Deuxième partie – Ma nouvelle vie (1) ­ A.D. 174

 

Retardés par la tempête et deux autres périodes de mauvais temps, nous n'atteignîmes pas l'Italie avant la fin de l'été.

L'automne est beau à Rome et il avait toujours été ma saison préférée.

Mais j'étais si absorbée par mes craintes et par mon chagrin que je remarquai, à peine, les tons d'or et de cuivre des feuilles et la manière délicate dont les rayons d’un soleil déclinant illuminaient les dernières récoltes.

 

Marc Aurèle avait ordonné à la légion de se dépêcher à gagner Rome mais pour une légion aller à Rome cela ne signifie pas entrer à l’intérieur des murs de la ville, mais bien camper à la base militaire la plus proche c'est-à-dire Ostie.

 

Cela découlait d'un accord conclu entre les empereurs et les chefs d'armée et qui avait force de loi depuis un siècle.

Tout comme les lettres SPQR devaient décorer chaque aigle et chaque monument public et même être tatouées sur le biceps gauche des militaires, les généraux devaient faire camper leurs armées en dehors des murs de la capitale.

Tout comme ces quatre lettres devaient rappeler aux hommes qu'ils se battaient et servaient le ' Senatus Populusque Romanus, - le Sénat et le peuple de Rome - et non les ambitions personnelles des empereurs, l'interdiction des légions de camper à l'intérieur du périmètre de la capitale étaient aussi une façon de rappeler aux dirigeants la fragilité de leur position et combien ils dépendaient de la fidélité de leurs armées 

 

Donc, nous nous sommes dirigés vers la base militaire d'Ostie, près du port où les bateaux venant d'Egypte, de Grèce et de beaucoup d'autres provinces y déchargeaient leurs précieuses cargaisons.

Nous y sommes arrivés par une belle après-midi ensoleillée et le camp fut installé pour la dernière fois.

 

Depuis notre conversation sous ma tente, pendant la tempête, Cornelius Crassus me rendait, régulièrement, visite pour exécuter ses instructions, mais au lieu de m'instruire sur ma liberté récemment acquise ou sur la décence exigée par mon nouveau statut social, il m'interrogea surtout sur le Général Cassius, sur l'emplacement de sa villa et le nombre d'esclaves, filles et femmes, vivant là.

 

Il me demandait, toujours poliment, si j'avais besoin ou voulais quelque chose mais jamais, au grand jamais, il ne parla de nouveau de la poésie ou de sa jeunesse ou de l'homme fascinant qu'il appelait Apollinarius et je découvris que j'en étais plus déçue que je ne l'aurais pensé.

 

Nous étions à Ostie depuis quatre jours quand Cornelius Crassus vint à ma tente et me trouva luttant, de nouveau, avec le contenu d’un papyrus ainsi que je le faisais, chaque nuit, depuis qu’il m'avait parlé de la poésie et de son amour pour Ovide.

Je fus mortifiée de m'être faite 'attraper' pour la deuxième fois lors de mes pitoyables essais pour terrasser mon analphabétisme mais Cornelius Crassus agit comme si la découverte d'une ancienne esclave et putain qui, sachant à peine lire et écrire, essayait de déchiffrer la poésie était la chose la plus naturelle au monde.

 

"Acceptez mes excuses pour vous avoir interrompue, Domina." Dit-il de sa voix calme et cultivée, "Mais je suis venu vous informer que, demain, vous quitterez ce camp. Nous nous dirigerons vers un camp de prétoriens aux portes de la ville où j'ai affaire. Ensuite, je vous conduirai dans Rome."

 

Malgré qu'elle ne soit guère confortable, la vie de camp avait été bonne pour moi car la routine militaire m'avait aidée à apaiser mes sens durant tout le voyage.

Cela avait été une forme de félicité que d'avoir été forcée de me lever à l'aube chaque jour, de faire mes bagages, de monter à cheval et de chevaucher des heures puis de m'arrêter, de voir ma tente dressée et de m'installer pour la nuit, de remplir, ensuite, mon estomac d'aliments cuisinés par d'autres et de, finalement, sombrer dans les bras de Morphée pour une nuit sans rêve.

 

Mais, maintenant, c'était fini !

Tout comme le soutien et la protection de Maximus s'étaient terminés quand lui et l'empereur m’avaient envoyée au loin et le moment tant redouté où j'allais être jetée dans le monde pour m'y débrouiller toute seule était plus proche que jamais.

