Dissimuler Maximus
Par Hebe Blanco
Je marchai jusqu’au quartier des esclaves comme dans un
rêve. Le garde qui m'escortait essaya de me prendre par le bras mais il
tressaillit à la vue de mon visage, pensant probablement que mes lèvres gonflées
et contusionnées et l’épuisement qui marquait mes traits étaient la preuve
irréfutable que le soldat espagnol m'avait utilisé rudement. Trop rudement même
pour une putain expérimentée.
Ressentant le même curieux détachement que j'avais éprouvé plus
tôt quand j'avais commencé à trancher mon poignet, je posais un pied devant
l'autre et me concentrais sur mon déplacement, écartant obstinément de mon
esprit mes sentiments tourmentés et le trouble intérieur provoqués par un
général romain.
Avec une aisance née de longues années de pratique,
j'éloignai toutde mon esprit et me concentrai,
uniquement, à aller de l’avant.
Faire cela était la seule façon dont j'avais été capable de
survivre, jour après jour, et, maintenant, je le faisais, de nouveau, non pour
me défendre moi mais pour le défendre lui car la sécurité de Maximus était tout
ce qui comptait pour moi maintenant.
Nous arrivâmes à la porte d'entrée et le garde attendit que
je rentre avant de tourner les talons pour regagner son poste de surveillance à
la tente de Maximus, prétendument pour le protéger alors que lui et ses
compagnons n’étaient rien d’autres que ses geôliers ... et, plus que
probablement, ses meurtriers désignés.
Une fois à l'intérieur du quartier des esclaves, je me
retrouvai, seule, pour la première fois depuis des heures et je contemplai,
silencieusement, la place où j'avais vécu toute l'année dernière, ces quartiers
que j’avais gérés comme une matrone romaine dirige la maison de son mari.
Mais il n'y avait pas de mari et ce n'était pas une vraie
maison, c’était un leurre de maison car ce n’était rien d’autre qu’un bordel,
in bordel privé, rien de plus.
Je regardais mon environnement comme si c'était la première
fois que je le voyais. Pourtant, il était bien toujours le même que lorsque je
l’avais quitté pour cette soirée après m’être parfumée les cheveux et le corps
avec la myrrhe et m’être vêtue d’une tunique en fine soie blanche.
Cependant, il m’apparaissait, complètement, différent et
tout à fait étrange. Mais, peut-être, était-il le même et était-ce moi qui
était devenue une étrangère.
Malgré que je sois une esclave, j’ai toujours vécu dans le
luxe et le confort car tout ce qui m’entourait était, soigneusement,
sélectionné ain d'augmenter ma beauté et ma grâce.
Cela m’avait toujours semblé naturel de vivre comme cela,
d’avoir des bains immenses, des parfums onéreux, de fines tuniques et même des
bijoux...
Mais, soudain, je savais que, désormais, je ne pourrais plus
rien supporter de cela.
Je savais, aussi, que je ne pourrais pas vivre un autre jour
comme tous ceux que j’avais vécus jusqu’à présent. Et, tout aussi clairement,
je savais que je n'irais jamais plus avec un homme, sauf bien sûr, Maximus ...
"Julia!"
L'appel me fit sursauter et je me retournai pour voir
Eugenia se hâter vers moi, le souci imprimé sur son beau visage.
"Oh, Julia! Qu'est-ce qui est arrivé ?"
"Tout va bien, Eugenia " Dis-je avec un faible
sourire.
Elle était visiblement soulagée de voir que je n'étais pas
blessée, mais après m’avoir dévisagée, elle fronça les sourcils.
Où as-tu été ? " Demanda-t-elle.
"A la tente du Général Maximus" Chuchotai-je, me
forçant à bouger.
Il n'y avait pas de temps à perdre car il restait beaucoup à
faire si je voulais aider Maximus et, pour le réaliser, j'avais besoin de
l'aide d'Eugenia.
"Le Général espagnol ?" Demanda-t-elle "Tu as
été avec lui toute la nuit ?"
J'acquiesçai et elle sourit, enchantée.
"Et dire que j'ai été si inquiète! Eh bien, Julia! Tu
as toujours été la plus chanceuse! Quel changement! Un homme si jeune et si
beau! Est-il un bon amant ?"
Afin de repousser la douleur qu’avait fait naître ses
paroles pourtant bien intentionnées, je lui saisis les avant-bras.
"Écoutes-moi, Eugenia," Chuchotai-je instamment.
"nous devons parler. Les autres femmes dorment-elles ?"
"Oui. Julia, que ..." Commença-t-elle mais je la
fis taire d’une secousse.
"Tais-toi et écoutes!" Lui dis-je un peu
brusquement.
"Eugenia, veux-tu te venger ? Veux-tu faire payer
Cassius ?"
