Les principaux éléments de la conception d'un monde multipolaire
Conditions pour la transition vers un monde multipolaire
Acte-Fondateur entre l'OTAN et la Russie
La fin de la confrontation entre les deux blocs n'a pas abouti automatiquement à la victoire des principes démocratiques dans les relations internationales. A l'époque après la Guerre Froide il est devenu possible de bâtir un monde stable et relativement prévisible. Mais en conséquence le nombre des conflits régionaux a augmenté et le danger de prolifération des armes de destruction massive est devenu bien réel.
Le début des années 90 marque l'émergence d'une tendance de la transition d'un monde bipolaire au monde multipolaire. Certains pays qui étaient "à l'ombre" des deux superpuissances ont réalisé le besoin d'une réorientation inévitable de leur politique habituelle pour mieux préserver leurs propres intérêts. Mais cela ne signifie pas en soi que le monde multipolaire existe déjà, c'est à dire qu'un partenariat a déjà remplacé le système de balance des forces sur lequel l'ordre mondial était basé.
A notre avis, pour procéder à la transition vers un monde multipolaire il est indispensable pour tous les Etats d'assurer l'observation de quelques principales conditions, notamment:
(1) Les anciens fronts de la confrontation ne doivent pas être substitués par de nouvelles lignes de division. C'est une tâche primordiale pour la diplomatie russe sur laquelle se base notre opposition à l'élargissement de l'OTAN vers l'Est ainsi qu'au plan d'en faire l'axe du nouveau système de la sécurité européenne. Bien entendu, nous sommes loin de penser que le but de l'élargissement de l'OTAN soit une attaque militaire contre la Russie. Mais nous croyons que les intentions politiques sont variables tandis que le potentiel est constant. Il est évident que l'avancement de l'infrastructure militaire de l'OTAN vers les frontières russes empire la situation stratégique est géopolitique autour de notre pays. Nous sommes convaincus que les nouvelles lignes de division ne sont pas seulement visibles en Europe - en fait, tout le monde musulman est considéré par certains à l'Occident comme l'ennemi de la civilisation moderne en raison des activités des mouvements islamiques extrémistes. Nous considérons que le phénomène d'islamisme et d'intégrisme nécessite plus d'attention et des études approfondies sur ses racines et son environnement socio-politique et ne doit pas être traité avec simplicité est négligence.
(2) Pour avancer vers un monde multipolaire, il est nécessaire d'abandonner la mentalité des pays "conduisants" est des pays "conduits" qui provient de fausses illusions que certains ont gagné la Guerre Froide et certains l'ont perdue. Nous pensons que de telles illusions sont loin d'être réelles - il n'y a ni de vainqueurs ni vaincus: les deux côtés du Rideau de Fer sont parvenus d'un commun effort à mettre fin à la politique de la confrontation. En général, la mentalité des pays "conduisants" et des pays "conduits" est le meilleur fondement d'un monde unipolaire, lequel est rejeté actuellement par la plupart de l'humanité en tant que modèle de l'ordre mondial universel.
(3) L'un des principaux éléments d'un monde multipolaire est la démocratisation des relations économiques internationales, et tout d'abord - le renoncement à l'utilisation des moyens économiques pour les fins politiques égoïstes. On peut citer comme exemple la loi Helms-Burton qui vise à punir ceux qui coopèrent avec Cuba et qui constitue une tentative d'attribuer à un acte interne un caractère extra-territorial. Les efforts déployés pour punir les compagnies qui sont liées par des intérêts commerciaux communs avec des partenaires iraniens sont de la même nature. Il faut préciser ici que la Russie elle-même subit certaines restrictions commerciales: sous prétexte que son développement économique n'a pas encore atteint le niveau d'une économie de marché (ce fait ne correspond pas à la vérité de l'avis même de nos partenaires européens comme la France et l'Allemagne) l'Occident ne cesse pas d'entreprendre des mesures restrictives à l'égard des exportations russes.
(4) La transition réussie pour un monde stable nécessite la coopération coordonnée de la communauté internationale dans les domaines suivants:
- la résolution des conflits internationaux;
- de nouveaux pas vers la voie du désarmement et de l'installation de la confiance et de la transparence dans le domaine militaire;
- la consolidation des composantes humanitaires et légales de la sécurité;
- l'assistance aux pays qui, pour des raisons différentes, affrontent les difficultés de développement.
