-il."
Effrayé comme il ne l'a, sans doute, jamais été."
J'eus l'impression d'avoir reçu un coup.
Effrayé.
Il poursuivit.
"Quand Proximo s'est apprêté à partir et qu'il a
compris ce qui lui arrivait, il … il l'a supplié de ne pas le laisser ici!
"
Je pressai fortement mes lèvres l'une contre l'autre refusant
d'accepter ce qu'il disait, refusant d'accepter la douleur que j'avais infligée
à Maximus car si je l'acceptais, je savais que je flancherais, que ma santé
mentale craquerait.
"Il l'a supplié, Julia! " Répéta-t-il d'un ton qui
ne laissait aucune place au doute.
Je n'ai pu le supporter.
"C'était une comédie, Apollinarius! Une comédie
nécessaire! Il est fort! Nous la lui expliquerons et il comprendra! "
Mon ancien professeur paraissait abattu.
Je lui pris la main.
"Nous le sauverons! Nous lui donnerons sa liberté! "
"Mais nous avons pris sa fierté, Julia! Il n'oubliera
pas! Il ne pardonnera jamais!"
"Il y a Six ans, j'ai menti pour sa sécurité! Il y a
six ans j'ai risqué ma vie pour lui! Il y a six ans j'ai tué un homme pour
empêcher cet homme de le tuer! J'ai tué pour lui, Apollinarius! Et je le ferais
de nouveau! Il n'y a rien que je ne ferais pour l'aider! Même si cela signifie
l'humilier!"
Apollinarius baissa la tête. Je serrai les lèvres et tapotai
sa main.
"Je suis désolée, mon ami. "
"Ce n'est bien, ma chère. Tout va bien. Nous sommes
tous les deux fatigués et tendus..."
Un long silence embarrassant s’installa.
"Que penses-tu de lui ? "
"Oh, je savais qu'il était spécial pour attirer une
femme comme toi, mais... "Apollinarius rougit fortement tout en essayant
de poursuivre." Mais il ... il... "
"Il est magnifique," Finis-je catégorique.
Apollinarius rougit furieusement et je ne pus m’empêcher de
sourire devant cette nouvelle preuve que, général ou esclave, Maximus restait
toujours Maximus et que l'attraction qu'il exerçait sur les gens restait intacte.
Une attraction qu'il ne remarquait même pas … ce qui la
rendait encore plus dévastatrice.
"Je ferais mieux de retourner. J'ai laissé ces bâtards
à la cuisine avec de la nourriture et du vin en suffisance mais ils deviendront
soupçonneux si je ne reviens pas rapidement. L'as-tu eu ?"
Je pris une petite fiole en verre de la poche de mon
peignoir et la remis à Apollinarius. Il en examina le liquide vert.
C'était l'opium le plus cher qu'il était possible d'acheter.
Le même que celui utilisé par les chirurgiens militaires et impériaux.
"Ca marchera ?" Demanda-t-il d'un air de doute.
"Ne t'inquiètes pas!" Dis-je. "Cela
marchera."
Il y a six ans, j'avais fait connaissance avec l'opium d'une
manière assez rude quand le chirurgien de la légion m'avait droguée d'une dose
généreuse suivant en cela les ordres de Maximus.
"L'apothicaire m'a assuré que quelques gouttes dans
chaque gobelet de vin suffiront à les endormir. Et quand ils se réveilleront,
ils auront simplement l'impression d'avoir une gueule de bois carabinée
..."
"Probablement, d'ailleurs, la plus terrible que ces bâtards expérimenteront jamais,"
soulignais-je. "Et la plus chère."
Un opium de première qualité et un Falerne de grande cuvée
ne faisaient pas partie des plaisirs quotidiens des balourds stupides employés
par Proximo.
Apollinarius hésitait toujours .
"Va!" Le pressais-je. "Va et verses la drogue
dans leur vin. Fais attention à ne pas en boire et avertis-moi dès que je peux
descendre en toute sécurité."
Mon ancien professeur privé entra en action et je laissai
échapper un sourire.
Cher Apollinarius! Il était le meilleur soutien que l'on
puisse trouver que ce soit pour organiser un banquet particulièrement complexe
ou un complot pour sauver la vie d'un général romain devenu gladiateur.
Mais prendre des responsabilités n'était pas son fort !
Dans notre étrange association, c'était mon travail de
prendre les décisions et de diriger les actions.
Cela le serait toujours.
À vingt-quatre, après l'esclavage, la prostitution, après
être tombée amoureuse et avoir été rejetée, après la solitude, un mariage sans
amour, le veuvage, me transformer en femme d'affaires responsable fut aussi
naturel pour moi que de respirer.
Parfois plus même!
Apollinarius referma la porte derrière lui et je retournai à
mes réflexions en me contemplant dans le miroir.
J'aurais du m'habiller pour être prête à descendre à tout
moment.
