Conséquences et le deuxième
refus de Maximus
Ecrit par Hebe Blanco
Mes cris percèrent le silence.
Le bruit qu'ils firent
ressemblait à celui d'une nuée de chauves-souris s'échappant en tournoyant à
travers l'ouverture soudaine des portes des Enfers.
Bien souvent, ma voix avait été
décrite comme enrouée - une voix basse, légèrement rauque fort peu commune pour
une femme - et était, autant, vantée que ma beauté par ceux qui ne la
trouvaient pas désarçonnante pour les mêmes raisons.
Depuis l'enfance, j'avais été
éduquée à l'utiliser comme une autre arme de séduction, utilisant ses tons
riches et profonds pour infuser dans mes mots une promesse chaude de plaisir
ineffable.
La tonalité de ma voix troublait
Turia et elle s'en était plainte à Cassius en disant que mon seul défaut était
mon incapacité à chanter.
Mais Cassius avait écarté ses
jérémiades disant qu'il préférait, aux chanteurs les plus talentueux de
l’empire, une femme qui pouvait gémir, pendant l'accouplement, d'une voix
enrouée et aussi jolie que la mienne.
Turia et Cassius, les anciens
amants qui avaient tenu ma vie entre leurs mains si longtemps et qui,
maintenant, étaient tous les deux morts.
Je n'avais crié qu'une seule
autre fois dans ma vie c'était lors de la nuit que je passai à la maison du
vieux sénateur quand j'appelai, en vain, à l'aide, quand je criai pour que
quelqu'un vienne me délivrer de l'homme qui pliait mon corps de douze ans sous
le sien.
Mes cris perçants ne m'avaient
apportés que des coups cruels. Ce fut une dure leçon car l'homme avait aimé ma
résistance. En fait, il l'avait espérée car, pour lui, le viol était plus
jouissif qu'un banal accouplement.
Les claques du sénateur m'avaient
dégrisée et la fille abusée qui était partie de la maison en volant un
poignard en argent, caché sous les
vêtements d'une luxueuse poupée, n'avait plus jamais crié car elle savait qu'il
n'y avait aucune aide à attendre de quiconque dans cette situation.
Mais cette nuit …, maintenant,
que ce même poignard avait finalement mis fin tant à mon asservissement qu'au
peu d'innocence qui me restait … je pouvais, à nouveau, appeler à l'aide
Je ne sais pas combien de temps
j'ai crié mais, soudain, un groupe de prétoriens et d'officiers fit irruption
dans la tente avant de s'arrêter net devant le carnage qu'elle abritait.
Ils se regardèrent, choqués et
désorientés, complètement perdus face à cette situation.
Martius, un jeune tribun,
récupéra plus rapidement que les autres et regarda dans ma direction.
J'avais reculé jusqu’au coin le
plus éloigné de la tente afin de mettre la plus grande distance possible entre
les hommes, morts et vivants, et moi et j'avais gardé les mains plaquées sur ma
bouche.
Il vint vers moi et, après s'être
emparé de mon bras, me tira vers eux.
"Qu'est-ce qui est arrivé
?" Hurla-t-il, les yeux sauvages.
C'était un des hommes les plus
fidèles de Cassius et il savait ce que signifiaient les morts de Cassius et de
Marcellus : il avait soutenu un homme qui avait essayé de s'emparer du trône et,
maintenant, que l'homme était mort, il allait se retrouver dans de graves
ennuis.
Comme je ne parvenais pas à
formuler de réponse, il me secoua rudement mais je me contentai de le regarder
avec des yeux agrandis par la terreur.
"Chienne stupide!" Hurla-t-il.
"Dis-moi ce qui est arrivé! Y avait-il quelqu'un ici ? Réponds-moi!"
Je ressentais le même détachement
que celui que j’avais éprouvé quand j’avais presque tranché les veines de mon
poignet Je vis Martius lever la main. Il allait me frapper et je me préparai à
recevoir le coup...
"Stupide putain!"
"Qu’est-ce qui se passe
ici?"
Le rugissement de Maximus fit
sursauter Martius et figea son mouvement.
Il entra dans la tente, revêtu de
sa cuirasse et entièrement armé, suivi des deux faux gardiens. Son rang et son
attitude de commandement réduisirent les officiers de Cassius au silence.
Martius baissa la main mais ne me
lâcha pas.
Tous les yeux étaient braqués sur
Maximus, le silence était si total qu’il en devenait étouffant.
Alors, un des centurions
s’éclaircit la voix.