Afin de stabiliser les résultats positifs de la fin de la Guerre Froide et de les rendre irréversibles il nous faut, bien évidemment, un nouveau programme de désarmement, sécurité et de stabilité projeté au 21ème siècle dont la principal composante sera la question de non-prolifération des armes nucléaires. A cet égard nous considérons qu'il est primordial que tous les pays ayant le potentiel nécessaire à la création de l'armement nucléaire se joignent au traité correspondant. L'effectivité de la coopération des puissances nucléaires, notamment, la Russie et les États-Unis, dans ce domaine dépendra largement d'un partenariat équitable et la confiance mutuelle établis entre eux.
L'un des facteurs essentiels pour la stabilité dans le monde est l'Acte Fondateur sur les Relations, la Cooperation et la Sécurité Mutuelles entre l’OTAN et la Russie, signé le 27 Mai 1997 à Paris. Il stipule, notamment que les deux parties fonderont leurs relations sur un engagement commun en faveur des principes suivants:
- développement, sur la base de la transparence, d’un partenariat fort, stable, durable et égal ainsi que de la cooperation pour renforcer la sécurité et la stabilité dans la région euro-atlantique;
- reconnaissance du rôle essentiel que jouent la démocratie, le pluralisme politique, la primauté du droit, le respect des droits de l’homme et des libertés civiles et le développement d'économies de marché dans le développement de la prospérité commune et de la sécurité globale;
- abstention du recours à la menace ou à l’emploi de la force l’une contre l’autre ainsi que contre tout autre Etat, sa souveraineté, son intégrité territoriale ou son indépendance politique, de toute manière qui soit incompatible avec la Charte des Nations Unies et avec la Déclaration sur les principes régissant les relations mutuelles des Etats participants consigné dans l’Acte final d’Helsinki;
- respect de la souveraineté, d'indépendance et d'intégrité territoriale de tous les Etats et de leur droit inhérent de choisir les moyens d’assurer leur sécurité, de l'inviolabilité des frontières et du droit des peuples à l'autodétermination tels qu’ils sont consacrés dans l’Acte final d’Helsinki et dans d’autres documents de l’OSCE;
- transparence mutuelle dans la formulation et la mise en oeuvre de la politique de défense et des doctrines militaires;
- prévention des conflits et règlement des différends par des moyens pacifiques conformément aux principes des Nations Unies et de l’OSCE;
- soutien, au cas par cas, d'opérations de maintien de la paix menées sous l'autorité du Conseil de sécurité des Nations Unies ou la responsabilité de l’OSCE.
Il faut cependant noter, que la signature de l'Acte ne signifie pas notre approbation de l'élargissement de l'OTAN, qui ne tient pas compte des nouvelles réalités internationales et peut aboutir à la création de lignes de division en Europe.
Nous ressentons la nécessité de moderniser le Traité sur les Armes Conventionnelles en Europe afin de le rendre capable de relever les défis de la sécurité militaire - tout d'abord, d'établir de nouveaux "plafonds" bas du niveau d'armement des groupes et des pays, d'introduire des limites zonales de déplacements des dispositifs militaires conventionnels sur les territoires étrangers et de prévoir un rôle pour ce traité en cas de crise ou de conflit.
A notre avis il est grand temps d'aborder la question d'un système collectif de sécurité en Europe dont la nature doit être décisive pour le choix entre la confrontation des blocs d'une part et l'ordre mondial démocratique d'autre part. Pendant la Guerre Froide, les deux superpuissances ont maintenu un certain niveau de sécurité sur le continent européen sans aucunes garanties palpables, et l'Acte Final d'Helsinki était à l'époque le résultat direct de cette balance des forces. D'ailleurs, l'Acte ne correspond plus au changement de la carte politique de l'Europe qui a eu lieu durant les années 90 et ne comporte pas de garanties pour les nouveaux états.