Pourtant, je ne pouvais que rester, là, à caresser mon chat
tricolore qui dormait profondément, à me regarder dans le miroir et à me
souvenir …
La seule raison pour laquelle je m'étais trouvée à Rome en ce
jour fatidique était Apollinarius. J'étais veuve depuis plus de deux ans et
depuis la mort de mon mari, mon vieux professeur privé m'était devenu encore
plus proche.
Il savait que la mort de Marius Servilius m'avait affectée
plus que je ne voulais le montrer mais il ne savait pas pourquoi et je ne le
lui expliquai pas.
Comme toujours, il ne me posa pas de questions.
Au lieu de cela, il m'aida pour les obsèques et quand je
pris le contrôle de la flotte dont j'avais hérité, il m'enseigna patiemment la
meilleure façon de la gérer. Que ce soit en m'expliquant un passage de la loi
je n'avais pas complètement saisi ou en partageant silencieusement mes repas,
Apollinarius fut toujours à mes côtés.
En ce jour fatidique, je ne voulais pas être à Rome.
C'était non seulement la chaleur de cette fin de printemps
mais aussi le fait que dans l'Urbs je me sentais toujours oppressée, malgré l’isolement
de mon appartement sur le Quirinal, qui m'incommodait.
Je voulais retourner à la villa mais Apollinarius insista
pour que nous restions à Rome. Nous nous sommes disputés et il insistait sur le
fait que j'étais trop jeune pour mener une telle vie de recluse, que je devais
accepter certaines des nombreuses invitations à dîner que les relations
d'affaires de mon mari - qui étaient maintenant les miennes - m'envoyaient
régulièrement.
Je lui dis que j'avais eu mon comptant de banquets, de guirlandes
parfumées et de ce que les Romains entendaient comme divertissement fastueux
pour quelques temps.
Apollinarius n'insista pas car il savait que j'évoquais non
seulement des banquets que j'avais organisés pour mon défunt mari, mais aussi
des soirées sordides auxquelles j'avais été forcée de participer alors que je
n'étais qu'une enfant effrayée.
Mais il ne laissa pas tomber le sujet pour autant et il
essaya de me convaincre d'aller au théâtre ou de faire des courses en me
rappelant que ma période de veuvage était finie depuis des mois.
Je répondis que je n'aimais pas le théâtre par temps chaud
et que je n'avais nul besoin d'aller faire des courses car la plupart des
marchandises exotiques que je pourrais trouver sur les marchés de Rome étaient
importées en Italie par mes vaisseaux et que, donc, je pouvais me servir
directement sur les bateaux que ce soit en verrerie, en tissus rares et chers
ou en chevaux de pure race.
Voyant qu'il n'arrivait à rien, il essaya un dernier
argument pour me retenir en ville : il laissa tomber, sur mon bureau, une pile
impressionnante de rouleaux et de documents.
"Comme tu refuses de t'amuser, ma chère, nous allons
utiliser ton temps à quelques chose d'utile. Tout cela exige ton attention
personnelle."
Je jetai un rapide coup d'œil à la pile et gémi. C'étaient
des rapports d'agents commerciaux de Cappadoce, de Lyon, d'Antioche, de Césarée
et de nombreux autres endroits.
Des contrats de transport qui exigeaient mon approbation. Des lettres de clients. Des propositions
d'affaires.
Les plaintes incessantes des contremaîtres des chantiers
navals.
Cela me prendrait au moins deux ou trois jours pour tous les
traiter correctement.
Je regardai Apollinarius d'un air renfrogné et il rit sous cape.
"Je te laisse maintenant, mais si tu changes d'avis
pour le théâtre je suis en train de lire dans la cour!" Dit-il et il
quitta la bibliothèque fredonnant un air grec enjoué au sujet d'une belle mais
triste sirène qui était tombée amoureuse d'un beau marin aux cheveux sombres.
Quand la porte fut fermée derrière lui, je soupirai puis
éclatai de rire.
Apollinarius me connaissait trop bien!
Même si, au début, je rechignais quand mon mari insistait
pour que j'apprenne à gérer son affaire, rapidement, j'en étais venue à aimer cela.
C'était un travail dur qui exigeait davantage de temps que
j'étais prête à y accorder, mais c'était aussi positivement excitant.
Cela demandait d’être visionnaire, d’avoir de la
concentration, de la planification, une approche méthodique et, surtout,
c'était un défi.
Cela signifiait jongler avec le temps, les chantiers navals,
les horaires et la trahison mais surtout cela signifiait traiter avec des
hommes qui ne voulaient pas traiter avec une femme puissante.
Et c'était la partie que j'aimais le plus!
Inutile de préciser que peu de femmes géraient des affaires,
même si certaines de ces femmes possédaient une intelligence au moins six fois
supérieure à celle de leur homologue masculin.
Aussi loin que se développait l'entreprise, il n'y avait que
moi.
Et ma flotte était la deuxième juste derrière celle qui
transportait le grain impérial
Avec un petit sourire triste, j'ouvris le premier rouleau.
Au bout de deux heures, On frappa à la porte. Il y avait une
insistance dans le son qui me suggéra que celui qui frappait le faisait depuis
un petit temps déjà.
