
La vie portable
Notre mobile contient bien plus que nos SMS. Il est une conscience de poche qui nous dicte nos actes et nos pens�es.
Des scientifiques ont constat� que l'usage d�croissant de certains membres ou accessoires corporels (un doigt de pied, une s�rie de dents) aboutira � leur �radication naturelle d'ici � quelques ann�es. A l'inverse, un nouvel organe nous pousse : le t�l�phone portable. L'homme est un mutant. Car il est partout, ce telefonino si cher aux Italiens (champions toutes cat�gories de la portablomania).
D'abord produit de luxe, digne successeur du t�l�phone de voiture, le portable entend �tre aujourd'hui le joker qui pallie tous les manques. Courrier, billet, carnet de bal, agenda, r�pertoire, appareil photographique, cam�ra, jeu en solitaire, banque d'images, de sons, de films, m�dium ouvert sur le grand monde... jusqu'o� ira-t-il ?

Tel le Jiminy Cricket du Pinocchio de Walt Disney, il est une conscience de poche qui nous dicte nos actes et nos pens�es. Appendice, postiche ou p�doncule, le t�l�phone portable est-il un sixi�me sens, une deuxi�me nature ? Cette b�quille est devenue partie int�grante de notre physiologie, au point que sa perte est une amputation. Ne pas entendre son portable, rater un appel, effacer par m�garde un message seront bient�t causes de d�pression. L'engin contient trop en lui : un r�sum� de vie, un concentr� d'humanit�, un coffre-fort o� l'on place nos secrets, nos espoirs, nos fant�mes. Car l'accoutumance au portable change le comportement. Au cr�puscule du ��a va ?� succ�de l'aurore du �T'es o� ?� et notre rapport � la g�ographie n'est plus le m�me. Nous sommes comme les spectateurs de la regrett�e �mission de Philippe de Dieuleveult, �La chasse au tr�sor� : nos conversations sont �en mouvement�, �in progress�. Nous vivons par procuration des �v�nements, des �motions. Le t�l�phone se fait lorgnette autant qu'�cran. Il n'est pas la vraie vie, mais une vision plaqu�e, aseptis�e, comme celle d'un aquarium ou d'une chambre st�rile. Reste � savoir qui est le poisson, le malade, le m�decin...
Dans son �roman bref� Service client�le, Beno�t Duteurtre d�montre - par voie drolatique - la folie kafka�enne de la �g�n�ration t�l�phone portable�. Entrer dans le monde de la t�l�phonie mobile revient � prendre un aller simple pour l'extase administrative : forfaits, abonnements, points, cartes � puce, tout y est en place pour nous enferrer dans un syst�me dont on ne peut se d�sengluer. Une greffe de force : �Tu auras un portable ou tu ne seras plus.�
Car, aujourd'hui, ne pas poss�der de t�l�phone mobile est une tare. �Ma pauvre ch�rie, comment fais-tu sans ?� Il y a dix ans, cette remarque e�t sembl� absurde ; en cr�ant le besoin, on a ouvert la bo�te de Pandore. Dor�navant, parents et enfants poss�dent chacun son num�ro, sa bo�te vocale et correspondent par SMS... dans la m�me maison. On nous parle du retour du dialogue, d'un regain de l'�crit gr�ce au texto. Mais �communiquer� ne signifie-t-il �galement ressentir, �prouver, partager ?
� Ici James Bond �
Des chercheurs en sciences de l'information et de la communication se sont r�cemment pench�s sur les comportements sociaux li�s au t�l�phone portable *. Dans un chapitre consacr� � sa symbolique au cin�ma, ils en dressent un amusant r�capitulatif historique. Au d�but des ann�es 90, le mobile est un joujou branch� � l'usage des privil�gi�s. Avec les d�capotables, ce sont les �normes t�l�phones, scotch�s aux tympans des habitants de Beverly Hills, qui impressionnent le plus Julia Roberts dans Pretty Woman. Sa d�mocratisation amorc�e, le portable perd de son clinquant. D�s lors les films d'action le r�cup�rent : instrument d'ubiquit�, il symbolise le pouvoir. Le h�ros est celui qui dispose de cette arme sup�rieure de communication (Mission : impossible, Spy Game). Pour m�riter sa place dans un James Bond, le mobile doit �tre sophistiqu�. Un agent aussi unique que 007 ne pouvant se contenter d'�tre seulement �joignable�.
Sur les piles
Tout comme la Voix humaine de Cocteau est n�e du t�l�phone fixe, le portable a aussi accouch� d'une litt�rature.
- Qui dit changement de mode de vie dit aussi �volution des usages ; le Guide du savoir vivre mobile (chez Textuel) donne les cl�s de cette nouvelle courtoisie. Dans le m�me esprit, le Portable illustr� de A � Z (La Sir�ne) nous instruit - du mot abonnement � l'acronyme wap - en lexico-t�l�phonologie.