Son visage blanchit et ses yeux devinrent tristes. Elle
resta silencieuse un instant puis elle murmura
"Pourquoi me demandes-tu cela ?" Sa voix était
étranglée, son ton abattu.
Je la secouai derechef.
"Réponds-moi, Eugenia! Oui ou non ? Veux-tu faire payer
Cassius?"
Comme je l'ai déjà mentionné, Eugenia était plus âgée que
moi mais c’est toujours moi qui la consolais, qui écoutais ses confessions, ses
espoirs et ses rêves. Et des rêves, elle en avait en abondance car elle avait
très envie de rencontrer un homme qui l’aimerait, d’une petite maison à la
campagne et de bébés. "Des tas de bébés," avait-elle l’habitude de
préciser de sa voix douce et musicale.
Elle rêvait d'être envoyée à un homme qui serait différent
des autres, un homme qui serait venu pour l'aimer, la rendre libre, l'épouser
et lui donner ces bébés qu’elle souhaitait tant ... un homme comme Maximus.
J'avais, bien souvent, écouté ses rêves mais j’avais gardé
les miens et les avais enterrés si profondément à l'intérieur de mon âme que
j'avais oublié que moi aussi j’avais des rêves ... et qu'ils n'étaient pas si
différents de ceux d'Eugenia. J’avais oublié … du moins jusqu'à cette nuit.
J’étais avec Eugenia quand elle s’aperçut que les
précautions prises avaient échoué et qu’elle était tombée enceinte. Elle
réussit à cacher son état pendant quelques mois car, malade, Turia était
devenue moins vigilante.
Mais, elle finit par remarquer que les seins d’Eugenia
avaient gonflé et que son ventre s’était arrondi.
Alors elle exigea qu'Andreas, qui était toujours le médecin
de la maison, la débarrasse du bébé. Andreas lui répondit que la grossesse
était trop engagée et que c’était trop dangereux et Turia s’inclina ne voulant
pas risquer de perdre un si précieux morceau de chair et devoir, ensuite,
affronter la colère de Cassius.
Eugenia en avait été si heureuse, Elle était si naïvement
convaincue qu'on l’autoriserait à garder le bébé!
Je n'avais que quinze ans à cette époque et je suivis l’évolution
de sa grossesse avec un mélange d'étonnement et de crainte, stupéfiée par les
changements de son corps, extasiée quand elle me permettait de toucher son
ventre et de sentir les mouvements du bébé sous mes mains.
J'étais avec elle quand les douleurs de l’enfantement
commencèrent. Et avec elles, émergea, dans son esprit, la soudaine
compréhension que c’était la fin d’une belle histoire car, une fois né, le bébé
lui serait enlevé.
Elle essaya désespérément de cacher les douleurs, mais elle
ne pouvait pas aller contre la nature et une sage-femme finit par venir la
prendre en charge.
Quand elle m'ordonna de quitter la pièce, je refusai et
restai, durant toute l’épreuve, avec Eugenia.
Après des heures de travail, le bébé naquit, un beau petit
garçon. Nous avons ri et pleuré d'étonnement et d'incrédulité devant ce miracle
dont nous venions d'être témoins tandis que la sage-femme s’occupait du
placenta, plus intéressant qu'Eugenia car elle le vendrait à quelque femme
riche pour ses soins de beauté à un prix plus élevé que ne l’étaient ses
honoraires pour une naissance.
Mais nos rires s’éteignirent, rapidement, quand la
sage-femme prit le bébé des bras d'Eugenia et quitta, hâtivement, la chambre...
Eugenia se jeta hors du lit hurlant comme un animal blessé et je tentai de
poursuivre la sage-femme mais je fus stoppée à la porte par un des gardes de la
villa qui me repoussa, rudement, à l’intérieur de la pièce dont il barra,
ensuite, l’entrée.
C'était tôt dans la soirée et nous fûmes laissées seules. Je
me suis occupée d'Eugenia du mieux je pouvais et nous avons passé la nuit
entière sans dormir et sans échanger une seule parole, nous tenant fortement
les mains, si bien qu’au petit matin elles étaient gonflées et douloureuses.
À l'aube, la porte s’ouvrit et on m’ordonna de quitter la
pièce tandis qu'Andreas entrait, le visage impassible.
Je ne revis pas Eugenia pendant plus d'un mois. Quand elle
revint dans nos quartiers de la villa, elle agit comme si rien n'était arrivé.
Elle ne parla jamais plus de son bébé mais je savais qu'elle
pensait à lui chaque jour et rêvait de lui chaque nuit. J'entendais ses pleurs
quand elle pensait que j'étais endormie et j’entendais le fredonnement de ses
berceuses quand elle s'endormait.
Et je savais qu'elle voulait se venger. Elle le voulait
autant que je le voulais.
Le visage d’Eugenia était cireux, ses yeux indéchiffrables,
son souffle inégal.