"Entrez!" Dis-je avec une touche d'impatience dans
la voix car je n'aimais pas être interrompue dans mon travail.
Une vive petite femme dodue d'une cinquantaine d'années
entra dans la bibliothèque.
Ses cheveux avaient beau être gris, l'étincelle de ses vifs
yeux noirs la rajeunissait.
Nicia, ma femme de chambre.
Elle était grecque, comme son mari qui avait été mon
intendant.
"Excusez-moi de vous interrompre, Domina..."
J'abandonnai le stylet et me laissai aller contre le dossier
de ma chaise.
Son attitude n’était vraiment pas ordinaire et semblait
relever d’un souci personnel.
Ayant eu six fils à élever, Nicia ne me consultait jamais
pour les affaires domestiques : elle avait trop l’habitude de prendre en
charge les problèmes et de les résoudre.
"Domina, est-ce que cela vous ennuierait si ... nous
voudrions avoir notre après-midi libre demain..."
Je relevais les sourcils d'un air interrogateur.
Le discours habituel de Nicia ne comportait pas de telles
hésitations.
"Athenodorus et moi. Et... Lollia, Sophrona, Arminilla
et Porcia."
Maintenant j'étais franchement intriguée.
"Qu'est-ce qui se passe?" Demandais-je.
"Pourquoi la moitié de ma maison souhaite-t-elle un congé en même temps
?"
"Nous voudrions aller aux jeux."
Les jeux.
Je fronçai les sourcils. Depuis cinq ans, la sagesse et la
compassion de Marc Aurèle en avaient libéré Rome.
Même s'ils continuaient en province et que des rumeurs sur
de joutes privées et secrètes de gladiateurs abondaient, le Colisée était resté
fermé, ses cachots souterrains, ses cages et ses cellules n’étaient plus
hantées que par la poussière et les chats errants pourchassant les rats.
Mais Marc Aurèle était mort et les jeux étaient revenus avec
son héritier.
Mon froncement de sourcils s'accentua pendant que je
songeais au nouvel empereur. Je n'avais pas eu besoin de mon défunt mari pour
m'apprendre l'importance d'un réseau d’information : j'avais été une putain.
Mes informateurs étaient bien placés et encore mieux payés.
J'avais pleuré Marc Aurèle, mais j'avais promptement
recueilli de l'information sur son fils.
Lucius Aelius Commode Aurelius Antoninus était le seul
enfant mâle survivant de l'empereur et avait été de toute évidence le favori de
sa défunte épouse.
Faustina avait donné à son impérial mari treize enfants mais
seuls Commode et quatre filles avaient survécu assez longtemps pour devenir des
adultes.
Il était le premier empereur à hériter de la couronne de
laurier d'or de son père depuis que Titus avait
hérité de la sienne de Vespasien il y a plus d'un siècle.
Mais, même, s'il n’était empereur que depuis quelques mois,
il était évident que Commode n'était pas Titus.
En vérité, le Sénat craignait qu’il ne ressemble davantage
au jeune frère de ce dernier : Domitien.
Des rumeurs courraient sur le jeune empereur.
Il était revenu d'une visite officielle à son père, en
Germanie, rapportant la nouvelle de sa mort inopinée, un nouveau commandant des
prétoriens et sa soeur, Dame Lucilla, qui se tenait toujours à ses côtés.
Dans sa hâte à établir son autorité, il avait laissé à
d’autres le soin d’incinérer le cadavre de son père. Son entrée triomphale à
Rome avait été gâchée par la prudente expectative populaire et les moqueries du
Sénat: il était entré dans la ville comme un conquérant alors qu’il n'avait
jamais combattu.
Le jeune Commode avait, rapidement, réussi à décevoir les
sénateurs qui avaient respecté son père en élevant un certain Falco à un rang
bien au-dessus de ses mérites.
On disait que ce Falco manipulait l'empereur qui m'avait été
décrit comme arrogant et paresseux.
Il y avait aussi des rumeurs sur son inclination contre
nature vis-à-vis de sa soeur préférée.
Et est puis vinrent les jeux.
Cent cinquante jours de sang pour célébrer son défunt père
... pour célébrer la gloire d'un homme qui avait méprisé tant les guerres qu’il
avait été forcé de mener pendant les vingt années de son règne que le carnage
insensé des combats de gladiateurs.
Mais Commode aimait les bains de sang ... tant que cela
n’impliquait pas de verser le sien.
On m'a dit qu'il avait hérité de l'inclination malsaine de
sa mère pour les gladiateurs. D’ailleurs, le commérage le plus commun à Rome
était que Faustina ne l’avait peut-être pas conçu sous le dais pourpre du lit
matrimonial, mais dans les sordides cachots souterrains du Colisée où, comme
beaucoup d’autres matrones respectables le faisaient, elle avait profité des
compétences des champions les plus courageux dans une arène totalement
différente !
Certains suggéraient même que Marc Aurèle n'avait pas fermé
les jeux par compassion, mais pour s'épargner davantage d'humiliations.
