Deuxième partie – Ma nouvelle vie (2) ­ A.D. 174

 

Je restai trois jours, à la maison de Silvia Cornelia pendant que son frère traitait des documents, voyait les magistrats et surveillait l'inventaire impérial qui précédait la vente aux enchères de toutes les affaires d'Avidius Cassius, car sa maison à Rome et sa villa à la campagne devaient être vides avant le transfert à l'état.

 

Inutile de dire qu'ils ne furent pas des plus plaisants.

Je ne vis jamais Silvia Cornelia car je préférais rester dans ma chambre étouffante que de risquer sa colère hautaine et sa langue acérée.

Mais, comme je l'ai dit, la dame la plus noble n'a pas besoin d'une confrontation directe pour narguer une invitée inattendue … et indésirable.

 

Je découvris bien vite que Silvia Cornelia était non seulement enceinte, mais avait déjà cinq enfants, quatre d'entre eux étant des garçons bruyants.

Méchants, aussi, très méchants même car ils trouvaient très amusant de donner des coups de pied dans ma porte, de se moquer et d'effrayer Rufa quand elle s'aventurait dehors et, une fois qu'ils eurent découvert Rubia, ils essayèrent de s’en emparer.

Mais Rubia était trop rapide pour eux et, puis, la civilisation et les bonnes manières lui étant inconnues, elle ne perdit pas de temps à essayer de les raisonner ou d'être polis.

D’un coup de patte rapide et dévastateur, elle repoussa le garçon qui avait essayé de l'attraper, le faisant repartir avec une joue ensanglantée et en pleurs.

Quand cela se produisit, je commandai, vivement, Rufa d'être prête à quitter la maison aussitôt que la matrone, outragée, entrerait dans la chambre pour exiger l'expulsion du chaton.  
 

Mais Silvia Cornelia ne vint jamais.

Au lieu de cela, tous nos repas arrivèrent tard et froids ou tard et brûlés quand ils arrivaient! Et le vin qui les accompagnait - quand il y en avait – n’était qu’une vulgaire piquette, plus vinaigre que vin, en réalité, de celle que les maîtres gentils mais aux revenus modestes servent à leurs esclaves.

 

De l’eau ou du lait ne furent jamais octroyés et on ne m'offrit même pas la possibilité de prendre un bain.

Les domestiques ricanaient quand ils m'apercevaient en train de boire à la fontaine de la cour.

Mettant ma dignité sous le boisseau, je leur demandai de l'eau chaude pour me laver mais ils tournèrent les talons sans prononcer une parole.

 

Rufa me confia plus tard qu’un jeune esclave, celui chargé d’effectuer les commissions, lui avait chuchoté qu'on leur avait interdit d’exécuter la moindre demande venant de moi.

Silvia Cornelia savait pertinemment que je ne me plaindrais pas à son frère et que, même si je le faisais, elle pourrait toujours blâmer les esclaves, ayant, ainsi, une excuse pratique pour les faire flageller si c'était son plaisir.

 

C'est la manière dont beaucoup de choses fonctionnent dans bien des maisons romaines.

En tant que ‘simple’ esclave, càd non élevée pour dispenser du plaisir, Rufa était dans bien des cas beaucoup plus ingénieuse que moi et je m’aperçus, bientôt, qu'elle avait pris les précautions de quelqu'un qui sait ce que c'est que d'avoir faim et qui ne planifie pas de connaître cela à nouveau.

 

Au deuxième jour de notre séjour à la maison de Silvia Cornelia, comme notre repas du soir nous faisait défaut et que mon estomac grognait en signe de protestation, elle fouilla dans le sac en cuir qu'elle avait toujours avec elle et en sortit des pommes et des poires séchées, du pain, du fromage de chèvre et un morceau de rayon de miel.

 

"D'où tires-tu tout cela, Rufa ?" Demandais-je entre deux bouchées.

 

Nous étions assises les jambes croisées sur le lit, avalant en affamées, les morceaux de fromage et les gouttes de miel.

"Le camp." Dit-elle brièvement et ses yeux brillèrent d'espièglerie.

"Le Castra Praetoria ?"

La petite Numide acquiesça tout en mâchant fermement sa part.

"Si les prétoriens t'avaient attrapée, ils t'auraient punie!"

Elle haussa les épaules.