"Nous ... Nous sommes venus,
après avoir entendu les cris de cette femme, et nous avons trouvé le … nous
avons trouvé le général Cassius et le tribun Marcellus morts, Monsieur
..."
Maximus se dirigea vers les corps
et les observa attentivement.
"Appelez les
chirurgiens!" Ordonna-t-il à un des prétoriens.
Puis il se tourna vers ses
gardes.
"Prenez le corps du général
Cassius et déposez-le sur son lit … ses actes envers l’empereur étaient, sans
aucun doute, répréhensibles mais c’était un bon soldat et, pour cela, il mérite
le respect".
Les gardes exécutèrent ses ordres
puis, Maximus vint vers moi.
Je pressais toujours mes mains
contre ma bouche et commençai à trembler.
"Tribun, relâchez-la,"
Ordonna-t-il à Martius.
"Général, elle était là
quand nous sommes arrivés!" Dit-il, imprimant, fortement, ses doigts dans
mon avant-bras.
"Nous devons l’interroger!
Elle a peut-être vu quelque chose .... et, pour ce que nous en savons, elle
pourrait avoir tué, elle-même, le général Cassius!"
Maximus dévisagea, glacial, le
tribun.
"Bien sûr qu’elle peut avoir
vu quelque chose et je vais
l’interroger" Dit-il. le ton de sa voix était aussi froid que l’était son
regard.
Martius ouvrit la bouche
pour émettre, sans doute, une protestation mais les gardes de Maximus portèrent
la main à leurs épées et, au même instant, le rideau de la tente s’ouvrit pour
laisser passer deux des médecins de la légion, un homme qui, je l'apprendrai
plus tard, s'appelait Gallienus ainsi qu'une douzaine de cavaliers.
" .... bien
que je ne pense pas que ce soit utile" Continua Maximus en fixant toujours
Martius durement dans les yeux, "car ce n’est rien d’autre qu’une femme
hystérique. En ce qui concerne votre assertion qu’elle ait assassiné trois
soldats entraînés, je ferai comme si je n’avais rien entendu. Maintenant,
relâchez-la comme je vous l’ai ordonné … et, dans le futur, tribun, j’attends à
être obéi sans délai et sans questions stériles."
Martius jeta un coup d’œil
désespéré aux autres officiers mais aucun d’entre eux ne réagit pour le
soutenir car ils étaient trop préoccupés de leur futur immédiat.
Le tribun fit ce qui lui était
ordonné et me relâcha. Je chancelai, tombant presque.
Personne ne tendit la main pour
m’aider ou me soutenir.
Ni les officiers qui étaient en
train d’échanger des regards préoccupés.
Ni les médecins qui étaient en
train d’examiner le corps de Cassius.
Ni Maximus, dont l’attention
était focalisée sur les autres corps.
Il s’accroupit à côté d’eux et
sépara les corps de ses propres mains, faisant abstraction du sang qui poissa
ses mains et ses bottes.
Gallienus s’approcha de lui mais
ne s’accroupit pas. A la place, il resta debout, la main sur la poignée de son
glaive, prêt à entrer en action si un des hommes de Cassius essayait de faire
un geste en direction de son général.
Ils ne bougèrent pas.
Ils savaient, parfaitement, que
leurs actions avaient porté un grave préjudice à leur carrière et, peut-être
même, mis leur vie en danger et ils ne voulaient pas empirer leur situation.
"Voilà ce qu'il en
est." Dit Maximus, avec emphase, après avoir retourné le corps du
prétorien sur le dos. "Marcellus a attaqué Cassius pendant qu’il était en
train d’écrire mais ce brave garde doit avoir entendu quelque chose et a essayé
de sauver la vie de son général. Ils se sont battus et il a réussi à blesser
Marcellus mais il fut blessé à son tour."
Il leva la tête et regarda dans
les yeux les spectateurs, les défiant de le contredire. Pas un n’osa prononcer
une parole.
Il se releva et, prenant une
pièce de tissu qu’un des médecins lui offrait, il s’essuya, convenablement, les
mains sans quitter les officiers des yeux
"Gallienus"
Le maître équestre entra en
action
"Général?"
"En tant qu’officier le plus
haut gradé non seulement de ce camp mais aussi de toute la frontière Nord, je
prends le commandement de cette légion."
Certains des officiers
sursautèrent. Maximus continua comme s’il n’avait rien remarqué.
"Je le fais au nom du vrai empereur, Marc Aurèle, et avec
l’autorité qu’il m’a donnée d’agir en son nom. Je veux que les gardes aux
portes et sur Ies murailles soient immédiatement remplacés par tes
hommes."
