24 octobre 2005
Mathieu Perreault
À l'approche d'une intersection, le camionneur sort son téléphone de sa poche. Il appelle un ami.
- Salut... comment ça va... Non, hier je suis arrivé tard... probablement après huit... Puis Lena est passée. p> Tout en discutant de la couleur et la taille du chandail de Lena, et de ses autres visiteurs de la soirée, le camionneur met son clignotant, tourne, répète la manoeuvre à une autre intersection, vérifie l'adresse de sa destination, change de vitesse, puis ralentit.
- Qu'est-ce que je disais... je dois faire attention ici, je suis à Ôstermalm, la rue est très étroite... oui, elle porte probablement du médium, pas du large...
Durant la manoeuvre dans la rue étroite, ses pauses s'allongent, il soupire à l'appareil. Sa main droite passe du volant au levier de vitesse. Son correspondant attend patiemment qu'il soit moins occupé pour reprendre la conversation.
Des situations comme celle-ci, Mattias Esbjômsson en a observé plusieurs. L'ethnographe de l'Institut interactif de Stockholm a consacré ses dernières années à l'observation des automobilistes qui parlent au téléphone, pour mieux comprendre comment ils conjuguent conduite et conversation.
L'analyse ethnographique permet à M. Esbjômsson d'explorer plus en profondeur le comportement des automobilistes. « En général, les études sur le téléphone au volant comportent beaucoup de sujets, et des analyses strictement statistiques. Il me semblait intéressant de faire des analyses plus détaillées, avec moins de cobayes. »
« Les gens qui parlent au téléphone en conduisant semblent adopter un comportement compensatoire, explique M. Esbjômsson en entrevue téléphonique. Ils ralentissent, font leurs manoeuvres plus lentement, comme pour mieux être vus, pour que leur conduite soit plus facile à prévoir par les autres automobilistes. Et de temps en temps, ils font des pauses, parfois longues d'une minute, pour des opérations plus complexes. »
L'une des « stratégies » des automobilistes au téléphone est de décrire la circulation et la route à leur interlocuteur. « On verra assez rarement une personne qui parle à un téléphone fixe, ou même une personne qui parle en marchant avec un portable, décrire leur environnement. Or, ça arrive très souvent au volant. L'automobiliste tente tant bien que mal de transformer son interlocuteur en un passager. »
De longs silences
L'un des rares autres ethnologues à s'être penchés sur la question, Eric Laurier, de l'Université d'Édimbourg, a lui aussi observé ce phénomène. « C'est un peu comme les transactions bancaires par téléphone », dit M. Laurier, en entrevue depuis l'Écosse. « Le préposé de la banque dit régulièrement « attendez une minute, les ordinateurs sont lents aujourd'hui », pour rendre plus acceptables les longs silences. De la même manière, les interlocuteurs des automobilistes savent qu'il y aura parfois des silences, au gré des exigences de la conduite. Ces exigences sont souvent annoncées par les automobilistes. »
Pour l'une de ses études, M. Laurier a enregistré par vidéo une femme d'affaires conduisant rapidement sur l'autoroute, tout en parlant au téléphone. « Sa conduite ne changeait presque pas : elle restait dans la voie de gauche, et dépassait par la droite si nécessaire (les Britanniques conduisent à gauche). Seulement, elle était plus distante avec son interlocuteur quand il lui fallait doubler, parce qu'elle devait vérifier ses angles morts. Les gens d'affaires savent que l'autoroute est un excellent endroit pour travailler au téléphone, parce qu'il suffit de regarder devant et derrière soi. »
Eric Laurier a commencé à travailler sur les portables dans les voitures voilà une demi-douzaine d'années, quand les téléphones ont commencé à devenir des objets courants, et non plus luxueux. « Au départ, je trouvais cette sous-culture exotique, dit-il. Je savais qu'elle allait se répandre, alors je voulais l'étudier le plus tôt possible, avant qu'elle ne devienne la norme. »
Les téléphones portables ont eu une incidence énorme sur les retards, selon l'ethnologue d'Édimbourg. « Il n'est pas rare que les gens qui sont en retard pour une réunion appellent un ami pour expliquer pourquoi ils sont en retard. Cet ami les défendra durant la réunion, pour éviter que des gens disent « il est en retard comme d'habitude ». Cette fonction des portables est aussi évidente dans les cocktails, quand une personne ne sait pas qui aborder, et qu'elle appelle quelqu'un avec son portable pour se donner une contenance. C'est une manière de trouver une personne sympathique, un allié, une personne plus facile d'accès que les inconnus qui se trouvent au cocktail. »
C'est la conversation qui est distrayante
Les deux ethnologues européens ont une perception beaucoup plus favorable que la moyenne, des automobilistes qui parlent au téléphone. Ils soulignent que le téléphone n'est que l'une des sources de distraction de l'automobiliste moderne ; ils peuvent aussi bien lire des cartes, consulter des documents pour trouver une adresse, et même prendre leurs courriels.
« De plus, le fait que les téléphones mains libres ne semblent pas faire baisser le risque d'accident incite à conclure que c'est la conversation, plutôt que le fait de tenir le téléphone, qui est distrayante », dit M. Laurier.
Mattias Esbjôrnsson estime même que les bénéfices des portables l'emportent sur leurs dangers. « Le portable permet à des gens qui sont de plus en plus occupés de garder le contact avec leur famille, de minimiser leur temps de travail, de régler de menus détails domestiques, par exemple des réparations ou des conversations avec l'école des enfants. Sans le téléphone en voiture, la vie de nombreuses personnes deviendrait intenable. »
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