" Personne n'attrape jamais Rufa." Dit-elle en m'offrant une poire.

 

Mais ils l'ont attrapée. Ou, pour dire la vérité, ils nous ont attrapées toutes les deux quand nous tentâmes de nous glisser dans la cuisine de Silvia Cornelia pour y chercher du lait pour Rubia.

Elle n'était qu'un chaton et se fatiguait facilement de mâcher.

Le fromage et le miel n'étaient pas assez pour cette petite boule de poil perpétuellement affamée qui grandissait à la vitesse étonnante d'un bébé tigre et qui n'avait aucune gêne à exiger d'avoir à manger.

Ainsi, à la fin d’une nuit sans sommeil emplie de bruyantes plaintes félines, nous nous sommes dirigées vers la cuisine sur la pointe des pieds alors qu'il faisait encore sombre pour essayer d’y trouver un bol de lait.  
 

Ne connaissant pas la maison, nous ne pouvions pas prévoir que quelques esclaves dormaient à même le sol de la cuisine et nous avons presque trébuché sur eux.

Le chahut qui s’ensuivit attira le cuisinier en chef, un grand homme blond qui n'était pas heureux du tout d'être dérangé en plein milieu de son sommeil et qui nous regarda comme si nous étions coupables d’un meurtre.

 

"Nous ...," commençai-je pour ensuite me corriger.

"Je ... mon ... j'ai besoin..."

L'homme tordit ses lèvres de dégoût puis enveloppa d'un regard lubrique mon corps.

À la vue de cette lascivité familière, je sentis ma peau se hérisser.

Ma main s'empara du châle que j'avais mis par-dessus ma robe de nuit.

 

Est-ce que cela allait être toujours comme cela ?

Le cuisinier sourit d'une façon désagréable et baissa la tête.

"J'ai besoin de lait ..." Ai-je bredouillé 

 

Le grand homme blond marcha vers moi et je reculai ... seulement pour me trouver prise au piège contre le bloc à découper. Mon coeur battait à tout rompre tellement grande était ma terreur quand je le vis tendre une énorme main musclée dans ma direction.

 

Il allait me toucher ... et s'il le faisait, j'allais crier et si je commençais à crier, j'étais sûre que je deviendrais folle.

Toute ma vie j'avais été tripotée, harcelée et maltraitée.

Après cette première nuit à la maison du vieux sénateur, j'avais appris à surmonter mes sentiments et à cacher la haine et le ressentiment toujours croissants que le tripotage et le harcèlement et les mauvais traitements faisaient naître en moi.

Mais une nuit, il n'y a pas si longtemps, dans un camp romain, près de la Mer Noire, les choses avaient changé pour toujours.

Car les grandes et fortes mains calleuses qui avaient touché puis caressé mon visage, mes cheveux et mon corps ne  l'avaient pas fait par lubricité, mais avec ravissement et tendresse, avec douceur et désir et sous ces mains mon corps avait vibré et n'avait plus été le navire d’égoïstes plaisirs masculins, mais le navire passionné de mon propre plaisir naissant.


Le cuisinier se rapprocha encore.

Il savait ce que j'étais et allait en profiter, comme tous les hommes qui m’avaient approchée l'avaient fait depuis que j'étais enfant, … à part Maximus.

Ce qu'il ignorait, c’était que j'avais tué l'homme qui m'avait réduite à cela ... et que j'étais prête à tuer n'importe quel homme qui essayerait de me prendre à nouveau de force.

 

"J'ai fait de vous une femme libre et vous en serez une. La moindre des choses que vous puissiez faire est de vous comporter comme telle!"

 

Une femme libre. J'étais une femme libre. Pas une esclave. Ni une putain.

Un homme convenable m'avait traitée comme une femme convenable alors que je n'étais qu'une esclave et une putain.

Un empereur m'avait affranchie et m'avait rendue riche et me devait une dette qu'aucun or dans l'empire romain ne pourrait payer.

J'étais une femme libre.

J'avais sauvé l'empire. Et l'homme que j'aimais.

Si une femme libre veut être touchée par un esclave masculin, elle lui commande simplement d'aller dans son lit et le fait flageller s'il refuse à l’obliger.  

 

Je redressai mon dos et levai le menton.

"Comment oses-tu me regarder comme si tu étais mon égal ?"