Les officiers de Cassius
échangèrent de rapides regards affolés.
"Oui, Monsieur!" Répondit
Gallienus.
"Je veux aussi que tous les
documents et lettres militaires se trouvant dans cette tente et dans celles des
officiers de ce camp soient réquisitionnés, déposés dans un coffre qui sera
scellé et que ce coffre soit transporté dans ma tente. Je veux que deux de tes
hommes le gardent nuit et jour."
Gallienus acquiesça et deux
officiers se ruèrent dehors. Maximus poursuivit.
"De sérieux crimes ont été
commis contre Rome et contre l’empereur. Jusqu’à ce que je puisse établir ce
qui s’est, exactement, passé, ici, et qui est impliqué, les portes resteront
closes : personne ne peut entrer et personne ne peut sortir. Je veux aussi
que la garde des écuries et de l'armurerie soit doublée."
"Oui, Monsieur!"
Jamais les yeux de Maximus ne
quittèrent les visages des officiers de Cassius.
"L’empereur est en chemin et
il décidera de ce qui doit être fait. En conséquence, tous les officiers sont
en état d’arrestation. Je vous suggère, Messieurs, de ne pas aggraver votre
situation en résistant."
Les officiers étaient pâles et
défaits.
"Je veux que soient,
également, arrêtés les questeurs et les prêteurs de la légion et que les livres
soient confisqués. C’est tout pour le moment, Gallienus, tu peux
disposer."
"Oui, Monsieur!" Redit
Gallienus et ses hommes entourèrent les officiers.
"Qu’allez-vous faire de la
prostituée?" Cracha Martius.
Tous les regards convergèrent
vers moi et je me recroquevillai mais avant j’eus le temps d’apercevoir
l’éclair de colère dans les yeux de Maximus quand il dévisagea le tribun.
Puis il regarda dans ma direction
et, durant un bref instant, il y eu un flottement et je vis ses brillants yeux
bleus refléter ses émotions conflictuelles.
J’y vis une colère amère et du
souci, de la culpabilité et du chagrin, de la fureur et de la tendresse.
L’intensité brûlante de son regard fit naître des frissons le long de ma
colonne car elle exprimait tant le danger du moment que sa lutte contre ses
propres démons
Et, puis, cela passa.
Il maîtrisa ses émotions, une
fois encore, et ne se montra plus que sous son aspect de général. L’intense
colère se transforma en froide détermination, toute compassion et toute
tendresse avaient disparu de ses yeux.
Il était le général et je n’étais
plus celle qui avait éveillé ses soucis, ses regrets et sa tendresse mais celle
qui n’était que le pion d’une dangereuse partie qui lui permettrait d’accomplir
sa mission et son devoir vis-à-vis de l’empereur et de Rome.
Je n’étais plus la femme qui
avait déclenché en lui une telle passion qu’il avait failli trahir son épouse
Je n’étais plus Julia mais
simplement la prostituée".
La prostituée.
J’étais debout vêtue de ma seule
tunique transparente au milieu d’une pièce emplie d’officiers romains dont certains
avaient pu bénéficier de mes services au lit. Maximus était le seul à ne pas
s’être souillé. Maximus, le seul que j’avais voulu et qui, maintenant, me
voyait telle que j’étais en réalité.
Je savais que tout, y compris
notre propre vie, dépendait du bon déroulement de la scène que nous étions en
train de jouer et de mon propre rôle.
J’étais plus que prête à le
continuer peu importe la souffrance qu’il pouvait me causer. Et j’aurais
continué, et j’aurais tout enduré même les coups de Martius s’il n’y avait pas
eu cette dernière et brève émotion qui avait envahi ses éblouissants yeux bleus
avant qu’il ne détourne son regard
Car c’était la plus terrible
émotion qu’une personne puisse voir dans les yeux d’une autre, spécialement,
une femme dans les yeux de l’homme qu'elle aime.
Et c’était pire que de la haine
car c’était de la pitié.
Silencieusement, je l'implorai …
je l'implorai de ne pas me juger. Je l'implorai de ne pas me mépriser. Mais par
dessus tout, je l'implorai de ne pas avoir pitié de moi.
"Gallienus?"
"Oui, Monsieur?"
"Cette femme est sous ma
protection personnelle. Mènes-la dans une tente proche de la mienne et fais
placer des gardes devant l’entrée. Personne ne peut lui adresser la parole sans
mon autorisation, même pas les autres femmes. Je l’interrogerai plus
tard."