Même si je passai beaucoup de temps loin de Rome et que,
quand j'y étais, je m’éloignais rarement de ma demeure, j’avais entendu parler
du rétablissement des jeux.
Ils avaient été planifiés à la hâte mais Commode avait
ordonné qu’ils soient non seulement les plus longs de l'histoire romaine, mais
aussi les plus prodigues, surpassant même ceux de la grande ouverture du
Colisée il y a cent ans.
Aucune dépense ne devait être épargnée et le trésor public en
était gravement éprouvé si bien que dans un temps relativement proche, le
peuple qui les aimait tant en souffrirait aussi.
Mais ils ne s’en rendaient pas compte et donc ne s’en
souciaient pas.
Ils se souciaient seulement de leur pain, de leur vin et des
bains de sang quotidiens offerts pour leur amusement.
Mal à l’aise face mon silence, Nicia relança sa demande.
"Nous retournerons bientôt à Ostie et nous voudrions
les voir au moins une fois ..."
"Je n'aurais jamais supposé que tu aimais les jeux,
Nicia."
"Oh, j'y ai déjà été une ou deux fois avant que le
Colisée ne soit fermé. Athenodorus avait l'habitude d'y aller avec les garçons
et de parier une pièce de monnaie ici et là... Une fois, il a même gagné."
Dit-elle d’un ton qui laissait suggérer qu’elle savait mieux que lui quel homme
allait le plus probablement gagner.
"N’avez-vous jamais pensé à y aller, Domina ?"
"Non."
Mon ton était suffisamment sec pour décourager même la
curiosité insatiable de Nicia.
Ma flotte transportait n'importe quelle cargaison du moment que
c'était légal et que les frais étaient payés.
N'importe quelle cargaison légale mais pas les esclaves ni
les bêtes pour les jeux.
Dès que j'héritai de la flotte, j'interdis ce type de
transport à tous mes agents commerciaux les informant de ce qui les attendait
s’ils osaient désobéir.
Un agent à Chypre voulut braver l’interdiction en voulant tirer
un bénéfice certain du passage en contrebande de cinquante esclaves africains
sur un de mes bateaux.
À son arrivée à Ostie, la cargaison humaine avait été
libérée, l'homme renvoyé et livré en pâture au commerçant d’esclaves en colère
qui avait exigé une compensation.
Il n’y eut pas d’autres incidents.
"Ce ne sont pas seulement les jeux, Domina. C'est LE
GLADIATEUR..."
Quelque chose dans le ton de Nicia soulignait l’importance
de ce mot.
"Le gladiateur ?" Demandais-je par politesse.
Je n'avais jamais été aux jeux mais j'avais aperçu des
gladiateurs quand ils venaient à la villa de Cassius pour le service de
reproduction. Cela m’était complètement égal de ne plus jamais en revoir
un.
"Il est nouveau à Rome. Ils l'appellent l'Espagnol. Sa
réputation l'a précédé. Il vient d'une des provinces africaines ..."
"Un Espagnol d’Afrique ?" Me moquais-je.
Nicia ne remarqua pas mon ton sarcastique tant était grande
son excitation pour l’histoire de l’homme
car les gladiateurs deviennent facilement des sujets de
légende.
"Lors de son tout premier combat, il a mené une bande
de gladiateurs venus de province contre une des équipes les plus expérimentées de
gladiateurs de l'empire et ceux-ci ont été battus! Et ensuite, il a défié
l'empereur! Les hommes disent qu'il est le meilleur gladiateur qui ait jamais
existé..."
Nicia baissa la voix comme une conspiratrice.
"Et les femmes disent qu'il est beau comme Dieu... Tout
Rome est folle de lui."
J’aurai pu m’en douter !.
La soif de sang des romains ne peut être comparée qu’à leur insatiable
appétit sexuel.
En latin, il y a plus de trente mots pour désigner les
putains et les variations de leur commerce.
La deuxième profession la plus populaire en ce qui concerne
la linguistique est celle des gladiateurs.
Et ces deux professions sont liées par une infamia partagée
qui tient les putains et les gladiateurs hors de la société en compagnie des
entrepreneurs de pompes funèbres et des acteurs.
Si les riches aristocrates des deux sexes louent les plus
beaux gladiateurs dans des buts sexuels, les putains bon marché sont régulièrement
louées par ceux qui ne sont pas favorisés par la richesse.
En allant suivre les jeux avec le mari de Nicia, mes femmes
de chambre seraient certaines de pouvoir regarder de tout près l'homme ce qui
n’aurait pas été le cas si elles s’étaient rendues seules aux jeux car elles
auraient été reléguées d’office dans les rangées les plus hautes au nom de la
décence publique.
"Domina ?"
"Hmmm ?" Perdue dans mes songeries, j'avais oublié
Nicia.
"Oh, oui, vous pouvez aller."
"Merci, Domina! Nous serons de retour avant le
crépuscule."
Je fis un vague geste de la main pour indiquer que
l’entretien était terminé.
Quand ma femme de chambre ferma la porte derrière elle, je
me replongeai dans à mes occupations mais en vain.