Mes mots rebondirent sur les murs de la cuisine.

Je reconnus, à peine, ma voix, froide et irritée.

 

Le cuisinier tressaillit comme si je l'avais frappé et sa main retomba.

Derrière lui, les yeux des esclaves s'agrandirent de stupeur.

J’étais immensément en colère.

 

Je regardai autour de moi d'un air dégoûté.

Je n'avais pas besoin de feindre.

La cuisine était dans désordre indescriptible et noircie par la fumée.

J’en connaissais suffisamment sur la tenue d’un ménage pour savoir que celui-ci était dirigé par une femme trop obnubilée par son importance pour s’abaisser à jeter un coup d'oeil autour d'elle ... et que son intendant était trop heureux de cette situation commode pour se plaindre.

 

Je reportai mon regard sur le cuisinier et ses aides.

"Y a-t-il du lait frais dans cette porcherie que vous appelez cuisine ?"

"Ou … oui, Domina." Marmonna le cuisinier, en baissant rapidement la tête.

"Je veux un bol de lait frais! MAINTENANT!" 

 

Les esclaves se dépêchèrent de remplir un bol en argile avec du lait, en renversant un peu dans leur hâte et encore un peu quand ils me tendirent le bol.

 

"Est-ce que je ressemble à un garçon de courses ?" Interrogeais-je d'un ton mordant.

L'esclave fit non frénétiquement.

"Donnez-le à ma femme de chambre!"

Balbutiant une excuse, la femme baissa, à nouveau, la tête et donna le bol à Rufa.

 

Je revins au personnel de cuisine.

"Vous n'êtes qu'une bande de paresseux, de porcs, de bons à riens vaniteux qui méritent d'être fouettés et renvoyés au marché... Peut-être qu’un bon commissaire-priseur pourrait obtenir de vous un prix convenable ... en vous vendant aux bordels de Suburre... en vous vendant Tous!"

 

Ma voix était forte, froide et calme.

Plus tard, je remarquerais que j'avais employé le même ton décidé, que celui que Maximus avait utilisé quand il avait arrêté les officiers de Cassius dans la tente de Marcellus.

 

Les esclaves étaient peut-être paresseux et mal formés mais ils réagissaient promptement à un commandement et à un latin de classe supérieure.

J’étais peut-être analphabète mais j'avais appris mes manières et mes discours auprès des consuls et des sénateurs.

"Mais je doute que vous en valiez la peine. En tout cas, vous avez été placés là où vous deviez être : dans le ménage honteux d'une garce qui s'imagine être une dame! "

 

Me retournant, je quittai la cuisine comme un ouragan. 

 

Je ne songeais plus à dormir mais je m’allongeai, néanmoins, sur le lit tandis que Rufa ronflait, doucement, à mes côtés et que Rubia ronronnait de contentement, son ventre distendu par le lait fourni par Silvia Cornelia.

Je fixais le plafond de la chambre moite. Le manque de fenêtres empêchait peut-être la lumière de pénétrer mais n'arrêtait pas le gazouillement des oiseaux chantant dans la cour pour annoncer l'aube.

J'étais agitée.

Je me levai et m'assis, silencieusement, à ma table, devant le miroir que Rufa avait installé, là, pour moi et étalai, soigneusement, des épingles d'ivoire, des brosses et des peignes.

 

Puis, je brossai mes cheveux qui atteignaient mes reins, essayant d'atténuer les douces ondulations que  Maximus avait caressées dans ses moments de tendresse et agrippées dans ses élans passionnés.

Je n'avais jamais enroulé mes cheveux, sauf, à la hâte, avant de prendre un bain.

Maladroitement, je les séparai et, plus maladroitement encore, j'essayai d'abord de les tresser mais échouai puis de les enrouler. J'échouai, de nouveau. Et encore. Et encore.

 

Les épingles glissaient de mes mains, les boucles refusaient de rester en place et s'obstinaient à retomber sur mon visage.

 

Perdue dans ma douloureuse concentration, je me mordis la lèvre jusqu'à ce qu'elle en soit endolorie. Mes mains tremblaient, mes bras me faisaient mal. Les apparences de décence me fuyaient de la même manière et avec la même férocité que les matrones romaines telle Silvia Cornelia.

 

Soudain, la frustration fut la plus forte et se transforma en une violente colère.