 

"Nous partirons tôt le matin et resterons, là, pour la nuit. Le lendemain, je vous emmènerai, vous et votre domestique, à la maison de ma soeur." 

 

Je relevai les sourcils d'un air interrogateur.

 

"Cela prendra quelque temps avant que vous puissiez vous installer à Rome comme l'empereur l'a ordonné, Domina. Je devrai vous laisser seule tandis que j'exécuterai les ordres de l'empereur et vous ne pouvez pas loger seule dans une auberge car ce n'est pas convenable."

 

Il m'empêcha de parler d'un geste de la main.

"Je veux que vous restiez dans un endroit sûr et sans avoir de soucis tandis que je serai occupé à accomplir les ordres de César. Je vous aurais bien emmenée à la maison de ma famille mais mon frère accomplit son service en Syrie et sa femme est avec lui et nous ne pouvons pas être logés sous le même toit sans leur présence."

 

"Que deviendront les autres femmes ?" 

"Elles nous accompagneront au camp des prétoriens où elles resteront le temps que les prêteurs traitent leur manu missio et règlent leur établissement. En ce qui vous concerne, les vôtres sont déjà  établis par décret impérial et je dois juste les faire inscrire dans les registres publics. Les prêteurs s'occuperont aussi des esclaves de la villa..."

 

Mon estomac se serra péniblement.

 

"Vous ... vous avez été à ..."

"C'est fait. Nous avons sauvé dix-sept femmes. Trois d'entre elles sont enceintes."

 

Je frissonnai.

 

"Elles sont sauves, seront affranchies et recevront une allocation. Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter."

"Et les petites filles ? Les bébés ?"

"Nous avons trouvé huit fillettes et trois bébés filles. César a ordonné de les pourvoir. Les bébés resteront avec leurs mères et les filles seront placées de la même façon que les autres le seront. L'empereur est un homme compatissant." 

 

Un mal insidieux m'envahit. Je serrai les lèvres fermement pour contrôler mes violentes émotions.

 

"Je viendrai pour vous à l'aube. S'il vous plaît, soyez prête à partir."

J'acquiesçai en silence, n'ayant pas confiance en ma voix.

Alors, je me détournai, désireuse comme toujours d'être laissée seule. Je n'avais pas fait deux pas quand la voix de Cornelius Crassus me rattrapa.

"Et, Domina, je vous prie de reconsidérer mes propos. Je ne porte pas de jugement sur vous ... mais on vous a offert l'occasion de commencer une nouvelle vie. S'il vous plaît, faites-vous la faveur de respecter quelques conventions. Enroulez vos cheveux." 

 

Ce fut au Castra Praetoria que je trouvai Rubia.

J'ai toujours aimé les chats. Ils sont beaux, lisses, intelligents, pleins de dignité et férocement indépendants.

Ils sont silencieux et observateurs, sages et dissimulés, élégants et assurés.

Et, même, quand ils consentent à partager leurs vies avec nous, ils regardent les gens avec un mélange d'amusement et d'exaspération qui ne manque jamais de me stupéfier.

C'est comme si nous étions, pour eux, de curieux animaux de compagnie légèrement stupides.

 

Et, ils réussissent, toujours, à établir leur supériorité ou à s'en aller avec le dernier mot. Néanmoins, ils ne sont pas sans cœur comme beaucoup le croie.

Ils refusent, simplement, de nous permettre de les impliquer dans la petitesse de nos vies car une telle petitesse est bien au-dessous d'eux.

Mais quand nos tristesses sont véritables et ne découlent pas de notre propre sottise, nous pouvons avoir confiance en eux pour nous apporter le réconfort à leur façon silencieuse et mystérieuse.

 

Inutile de préciser que, de la même manière que je n'avais jamais eu de poupée, je n'avais jamais eu non plus de chat car il n'y avait pas de place à la villa de Cassius pour des animaux de compagnie à part pour ses chiens de chasse.

 

Mais d'une manière ou d'une autre, j'avais réussi à nourrir ceux qui s'étaient perdus que ce soit à la villa ou au camp en Mésie et à partager avec eux de doux moments de réconfort silencieux

 

Rubia n'était qu'un chaton et j'ai été attirée vers sa cachette, sous un chariot, par son miaou féroce, un cri exigeant qui dépeignait, parfaitement, le caractère de la créature à poil.

Elle était âgée d'environ un mois et avait un pelage à trois couleurs et de grands yeux verts.

