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Après
cinq ans sans album, la Dylan noire revient avec Telling Stories.
Entretien exclusif
Discrète
comme une ombre, timide et frêle, elle parle peu, la tête
baissée. Il faut apprivoiser Tracy Chapman, lovée
dans le fauteuil dune suite dun palace new-yorkais.
La femme est rare, linterview, exclusive pour la France. Tracy
Chapman na accordé quune poignée dentretiens
dans le monde. Elle réfléchit longuement avant de
répondre, fixe son jean et ses grosses chaussures de cuir,
livre peu à peu, dune voix profonde et douce, ses paradoxes,
ses colères et ses mutations. A 24 ans, elle heurtait de
front lAmérique blanche avec des chansons politiques
et visionnaires qui défendaient la cause des Noirs : Talkinbout
A Revolution, Fast Car (1988). Et sinscrivait demblée
dans la lignée de Bob Dylan et de Joan Baez. Plus tard, son
tube Bang Bang Bang (1992) annonçait les émeutes raciales
de South Central, à Los Angeles. Depuis son dernier disque,
New Beginning (1995), et après 20 millions dalbums
vendus, Tracy Chapman sétait retirée à
San Francisco, « pour travailler le bois et le papier ».
A 36 ans, elle revient avec Telling Stories, onze chansons introspectives,
graves, obsédantes, dégagées des modes et des
thèmes précédents.
L'Express
: La couverture du disque cadre la photo dune ville, la nuit,
dominée par ces mots « Telling Stories ». On
ny retrouve ni votre portrait ni votre nom. Pourquoi ?
Tracy
: Je recherchais une image neutre pour ne pas brouiller les différents
sens du titre. Telling Stories signifie raconter des histoires,
sa propre histoire ou celle des autres. Ou bien se dire des mensonges
à soi-même ou aux autres à son insu. La rélaité
peut se révéler trompeuse. On croit voir les choses
clairement, mais avons-nous vraiment toutes les clefs pour juger
la vérité ?
L'Express
: Il y a quelques années, vous vous décriviez comme
une femme cynique remplie despoir. Avez-vous changé
?
Tracy
: Ah oui
[Elle sourit] Je suis devenue sceptique. Contrairement
aux personnes de mes chansons, qui ne se posent aucune question
sur Dieu, sur lamour, sur la mort, moi, je doute beaucoup.
L'Express
: Quest devenue la Tracy Chapman contestataire dhier,
surnommée « la Dylan noire » ?
Tracy
: Pour les 30 ans de Bob Dylan, jai eu la chance de lui rendre
hommage et jai remarqué quil parlait beaucoup
damour *, alors que lon navait retenu que ses
morceaux engagés. Je suis fière de ma réputation
de militante
[Elle chuchote]. Sans me comparer à Bob
Dylan, je crois que, pour toucher les gens, il faut raconter des
histoires universelles, des chansons damour, donc, tout en
témoignant du monde dillusions, dominé par le
capitalisme et la technologie. Seule la nature indique qui nous
sommes vraiment, cest ce quexpriment les paroles de
Paper And Ink [un titre sur le consumérisme]
L'Express
: Dans Nothing Yet, la deuxième chanson sociologique de lalbum,
vous analysez la condition actuelle des Noirs aux Etats-Unis
Tracy
: Jespère me réveiller demain dans un monde
plein de compassion. Mais demain peut être aussi plus catastrophique
quaujourd'hui. Nous vivons depuis toujours dans lidée
dune Amérique bâtie sur la liberté et
l égalité, sur la promesse dun rêve
accessible à tous, à condition de travailler à
la construction du système en place. En même temps,
il a bien fallu que quelquun paie le prix de cette liberté
et de cette prospérité. Pendant longtemps, cela a
été le Noir. Les Noirs traversent en ce moment une
phase, où, comme le souligne la chanson, « cette vie
est un crime, une bénédiction et une malédiction.
L'Express
: Que voulez-vous dire ?
Tracy
: Regardez les prisons : elles regorgent de Noirs. Ils ont là
parce quils se sont trouvés tout simplement à
la mauvaise heure et dans le mauvais Etat dAmérique.
Ou bien parce quils nont pas eu le choix. Les gens font
parfois ce quils peuvent pour survivre, même des choses
illégales. Certains purgent une peine maximale pour de petites
histoires de drogue. Les prisons sont pleines et coûtent cher.
Cet argent, on pourrait le réinvestir dans léducation,
la santé.
L'Express
: Que pensez-vous du gansta rap, qui a popularisé, dans les
années 90, limage dun Noir américain macho
et violent ?
Tracy
: Je me situe à lopposé. Il faut savoir que
la plupart des gangsta rappeurs sont issus de la classe moyenne
noire, ils jouent le rôle de mauvais garçons et renforcent
ainsi les préjugés des Blancs sur les Noirs défavorisé,
les gangs, la drogue, le sexe
Le public blanc assume ces clichés
et achète même des disques de gangsta rap, forçant
un «interdit». Macy Gray et DAngelo ou moi, nous
combattons ces stéréotypes.
L'Express
: On a beaucoup dit que votre public appartenait à la bourgeoisie
blanche.
Tracy
: Moi, je madresse à tous, comme beaucoup dartistes
noirs, sinon comment expliquer le succès de Whitney Houston
? Cela naurait dailleurs aucun sens de ne parler que
pour une seule communauté et il n y a de toute façon
que 12% de Noirs aux Etats-Unis. Avoir du succès commercial
revient à élargir son audience. Cela dit, la plupart
des gens qui marrêtent dans la rue sont des Noirs, et
ils connaissent mes chansons. Je crois que ce malentendu est venu
des radios blacks qui ne programment que du rap et du R&B. Comme
je nentre dans aucune des deux catégories, je les dérange
L'Express
: Pour quelle raison mettez-vous en scène votre enterrement
dans le morceau Unsung Psalm ?
Tracy
: Ça vous a géné ?
L'Express
: Disons, troublé.
Tracy
: Pourquoi ?
L'Express
: Ce nest tout de même pas un thème courant ?
Tracy
: Oh ! [silence]. Cette chanson parle évidemment de moi,
même si, au début, je nen étais pas le
point de départ. Cétait sûrement cathartique.
Oui. [Elle soupire]. Il y a aussi un double sens. Cette femme se
projette dans le futur et imagine sa propre mort. Et, en même
temps, elle est peut-être déjà morte, mais elle
ne la sait pas encore.
L'Express
: Telling Stories raconte les batailles incessantes entre lavie
et la mort, le paradis et l enfer, la foi et le parjure.
Tracy
: Oui, comment chacun choisit son paradis, voilà ma grande
préoccupation. On peut décider de mener une vie droite
et pure jusquà sa mort, ou de vivre au jour le jour,
en s accommodant dans les plaisirs du moment, même si
lon sait, au fond du cur, que lon se trompe. Lidéal,
cest dexpulser tout sentiment de culpabilité.
L'Express
: Lart, pour vous est-il lié à Dieu ?
Tracy
: Franchement, je ne sais pas. Toute création a sa part de
mystère. De quelle façon les mots et les notes sassemblent-ils
? jai décidé de ne pas analyser ce processus.
Je ne sais pas si jen serai capable. Alors, lart serait-il
lié à Dieu ? Peut-être. Aucune idée .
[Silence] Ça se pourrait bien ! [Elle rit]
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