"Oui, Monsieur!"
Maximus baissa la voix mais pas
assez pour que je ne puisse entendre les mots qui suivirent.
"Et cherche quelque chose
pour la couvrir avant de la faire sortir de la tente. Je ne veux pas qu’elle soit
un spectacle pour les soldats. "
Alors, quelque chose craqua en
moi.
De gros sanglots incoercibles
jaillirent de ma gorge, mes mains se pressèrent contre mes lèvres mais furent
incapables de les étouffer, mes yeux étaient fixés sur Maximus.
Il se rua vers moi, m’attrapa par
les épaules et me força à m’asseoir.
"Ne soit pas effrayée,
Personne ne te fera du mal" Dit-il doucement et à voix basse mais avec une
lueur d’avertissement au fond de ses yeux.
Mais j’étais au-delà de toutes
précautions, je tremblais de manière incontrôlable. Je lui adressai quelques
balbutiements que même moi je ne parvenais pas à comprendre.
Maximus indiqua à Gallienus
d’emmener les officiers de Cassius car leur arrestation avait été interrompue
par mon déchaînement émotionnel.
Puis, il se retourna vers moi.
"Tu es sauve." Dit-il.
Dans ses yeux, l’inquiétude avait
remplacé l’avertissement et c’est, seulement, alors que je remarquai que je
poussais des cris incontrôlés.
J’avais l’impression que mon cœur
allait éclater, je souffrais tellement, j’avais tellement mal que je pouvais à
peine respirer.
Je repoussai Maximus et essayai
de me lever. Je voulais m’encourir pour aller me cacher dans un coin obscur et
éloigné où, tel un chien miséreux, je me serais roulée en boule pour y attendre
la mort.
"Médecin!"
L’homme se précipita vers nous et
aida Maximus à me rasseoir de force pendant que je luttai aveuglément contre
eux deux.
"J’ai besoin de l’interroger
mais elle n’est plus dans son état normal. Pouvez-vous faire quelque
chose?"
Le médecin me regarda d'un air
dubitatif.
"C’est encore une toute
jeune fille, Général." Dit-il. "Elle a eu un choc sévère."
"Je sais qu’elle a été
rudement secouée!" Dit Maximus une touche d’impatience dans la voix et
sans me quitter des yeux.
"Je peux l’interroger plus
tard mais si elle reste hystérique elle ne fera pas un témoignage fiable ...
Pouvez-vous lui donner quelque chose pour l'apaiser?"
"Je peux lui donner un peu
d’opium," répondit l’homme. "Il la fera dormir et …"
"Faites cela."
Le médecin hésita puis appela un
de ses assistants pour lui transmettre ses ordres.
"Vous êtes certain de
vouloir cela, Général?" Demanda-t-il à Maximus. "Au réveil, elle se
sentira faible et mal en point. Vous devez savoir qu'elle risque d'être
légèrement incohérente
Maximus approuva.
"Je suis plus inquiet
qu'elle ne cherche à se faire du mal à elle-même."
L'assistant était revenu avec une
coupe contenant un liquide qui avait la couleur du lait et qu'il tendit au
médecin.
"S'il vous plaît, Général,
veuillez vous mettre sur le côté afin de laisser mon assistant la maintenir
pendant que je lui fais boire ceci." Indiqua-t-il.
Une odeur étrange émanait de la
coupe et je luttai encore plus contre les deux hommes.
"Je vais la maintenir moi-même." Dit Maximus. Le
médecin le regarda d'un air interrogateur et Maximus ajouta,
"Elle est terriblement
effrayée. Je ne veux pas qu'elle soit davantage brutalisée et harcelée."
Le médecin me regarda puis
regarda Maximus et accepta. Il fit signe à son assistant de se retirer.
Il porta la coupe à mes lèvres et
je détournai ma figure. Je m'aperçus, alors, que celle de Maximus était très
proche de la mienne. Je le regardai dans les yeux et mon cœur se mit à battre
douloureusement car ils brillaient d'un doux éclat protecteur.
Cela fit son effet. J'arrêtai de
lutter et me laissai aller contre lui.
Anxieusement, Maximus desserra
son étreinte et je déposai ma tête sur son épaule.
Le médecin nous regarda un moment
avant de me représenter la coupe. Je fermai les yeux et bu.
Je plongeai dans l’obscurité, une
obscurité brûlante et palpitante qui semblait avoir tout englouti.
J’entendis quelques sons étouffés
mais sans en comprendre le sens. L’obscurité était si intense qu’elle en
devenait suffocante.