Il était évident qu'elle était perdue et affamée car elle siffla et cracha comme une tigresse miniature quand j’essayai de l'attraper.

 

Cela demanda beaucoup de patience et un bol de lait de chèvre pour l'attirer et la sortir de sa cachette et, ce faisant, je salis ma tunique et mes mains et attirai l'attention des hommes vêtus de noir qui balançaient entre amusement et exaspération.

Oublieuse de tout et de tous, je continuai à essayer de séduire le chaton et de le tirer de dessous le chariot. Finalement, quand elle eut bu tout son content, elle ronronna de ravissement et me permit de l'attraper et de la prendre sous ma tente.

 

Quand j’arrivai, Rufa était endormie et je la fis sursauter en lui donnant l'ordre de m'aider à trouver une place pour le chaton et je m'affairai autour de l'animal comme elle ne m'avait jamais vue m'affairer.

 

Et quand Cornelius Crassus vint au crépuscule, il me trouva en train de bercer le chaton toujours endormi que j'avais déjà nommé Rubia, car, parmi ses trois couleurs, le cuivre orangé était le dominant et cette couleur vive s'adaptait parfaitement à sa personnalité.

 

Cornelius Crassus me regarda et puis regarda le chat avec une lueur d'incrédulité dans le regard et je fronçai les sourcils le défiant silencieusement d'oser ne pas être d'accord avec l'adoption.

Son regard pétilla d'une étincelle d'amusement. Il était évident que des prétoriens lui avaient narré mon aventure.

"Je peux voir que vous vous êtes trouvé un animal de compagnie, Domina." Dit-il tout en enlevant son casque.

"Il est bon que vous l'ayez trouvé par vous-même mais vous devrez être très prudente quand vous l'apportez en ville car il pourrait aisément se perdre." 

 

Je serrai le chaton contre moi et le regardai, offensée qu'il puisse mettre en doute mon aptitude pour la maternité.

Le chat se réveilla et miaula protestant contre mon étreinte un peu trop vigoureuse. Je la caressai pour la calmer tout en fronçant les sourcils en direction du Questeur que je blâmai silencieusement d'avoir perturbé Rubia.

Cornelius Crassus soupira.

"Domina, soyez prête à vous mettre en route demain après midi car je vous emmènerai vous, votre domestique ... et votre chat ... en ville."

 

Je me mordis les lèvres.

 

"Les femmes ?" Demandais-je encore une fois et d'une toute petite voix.

"Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter, Domina. Elles seront relâchées dans quelques jours. Je vous veux à Rome avant."

Il me regarda brièvement dans les yeux et ajouta

"Vous pourrez prendre contact avec elles plus tard..." Il hésita à poursuivre.

Je savais ce qu'il voulait vraiment dire : que je devais les oublier, les mettre de côté comme Maximus avait fait avec moi. Que ces malheureuses femmes ne seraient jamais que des putains même si, dorénavant, elles seraient payées pour l'utilisation de leurs compétences amoureuses. 

 

Je restai silencieuse.

Il n'avait pas besoin de savoir que j'avais déjà décidé de suivre ma propre voie et de les laisser derrière, non parce que je valais mieux qu'elles mais puisque j'allais être obligée de me débrouiller toute seule alors je voulais tourner le dos à tout ce qui avait un lien avec mon ancienne vie.

Et, aussi, parce que je ne pouvais pas supporter l'idée de voir ces malheureuses femmes retourner à la prostitution non pour l'argent ou parce qu'elles aimaient cela mais simplement parce que c'était la seule manière d'éviter la solitude.

Il n'avait pas besoin de connaître ces choses car il n’aurait pu les comprendre simplement parce que, comme Maximus, c'était un homme et qu'il était né libre.

 

Nous parvînmes à la maison de la soeur de Cornelius Crassus en début de soirée et, même sans avoir frappé à la porte de l'élégante maison, il était évident que notre arrivée ne pouvait pas être plus inopportune car la maison était inondée de lumière et pleine d'invités.

Même s'il fut surpris, Cornelius Crassus frappa à la porte et le portier l'accueillit chaudement, mais fut déconcerté quand le Questeur lui demanda la raison de la fête et qu'il du lui expliquer en chuchotant que c'était le natalicia de la nobilissima Silvia Cornelia, la fête d'anniversaire de la dame, date que le Questeur semblait avoir complètement oubliée. 

 

Cornelius Crassus se frotta le front d'une main lasse.

Les deux derniers jours avaient été très éprouvants même pour un soldat expérimenté.