Cette petite conversation m’avait mise mal à l’aise.
Cent cinquante jours de jeux.
Pas bon pour les affaires.
Pas bon pour Rome.
Il y avait quelque chose de sinistre en cela.
Peut-être Apollinarius avait-il raison. Peut-être avais-je
besoin de m'amuser.
Soudain, aller au théâtre me sembla une bonne idée et je
quittai la pièce.
"... Maximus..."
Je m’arrêtai comme frappée par la foudre.
Maximus.
Un nom peu commun, rarement imposé aux garçons romains en
bas âge avec leur bullas comme si leurs pères avaient peur de placer un fardeau
trop lourd sur leurs tendres épaules.
Maximus.
Un nom ajouté parfois à ceux reçus à naissance en récompense
d’accomplissements extraordinaires.
Mais qu’un obscur fermier espagnol avait donné à son fils,
quand le tenant dans ses bras et l’acceptant comme sien, il avait été écrasé
par la grandeur future de son propre enfant.
"... Maximus..."
La voix féminine était celle d’une de mes femmes de chambre.
Elle s’éloignait accompagnée de gloussements féminins.
Je fis demi-tour et me dirigeai vers le son.
Elles étaient dans un coin, bavardant avec une telle
animation qu’elles ne remarquèrent ma présence que quand je me tins à leurs
côtés.
Quand elles la remarquèrent, il y eut de l’agitation, des
glapissements, des rougissements et des excuses murmurées puis quatre têtes se
baissèrent à l’unisson pour me saluer avec respect.
"De quoi êtes-vous en train de parler ?"
Demandais-je, employant un ton cassant qui m’étonna moi-même.
Les épaules s’arrondirent sous le choc.
"Nous... Lollia nous parlait de ... de Maximus
..."
"Maximus ?"
"Le ... L'Espagnol, Domina... Le gladiateur dont tout
le monde parle à Rome..."
Je ne pouvais pas mettre un nom sur le visage de la jeune
fille qui parlait.
Machinalement, je me dis que si je ne pouvais pas me
rappeler les noms et les visages de mes femmes de chambre, il était évident que
mon personnel de maison était en nombre excessif.
"L'Espagnol ?" Dis-je en fronçant les sourcils.
Mon cœur se mit à battre la chamade ... Maximus...
"Oui, Domina. Le nom de l'Espagnol est Maximus
..."
"... il a mené une bande de provinciaux ... les a
défaits ... beau comme Dieu ..."
"Où est Nicia ?" Exigeais-je.
Les demoiselles relevèrent la tête et tournèrent vers moi
des yeux choqués.
Alors je me rendis compte que j’avais crié.
Mes yeux devaient être flamboyants mais je ne m’en souciais
pas.
"Où est-elle ?" Répétais-je.
"La dernière fois je l'ai vue, elle se dirigeait vers
la pièce de couture, Domina ..."
"Allez la chercher et envoyez-la à la bibliothèque!
Maintenant!"
Sans attendre de réponse, je les laissai là et couru vers
mon sanctuaire.
"Décris-moi le gladiateur, Nicia." La question l’atteignit
au moment où elle refermait la porte de la bibliothèque.
Elle était embarrassée.
"Le gladiateur ?"
"L'homme que vous appelez l'Espagnol! Décris-le-moi!"
"Je l'ai seulement vu de loin, dans l'arène ... car il
y avait tant de monde autour des cellules d'exposition que je n’ai pas pu m’en approcher..."
Nicia hésita et me regarda à la recherche d’un indice. Elle n'en trouva aucun.
"Domina, qu'est-ce qui se passe ?"
"Arrêtes de me faire perdre mon temps et décris-le-moi!"
Dis-je d’un ton froid et tranchant.
Nicia tressaillit.
"Il ... il est grand, mais pas trop ... il est fort ...
c’est un homme à la silhouette vigoureuse ... à la musculature puissante ... avec
de larges épaules ... des jambes robustes ... des cheveux bruns, couper comme
... ceux d'un soldat"
"Ses yeux ?"
Cela ne pouvait pas être. Il était général. Il était en
Germanie.
"Je n'ai pas vu ses yeux, Domina ... mais les femmes
disent qu'ils sont de la plus belle couleur aigue-marine qu'elles aient jamais
vue."
D’épouvante, je fermai les miens.
Maximus.
Le sang hurla à mes oreilles.
"Mais je l'ai entendu parler quand il a quitté l'arène
... quand il a ouvertement raillé l'empereur ... je n'oublierai jamais sa voix,
Domina. Elle était profonde et rocailleuse. "
Mes yeux s’ouvrirent brutalement.
Sa voix ... sa voix si profonde et si chaude qui m'avait
consolée, m'avait encouragée et m'avait apaisée pour m’aider à m’endormir, il y
a six ans.
La voix dont j’avais rêvé qu’elle m’appelle par mon nom ...
je me couvris la bouche de mes mains pour étouffer mon cri.
"Domina, qu'est-ce qui arrive ?" Nicia semblait
vraiment inquiète. Je l'ignorai.