 

Mon bras droit balaya la surface de la table avec brutalité. Les peignes, les épingles et les brosses furent projetés tout autour et roulèrent à terre.

Un petit coffret s'effondra sur le sol et son contenu s’éparpilla sur le sol par le couvercle ouvert.

 

Rufa se réveilla effrayée par le bruit. Rubia se réfugia sous le lit.

"Maîtresse Julia ? "Hésita la fillette encore endormie.

Je ne lui répondis pas. Je regardais le sol où une pochette en cuir gisait à mes pieds. Une autre plus petite avait roulé un peu plus loin.

Je n'avais pas vu ces pochettes depuis cette nuit fatidique en Mésie, quand j'avais rencontré Maximus et que ma vie avait changé pour toujours.

La plus grande contenait une douzaine de petites éponges grecques toutes rondes. La plus petite, un mélange d'herbes très chères que beaucoup de dames romaines auraient aimé avoir.

Les herbes et les éponges avaient annihilé les conséquences potentielles de mes services et un poignard volé avaient tiré vengeance de l'homme qui m'avait obligées à exécuter ces services.

 

Mon passé souillé était encore en train de me narguer, moi et mes tentatives de ressembler à ce que j'étais supposée être maintenant.

 

" Maîtresse Julia ? " 

 

La tête couleur de rouille de Rubia apparut de dessous le lit. Ce n'était qu'un chaton et sa curiosité espiègle était toujours plus forte chez elle que la fatigue.

Elle sauta sur la pochette la plus grande comme si c'était une balle, l'attaquant joyeusement de ses griffes et de ses dents, la projetant en l’air et la rattrapant au vol avant de la mordiller.

 

Je ne pouvais plus rester dans la chambre.

Je me levai, marchai vers la porte et sorti, la faisant claquer en la refermant avec une telle violence que le bruit dut réveiller tous ceux qui dormaient encore dans la maison toujours silencieuse. 

 

Cornelius Crassus vint pour moi le matin suivant. Quand je pénétrai dans l'atrium, il était seul, sa noble soeur et ses neveux étaient invisibles.

Le questeur fronça les sourcils quand il vit Rufa sur mes talons, portant le panier pour le chaton. Mais le panier était vide car je tenais Rubia dans mes bras.

"Domina, nous allons voir le banquier de l'empereur. Il n'y a aucun besoin de prendre votre femme de chambre et votre animal de compagnie. Nous reviendrons ..."

"Ils viennent avec moi" Décrétais-je et je me dirigeai vers la porte sans attendre sa réponse.

Le portier avait du entendre parler de l’affaire de la cuisine, car il trébucha dans sa hâte à m’ouvrir la porte.

Je fis comme s'il n'existait pas. 

 

Je quittai la maison de Silvia Cornelia et tombai dans les bras d'un prétorien.

Effrayée, je trébuchai mais l'homme vêtu noir resta impassible.

Il me regarda simplement avec une expression indéchiffrable sur le visage, l'expression obligatoire des gardes impériaux.

Mais Rubia siffla de colère en direction du garde qui tressaillit.

Me sentant vengée, je commençai à m'éloigner vivement. Je n'allai pas bien loin car Cornelius Crassus me saisit par le bras et me força à faire demi-tour avant d'énoncer.

"Par ici, Domina!"

 

Le prétorien n'était pas seul. Cinq autres hommes lourdement armés étaient avec lui. Ils nous encadrèrent rapidement, une escorte impressionnante pour une jeune fille de dix-huit ans aux cheveux roux dorés, un questeur romain en tenue militaire, une petite Numide et un chaton à trois couleurs. Cornelius Crassus relâcha mon bras avant que j'eusse le temps de repousser sa main 

 

Je marchai en silence, ignorant obstinément tant la présence du questeur que les regards curieux des gens que nous croisions en chemin.

Cela faisait deux ans que je n’avais plus vu les rues de Rome et la ville avait bien changé ! Ou, peut-être, était-ce moi qui la voyais avec des yeux complètement différents.

 

À coup sûr mon dernier voyage à Rome avait été très différent de celui-ci !

 

Deux ans auparavant, j'avais été transportée, dans une litière d’or et d'acajou, jusqu’aux portes de la demeure d’un très puissant membre du sénat, près du Palatin.

 

J'étais drapée dans une tunique de soie turquoise et ma peau avait été poudrée d’or.