Je savais que je la blessais durement mais, en ce moment,
cela n’avait pas d’importance. J'avais besoin de son aide et étais prête à
faire n’importe quoi pour l’obtenir.
Je me demandai, vaguement, d’où surgissait cette Julia
froide, dure, implacable... mais étais-je vraiment comme cela?
Est-ce que je l'avais ignorée tout comme j'avais ignoré
combien je voulais mourir ou que, en dépit de ma situation désespérée, je
rêvais et que mes rêves étaient les mêmes que ceux de n'importe quelle femme.
Peut-être était-ce cette nuit de tourment et de vérité, de
plaisir et de douleur qui avait enfanté cette Julia.
Une Julia qui connaissait, aussi, maintenant, ce que c’était
que d’être choyée, d’être en sécurité, d’être appréciée.
Une Julia qui savait qu'elle ne pouvait pas continuer d’être
une putain
"Que veux-tu que je fasse ?" Demanda Eugenia, les
yeux brillant, maintenant, d’un feu froid, le dos droit et le menton fermement
redressé.
"Je veux que tu m’aides à aider le Général Maximus à
tuer Cassius!" Dis-je. Elle tressaillit, mais soutint mon regard.
"Es-tu sûre ?" Demanda-t-elle.
"Oui, Eugenia. J’en suis sûre. Il m'a demandé de l'aider."
Je levai la main pour stopper ses commentaires et chuchotai
rapidement.
"Il est venu, ici, pour empêcher Cassius de s’emparer
du trône. L'empereur est en chemin et arrivera bientôt. Mais Cassius craint
Maximus et veut le faire tuer. Je le cacherai, ici, et l'aiderai à entrer dans
la tente de Cassius. M'aideras-tu ?"
Eugenia secoua la tête, incrédule
"Julia, de quoi parles-tu ? Tu as confiance en cet
homme alors que tu le connais à peine ?"
"Oui, je lui fais confiance!" Rétorquai-je
vivement "J'ai confiance en lui et je l'aiderai. Il s’est engagé à nous
faire affranchir...."
Ce fut au tour d’Eugenia de me saisir par les bras et de me
secouer.
"Julia, C’est un homme. Je sais bien qu’il est jeune et
qu’il est beau mais il n'est pas
différent des autres. Il t’a prise lors de la soirée et, ensuite, il t’a fait
amener à sa tente pour continuer à profiter de toi. Il t’utilise de la même
façon que les autres hommes t’utilisent!"
"Il est différent et je l'aiderai!" Sifflais-je.
"Si tu es avec moi ce sera beaucoup plus facile. Autrement... Eh bien je
le ferai néanmoins. Es-tu avec moi ou non ? Si tu n’es pas avec moi,
éloignes-toi et laisses-moi faire ce que je dois faire!"
Je vis Eugenia hésiter et m’approchai d’elle aussi
impitoyablement qu’une louve s'approche de sa proie
"Si tu ne veux pas le faire pour moi," dis-je en
plongeant mes yeux dans les siens, "fais-le au moins pour Julius!".
Eugenia blêmi.
"Comment sais-tu ?" Demanda-t-elle d’une voix
rauque et basse. "Comment sais-tu le nom de mon fils?"
"Parce que je t’entends le répéter dans ton sommeil
chaque fois je partage mes logements avec toi!"
Eugenia flancha comme si je l'avais frappée. Puis, elle dit
à voix basse.
"Que veux-tu que je fasse ?"
"Le Général Maximus sera bientôt ici. J'ouvrirai la
porte de service et l'attendrai. Je le cacherai dans ma chambre. En attendant,
réveilles Honora et Aelia. Ce sont les plus intelligentes. Dis-leurs ce qui se
passe. Quand les autres se réveilleront, nous nous ferons aider. Maximus nous
dira que faire"
"Et si l’une d’entre elles refuse de nous aider ou
panique ?" Demanda Eugenia.
"Nous l’assommerons. Vas maintenant ! Je dois ouvrir la
porte et l'introduire."
Je poussai Eugenia hors de mon chemin et me dirigeai vers la
porte de derrière mais elle m'attrapa par mon bras et me fit faire volte face.
"Je l'ai nommé d’après toi, Julia," Dit-elle, les
yeux brillants de larmes, un pauvre sourire sur ses lèvres crispées.
J'inclinai la tête et pris une lampe à huile sur la table
tout près et poursuivis mon chemin.
Dans mon dos, Eugenia dit tranquillement,
"Tu sais, Julia ? Si je ne te connaissais bien, je
dirais que tu es tombée amoureuse du Général Maximus."
Pauvre Eugenia, si simple et si douce! C’était mon amie la plus
proche parmi toutes les femmes bien qu’elle ne me connaisse pas vraiment.