Maintenant les vieux dangers ont cédé la place aux nouveaux dangers et conflits régionaux. Il nous faut discuter ouvertement l'architecture du prochain système de sécurité en Europe. Cette tâche pourrait être facilitée par:
- la définition des dangers et des défis qu'il est indispensable de contrer afin de rendre le futur du continent stable et clair;
- le renforcement des organisations régionales et globales visant à contrecarrer ces dangers et la définition claire de leur rôle;
- la définition du mécanisme de la coordination des activités de ces organisations internationales dans le cadre du système européen de sécurité;
- la mise au point d'un "code de conduite" sur les bases duquel de telles mesures peuvent être effectuées.
La sécurité européenne, sans aucun doute, doit être basée sur toutes les organisations internationales concernées - l'ONU, l'OSCE, le Conseil de l'Europe, l'OTAN (avec son Programme de "Partenariat pour la paix"), l'Union Européenne ainsi que la C.E.I. Mais en même temps nous sommes convaincus que nous n'avons pas besoin d'une structure complémentaire pour assurer la coordination nécessaire entre toutes ces organisations, car nous en disposons déjà. A notre avis, cette structure, prête pour assumer la responsabilité du maintien de la sécurité européenne, est l'OSCE.
L'OSCE jouit d'une expérience renommée dans l'évolution et le développement du processus pan-européen et l'instauration du dialogue entre les deux blocs opposants durant l'époque de la Guerre Froide. Elle agissait comme un mécanisme stabilisant la situation en Europe lors des changements orageux en URSS et en Europe Orientale. Cette organisation a quelques caractéristiques uniques par rapport à ses analogues:
- c'est une organisation unique représentant les intérêts de tous les pays européens et tenant compte des intérêts des États-Unis et du Canada sur le Vieux Continent;
- elle a prouvé ses capacités à s'adapter à de nouvelles réalités sans aucune détérioration de l'esprit des engagements précédents;
- elle est fondée sur le principe du consensus et garantit le respect égal des droits de tous les pays membres ayant des grandeurs différentes.
Bien entendu, son rôle d'organisation principale du système de la sécurité européenne l'oblige à perfectionner constamment ses structures et ses activités et ne signifie pas la domination ou la duplication par rapport aux autres organisations. Il est essentiel d'éviter des composantes du système de sécurité qui garantiraient la sécurité d'une partie des pays-membres aux dépens de la sécurité des autres. Mais ce modèle ne doit pas se substituer aux fonctions de l'ONU. En cas de conflit, toutes les décisions relatives à l'envoi d'une force pour le maintien de la paix doivent être la prérogative du Conseil de Sécurité.
Malgré la fin de la Guerre froide, le nombre des conflits régionaux n'a pas diminué - au contraire, aujourd'hui il y en a plus. D'ailleurs dans les années 90 le monde fait face à plusieurs conflits internes, c'est à dire, à des conflits entre des peuples au sein d'une seule nation. Il existe beaucoup de pays multinationaux dans le monde, et nous soutenons les initiatives visant à la préservation de leur intégrité territoriale et à la prévention de leur désintégration forcée. Nous croyons qu'au siècle prochain de tels conflits doivent être résolus par l'attribution de plus vastes droits au minorités nationales, dans le cadre des Etats déjà existants. Dans le cas contraire, des conflits se développeront selon des règles mal prévisibles.
Nous appuyons tous les efforts internationaux déployés pour lutter contre le terrorisme dans toutes ses formes sans exception. Pour parvenir à son éradication il faut conjuguer les efforts de tous les pays, aucun pays n'a le droit de poursuivre une politique de soutien des terroristes. Mais, en même temps, il ne faut pas mettre certains pays-membres de l'ONU définitivement hors de la communauté internationale en ignorant les changements dans leur ligne politique ou simplement sur la base de quelques soupçons non-confirmés.
La Russie est convaincue que dans le monde d'aujourd'hui aucun pays ne doit monopoliser l'activité de la médiation dans le règlement des conflits internationaux. Cela concerne, en premier lieu, le processus de paix au Proche-Orient, qui se trouve dans une profonde impasse. Notre pays est prêt, en tant qu'un des co-parrains du processus, à coopérer activement avec toutes les parties concernées afin de débloquer la situation. La Russie confirme son engagement en faveur du processus de paix tel qu'engagé lors de la Conférence de Paix de Madrid afin de promouvoir une paix juste, globale et durable fondée sur les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité de l'ONU, le respect du principe de "la paix contre les territoires", le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, y compris pour la création d'un Etat palestinien, et le droit légitime d'Israël à vivre à l'intérieur de frontières sûres et reconnues. Nous estimons que les Accords d'Oslo, du Caire et d'Hébron, doivent être pleinement mis en oeuvre afin de parvenir à un redéploiement crédible, satisfaisant et adéquat d'Israël hors des territoires palestiniens encore occupés, en application des Accords pertinents. Toutes les parties du processus de paix doivent s'abstenir d'actions unilatérales contraires à son esprit, en particulier, la création et le développement d'implantations dans les territoires occupés, y compris Jérusalem-Est.