"Tu as été aux jeux il y a deux jours. Quand est-il
prévu qu’il se batte de nouveau ?"
"Et bien, aujourd'hui c’est jour de jeux, donc, il sera
là. Les gens sont fous de lui et, donc, ils l’ont planifié sur une base
quotidienne."
C'était fort peu commun. Les gladiateurs vedettes parfois ne
se battent qu’une ou deux fois par an.
Le repas de midi venait de se terminer.
Les gladiateurs se battaient l'après-midi.
Je ferais mieux de me dépêcher.
Je me précipitai vers la porte.
"Domina, qu'est-ce qui arrive ? Où allez-vous ?"
"Aux jeux !" Marmonnais-je en me ruant vers
ma chambre à coucher.
Je courus presque tout le long de la Via Nomentana vers le
Forum et le Colisée.
Nicia avait voulu venir avec moi mais, après m’être saisie
d’un manteau bleu à capuche, je lui avais claqué la porte au nez.
A quelques blocs de ma maison, je fus happée par la foule se
dirigeant vers le massif amphithéâtre au-delà du Forum. Toutes les
conversations portaient sur les jeux et tout le long du parcours, j’entendis
son nom prononcé avec révérence et crainte par une myriade d’accents, révérence
qui n’empêchait pas les remarques obscènes.
Maximus. Maximus. Maximus.
Son nom était martelé dans mon cerveau à chaque pas que je
faisais et à chaque battement de mon coeur affolé.
Maximus. Maximus. Maximus.
Chaque pas et chaque battement me rapprochaient du Colisée
et d’une révélation redoutée.
Si j'avais cru en la pitié des dieux, j'aurais prié pour que
ce soit une erreur, pour que je me sois trompée sur la véritable identité de l'Espagnol.
Mais les dieux ne sont que des statues de marbre et la
pierre est trop proche de l'éternité pour s’apitoyer sur le genre humain.
Je connaissais quand même un peu la routine des jeux et je
me souvins que les gladiateurs étaient exposés dans des cellules extérieures
pour l'inspection publique en attendant leurs tours de combattre.
Une fois arrivée sur le Forum, je n’eus qu’à laisser la
foule me pousser vers le chemin d’accès à l’entrée Nord-Ouest de l’imposant
bâtiment si haut qu’il en occultait presque le ciel, si écrasant qu’il en était
intimidant.
Le plus troublant dans les jeux c’est qu’ils sont les seuls
événements qui rassemblent tous les Romains, les plébéiens et ceux des classes
privilégiées.
Contrairement aux anciens athéniens, les Romains ne sont pas
réunis par une passion commune pour le théâtre car la foule peut à peine
comprendre la langue cultivée des tragédies si appréciées des patriciens.
Et, si les aristocrates veulent s’encanailler, ils ne se
donnent pas la peine de suivre les comédies tant appréciées par les classes
inférieures car ils ont tout ce qu’il leurs faut pour cela, sous la main, dans
les quartiers des esclaves.
Mais les jeux entraînent, irrésistiblement, les riches et
les pauvres loin de leurs maisons et de leurs tâches telles une puissance
maléfique à laquelle nul ne peut résister.
Les spectateurs étaient avides de s’amuser en étant les témoins
privilégiés de la destruction insensée de bêtes et d’humains, jeunes et vieux, de
cette vie et de cette beauté mise en scène pour leur amusement.
Même les femmes les plus révérées de Rome, les Vierges de
Vesta, et la famille impériale convergeaient vers le Colisée, massif temple où
le sang était offert pour apaiser la puissante et impitoyable Roma Dea.
Le temps, passé pour atteindre les cellules, me parut
interminable.
J'étais entourée d'une humanité qui traçait son chemin dans
cette direction, se poussant et se bousculant pour voir l'homme qui avait défié
l'empereur, le tout à une allure d'escargot.
Je reçus des coups de coude dans les côtes, on me marcha sur
les pieds, on m'injuria … je fus littéralement immergée dans une cohue assourdissante
aux odeurs corporelles à la limite du supportable.
J'entendis aussi toute sorte de conversation sur les débuts,
à Rome, de l'Espagnol et comment il avait conduit ses compagnons gladiateurs
dans une contre-attaque désespérée, mais en finalité victorieuse, contre des
guerriers professionnels interprétant le rôle des légionnaires invincibles de
Scipion l’Africain ... comme un général romain menait ses troupes.
"Maximus! Maximus! Maximus!"
Maintenant les cris de la foule étaient assourdissants.
J'étais proche, tellement proche.
Proche de la vérité.
Proche de douleur.
Proche comme jamais de mon propre destin ... Alors, je
paniquai.
Je voulus m’enfuir, me cacher, fermer les yeux et me couvrir
les oreilles afin de ne plus entendre ces cris perçant, de ne plus voir tous
ces visages et, par-dessous tout, de ne pas découvrir la vérité, cette vérité
que je redoutais tant.