En fait, elle ne me connaissait pas du tout! Personne ne me
connaissait vraiment. Pas même moi. Du moins, pas avant cette nuit. Et pas
avant Maximus.
Je ne dus pas attendre très longtemps. Il arriva à l'heure,
l'épée à la main, le visage impassible, un homme en mission détaché de tout,
très éloigné de celui qui m'avait embrassée si âprement ce tantôt que le goût
de cuivre du sang s'attardait toujours sur mes lèvres.
Sans un mot, je rebarricadai la porte de derrière, le guidai
vers ma chambre à coucher et fermai la porte derrière nous.
"Vous pouvez rester ici." Dis-je, tout en évitant
ses yeux. "Quand ce sera l’heure, je vous mènerai à la tente de
Cassius."
"Qu'avez-vous dit aux autres femmes ?"
Chuchota-t-il, évitant, lui aussi, de me regarder directement dans les yeux.
Avant que je puisse répondre, un petit coup discret fut
frappé sur la porte et Eugenia entra dans la chambre.
Elle s'arrêta quand elle vit Maximus et me regarda.
"Maximus, c'est Eugenia. Elle nous aidera et s'occupera
de tout ici tandis que nous ... tandis que nous irons à la tente de
Cassius" Expliquai-je.
Maximus inclina la tête.
"Merci, Eugenia" Dit-il de sa voix aux intonations
profondes. "L'empereur sera bientôt ici, mais je ne sais pas quand. Je
dois arrêter votre ...," il hésita puis se corrigea, "... je dois
arrêter Cassius. Quand Marc Aurèle sera là, vous serez toutes affranchies. Vous
avez ma parole."
Eugenia inclina la tête et chuchota
"Les dieux vous bénissent, Monsieur".
Puis se tournant à moi, elle ajouta
"C'est fait, Julia. Honora et Aelia informeront les
autres quand elles se réveilleront..."
"Julia," continua Maximus, "j'ai parlé à
Gallienus, mon maître équestre et j'ai pris les dispositions nécessaires pour
que mes hommes puissent me soutenir. Mais j'ai besoin de savoir quand Cassius
quitte le camp et quand il y revient. Est-ce qu'une de vos amies ou une de vos
servantes peut servir d'intermédiaire ?"
Eugenia et moi échangeâmes un regard.
"Ta femme de chambre ..." Commença Eugenia mais je
secouai la tête.
"Non, Rufa est juste une petite fille que tout effraye,
même sa propre ombre. Non, ça ne doit être une des femmes..."
Eugenia approuva.
"Je le ferai" Dit-elle d'une voix ferme.
"Êtes-vous sûre ?" Demanda Maximus. "Cela
peut être dangereux..."
Elle regarda Maximus et sourit.
"Ne vous inquiétez pas, Général." Dit-elle.
"Je ne vous laisserai pas tomber."
Silencieusement, elle quitta la pièce.
Il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre le moment où
il pourrait agir … ou le moment où les
gardes le rechercheraient.
Sans un mot, j'allai jusqu'à un de mes coffres et y pris une
tunique en soie couleur lavande et une paire de sandales puis je me tournai
vers Maximus.
"Reposez-vous un peu" Dis-je tranquillement.
"Je serai dans la pièce à côté avec Eugenia".
Maximus inclina la tête et je le laissai.
Parmi les nombreux défis auxquels nous devons faire face
dans notre vie, l'attente est la pire. Les heures s'écoulèrent, lentement, sans
la moindre alerte mais la tension à l'intérieur croissait inexorablement,
devenant presque insupportable.
Nous fîmes un énorme effort sur nous-mêmes pour maintenir un
semblant de normalité car nous avions désespérément besoin de savoir ce qui se
passait dans le camp, mais nous ne pouvions courir le risque d'aller y poser
des questions.
Aelia et Honora réussirent à sortir et revinrent avec de
bonnes nouvelles : Cassius était parti avec son escorte et les gardes n'avaient
pas encore remarqué que Maximus manquait.
Mais plus tard, quand Eugenia revint de sa réunion avec
Gallienus, nous savions qu'il y avait des problèmes.
"Les gardes n'ont pas donné l'alarme mais ils vous
cherchent, Général!" Dit Eugenia. "Votre officier a dit qu'ils ont
réussi à assommer deux des gardes et à les remplacer par des hommes à vous mais
les deux autres viennent ici!"
Maximus et moi échangeâmes un rapide regard.
"La salle de bains" Dis-je et Maximus s'y retira
pendant que je conférais avec les femmes. Puis, j'entrai dans la pièce et
fermai la porte.
"Savez-vous nager ?" Maximus me regarda ébahi.
"Quoi ?" Demanda-t-il. "Bien sûr que je sais
nager! Je suis un soldat!" Ma question semblait l'avoir offusqué.