- Du c�t� des d�tracteurs, Vents d'Ouest publie une BD au titre explicite : Ras le bol du... t�l�phone portable, tandis que le pamphlet mobilophobe de Beno�t Duteurtre, Service client�le, sort en Folio.
- Enfin, le texto est-il une nouvelle forme litt�raire ? Car nombreux sont les �crivains ayant r�pondu � l'appel d'Alexandra de Waresquiel et son site �See my SMS�. Lambron, Beigbeder, Foenkinos, Zeller, Ono-dit-biot, Rey, P�pin, Ab�cassis... ont pondu des phrases de 160 signes sur le th�me de l'amour, t�l�chargeables pour l'�lu(e) de votre coeur (www.seemysms.net ou en volume aux �ditions des Ar�nes). � quand un op�rateur sous la Coupole ?
Manger Nomade
Question fondamentale : peut-on manger avec un mobile � la main ? La r�ponse est oui, allez-y ! On peut �galement manger avec une chaussure sur la t�te, un doigt dans le nez, sur une bretelle du p�riph�rique. Vous rejoindrez alors la tribu des mangeurs nomades, aux nourritures ad�quates (sandwichs, paninis, macarons, pains au chocolat, etc.). Pour plus de confort cependant, on peut faire mieux encore. Il suffit de coincer �l�gamment le t�l�phone entre l'oreille et l'�paule. Cela dit, le mobile est �patant au restaurant. On peut m�me appeler ce dernier pour faire acc�l�rer le service des plats. Ou, pire des affronts, s'y faire livrer une pizza...
Sky, my mobile !
D'un bout � l'autre du monde, le mobile est le plus paradoxal des outils. Au moment o� le Japon envisage la cr�ation d'un r�seau d'alerte aux tsunamis via les t�l�phones portables, le ministre irlandais Bobby Molloy veut instaurer une peine ferme de prison de trois mois pour tous les conducteurs pris au volant un portable � la main.
A Delhi, mariant tradition et technologies, le gouvernement a d�cid� de cr�er un r�seau SMS de plaintes contre des rickshaws �ventuellement d�sagr�ables, voleurs ou � conduite suicidaire. En Australie, un nuisible particuli�rement idiot - et aussit�t rep�r� - a d�clench� dans un avion une fausse alerte � la bombe par SMS. Vodafone en Italie a invent� un service de chronom�trage en temps r�el des marathoniens. Au Texas, on s'inqui�te de l'existence de �parrains pronto� qui commanditent du fond de leurs cellules assassinats et trafics de drogue via des portables clandestins.
Tout r�cemment encore, le sinistre chef de guerre tch�tch�ne Shamil Basayev aurait d�plor� - selon MosNews - que le rebelle Aslan Maskhadov, abattu par les forces russes, ait pu �tre rep�r� en raison de son t�l�phone cellulaire. La prime de l'exotisme revient n�anmoins aux Africains de l'Est. Par manque de r�seaux en brousse, nos amis kenyans et ougandais sont conduits � grimper au plus haut des arbres, en adoptant � leurs cimes des gesticulations de danseuses. R�sultat : les h�pitaux locaux d�plorent une affolante s�rie de fractures, bras et jambes rompus, parfois traumatismes cr�niens de ceux qui, au beau milieu d'une conversation, d�gringolent soudainement dans un grand bruit de feuilles et de branches cass�es. Et l'on imagine sans peine la perplexit� inqui�te de leurs interlocuteurs : � All�, all�. T'es plus l� ? �

All� t'es o� ?
All� T o� ?, cet idiome tr�s connu des accros du portable est depuis janvier le titre d'une com�die �cellulaire� d'une minute trente sponsoris�e par Orange, diffus�e du lundi au jeudi � 20 h 40 sur TF1. C�cile (Olga S�kulic) et Vincent (Eric Covarel Garcia) sont ensemble depuis six ans et communiquent essentiellement par mobiles interpos�s. C�cile a totalement adopt� la �portable attitude� et l'assume � cent pour cent : elle appelle Karine, sa copine, pour les derniers potins, sa m�re (rien de plus normal), la nounou et, bien entendu, son �ch�ri�. Vincent, lui, est rassur� par son �combin� portatif� et jongle entre sa famille et ses clients. M�lant humour d�cal� � la Un gars, une fille et fra�cheur romantique fa�on Marc et Sophie, cette mini-s�rie attire chaque soir 10 millions de t�l�spectateurs. Le proc�d� a d�j� fait ses preuves au cin�ma avec la com�die de Hal Salwen, Denise au t�l�phone (1996). Mais l�, �a se terminait tr�s mal.
page mise en ligne par SVP

Consultez
notre ENCYCLOP�DIE sportive