Mais, il n'y avait aucune possibilité de m'extirper de la
foule, il n’y avait nul endroit où me réfugier.
Et, puis, il y eut un léger mouvement dans la foule et je le
vis.
Je le vis pour la première fois depuis six ans... L'homme
dont j'étais tombé amoureuse quand j'avais dix-huit ans.
L'homme que la foule appelait l'Espagnol.
L'homme dont je connaissais la véritable identité : le
Général Maximus Decimus Meridius.
L'homme que dans mes rêves j'appelais "mon
bien-aimé".
Il était assis, à l'arrière de la cellule, à l'ombre, mais
je reconnus immédiatement son beau et rude visage, ses cheveux sombres coupés
court, à la militaire, sa barbe soigneusement coupée qui encadrait une bouche
qui semblait, trompeusement, douce et tendre comme ... celle d'une femme mais
qui, dans la passion, n'était qu'exigence hardie et insatiabilité masculine.
Quelque chose craqua en moi.
Jouant des coudes et des pieds tout autour de moi, je
réussis à m'approcher.
Mon manteau se coinça et je l’arrachai pour me libérer. Je
poussai. J'agrippai. Je piétinai des hommes, des femmes, des enfants jusqu'à ce
que je parvienne, enfin, au premier rang.
Il restait distant et digne, le visage indéchiffrable, les
yeux errants dans le vague, des yeux qui pouvaient, dans la passion, brûler d’une
intensité insoutenable et, dans la colère, se transformer en deux lacs aux
glaciales eaux bleues
Son attitude passive ne diminuait en rien sa force, sa
puissance et sa dignité.
Habillé de la rude tunique bleue des gladiateurs et d'une
armure en cuir, chaque pouce de son être proclamait ce qu'il était : un
général.
Sa peau était bronzée, d’un ton plus accentué que dans mes
souvenirs.
Ses bras et ses jambes nus semblaient encore plus musclés et
puissants... Il était beau … divinement beau.
Je m'accrochai aux barres de fer, non seulement dans une
vaine tentative de m'approcher davantage, mais aussi pour m'empêcher de tomber
tellement ma tête tournait et mes jambes flageolaient.
"Maximus!"
Je prononçai son nom, mais même si les rugissements de la
foule ne l'avaient assourdi, je savais qu'aucun son n'était sorti de ma gorge
serrée.
Il y avait d'autres hommes dans la cellule. Des hommes
grands, fortement musclés, menaçants. Tous habillés de la même tunique bleue,
obligatoire, mais leurs traits et leurs cheveux dénonçaient des races et des
cultures différentes.
Distraitement, je notai un immense germain aux cuisses
larges comme des troncs d'arbre et aux mains semblables aux pattes d'un ours, un
féroce guerrier moustachu aux longues boucles noires et un bel africain à la
peau couleur d'ébène.
Ses compagnons gladiateurs.
Ses troupes.
Ils essayaient de montrer leur respect et leur fidélité à leur
chef en lui offrant le rempart de leurs corps contre l'attention indésirable
tant des hommes qui essayaient de tirer le meilleur profit de leur argent que
des femmes qui tentaient de l'attirer par des fleurs, des bonbons ou lui
offrant sans pudeur leurs corps.
Il ne semblait s'apercevoir de rien.
Enfin, je retrouvai ma voix.
"Maximus!"
J'hurlai son nom de nombreuses fois. Toujours en vain.
Mes cris perçants ne l'atteignaient pas. Ils ne
l'atteignaient pas plus que ceux des autres.
Il se tourna une fois dans ma direction et je crus que
j'allais en mourir ... car ses yeux me regardèrent comme si j'étais
transparente, comme si je n'existais pas.
Je resserrai mon étreinte autour des barreaux rouillés et me
pressai contre eux au point que ma poitrine en devint douloureuse et je hurlai
… je hurlai.
La porte intérieure de la cellule s'ouvrit et un groupe de
gardes armés entra, prêt à emmener les gladiateurs dans les entrailles du
Colisée où ils seraient préparés pour les combats du jour.
Maximus se leva d'un mouvement souple, gracieux … félin.
Ses camarades montrèrent leur déférence à l'homme qui était
devenu leur chef en le laissant aller d'abord.
Il marcha vers la porte et l'obscurité l'engloutit.
Puis les autres gladiateurs me masquèrent la porte.
Encore quelques pas … il était parti loin de mes regards ...
mais … était de retour dans ma vie.
Je restai figée sur place, les mains tenant toujours
fermement les barreaux de la cellule, mes yeux fixant toujours l'espace vide où
il s'était tenu.
Peu à peu, la foule, autour de moi, se dispersa et se
dirigea vers l'entrée de Colisée, inquiète d'entrer dans l'arène pour admirer
les exploits de l'Espagnol.
Peu à peu, le grondement de la foule mourut autour de moi
pour être remplacée par la rumeur éloignée du public de l'amphithéâtre.
Et le chant scandé recommença.
"Maximus! Maximus! Maximus!"
Je relâchai les barres et remarquai que, curieusement, je ne
m'effondrais pas.