J’essayai de bouger mais mon
corps semblait s’être dissocié de mon esprit.
Petit à petit, l’obscurité fut
remplacée par une couleur pourpre étincelante, si intense qu’elle blessa mes yeux
qui pourtant étaient fermés.
A nouveau, j’entendis des sons
étouffés, des cris d’angoisse et puis je réalisai que c’était moi qui
gémissais.
Les ténèbres reculaient mais les
palpitations demeuraient, seulement c'était à l'intérieur de ma tête, maintenant,
et non plus autour de moi.
Haletante, je luttai contre la
volonté de mon corps de revenir à la réalité mais j'échouai.
Quand j'ouvris, enfin, les yeux,
je vis Rufa qui me contemplait.
Je notai, vaguement, que ses
grands yeux ronds ne présentaient pas leur habituelle lueur effrayée mais
reflétaient la curiosité pour quelque chose de mystérieux et de fascinant.
La douleur des terribles
élancements de mon mal de tête était, cependant, surpassée par une soif
inextinguible
J'essayai de parler, de lui demander
un peu d'eau mais mes lèvres parcheminées étaient si douloureuses qu'elles
m'empêchaient d'articuler le moindre mot.
J'étais si aveugle, si confuse,
si faible!
"Maîtresse Julia?"
Sa voix résonnait dans mon esprit
embrumé.
Je me concentrai pour essayer de
parler mais en vain.
Je vis une cruche sur la table,
près du lit, et fit un geste vague dans sa direction pour que Rufa me donne un
peu d'eau mais elle ne comprit pas.
"Je dois appeler."
Dit-elle d'une voix gutturale, dans son latin hésitant. "Général dit quand
vous réveillée, je dois appeler ".
Cela dit, Rufa se précipita
dehors et me laissa seule avec ma tête douloureuse et ma gorge desséchée.
Lentement et difficilement, je
levai la tête et regardai les alentours.
J'étais dans une tente qui me
sembla, vaguement, familière mais je ne parvins pas à me souvenir comment j'y
étais arrivée.
J'étais allongée sur un lit,
couverte d'une fine couverture et quelqu'un, probablement le médecin, avait
dénoué ma tunique pour retirer le bandeau de poitrine.
Ma tête tournait et je la laissai
retomber en fermant les yeux.
J'entendis tout d'abord des
bruits de pas avant de percevoir un mouvement près de moi. J'ouvris les yeux et
aperçus Rufa accompagnée de Maximus.
"Laisses nous." Dit-il,
doucement, à la fillette et, quand elle fut partie, il prit une chaise et
s'installa près de moi
"Julia?"
Questionna-t-il. "Comment vous sentez-vous?"
Je déglutis, péniblement, puis,
soupirai car mon sang battait mes tempes implacablement.
"Julia?"
Faiblement, j'essayai de sourire
puis indiquai que je souhaitais de l'eau et Maximus en versa un peu dans une
coupe pendant que je tentais de m'asseoir. Il déposa la coupe entre mes mains
et referma mes doigts autour, ses yeux assombris par le souci que mon état lui
causait.
Je portai la coupe à mes lèvres
mais mes mains tremblaient si fort que je ne pus boire sans renverser de l’eau
sur ma tunique. La fine soie verte détrempée se colla instantanément à ma
poitrine. Dégoûtée, je ne pus éviter un sanglot.
Jurant tout bas, Maximus s'assit
sur le lit et me prit dans ses bras. Il porta la coupe à mes lèvres et la tint
pendant que je buvais avidement.
Quand elle fut vide, Je posai ma
tête sur son épaule et murmurai "Merci ..." avant que mon esprit ne
dérive à nouveau.
Maximus me recoucha sur le lit et
retourna s'asseoir sur la chaise où il demeura silencieux me regardant jusqu'à
ce que je retrouve suffisamment de force pour rouvrir les yeux.
"Que s'est-il passé?"
Murmurai-je.
"Tout est sous contrôle mais
nous sommes en alerte permanente et cela jusqu'à l'arrivée de l'empereur."
Répondit-il.
"Le principal problème est
que j'ai très peu d'hommes, ici, et que j'ignore dans combien de temps
l'empereur sera là. Tous les officiers de Cassius sont en état d'arrestation
mais je dois toujours déterminer s'il y d'autres traîtres parmi les soldats; le
danger n'est pas encore passé."
J'approuvai et il continua.