Mon corps avait été le présent d’un homme puissant ayant besoin de l'appui pour ses combines politiques d’un autre homme puissant qui ne pouvait résister à un morceau de chair joliment modelé qui savait comment lui donner l’impression d’être encore plus puissant dans une arène complètement différente de l'enceinte du sénat.

 

Ce fut une bonne chose que Cornelius Crassus n'aie pas apporté de litière ou de chaise à porteur pour m’emmener à la maison du banquier.

Mais, comme je l'ai déjà dit, c’était un homme intelligent.

 

Nous marchâmes d’un pas alerte vers le Forum, notre route dégagée par la présence menaçante des prétoriens.

 

Rome assaillit mes sens avec sa foule, ses couleurs, ses odeurs, ses bruits.

Les gens tournaient la tête pour nous regarder, visiblement intrigués par notre étrange cortège mais les vendeurs de rue, les voleurs à la tire et les mendiants se tenaient à l’écart car six gardes impériaux c’était trop pour être sottement ignoré.

 

Nous avions à peine dépassé quelques blocs que j'avais déjà entendu parler une douzaine de langues différentes, avais vu les visages d'une douzaine de nations différentes et avais reniflé la sueur, les épices, l'urine et les parfums les plus exquis qu'un marché de parfum oriental puisse offrir.

 

J'étais chez moi.

 

Nous nous sommes arrêtés devant une maison impressionnante qui ressemblait à une forteresse et l'officier prétorien frappa à la porte avec son bâton de commandement.

Cornelius Crassus échangea quelques mots avec le portier et, aussitôt, nous fûmes tous admis à entrer dans la maison.

 

"Nous sommes dans la maison de Trebutius Flaccus Aemilius." M’expliqua le questeur à voix basse.

"C’est un des banquiers personnels de l'empereur. Je lui parlerai et, ensuite, vous lui donnerez la lettre scellée que l'empereur vous a remise... " 

 

Aemilius Trebutius Flaccus choisit ce moment pour faire son apparition.

C’était un homme grand, au nez écrasé dont le physique de catcheur professionnel était totalement inattendu chez un banquier.

Il était vêtu d’une robe en fine laine blanche d’une qualité équivalente à celle d’une toge de sénateur et, à sa main droite, s’affichait une énorme chevalière.

 

Le banquier était suivi de deux secrétaires, soit des esclaves instruits soit des affranchis qui connaissaient tout des actes de leur maître et qui, probablement, tenaient informé de ses agissements le chef des espions de l'empereur.

 

C’est ainsi que les choses se déroulent à Rome !

 

"Cornelius Crassus! Quel plaisir de te revoir! Comment va le divin Marc Aurèle ? J'ai offert une oie grasse à Jupiter quand j’ai appris qu'il était vivant!"

"L'empereur est en bonne santé, les dieux en soient loué et retournera à Rome aussitôt qu'il aura traité certaines affaires qui requièrent son intervention personnelle." Répondit le questeur d’un ton enjoué qui ne laissait planer aucun doute sur ses sentiments vis-à-vis de l'homme. 

 

Le banquier me dévisagea brièvement puis ses yeux se reportèrent sur Cornelius Crassus.

Les hommes prennent rarement leurs femmes - et jamais leurs maîtresses - avec eux quand ils visitent leurs banquiers.

À coup sûr, Aemilius Trebutius Flaccus connaissait le statut de bachelier du questeur et du fait qu’aucune maîtresse ne voyageait dans Rome escortée de six prétoriens.

Du moins pas du temps de Marc Aurèle.

 

Et, il en était clairement embarrassé ce qu’il n’aimait pas et cela se voyait.

Par contre, Cornelius Crassus semblait se divertir de la situation.

"Aemilius Trebutius Flaccus," entonna-t-il de sa meilleure voix d’orateur, m'offrant ainsi un aperçu de son avenir au sénat si sa famille pouvait se permettre une place, là, pour un deuxième fils.

"L’Imperator Caesar Marcus Aurelius Antoninus Augustus t’estime grandement pour les services que tu lui as, toujours fidèlement, rendu à lui et à sa famille, services pour lesquels tu as toujours été correctement récompensés. Aujourd'hui, il exige ton aide, comme banquier et sujet afin de résoudre un problème qui est d’une importance extrême pour sa Divine Personne. " 

 

Le banquier inclina la tête en silence, nous conduisit à son bureau, fit partir ses secrétaires et ferma, ensuite, les portes, laissant les prétoriens, Rufa et mon chaton à l'extérieur.

