Au bonheur du jour




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Le mois de juillet - du 8 au 14

Mardi, le 9 juillet

Fin d'après-midi de farniente. Je n'ai pas fait grand chose d'utile aujourd'hui et ceci un peu sans y penser vraiment, sans que cela fut un acte délibéré. J'ai laissé les heures s'écouler. Mes cheveux sèchent tranquillement, je les sens boucler dans le cou. J'ai pris le temps d'écouter le Concerto pour la main gauche pour piano et orchestre en ré majeur de Maurice Ravel, admirablement interprété par Louis Lortie et le London Symphony Orchestra. J'entends en ce moment une des plus belles et plus émouvantes mélodies qui soient pour piano et orchestre, soit l'adagio du Concerto en sol majeur pour piano et orchestre. Cet air qui dure 10:40 dans l'interprétation de Lortie est absolument magnifique. Je ne sais ce à quoi Ravel pensait en l'écrivant, mais personnellement quand je l'entends j'entre en moi-même et j'y trouve la joie et la sérénité. Aujourd'hui, cet air me parle de nuit calme, de la brume qui lève au petit matin. Je revois les paysages qui me sont chers, je sens la brise, je vois les blés qui ondulent dans le champ derrière le chalet et puis mon arbre qui se dresse au loin. Je sens un parfum de fin d'été et un joli passage à la flûte soutenu par une mélodie au piano me permet de voir les oiseaux qui volent élégamment au dessus des blés. Je suis dans l'intemporel, je suis dans mon âme, je suis dans la vie. Merci...

Mercredi, le 10 juillet

Il est presque 2h30 du matin. L'appel lancé par la musique fut irrésistible... Il y a un petit moment maintenant que je suis revenue de quelques heures passées au chalet familial avec mon frère, ma belle-soeur et ma filleule. J'ai fait une longue promenade seule dans le grand champ. Plus j'approchais de la forêt, plus les chants d'oiseaux se multipliaient. Le temps était magnifique. En marchant, je fredonnais cet air magique qui joue encore en ce moment.

Le coucher de soleil a été splendide. Après le savoureux repas quand même concocté à la hâte, nous avons fait un grand feu de camp. La nuit était superbe. J'ai vu mes quatre premières étoiles filantes de la saison. J'ai salué la Grande Ourse, la Petite Ourse et Cassiopée, mes points de repère favoris. Quelle belle escapade.

Et là, je n'ai pas encore sommeil. Je n'ai pas fini d'emmagasiner ce que je veux ou ce que je dois prendre aujourd'hui de cette musique, tout n'est pas entré encore et, par opposition, tout n'est pas sorti non plus. Je sens à la fois la légèreté et la gravité, comme on sent parfois la joie et la douleur, le bien et le mal, la douceur et la dureté.

Il y a quelques jours je remarquais combien l'écriture de la nuit et celle du jour me sont différentes. Et là, je le constate encore une fois. Je relis mon paragraphe de cet après-midi et on dirait que cette nuit cette même musique donne une dimension additionnelle à mes sentiments. Mais ce n'est pas pour autant contradictoire. Certains moments magnifiques de la vie baignent à la fois dans la joie et la douleur, comme la naissance d'un enfant. Il s'agit-là d'un des paradoxes de la condition humaine. Mais, à bien y penser, la musique n'a pas changé elle, c'est moi qui la comprends différemment... C'est comme si ma sensibilité était plus raffinée cette nuit, comme si je percevais une autre dimension à cette musique... Et cette autre dimension existe réellement dans cette musique. Et elle ne contredit rien.

Bon, bien évidemment, j'aurais le choix de refaire le précédent paragraphe pour qu'il soit plus logique, qu'il soit plus beau, mais je préfère laisser mon questionnement et l'évolution qui s'est faite dans ma pensée. Si j'écrivais dans un cahier, je ne raturerais pas, je ne déchirerais pas une page, je continuerais. Et bien, c'est ce que je fais. Toutefois, je ne compte pas le nombre de fois que j'ai remis cet adagio de 10 minutes quarante secondes... Dans dix ans, je ne voudrai pas savoir cela ... ;-) Quel formidable luxe je me paye là... Non, ce n'est pas du temps perdu, c'est un ouvrage de patience, comme la broderie ou le petit point. Un massage de l'âme.

Cette nuit, ma joie et ma sérénité demeurent, mais elles sont plus consenties, plus conscientes.

Mercredi, le 10 juillet (suite)

Depuis 1998 que je lis des journaux en ligne, il m'est souvent arrivé de communiquer par mail avec des diaristes à l'occasion d'entrées particulières. Aujourd'hui, je vais pour la première fois donner à ce journal une dimension plus publique, à laquelle j'avais d'ailleurs pensé en élaborant le projet de ce journal. Je veux directement réagir à une entrée particulièrement touchante dans le journal d'un diariste que je respecte et que j'apprécie beaucoup.