"Vous avez de la chance!" Hargnai-je. "Moi
pas! Si je tombe dans une rivière ou un étang, je me noie!"
J'allai jusqu'au buffet et commençai d'y fouiller
"Qu'est-ce que ça a à voir avec Cassius ?"
Sans lui prêter attention, je pris une petite fiole et un
bol empli de pétales de rose frais et me dirigeai vers la baignoire.
Je plaçai le bol sur le pourtour de celle-ci et versai
l'huile contenue dans la fiole dans l'eau du bain. Un vif parfum de roses
envahit la pièce.
"Enlevez vos vêtements!" Ordonnaisi-je
vivement. Maintenant, Maximus semblait non seulement offensé, mais également
outragé.
"Julia, êtes-vous folle ?" Rugit-il.
"Non, général," grondais-je. "et je ne
prévois pas de vous violer, j'essaye juste de sauver votre corps divin!
Maintenant, enlevez vos vêtements!"
"Julia, que..."
Je me tournai pour le regarder durement.
"Vous serez caché dans la baignoire, Général! Sous
l'eau! Vous ne pouvez y entrer complètement équipé. Maintenant, dépêchez-vous!
Je dois cacher vos bottes, votre tunique et votre épée.... Et priez vos dieux
protecteurs que les gardes soient particulièrement stupides!"
Il me contempla, calmement, durant un instant comme s'il me
voyait pour la première fois.
Puis il commença à délacer ses bottines. J'allai à la porte
et appelai Eugenia. Elle vint immédiatement mais je l'empêchai d'entrer.
"Je cache le Général Maximus dans la baignoire. J'ai
besoin de vous pour cacher ses vêtements, ses bottes et son épée. Cachez-les
contre vos corps : nous ne pouvons pas risquer que les gardes fouillent, ici,
et les y découvrent!"
Eugenia acquiesça.
Je me retournai pour trouver Maximus à mes côtés. Il me
donna ses bottes et je les confiai à Eugenia, mais quand je tendis la main pour
son épée il fit non de la tête.
"Maximus, l'épée et la tunique! Maintenant!"
"Je ne quitte pas mon épée! S'ils me trouvent, je veux
au moins avoir la chance de mourir au combat!"
"Si vous ne vous dépêchez pas vous n'aurez pas la
moindre chance!"
"Non"Dit-il catégorique.
"Maximus, je sais ce qu'une épée fait à la chair
humaine et je ne souhaite pas d'être blessée!"
"De quoi parlez-vous ?"
"J'entre dans cette baignoire avec vous, Général! Et je
ne veux pas que mon corps soit lacéré!"
"Vous quoi ?!"
Je saisis ses avant-bras et essayai de le secouer ...
c'était comme si j'avais essayé de secouer les colonnes du temple de Jupiter.
"Maximus, ils
fouilleront partout! Notre seule chance de les avoir hors de la salle de bain
suffisamment rapidement pour que vous ne vous révéliez pas est qu'ils me
trouvent au bain. Donnez-moi l'épée, maintenant!"
Après une brève hésitation, Maximus accepta et marmonna
"Faites-y attention!" en me passant l'arme acérée
que je transmis à Eugenia pendant que
j'expliquai, à la hâte, aux autres femmes ce que je voulais qu'elles fassent
comme signal pour indiquer à Maximus qu'il était temps de s'immerger.
Lorsque je me retournai, Maximus était toujours habillé.
Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, il leva une main pour m'empêcher
d'émettre la moindre objection.
"Moins elles doivent cacher, moindre est le risque. Je peux
survivre à une tunique humide." Dit-il avec un mince sourire et ce fut mon
tour d'incliner la tête pour accepter sa décision.
Après quelques dernières instructions aux femmes, je fermai
la porte et allai à une table voisine, y pris deux ou trois peignes en ivoire
et rapidement enroulai et fixai mes longs cheveux.
Maximus me regarda avec ce mélange d'étonnement et de
perplexité qui est présent dans les yeux de tous les hommes quand ils
aperçoivent les femmes se consacrer à ce moment magique qu'est leur toilette.
Puis, fixant Maximus dans les yeux, j'ouvris les fibules
d'épaules de ma tunique et la laissai couler sur le sol, la soie couleur
lavande s'étalant à mes pieds.
Je ne portais pas de tunique de dessous, juste mes
sous-vêtements que je retirai, aussi, sans que mes yeux quittent les siens.
Quand j'avais seize ans, peu de temps avant de quitter Rome,
j'avais été envoyée à un timide fils de sénateur âgé de quatorze ans. J'avais
reçu l'ordre de lui apprendre comment être un homme car son père était inquiet
au sujet de sa virilité.
Le garçon était aimable, timide, il avait une voix douce et
…était très effrayé tant de moi que de ce qui devait se passer.