Peu après, l'homme ouvrit de grands yeux étonnés suite à la lecture du rouleau qu’il avait étalé sur son vaste bureau.

 

Cornelius Crassus se tenait debout devant le bureau regardant, avec une lueur amusée au fond des yeux, le banquier pendant que je restais assise sur un tabouret, me sentant maladroite et déplacée comme d'habitude.

Aucun homme ne m'avait adressé la parole depuis que nous étions entrés dans la pièce. 

 

Le questeur toussota et Aemilius Trebutius Flaccus leva la tête.

 

"L’argent sera déposé immédiatement au nom de la dame ..."

"Je suppose que la dame se servira de l’habituel coffre de banque." Dit Cornelius Crassus.

Le banquier approuva vigoureusement et sonna pour appeler un secrétaire.

 

Quand l’homme arriva, il lui donna les instructions relatives au coffre qui devait protéger ma fortune.

Le secrétaire était un homme mince aux traits asiatiques et aux mélancoliques yeux sombres.

Il me regarda rapidement puis pencha la tête et quitta la pièce.

Aemilius Trebutius Flaccus se tourna vers Cornelius Crassus.

"Je vous donnerai la clé aujourd’hui mais le cachet autorisant les transactions prendra quelques jours. Je le ferai livrer chez vous quand il sera prêt."

 

Le questeur inclina gracieusement la tête.

 

"Comment puis-je encore être utile à l'empereur ?"

"La dame a besoin d'un endroit pour vivre. L'empereur te sera très reconnaissant si tu l’aidais à s’établir à Rome."

"Je dois comprendre que la dame n'a aucune famille ?"

"Non, elle n'en a pas."

"Bien ... la soeur de ma femme est veuve ..."

"L'empereur souhaite que la dame soit installée confortablement et dans un endroit sûr."

"Ma belle-soeur vit dans une villa à la campagne."

 

J’en connaissais assez sur la société romaine pour être consciente que l'on s'attend à ce qu'une femme convenable et libre regarde humblement le sol et reste silencieuse quand les mâles discutent d’elle comme si elle n'était qu'un meuble.

 

Il y a quelques semaines, je n’étais rien qu’une esclave. Et une putain. Une matrone romaine et son esclave cuisinier  n’avaient eu besoin que d’un regard pour savoir que même si j’étais libre, je n'étais pas quelqu’un de convenable.

Elle m'avait traité comme un rebut et, lui, avait essayé d’en profiter.

Maintenant, un patricien et un banquier jouaient le jeu de la supériorité masculine alors que moi j’étais supposée jouer celui de la modestie féminine.    

 

"Je suis sûr qu'elle sera heureuse de servir l'empereur en hébergeant la dame ..."

"La dame ne veut pas être logée ou emmenée dans une villa à la campagne chez une veuve qui n’en veut pas et qui la traitera comme une indésirable. La dame peut penser et parler pour elle-même et sait parfaitement ce qu'elle veut."

 

Ma voix résonnait parfaitement raisonnable et absolument calme.

Les deux hommes me regardèrent complètement stupéfaits mais leur étonnement était très différent

Celui de Cornelius Crassus se teintait d’un mélange de chaude admiration et d’un brin d’amusement.

Celui du banquier reflétait son incrédulité.

Dans leur monde, les femmes ne discutent pas ou ne contredisent pas les hommes.

Elles les trompent simplement ou les manipulent .

 

Je fixai mes yeux sur Aemilius Trebutius Flaccus. Je savais qu'ils étaient froids et implacables. Aussi implacable que lorsque je fixais Eugenia pour l’obliger à m'aider à sauver Maximus.

 

"Je veux un appartement dans un endroit calme et isolé. Quatre pièces au moins. Aéré. Propre. Plomberie intérieure."

Le banquier regarda brièvement Cornelius Crassus puis revint vers moi.

Je continuai à marteler mes demandes.

"J'ai un chat. Je ne veux pas être importunée pour cela. Et je veux déménager immédiatement."