 

Venant d'Ostie, nous étions entrés dans Rome par le Porta Ostiensis pour nous diriger vers le Castra Praetoria ce qui signifiait traverser la ville d'un bout à l'autre, à pied car nous voyagions en journée.

Même si l’escorte de prétoriens avait accéléré notre marche, c'était une longue distance à parcourir  le long de rues bondées et bruyantes.

Faire le chemin du Castra Praetoria jusqu'à cette élégante maison située près de la Porta Capena dans le premier district avait signifié reparcourir presque le même chemin.

 

Avant qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit, la très noble Silvia Cornelia qui était visiblement enceinte fit son apparition dans l'atrium.

La ressemblance entre le frère et la soeur était saisissante.

La jeune matrone avait dans les 25 ans et ses yeux présentaient  la même couleur verte que ceux de son frère. Elle portait ses cheveux auburn convenablement enroulés au contraire de moi.

 

Et, comme lui, elle aurait pu être belle si elle n'affichait pas une mine aussi posée et aussi sérieuse.

Mais Silvia Cornelia avait une très haute opinion de sa position sociale et elle n'était pas heureuse de découvrir, dans son atrium, son frère fatigué, revêtu de son uniforme chiffonné et poussiéreux pendant qu'elle recevait, ceux qui, contrairement à lui, n'avaient pas oublié cette date importante.

Et, elle était encore moins heureuse de constater que, non seulement, il se présentait, à l'improviste, à un moment totalement inopportun mais, qu'en plus, il avait apporté sa "charge personnelle" avec lui, charge encombrée d'une petite Numide portant un panier dans lequel un chaton dormait.

Un seul regard à Silvia Cornelia fut tout ce dont j’eus besoin pour connaître la sorte de femme qu'elle était, une de ces femmes de haut rang qui n'estiment rien tant que leurs noms et leurs vertus, leur généalogie sans défaut et leur fertilité.

On leur apprend à tisser et à coudre, à gérer une maison, à traiter avec des esclaves et à se soumettre aux exigences de leurs pères en acceptant des mariages arrangés et à porter des enfants pour accomplir leurs devoirs matrimoniaux, mais sans y participer, se contentant, couchée sur le dos d'attendre que leurs maris plantent en elles la graine au sang pur qui fertiliserait leur précieux utérus.

 

Et Silvia Cornelia, d'un coup d'œil, savait que je n'étais qu'un ‘fruit pourri’.

 

Avant que son frère puisse parler, la jeune matrone releva son menton pointu et s'adressa à lui d’un ton sec.

"Comme tu n'as pas annoncé ta visite, je dois supposer que tu ne te rappelles pas quel jour nous sommes." Dit-elle aigrement.

"Je suis infiniment désolé, ma soeur. Comme tu le sais, j'étais en service et viens de revenir en ville. Je ne serais pas venu sans m'annoncer s'il n'y avait pas eu nécessité ... " Commença le Questeur.

"Nécessité ? Tu choisis mal le moment, mon frère. Comme tu peux le voir, je suis en train de recevoir des invités. Des invités importants !" 

 

Cornelius Crassus soupira.

"Je ne savais pas que j'avais besoin d'une invitation pour visiter ma propre famille."

"Tu n'en as pas besoin mais oublier l'anniversaire de ta sœur est quelque peu désinvolte. Et plus désinvolte encore est d’introduire une autre personne sans lui en avoir demandé l'autorisation."

"Silvia, laisses-moi te présenter."

 

"Je ne pense pas vouloir être présentée."

Rubia choisit ce moment pour se réveiller et passer sa tête orangée au-dessus du bord du panier pour fixer la matrone de ses yeux verts empreints de curiosité.

"Un chat!" Cria Silvia Cornelia. "Qu'est-ce que cette sale bête fait dans ma maison ?"

Alarmée par la voix de la dame, Rubia sauta hors du panier et s'encourut dans la très noble maison. Spontanément, je courus derrière le chaton, repoussant Silvia Cornelia et son frère.

J'entendis vaguement des cris perçants derrière moi et le bruit des pas bruyants du Questeur suivis par celui de pas plus légers, probablement ceux du portier. 

 

Rubia courrait aveuglément, cherchant une place pour se cacher et je courus derrière elle. Je remarquai trop tard que la porte du triclinium était ouverte et qu'elle se dirigeait droit dans cette pièce. Sursautant face à la vague de lumière et bruit, le chaton stoppa net et comme j'essayai d'éviter de l'écraser, je glissai sur la mosaïque lisse et tombai, lourdement, sur mes mains et mes genoux.