Mais je restais là, incapable de me déplacer.
"Madame ?"
Sursautant, je me tournai vers l'homme qui avait parlé.
Pendant un bref moment, je le fixai.
Il était sombre de peau, sombre de cheveux, de taille
moyenne et habillé d'une toge à la coupe irréprochable. Un chevalier ou un
patricien.
Personne que je connaissais
Personne dont je me souciais de faire la connaissance.
Maximus...
Avec un long et bas gémissement désespéré, je détournai mon
visage et m'encourut.
Je n'allai pas loin.
Une nausée me saisit, et je pus, à peine, prendre une allée
transversale avant de tomber à genoux et d'être secouée par les spasmes.
Je vomis tout ce que mon estomac contenait et restai,
effondrée sur mes genoux, dans la poussière, les crasses et mon propre vomi,
frissonnante et trempée de sueur, les yeux fermés, le sang rugissant dans mes
oreilles, le souffle court … le monde s'effilochait autour de moi
J'ignore combien de temps je restai dans cette allée, ou
comment je récupérai suffisamment de force pour me relever et retourner au
Quirinal.
Je me rappelle, seulement, m'être arrêtée à une fontaine
publique pour laver mon visage et me rincer la bouche.
Quelque part sur le chemin, je retrouvai mon manteau bleu
déchiré et sale.
Deux mendiants commençaient à se battre pour lui.
Le portier qui m'ouvrit la porte de la maison, voyant mon
état en resta pétrifié : mes cheveux croulaient sur mes épaules, ma tunique
était toute tachée et déchirée par endroits, ma bourse avait disparu.
Je l'écartai d’un geste et me dirigeai vers ma chambre à
coucher ignorant les questions inquiètes de mes femmes qui se rassemblaient
autour de moi et leurs claquai la porte au nez.
Une fois à l'intérieur, je restai calme un long moment.
Puis, je tombai à genoux, encore une fois, et émis un long
hurlement.
Un hurlement qui contenait toute ma peine, tout mon
désespoir, tout mon cœur brisé.
Un hurlement d'animal blessé à mort.
Un hurlement comme celui qui était sorti des lèvres d'Eugenia
quand ils avaient emporté son bébé.
Le hurlement que je n'avais pas émis quand Marc Aurèle
m'avait dit que Maximus avait demandé un congé pour aller en Espagne retrouver
sa femme alors qu'il venait de m'expédier à Rome pour, seule, y commencer une
nouvelle vie.
J'ai pleuré.
J'ai crié.
Je me suis levée pour me saisir d'un lourd vase à fleurs en
albâtre et le briser contre le mur. J'ai lancé des imprécations.
J'ai hurlé tous les mots vulgaires que je connaissais et
certains que je ne me rappelai pas avoir jamais utilisés.
J'ai maudit le destin.
J'ai maudit la vie.
J'ai maudit les dieux.
Je me suis maudite.
Mais surtout j'ai maudit Maximus.
Je l'ai maudit d'être ce qu'il était.
Je l'ai maudit d'être fort et beau et moral.
Je l'ai maudit d'être le seul homme que j'ai jamais aimé et
que j'aimerai jamais .
Je l'ai maudit de m'avoir désirée et de m'avoir repoussée,
de m’avoir enlacée dans des étreintes brûlantes et de m'avoir refusé son corps
divin.
Je l'ai maudit de m'avoir quittée pour retourner auprès de
sa femme.
Je l'ai maudit d'être un homme trop bon pour être un simple
mortel et d'être trop humain pour être Dieu.
J'enfouis mon visage dans les coussins de mon lit et
continuai à maudire et à pleurer.
Je martelai les coussins et les oreillers.
Je criai, à nouveau, dans une frénésie d'angoisse et de
désespoir quand les murs que j'avais érigés pour me protéger des misères de la
vie s'effondrèrent rouvrant mes blessures et les refaisant saigner.
Une vie entière de douleur, de crainte et de solitude éclata
en une flambée de colère.
Je voulais tuer. Je voulais mourir...
Soudain, la porte de ma chambre à coucher s'ouvrit
brutalement.
J'entendis des voix inquiètes et des pas précipités.
Quelqu'un me saisit par les bras et me releva.
Un homme.
"Julia! Julia!"
Je m'étranglais dans mes propres sanglots.
L'homme me secoua avant de me prendre dans ses bras et de
m'écraser contre sa poitrine. J'enterrai mon visage contre son épaule et
respirai le parfum frais et familier, à l'odeur doucement épicée de citron,
qu'il avait l'habitude d'utiliser et ce parfum frais et tendre me réconforta un
peu.
Ce n'étaient pas les bras nus, musclés et bronzés auxquels
je rêvais.
Mais il y avait une autre sorte de force dans ceux-ci et,
surtout, il y avait la chaleur de l’amitié et de la tendresse. Une chaleur dont
mon corps frissonnant sous une sueur froide et mon coeur torturé avait
tellement besoin.
Je l'agrippai comme un homme qui se noie agrippe une
branche.
"Apollinarius".