"Julia, je suis désolé au
sujet de la drogue mais je devais le faire. Je sais que vous avez du affronter
beaucoup de choses mais je ne pouvais risquer que vous disiez quelque chose qui
aurait compromis mes plans, est-ce que vous me comprenez? Je sais que vous avez
du endurer beaucoup de choses ces temps-ci"
Je soupirai et hochai, à nouveau,
la tête car je n’étais pas sûre de réussir à maîtriser le son de ma voix
"Vous avez été très brave et
je n'aurai pu accomplir cette mission sans votre aide, Julia. J'ai besoin que
vous continuiez à être forte pour pouvoir m'aider encore". Il me fixait
pour être sûr que j'avais bien compris ses paroles
"Vous êtes dans la tente de
Marcellus, dans le praetorium, tout près de la mienne. Il y a deux gardes,
au-dehors, qui ont ordre d'interdire à quiconque d'entrer ou de vous parler à
part moi, bien sûr. Je suis supposé vous interroger et, puis, vous garder sous
ma protection jusqu'à ce que l'empereur arrive et décide de ce qui doit être
fait."
Mes yeux durent exprimer mes
craintes car il sourit tristement et ajouta,
"Vous n'avez rien à craindre.
Quand Marc Aurèle sera là, je lui expliquerai la situation, en privé, et tout
sera résolu. Cassius est mort. Comme c'était un traître, la loi dit que tous
ses biens et possessions sont confisqués au profit de l'empereur. Mais
l'empereur est un homme bon et il vous affranchira vous et les autres
femmes."
Il fit un geste comme s'il
voulait refouler mes cheveux de mon visage mais se retint et, après une brève
hésitation, continua à parler.
"J'ai besoin que vous
restiez, ici, sous bonne garde jusqu'à ce que l'empereur arrive avec des
renforts. Cela va être dur pour vous, Julia, car vous serez seule mais c'est
nécessaire. Je vous relâcherai dès que possible. C'est pour votre sécurité,
celle de mes hommes … et la mienne."
Je lui fis un sourire las avant
d'acquiescer.
"Vous avez besoin de repos,
Julia, et j'ai encore beaucoup à faire," dit-il doucement. "Je vais
m'en aller maintenant. Dormez. Vous vous sentirez mieux au matin. Je vais vous
envoyer votre servante et si vous avez besoin de quoique ce soit envoyez-la
moi."
Il regarda ma tenue débraillée et
ajouta, "Je vais dire à votre servante de vous apporter d'autres
vêtements."
Puis, il se leva et se dirigea
brusquement vers l'entrée.
Je parvins à trouver la force de
l'appeler.
"Maximus!"
Il s'arrêta mais continua à me
tourner le dos.
"Maximus, voudriez-vous
faire quelque chose pour moi?"
Il se retourna, lentement, et me
regarda d'un air prudent sans bouger de place, attendant que je parle et,
probablement, craignant ce que j'allais dire.
"Voudriez-vous me tenir dans
vos bras, s'il vous plait?" Demandai-je d'une toute petite voix comme si
j'étais une toute petite fille effrayée. Cette petite fille qui était toujours
vivante en moi, même si j'avais grandi et étais devenue une prostituée de talent.
"Voudriez-vous me tenir
serrée très fort contre vous?"
Il ouvrit la bouche pour
protester ou pour refuser mais se retint. Puis, il sourit avec lassitude et
revint vers moi. Il se rassit sur le lit à mes côtés et essaya de me prendre
dans ses bras mais il portait sa cuirasse et je refusai de m'appuyer contre
elle car je voulais sentir la force chaleureuse de son corps.
Nos regards se rencontrèrent, le
mien suppliant et le sien confus.
"S'il vous plait..."
Murmurai-je.
Jurant tout bas, Maximus se releva
et tâtonna pour dégrafer sa cuirasse.
Ce n'était pas une tâche aisée à
accomplir sans aide et je le voyais se battre, avec impatience, contre les
attaches jusqu'à ce qu'il réussisse à toutes les défaire.
Il retira sa cuirasse qu'il
laissa tomber sur le sol où elle atterrit avec un bruit sourd
Il se rassit sur le lit et, avant
qu'il ne puisse me prendre dans ses bras, je rampais, au dehors de la
couverture, pour m'asseoir sur ses genoux et, ce faisant, mes seins jaillirent presque
de mon décolleté trop lâche et ma tunique se retroussa haut sur mes cuisses.
Entourant sa taille de mes bras,
j'enfouis ma figure dans son cou. Je le
sentis se raidir.
Je savais que j'exigeais plus que
ce que j'avais demandé … et je savais aussi que, s'il me repoussait, j'en
mourrais de chagrin.