Aemilius Trebutius Flaccus regarda, à nouveau, le questeur mais voyant qu’il n’avait aucune aide à en attendre, il reporta son attention sur moi. 

"Domina ... je ... je pense que je peux vous aider."

Il fit une pause. Je ne répondis pas.

 

Il poursuivit.

"Il se fait que je possède un immeuble à appartements au Quirinal ... un endroit convenable, propre, sûr."

Je connaissais le Quirinal.

Suffisamment agréable pour tenir éloignées et irréelles les horreurs de Suburre, et pas assez chic pour me rappeler ce qui se passait derrière les portes fermées des maisons patriciennes situées sur le Palatin.

Beaucoup de marchands prospères et de riches provinciaux vivaient là. La famille de l'Empereur Vespasien y avait résidé jusqu’à ce que leur illustre fils occupe le palais impérial.

 

Je restai silencieuse.

"C'est une petite construction, seulement cinq appartements. Celui du deuxième étage est vide. Je suis sûr qu'il rencontrera vos aspirations."

Je restai toujours silencieuse. 

 

"Je... Je serais heureux d'être utile à l'empereur en vous le prêtant pour le temps que vous souhaitez."

"Je ne veux pas que vous me le prêtiez, mais que vous me le louiez. Dites-moi votre prix."

 

Maintenant, je faisais la bravache car je n’en connaissais pas suffisamment sur les prix pour savoir ce qui était raisonnable de ce qui ne l’était pas.

Cornelius Crassus sembla sur le point d’accourir à ma rescousse mais quelque chose dans mes yeux l'en empêcha.

 

Aemilius Trebutius Flaccus sonna, à nouveau, son secrétaire et demanda les clefs.

 

Une demi-heure plus tard, les prétoriens escortaient notre curieux groupe incluant, maintenant, le banquier et son secrétaire, jusqu’au Quirinal.

 

L'appartement était vide depuis un an.

Il était poussiéreux, mais en bon état.

Il avait six pièces et une petite salle de bains. Il y avait aussi une agréable terrasse avec une échappée sur le beau jardin intérieur de l'appartement qui occupait la totalité du rez-de-chaussée.

C'était ensoleillé et aéré et il y avait quelques vieux meubles qui semblaient pouvoir encore offrir du service.

Le banquier parla des avantages de vivre dans un voisinage sûr qui était patrouillé la nuit et peuplé par des gens agréables qui possédaient des maisons plaisantes.

Je ne lui prêtais plus attention car j'étais trop occupée à visualiser l’intérieur de ma toute première habitation. 

 

Deux heures plus tard, je retournai à la maison de Silvia Cornelia pour une dernière nuit avant mon déménagement du lendemain matin.

Je portais, sur moi, la clef en fer de mon coffre de banque, une bourse pleine de pièces de monnaie et le reçu pour le paiement du loyer de ma première année.

Le banquier m'avait loué l'appartement pour ce que je soupçonnais être un prix bien en-dessous de sa valeur car il était toujours incertain quant à mes rapports avec l'empereur et la faveur de ce dernier valait plus que n'importe quel or.

 

Je ne fis pas d’objection.

Trop d'hommes avaient profité de moi et il serait remboursé d’une manière ou d’une autre.

Il promit de me faire parvenir le contrat et le cachet par Cornelius Crassus.

J'avais accepté et avais quitté sa maison.

C’est seulement quand le portier de Silvia Cornelia ouvrit la porte de la maison que je remarquai que je souriais béatement.

 

Cette nuit-là, je pus à peine dormir. J'empaquetais, je déballais, prenant mentalement note de m'acheter des vêtements plus pratiques … et plus discrets en empilant dans un coin ceux qui étaient les plus audacieux pour les éliminer.

 

En tant que responsable de la tenue des esclaves déléguées au plaisir du ménage de Cassius, j'avais la garde du petit coffre qui contenait les bijoux qui nous ornaient lors des soirées ou des rencontres plus privées.

Je l'avais complètement oublié et fut étonnée de trouver les bijoux parmi mes affaires.

Je l’éliminerais aussi, mais, tout comme mes vêtements de prostituée, il devrait attendre avant que je ne puisse arriver à un égout.

 

Après réflexion, j'ouvris la boîte qui contenait mes bijoux personnels - de petits cadeaux donnés par quelques hommes - et je les jetai dans l'autre coffre.