La douleur me transperça, me coupant momentanément le souffle.

Je restai là, prise de vertige et haletante, et utilisai mes dernières forces pour attraper Rubia par la peau du cou et l'empêcher de causer plus d'ennui.

Petit à petit, je remarquai que tous les bruits avaient cessé autour de moi et, quand je levai les yeux du chaton tremblant, je vis que j'étais à demi entourée d’hommes et de femmes, élégamment vêtus, les très aristocratiques invités de Silvia Cornelia.

Je vis que les femmes me regardaient d'un air suspicieux avant de froncer les sourcils.

Et je vis les hommes hausser les sourcils avant de sourire après avoir contemplé, appréciateurs, les formes de mon corps.

Me surplombant, les invités mâles de Silvia Cornelia avaient une parfaite vue plongeante sur ma poitrine haletante.

Cornelius Crassus vint à mes côtés, me saisit par le bras et, sans ménagement, me remit sur mes pieds.

"Vous allez bien, Domina ?" Me demanda-t-il d'un ton d'avertissement. J'inclinai la tête, en silence, rouge de honte, et me détestant pour m'être offerte ainsi en spectacle à ces riches romains.

 

L'apparition soudaine d'un officier romain de haut rang en grande tenue après celle d'une femme aux cheveux roux dorés qui n'avait rien d’aristocratique – sans parler d'un chaton à trois couleurs et d'une petite fille à la peau noire qui avait surgi sur les talons de Cornelius Crassus - était trop pour la curiosité des invités.

Comme obéissant à un signal, ils commencèrent à parler et à poser des questions tous en même temps.

Silvia Cornelia arriva à ce moment-là et, après m'avoir adressé un regard meurtrier, elle afficha un sourire de circonstance sur son visage et reconduisit ses invités dans le triclinium tout en portant la conversation sur les provinces, sur le devoir et sur la droiture avec laquelle ses chers frères servaient Rome et l'empereur.

 

Nous suivîmes un domestique le long de l'escalier et enfilâmes, toujours à sa suite, un long couloir situé au deuxième étage. Durant tout le parcours, Cornelius Crassus me tint fermement le bras et je ne protestai pas. Je me sentais trop épuisée et trop humiliée et  … mes genoux me faisaient vraiment mal.

Rubia était toujours figée dans sa détresse.

Une silencieuse Rufa ferma la marche. 

 

Le domestique s'arrêta devant une porte à l'extrémité du couloir et l'ouvrit.

Cornelius Crassus relâcha mon bras et s'excusa.

"Domina, vous êtes en sécurité ici. Installez-vous confortablement et reposez le temps que je mette des vêtements civils et aille à la fête d'anniversaire de ma soeur ... je dois lui parler ... je reviendrai pour vous dès que j'aurai réglé les formalités relatives à vos papiers."

Il scruta mon visage mais j'étais trop fatiguée pour y poser mon habituel masque indéchiffrable et, à coup sûr, mes traits devaient être décomposés par la lassitude.

 

"Reposez-vous!" Répéta-t-il et je ne pus deviner si c'était un conseil amical ou un subtil avertissement.

Cela dit, il salua légèrement et partit.

 

Quand j'entrai dans la chambre, Rufa avait déjà allumé les deux seules lampes qui s’y trouvaient et il devint évident que c’était loin d’être la meilleure chambre d'amis de la maison.

C'était petit, sans fenêtres et sentait la poussière et le moisi.

Les meubles étaient vieux et il n'y avait pas de place pour Rufa dormir, à part un tapis usé. Frissonnante, je m'assis sur le lit et regardai autour de moi pendant que la petite Numide exécutait philosophiquement les gestes routiniers qu'elle accomplissait chaque soir.

Et, soudain, je découvris que je l'enviais ! 
 

La soif me réveilla.

Rufa avait mis les lampes en veilleuse avant de s'enrouler à mes côtés sur le lit mais, même dans la pénombre, je pouvais voir qu'il n'y avait aucune cruche d'eau dans la chambre.

Je me levai en essayant de ne réveiller ni la fille endormie ni le chaton, qui s'était roulé en boule entre nous et me dirigeai vers la porte.

 

L'entrebâillant, je remarquai que la soirée était finie et que la maison était silencieuse, mais quelques torches brûlaient toujours dans la cour.