Il me regarda me déshabiller avec étonnement et embarras, en
rougissant mais, définitivement, désireux de la femme qui se tenait devant lui.
Bien qu'il ne soit nullement un garçon timide mais bien un
homme et un homme plutôt très viril, le regard de Maximus avait maintenant la
même expression que celle qu'avait eu celui du fils du sénateur.
Je vis le général romain lutter pour empêcher ses yeux de
quitter mon visage et d'errer sur mon corps nu.
Et je le vis craquer. Je suis mince mais avec des courbes
gracieuses, ma peau est crémeuse et sans défaut.
Avec mes cheveux attachés, rien n'obscurcissait la vue de
Maximus.
Toute ma vie on avait loué ma beauté, mais je n'en avais
jamais été particulièrement fière car c'était à cause d'elle que j'avais été
condamnée à une vie de prostitution.
Et puis, j'étais tellement habituée à l'effet que ma beauté
produisait sur les hommes que je le remarquai à peine désormais.
Mais voir cet effet sur le visage de Maximus c'était
différent. Complètement différent … Et excitant.
Nue, debout devant lui, je me sentais fière. Aussi fière
qu'une femme peut l'être. Je me sentais belle, vraiment belle. Et puissante.
Car son regard fixe et enflammé n'était pas la marque d'une simple
concupiscence, mais celle d'un mâle reconnaissant une femme.
C'était un hommage à ma féminité car il me regardait comme
si j'étais une femme, une vraie femme, et non comme si j'étais un morceau de
chair joliment modelé que l'on pouvait convoiter, prendre et puis rejeter.
Au lieu de cela, ses yeux caressaient tout mon corps et je
me sentais bien. Je me réchauffais à cette délicieuse caresse autant que s'il
m'avait prise dans ses bras pour m'aimer tendrement. Doucement, comme j'avais
toujours rêvé d'être aimée. Doucement, comme aucun homme ne m'avait jamais
aimée.
"Après vous, Général."
Maximus tressaillit puis acquiesça. Il marcha vers la baignoire
et entra dans l'eau. Il se tourna vers moi et me tendit la main.
Comme dans un rêve, j'avançai vers lui et, pendant un bref
instant, j'eus l'impression d'être une jeune vierge se rendant au lit conjugal.
Maximus me prit la main et m'aida à entrer dans la
baignoire. Quand je me retournai pour lui faire face mes seins nus frôlèrent
son avant-bras. Ce faible contact déclencha un incendie qui se répandit dans
tout mon corps. Je l'entendis haleter, ses doigts serrèrent les miens et je vis
ses yeux exprimer le même désir brûlant que celui qui me ravageait.
Le monde et ses dangers disparurent et, durant un bref
instant, il n'y eut plus que nous deux.
Le temps s'arrêta le temps d'un battement de cil. Un
battement de cil puis tout fut fini.
Nous déplaçant à l'unisson en nous tenant toujours par les
mains et en nous regardant toujours dans les yeux, nous nous mîmes à genoux,
face à face, dans la baignoire.
L'eau était délicieusement chaude et l'huile parfumée la transformait
en soie liquide au fort et sensuel parfum de roses.
Bien que ce soit une grande baignoire, il n'y avait,
cependant, pas suffisamment de place pour que nous y soyons à l'aise à deux
même si le confort n'était pas notre priorité.
Je m'assis en repliant les genoux afin que nous puissions
nous y installer tous les deux. Il essaya de reculer, mais il n'y avait nulle
place où aller et il s'excusa quand nos corps se touchèrent sous l'eau.
"Combien de temps pouvez-vous rester immergé ?"
Demandais-je, juste pour nous distraire de ce contact perturbant.
"Assez longtemps." Répondit-il avec un petit
sourire crispé.
"Etre un bon nageur m'a permis d'obtenir ma place dans
l'armée quand j'avais quatorze ans : j'ai presque traversé le Danube".
"Bien" Dis-je "Quand les femmes donneront
l'alarme, vous irez sous l'eau et, alors, je verserai les pétales de rose pour
en obscurcir la surface. Il va y avoir du raffut et je sortirai de la
baignoire. N'y prêtez pas attention, restez juste caché et ne m'agrippez pas : je
dois donner l'impression de sortir de l'eau rapidement et aisément ou ils
deviendront soupçonneux. Nous vous en tirerons quand ils seront partis."
Maximus inclina la tête pour marquer son accord et bougea, à
nouveau, pour essayer de mieux positionner son grand corps.
Il ne semblait pas y avoir de possibilité d'empêcher nos
corps de se toucher et quand Maximus essaya de ne pas glisser sur le marbre
humide, ses doigts effleurèrent mes jambes.
"Je suis désolé." Marmonna-t-il essayant toujours
et sans succès de s'éloigner de moi.
Désolé ?