J’en gardai seulement un seul, une fine chaîne en or avec un petit pendentif égyptien - un scarabée en or et en émail avec le disque solaire coincé entre ses antennes, présent de séparation du fils de quatorze ans du sénateur.

 

Pendant que j’empaquetais, Rufa prenait sur elle.

Elle resta assise sur le lit, tenant le chaton dans ses bras tout en contemplant, d’un regard pathétiquement patient, l’agitation que je faisais dans la pièce.

La petite Numide était une bonne domestique.

Même à son âge, elle savait que sa maîtresse se rendait ridicule et qu'elle pouvait réaliser l'empaquetage plus rapidement et plus efficacement que moi.

Et elle me faisait comprendre qu'elle n'avait pas été repoussée, mais avait choisi de me laisser me rendre ridicule.

Vaguement amusée, je pensais qu'elle avait un avenir brillant devant elle au palais impérial.

 

Elle quitta le lit seulement une fois, quand elle me tendit silencieusement la pochette contenant les éponges grecques qu'elle avait sauvées des griffes et des dents de Rubia, pochette dont le chaton avait quand même eut le temps de mâchouiller le cuir.

Je la remerciai distraitement mais comme je m’apprêtais à déposer la pochette dans le coffre des rebuts, quelque chose me retint.

Je fermai le poing et écrasai les éponges si précieuses tandis qu'un sourire froid étirait mes lèvres.

 

Cornelius Crassus vint me chercher immédiatement après le petit déjeuner, un repas qui cette fois – ce qui n’était pas si surprenant tout compte fait - était abondant et livré à temps dans la chambre.

Quand je descendis l'escalier, j’aperçus Silvia Cornelia, maussade, debout aux côtés de son frère ... comme je savais qu'elle le serait : elle avait refusé que je lui sois présentée et fait de son mieux pour faire de mon séjour chez elle un enfer, mais elle ne pouvait prendre le risque d’être absente pour le cas où j’aurais choisi de me plaindre à son frère.

 

Si le questeur était agacé d'être chargé par son empereur d'un déménagement, il ne le montrait pas. Au lieu de cela, il me salua avec son habituelle et déconcertante politesse et me demanda si j'étais prête à partir.

Je lui répondis que oui avec la même politesse puis, souriante, fis face à Silvia Cornelia.

 

" Domina, laissez-moi vous remercier pour votre gentillesse. Vous avez été une hôtesse extrêmement gracieuse et mon séjour dans cette maison un des plus plaisants ... je sais que la courtoisie exige que l'invité offre un cadeau à son hôtesse mais je viens d'arriver à Rome et n'ai pas encore eu le temps de m'établir. Pourtant, parfois, un bon conseil est un cadeau beaucoup plus précieux que de l'argent ou de l'or... "

 

Du coin de l’oeil, je vis le froncement de sourcils de Cornelius Crassus.

Il savait que je tramais quelque chose et que ce quelque chose n'était pas bon. Pas bon du tout. 

 

"Donc laissez-moi vous donner un petit conseil, Silvia Cornelia. Comme il est évident, au vu de votre état - et de cette descendance digne de l’épouse d'un batelier ivre que vous appelez vos enfants - que vous n'êtes pas apte à tenir votre mari éloigné de votre lit, vous devriez au moins essayer d'apprendre à prendre du plaisir à ses attentions. Cela ferait des miracles sur votre humeur et votre beauté et vous aiderait aussi à paraître plus jeune que vos ... trente ans ?"

 

Je l’entendis suffoquer mais continuai à lui sourire aimablement.

 

"Pourtant si vous trouvez la tâche trop éprouvante pour votre cerveau de patricienne, apprenez au moins comment l'empêcher de vous rendre enceinte à chaque fois vous sevrez votre dernier de portée."

 

Ceci dit, je jetai la pochette en cuir contenant mes éponges aux pieds de la femme déconcertée, lui tournai le dos, pris le chat des bras de Rufa et quittai la maison.

 

Cornelius Crassus renifla comme le font les hommes quand ils essayent d'assourdir leur rire puis il se maîtrisa rapidement mais pas si vite que je n’aperçoive une lueur amusée et admirative

 

Comme j'atteignais la porte, j'entendis, assourdi, le gloussement du portier.

Seule, Silvia Cornelia demeura silencieuse.

 

 

 

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