De l'eau glougloutait à une fontaine voisine et ce doux gargouillement qui promettait de soulager ma terrible soif, la rendit tyrannique au point d’en avoir la gorge complètement desséchée.

Je marchai sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier que je dégringolai hâtivement à pieds nus.

 

L'eau était froide et douce et je la bu avec avidité sans me soucier qu'elle glisse le long de mon menton et entre mes seins.

J'éclaboussai mon visage et mon cou et bu avidement à nouveau quand un bruit de voix et de pas me surprit.

Quelqu'un entrait dans la cour.

J'eus à peine le temps de me réfugier dans la pénombre de la galerie avant qu'une Silvia Cornelia agitée ne paraisse dans le jardin suivie de son frère.

Le Questeur était habillé d'une simple tunique blanche et paraissait vraiment las.

 

"Comment oses-tu amener ta maîtresse chez moi ?" Siffla Silvia Cornelia.

"Silvia, elle n'est pas ma maîtresse! Dame Julia est à ma charge ..."

" Dame Julia ? Tu appelles cette créature, Dame Julia ? " 

"C'est son nom."

"C'est une putain!"

"Voyons, Silvia, ne sois pas aussi malveillante."

"Il suffit de voir cette masse de cheveux qu'elle affiche à tout vent!"

"Elle n'affiche pas ses cheveux! Elle les laisse simplement aller librement."

"Et quel genre de femmes laisse flotter librement leur chevelure ? Hein ? Dis-moi!"

"Les très jeunes femmes et les célibataires. Dame Julia est ... très jeune et célibataire"

"Père disait toujours qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas avec toi. Il avait raison! Ce n'est pas suffisant de ne pas être encore marié à ton âge ? Si tu veux une maîtresse, c'est ton problème. Mais ne l'amènes pas dans ma maison et ne m'humilies pas devant mes invités!"

"Tes invités l'ont, à peine, entrevues!" Protesta Cornelius Crassus. 

 

"Assez pour me demander qui elle était! J'ai dû inventer une excuse ..."

"Oh, mais tu n'aurais pas du, ma chère!" Dit le Questeur soudain très froid. "Tu pouvais leur dire la vérité."

Même dans la pâle lumière des dernières torches je pouvais voir que Silvia Cornelia était stupéfaite. Avant qu'elle ne puisse continuer à parler, son frère acheva sa phrase.

"La prochaine fois qu'ils poseront des questions, Silvia, dit leurs que Dame Julia est sous la protection personnelle de l'empereur et que César a tant confiance en ton inutile frère qu'il la lui a confiée."

 

La dame se remit rapidement.

Elle avait l'habitude d'avoir raison ou tout au moins d'avoir le dernier mot.

 

Brièvement, je me demandai qui était son mari trop visiblement absent.

Probablement, un magistrat de haut rang qui était plus qu'heureux d'épargner à sa très noble femme les aléas de son service en une province éloignée où il gardait sûrement une plus plaisante créature pour lui tenir compagnie. 

 

"Ainsi, elle n'est pas ta maîtresse, mais ...celle  de l'empereur"

"Assez! Ce n'est pas à toi ni à d'autres de juger les actes de César!"

Surprise par la réaction virulente de son frère, Silvia Cornelia tressaillit et je ne pu m'empêcher de sourire légèrement.

"Et maintenant, ma soeur, en tant que frère et chef de notre famille en l'absence de Junius Cornelius, je t'ordonne d'accomplir ton devoir envers ta famille et ton empereur et de loger Dame Julia tant que cela sera nécessaire."

La matrone ne semblait pas très incline à coopérer mais elle ne pouvait pas nier à son frère ses droits de pater familias provisoire.

Elle se raidit et serra les lèvres.

 

"Assures-toi que Dame Julia est bien installée et que son séjour dans ta noble maison soit plaisant."

Silvia Cornelia resta muette.

 

Je ne me faisais aucune illusion sur son hospitalité et sur mon séjour chez elle. Je connaissais ce genre de personne : ils ont leurs propres façons de résister.

 

"Et pour ton information, Silvia, Dame Julia n'est pas la maîtresse de l'empereur."

"Oh, non ?" Se moqua la matrone, "Alors qu'est-ce qui fait qu'elle a tant de valeur à ses yeux ?"

"Parce qu'elle a sauvé son trône ... et l'empire." Lança Cornelius Crassus avec un grand sourire amusé.

Il tourna les talons et quitta le jardin.    

 

 

 

 

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