Personne ne m'avait dit, "Je suis désolé" depuis
que le fils du sénateur était devenu un homme dans mes bras.
Et, maintenant, le général le plus puissant de Rome me
disait qu'il était désolé de m'avoir touchée … accidentellement.
Cela ne voulait-il pas dire qu'il avait du respect pour moi,
du respect pour cette putain nue qui avait été si transportée par l'excitation
qu'il avait fait naître, tout à fait involontairement, en elle, qu'elle l'avait
supplié, sans honte, de la prendre et avait joui malgré son refus de le faire.
J'eus envie d'en rire. J'eu envie d'en pleurer. J'eu envie
de prendre Maximus dans mes bras, d'appuyer sa tête contre mes seins et de la
caresser, comme j'avais caressé celle du garçon mais … les gardes venaient d'arriver car
j'entendais les cris perçants des femmes qui les couvraient d'injures pendant
qu'ils pénétraient dans nos quartiers.
J'entendais qu'ils renversaient nos lits.
J'entendais nos buffets s'effondrer sur le plancher quand
ils les écartèrent brutalement du mur.
Je me raidis et m'accroupis, davantage, dans la grande
baignoire, les genoux recroquevillés sur la poitrine, les yeux fixés sur
Maximus.
Le bruit s'intensifia quand les gardes approchèrent malgré les
efforts que les femmes faisaient pour les garder à distance.
Je me mordis les lèvres et fit un signe de tête à Maximus.
Il prit une profonde inspiration et descendit sous l'eau. Alors, en hâte, je
dispersai les pétales de rose sur la surface de l'eau.
La porte fut, violemment, repoussée par les gardes qui
cherchaient à échapper à la poigne des femmes qui les poursuivaient.
J'admirai leur performance car elles s'accrochaient
littéralement à eux, les tiraient par leurs vêtements et par leurs cheveux et
leurs donnaient des coups de pied dans les tibias.
Lorsque l'un d'entre eux atteignit la baignoire, je me
couvris les seins de mes mains et dis avec colère "Dehors espèce de
malotru! Vous ne voyez pas que je suis en train de prendre mon bain ?"
"Où est-il ?" Cria le garde, une lueur de folie au
fond des yeux.
Curieusement, je n'eus pas peur mais, au contraire, me
sentis stimulée. Puissante. Invincible.
"Où est qui ?" Demandai-je d'une voix froide et
dure alors que mes orteils effleuraient les cheveux de Maximus.
"Le Général Maximus! Il était avec vous la nuit
dernière et, maintenant, il a disparu!"
"Vous êtes idiot ou quoi!" L'invectivai-je.
"Vous m'avez escortée, ici, vous-même, hier, dans la nuit, et il n'était,
clairement, pas avec moi!"
Il plongea sur moi et, saisissant mon bras, il me tira hors
de l'eau. Des fins ruisseaux glissèrent le long de mon corps nu tandis que des
pétales de rose restaient accrochés à ma peau scintillante.
Eugenia, Honora et les autres s'interposèrent,
immédiatement, entre moi et la baignoire, m'enveloppant dans une grande et
moelleuse serviette, tout en jetant un regard courroucé aux gardes.
"Bien ? Vous m'avez tirée de mon bain. Et maintenant on
fait quoi ?" Hurlai-je à pleins poumons. "Vous voulez que je vous
montre, à nouveau, nos quartiers,
soldat ? Pour vous démontrer, à nouveau, que le Général Maximus n'est pas ici
?"
Comme le garde hésitai et ne bougeai plus, je lui saisis le
bras et le poussai vers les chambres à coucher.
J'ignorais le temps qui s'était écoulé mais j'étais sûre que
cela devait sembler une éternité à un homme demeurant sous l'eau.
Malheureusement, le garde récupéra ses esprits.
"Pas si vite," Dit-il en jetant un coup d'œil
circulaire dans la salle de bain. Malgré son luxe, elle était petite et il n'y
avait vraiment aucun endroit pour y dissimuler un homme mais il repoussa les
rideaux et fit tomber les piles de serviettes avant de quitter la pièce à ma
suite.
Me forcer à ne pas regarder derrière moi, en quittant la
salle de bain, fut une des choses les plus dures que j'eus jamais à faire.
La plupart des femmes et l'autre garde nous suivirent, mais
Eugenia, Honora, Furnillia et Ariadna restèrent, discrètement, en arrière, et,
du coin de l'œil, je les vis qui fermaient la porte
Je restai avec les gardes pendant qu'ils réinspectaient nos
chambres à coucher. Ils étaient affolés et passaient leurs frustrations sur nos
affaires, renversant nos vêtements, poignardant les coussins et cassant les
fioles de parfum et d'onguents.