Mais, petit à petit, il se
détendit et ses bras musclés m'enveloppèrent.
Avec un gémissement, je
l'étreignis davantage, respirant son odeur de mâle, sentant la chaleur de son
corps envelopper le mien comme un manteau douillet. Je fermai les yeux et
soupirai d'abandon quand je sentis ses doigts arranger ma tunique et couvrir
mes jambes avant de caresser mes cheveux
J'ignore combien de temps je
restai, ainsi, bercée par sa chaleur et sa force.
Mais, soudain, je ne me contentai
plus de demeurer pelotonnée contre lui.
Mes mains errèrent le long de son
large dos, mes doigts suivirent le contour bien défini de ses muscles sous sa
tunique bordeaux. J’embrassai son cou, les poils de sa barbe courte râpaient mes
lèvres et, sensuellement, je pressai mon corps contre le sien, désespérée d'en
sentir la chaleur.
Je l'entendis haleter et
remarquai qu'il essayait de changer de place sous mes cuisses afin d'éviter un
contact trop direct entre nos chairs fiévreuses.
J'étais nue sous ma tunique en
soie, nue dans ses bras et ma peau était brûlante comme elle ne l'avait jamais
été auparavant.
Je l'enjambai pour l'envelopper
de mon corps, pour le prendre à l'intérieur de moi aussi profondément que je
pourrais.
Mes lèvres et ma langue
caressaient son cou, puis sa gorge et mes mains descendirent le long de son dos
à la recherche de ses fesses fermes.
J'étais ivre de sa chaleur, de sa
force et de son odeur.
Je me sentais vivante,
désespérément, péniblement vivante.
Je brûlai de ce besoin primitif
qu'il me prenne, qu'il me revendique comme les mâles revendiquent leurs
compagnes depuis la nuit des temps et verse sa semence en moi en une chaude
explosion blanche.
Je gémis, froissant sa tunique
entre mes mains...
Le corps entier de Maximus devint
rigide, ses mains saisirent rudement mes bras, ses muscles tendus créant une
distance froide entre nous même si nos corps étaient chauds et émus.
Je revins à la réalité et nous
restâmes ainsi pendant un long moment, comme deux statues gelées parodiant
l'acte d'amour.
Alors, je m'affaissai contre lui
en signe de défaite.
Je posai mon front contre son
épaule le priant, silencieusement, de me garder, ainsi, dans ses bras.
Lentement, très lentement, il se détendit
et je soupirai, douloureusement, mais j’étais prête à accepter le peu qu’il
voulait bien me donner plutôt que de le perdre complètement.
Maximus soupira, aussi, un très
long soupir qui trahissait son épuisement. Puis, je sentis ses doigts recommencer
à caresser mes cheveux et alors mes larmes coulèrent silencieusement
"Maximus?" Demandai-je.
Et, à nouveau, ma voix était semblable à celle d’une petite fille effrayée.
Cette petite fille qui avait grandi à la villa de Cassius sans jamais avoir
connu sa mère, sans jamais avoir eu de poupée à chérir, cette petite fille qui
était devenue une magnifique mais triste et solitaire prostituée
"Oui, Julia?"
Demanda-t-il de sa superbe voix aux profondes inflexions.
"Vous m’apprendrez,
Maximus?"
"Vous apprendre quoi,
Julia?" Il paraissait interloqué.
"Comment nager," Je me
sentais si fatiguée, si désespérément fatiguée. Cependant, je voulais continuer
à parler.
"Vous savez, Maximus? J’ai
peur de l’eau. J’ai peur de la noyade."
Inconsciemment, mes doigts se
crispaient sur sa tunique.
"Je n’aime pas être
effrayée, Maximus. Je ne veux plus jamais être effrayée... Vous m’apprendrez à
nager?"
"Oui, Julia. Je vous
apprendrai à nager." Dit-il, doucement, et je sentis qu’il déposait un
baiser léger et tendre sur mes cheveux.
Ce baiser m’emplit de douceur en
dépit de ma tristesse, de mon épuisement et de mon sentiment de défaite.
Je me tortillai pour lever la
tête, j’avais besoin de me plonger dans les profondeurs de ces magnifiques yeux
bleus encore une fois … mais ma tête était, décidément, trop lourde et je
tombai endormie.
Un des rares dons que les Dieux
m’ont accordé était qu’en général quand je dormais, je ne rêvais pas.
Et c’était parfait car, ainsi, je
ne pouvais pas faire de cauchemars ! Car si j’en avais fait, ils auraient
été si terrifiants, qu'il y a belle lurette, que j'aurais été me noyer.