En Novembre 1997, la Russie a proposé aux pays du Proche-Orient l'adoption d'un code de conduite afin d'assurer la sécurité dans la région pouvant inclure les éléments suivants:
- une sécurité stable pour chaque pays de la région ne peut être assurée sans un règlement pacifique sur tous les volets du processus de paix;
- la sécurité d'un quelconque Etat de la région ne peut être assurée par les seuls moyens militaires et techniques. La sécurité d'un Etat ou d'une nation ne peut être bâtie sur la violation de la sécurité des autres;
- la sécurité des parties directement concernées par le règlement pacifique au Proche-Orient ne peut pas être limitée sur le plan géographique. Il est indispensable d'inclure dans "la zone de sécurité du Proche-Orient" l'Iran, la Turquie, l'Afrique du Nord, les pays arabes du Golfe, ainsi que l'Irak;
- la sécurité des pays du Proche-Orient ne peut pas être basée sur la confrontation entre les alliances stratégiques, ou des regroupements s'appuyant sur des forces et des structures en dehors de la région;
- la loi internationale est la base de la sécurité et de la stabilité: il est nécessaire de respecter et de continuer à appliquer les traités et accords bilatéraux et internationaux conclus dans le cadre du règlement pacifique du conflit du Proche-Orient;
- une action décisive contre toutes les formes de terrorisme et d'extrémisme quelles que soient leurs motivations, y compris les motivations religieuses: la paix ne doit pas être l'otage du terrorisme;
- la renonciation des pays de la région à la construction et au stockage des armes de destruction massive et par conséquent la création d'une zone vide d'armes de destruction massive;
- la réduction mutuelle des budgets militaires des Etats de la région et la reconversion des fonds à des fins de développement, y compris la coopération économique régionale multilatérale. Le développement de la coopération économique régionale;
- le respect inconditionnel de l'héritage culturel et religieux de chaque nation. La liberté de croyance religieuse pour toutes les confessions et le libre accès pour tous aux lieux saints de Jérusalem-Est occupée et ceux situés dans d'autres endroits de la région;
- la solution juste pour les problèmes humanitaires de la région y compris un règlement acceptable pour toutes les parties du problème des réfugiés.
Le rôle central dans le relèvement des principaux défis du développement mondial appartient à l'ONU. Cette organisation universelle a bien prouvé sa vitalité pendant les années de la confrontation entre les deux blocs ainsi que pendant les conflits internationaux dangereux. Mais aujourd'hui il est nécessaire de procéder à une rénovation rationnelle de l'ONU, dont on a lu les principales directions dans le rapport de son Secrétaire Général Kofi Annan.
Nous sommes convaincus que la tâche principale de la reforme est d'augmenter le coefficient de travail utile de l'ONU par la concentration de ses activités sur les directions où elle dispose des avantages évidents par rapport aux autres organisations internationales. Nous soutenons le principe de la nécessité de l'élargissement du Conseil de Sécurité. Mais, en même temps, il nous faut aborder cette question avec beaucoup de prudence afin de ne pas rendre cet instrument essentiel de la légalité internationale moins efficace et amorphe par la simple augmentation mathématique du nombre de ses membres.
Nous pensons que la réforme de l'ONU coïncidera avec le renforcement du rôle des organisations régionales. Mais il est indispensable de préserver le rôle principal de l'ONU par rapport aux autres structures régionales. Nous croyons en avenir prometteur de l'ONU qui a déjà commencé à se dessiner pendant le règlement pacifique de la crise entre l'Irak et la commission spéciale.
(présenté par M.Dmitri Polianski au Centre Culturel Russe, le 28 Avril 1998)