Je me tins à distance les regardant continuer le saccage
avec froideur, indiquant à Rufa, terrifiée, de m'apporter un peignoir. Quand il
leurs fut évident qu'ils ne trouveraient aucun indice de la présence de
Maximus, ils se tournèrent vers moi.
"Et, maintenant, que fait-on, soldat ?" Exigeai-je
d'une voix glaciale.
Je perçus la lueur de meurtre dans leurs yeux et les autres
femmes la virent également. Ils m'entourèrent.
"Vous feriez mieux d'y réfléchir à deux fois!" Les
avertissais-je de la même voix glaciale et ferme. "Je suis une propriété
du général Cassius, une propriété de très grande valeur... À propos, tout, ici,
est, aussi, sa propriété..."
De la main, j'indiquai ce qui restai de nos affaires.
Le garde qui se trouvait le plus près de moi serra les
lèvres avant de tourner les talons et de partir suivi de près par son
compagnon.
Avec un soupir de soulagement, j'enfilai, en hâte, mon
peignoir et courus vers la salle de bain
J'y trouvai Maximus toujours dans la baignoire, assis sur
ses genoux, essayant de récupérer sa respiration, le front appuyé contre ses
avant-bras qui reposaient sur le rebord de la baignoire, Eugenia et Honora à
ses côtés.
Elles avaient placé une serviette sur ses cheveux
ruisselants et avaient drapé d'une autre ses épaules.
Je me précipitai vers lui et je m'accroupis à côté de lui.
J'enlevai la serviette qui couvrait sa tête et me mit à caresser doucement ses
cheveu avant de murmurer.
"Tu es en sécurité, Maximus. Nous avons réussi. Tu es
sécurité, mon..." Je m'arrêtai juste à temps, juste avant de l'appeler
"mon amour" mais je n'avais pas besoin de voir son visage pour savoir
qu'il avait parfaitement compris les mots que je n'avais pas exprimés.
Ces mots que je n'avais jamais prononcés auparavant. Ces
mots que je n'ai plus prononcé depuis.
Je plaçai mes mains sous ses bras pour le stabiliser pendant
qu'il se levait.
L'eau cascadait de sa tunique détrempée et créait des
flaques sur le carrelage rouge.
Une douzaine de mains se tendirent pour l'aider et Ariadna
lui donna un gant imbibé d'eau claire qu'il accepta avec reconnaissance et s'en
tamponna les yeux. Il resta dans la baignoire, de l'eau jusqu'aux genoux. Sa
tunique trempée, à laquelle s'accrochaient de ci de là quelques pétales de
rose, épousait étroitement les contours de son corps musclé
Maximus sentait la laine humide et les roses et quand il
ouvrit les yeux, je vis qu'ils étaient injectés de sang.
Il enjamba le rebord de la baignoire en prenant soin de ne
pas glisser sur le sol mouillé puis me regarda et me sourit de son sourire
juvénile.
"Mes remerciements, m'dame de m'avoir permis de
partager votre bain mais, la prochaine fois, merci de penser à avoir la main
plus légère avec les huiles parfumées. Elles attaquent les yeux comme les
fumées d'un feu!"
Je lui retournai son sourire tandis que les autres femmes
essayaient d'étouffer leurs gloussements, toutes admiratives devant son corps
admirablement découplé.
"Ils sont partis ?" Demanda-t-il.
La pièce était emplie de femmes splendides entourant un
homme mouillé et … splendide.
Toutes les femmes hochèrent la tête à l'unisson.
"Merci, Mesdames. Vous serez bientôt des femmes
libres". Il se tourna vers moi, son espièglerie complètement évaporée, il
avait repris son apparence de général.
"Julia, habillez-vous et accompagnez-moi ... portez
quelque chose d'attrayant."
Ceci dit, il se détourna de moi, tordit sa tunique afin d'en
extraire l'eau, enfila ses bottes et récupéra son épée.
Un moment plus tard, Aelia se précipita en riant dans la
pièce.
"J'ai observé les gardes partir," Dit-elle en
gloussant un peu sottement. "Ils sont blancs comme linges et savez-vous où
ils sont allés ?"
"Où ?" Demandèrent toutes les femmes,
simultanément.
"Hors du camp! Je le jure! Ils ont franchi la porte et
se sont enfuis dans les bois de l'autre côté. Je les ai observés!"
Soulagées, les belles esclaves entourant Maximus éclatèrent
de rire et le général lui-même eut un petit sourire de triomphe.
Personne ne remarqua que je ne riais pas.
Au lieu de cela, j'essayais de lutter contre la vague
d'amertume et de ressentiment qui m'avait submergée quand j'avais entendu
Maximus m'ordonner de m'habiller de façon à jouer convenablement mon rôle ...
le rôle de la putain.
Je serrai les lèvres et m'en allai luttant contre les larmes
qui avaient envahis mes yeux. Personne ne s'aperçut que je quittais la salle de
bain.