Pourtant, cette nuit, endormie
dans les bras de Maximus, J’ai rêvé.
Je n’ai pas rêvé de la Julia
effrayée, de la Julia qui l’avait supplié de ne pas la laisser seule mais d’une
Julia fière et forte.
J’étais plus âgée et ne portait
pas de tunique en soie transparente mais bien une décente stola en laine
légère. J’étais assise sur un banc en bois au milieu du jardin d’une propriété
campagnarde comme je n’en avais jamais vue auparavant car ce n’était pas une
immense villa comme celle de Cassius mais une simple maison provinciale très
confortable.
Mes cheveux étaient coiffés comme
il convient à une femme libre et, surtout, respectable et je regardais le
jardin à la beauté sauvage et les collines environnantes avec émerveillement.
Mais mon attention se reporta sur
ce qui était en train de se passer à l’intérieur de moi car mes seins étaient
lourds et pleins et une agréable et douce chaleur irradiait de mon ventre.
Je baissai les yeux vers mon
ventre rond et distendu comme l’avait été celui d’Eugenia des années
auparavant.
Mes mains le caressaient avec
amour et le pressaient comme Eugenia m’avait appris à le faire et je sentis le bébé,
à l’intérieur, rouler et bouger en réponse.
Je m’étreignis non plus parce que
j’étais désespérée et seule mais bien pour exprimer toute la douceur et tout le
contentement que je ressentais au plus profond de moi
Puis la scène changea, soudain,
comme cela ne se produit que dans les rêves.
J’étais dans le même jardin non
plus assise sur un banc mais debout à côté de la route. Mon corps était
redevenu mince et je portais un bébé dans les bras, une petite fille.
Elle était toute petite mais déjà
d’une beauté parfaite, sa peau était crémeuse comme la mienne.
Ses cheveux n’étaient pas cuivrés
comme les miens mais doux et noirs comme ceux de son père.
Elle bâilla avec un abandon
propre au bébé et porta ses poings minuscules à sa petite bouche en forme de bouton
de rose.
Puis, elle ouvrit les yeux et me
regarda. Ses yeux étaient bleus mais pas bleu foncé comme les miens, ils
étaient aigue-marine, de cette teinte unique qu'avaient ceux de l’homme qui
l’avait engendrée.
Je levai les yeux de ce miracle
vivant qu’était ma fille et je le vis.
Il venait vers moi, gravissant la
route en longues enjambées souples et assurées, les épaules fièrement
redressées, revêtus de sa cape et de ses fourrures de loups argentées qui
affirmaient son haut statut. Il portait sa cuirasse ouvragée et son épée
pendait à son côté, guerrier expérimenté revenant à la maison, revenant près de
sa femme et de sa petite fille.
Maximus s’arrêta à quelques pas
de moi et je tendis les bras lui offrant le fragile petit trésor que nous
avions créé ensemble et je vis ses grandes et fortes mains prendre, avec
tendresse, notre petite fille pour la réclamer comme sienne.
Il me sourit de son si beau et si
juvénile sourire et je lui souris en retour. Nous nous embrassâmes, tenant affectueusement notre fille entre nous.
Je posai ma tête contre son
épaule et, alors, il m’entoura d’un bras, me pressant amoureusement contre son
corps musclé.
Et, durant ce magnifique et
unique instant, nos trois corps ne firent plus qu’un comme ils l’avaient fait
auparavant lors de cet instant magique où nous avion conçu notre enfant.
Et, moi, Julia, l’esclave et la
prostituée, découvrit, enfin, le bonheur total de l’amour partagé.
Je me noyais mais cette fois
c'était doux et beau, car je me noyais non dans mes larmes et ma douleur, mais
dans l'amour et le bonheur
Je gémis et cherchai à étreindre
davantage Maximus … mais mon bras ne rencontra que le vide. Le rêve s’enfuyait…
et je luttai contre la réalité, contre la conscience, contre la solitude … et
je perdis.
Lentement, douloureusement,
j’ouvris les yeux.
Je n’étais pas dans un jardin à
la campagne mais dans la tente de Marcellus.
Il n’y avait ni bébé, ni chaleur,
ni amour, ni bonheur … ni Maximus.
J’étais seule, tout à fait seule,
car il m’avait laissée pendant que je dormais.
Je fermai les yeux pour ne pas
voir les rayons roses de l’aube, et enfoui mon visage dans le coussin qu’il
avait déposé sous ma tête et, pour la dernière fois, dans ma vie je pleurai.