Cher Idéaliste,

Moi aussi je pleure en lisant tes lignes. Je pleure parce que je sens ta peine. Je pleure aussi parce que je sais ce que c'est. Ton frère, à bien des égards, ressemble au mien, celui qui est mort. Je ne sais pas si tu as lu, c'était celui aussi qui m'avait trahie en lisant mon journal intime à haute voix... C'est lui aussi qui me ridiculisait dans les premiers pas que j'ai fait dans l'amour... C'est à cause de lui que j'avais tu la plus grande partie de mon chagrin à la mort de mon premier amoureux... Dans un sens il me terrorisait, parce qu'il était tellement brillant, que j'avais l'impression qu'il comprenait tout, qu'il nous tenait à sa merci. Je le sentais blessé, mais cruel comme une bête en détresse. Chez nous aussi l'atmosphère était difficile souvent. À cause de la grande fragilité émotive de notre mère et aussi parce que notre père autoritaire, lui aussi enfermé dans une certaine faiblesse, se murait dans pratiquement une incapacité à l'expression de sentiments tendres. Parce qu'il en avait pourtant, maintenant je le comprends mieux, maintenant je le sais... Mais à ce moment-là, il fallait savoir lire entre les lignes et à cet âge-là, on ne lit pas bien entre les lignes des sentiments. Et les relations entre mon père et ce frère étaient très souvent conflictuelles et elles conditionnaient beaucoup l'atmosphère familiale. Tout comme toi, je souffrais de cette situation injuste, tout comme toi je constatais combien elle blessait mon petit frère. Aujourd'hui, je pense aussi à ce qu'elle avait de difficile pour mon père si dépassé par ses propres lacunes émotives et son incapacité à laisser tranparaître l'amour qu'il avait pourtant pour nous.

Quand j'étais jeune, il m'est arrivé à quelques reprises de sentir le regard de mon frère sur moi, d'y voir beaucoup d'affection, mais aussitôt découvert, le regard se durcissait et une remarque moqueuse venait clore le moment. Oh, bien sûr, il y eu aussi beaucoup de moments joyeux, il n'y eut pas que ces moments difficiles, mais ce sont eux qui m'ont le plus marquée, qui m'ont donné le plus de difficulté à devenir l'être humain que j'avais à devenir, librement, sans demander la permission et l'approbation de gens qui m'auraient jugée ou dont j'aurais eu à remplir les critères de performance.

Puis j'ai vieilli, je me suis épanouie, j'ai développé ma propre personnalité, j'ai vécu ma vie. Mais toujours au fond de moi a persisté un petit sentiment d'inadéquation, que je dois parfois encore aujourd'hui surveiller pour l'empêcher de prendre le dessus et de venir fausser mon jugement.

Les années qui ont passé m'ont fait comprendre beaucoup de choses. Rapidement dans mon jeune âge adulte, j'ai cessé d'avoir peur de mon frère. Nous n'avons que très rarement abordé ce sujet ensemble et toujours en tournant un peu autour du pot et en faisant de l'humour. Ce n'est que dans les quelques années qui ont précédé sa mort, alors que nous le savions déjà très malade, que lui et moi nous nous sommes vraiment rapprochés au niveau de l'intime. Nous ne reparlions pas de l'époque de notre jeunesse. Nous avons beaucoup parlé de convictions, de valeurs fondamentales et aussi de mort. Il était très angoissé à cet égard. J'avais un peu l'impression de lui servir de phare. Te dire les difficultés que j'ai d'abord dû vaincre pour accepter de m'ouvrir à lui sur ces sujets!!! Quelque chose en moi me criait de me protéger, que j'allais une fois de plus lui devenir vulnérable, qu'il se servirait de son cynisme pour m'attaquer. Non, j'ai vécu à cet égard des moments merveilleux et tout ce que j'espère, c'est que j'aie pu lui apporter un peu de paix, un peu de confiance.

Je n'oublierai jamais le dernier séjour de quelques jours qu'il fit seul chez moi 2 mois 1/2 avant sa mort. C'est à cette occasion-là qu'il est allé le plus loin dans ses confidences en ce qui regardait notre enfance et notre jeunesse. Il ne m'a pas reparlé de ce que je t'ai énuméré plus haut mais de faits, à mon sens beaucoup plus secondaires, qu'il regrettait et pour lesquels il me demandait pardon. J'étais absolument estomaquée et l'ai tout de suite rassuré. Vraiment, il s'en faisait pour si peu de chose! Et j'ai tu pour toujours avec lui ces blessures réelles qui m'avaient tant hantée. J'ai su à ce moment-là qu'il n'en avait pas été conscient, qu'il avait oublié ou qu'il avait sous-estimé l'impact de certaines attitudes ou de certaines paroles du temps passé. Et l'homme ouvert, fragile, humain, vulnérable que j'avais devant moi en aurait tellement tellement souffert si je lui en avais parlé.

Pourquoi je te dis tout cela? D'abord parce que ton entrée m'a beaucoup touchée. Puis pour te dire que je comprends ta peine. Mais surtout, surtout pour te rassurer sur toi-même, comme s'il en était besoin. Et aussi pour te dire que des situations semblables sont beaucoup plus fréquentes que nous pourrions le croire quand nous nous débattons dans nos petites misères, la famille étant malheureusement aussi, la plupart du temps, le premier berceau des difficultés et des injustices qui nous confrontent en tant qu'être humain. Nous en portons tous, d'une certaine manière, la blessure. Je te souhaite, mon cher Idéaliste, que la vie te fasse un jour, comme elle l'a fait pour moi, le très beau cadeau de retrouver ce petit frère que tu aimes tant encore aujourd'hui. Et je sais que tu ne fermeras pas la porte.

Très amicalement,

Sylvia

Jeudi, le 11 juillet

Agréable journée, pleine de beaux petits moments.

Je me suis éveillée assez tôt, parce qu'il faisait froid dans ma chambre. Le mercure est descendu à 10 degrés la nuit dernière. C'est incroyable et bizarre les brusques variations de température depuis quelques années. On parle de quoi alors, réchauffement de la planète ou retour à l'ère glaciaire??? Puis, la journée s'est réchauffée, il a fait soleil avec de la brise.

Avec une amie d'enfance, je suis allée voir un très beau film diffusé à midi : Cet amour-là de Josée Dayan, qui porte sur la liaison amoureuse de Marguerite Duras et de Yann Andréa Steiner, son cadet de quarante ans, liaison qui a duré pendant les seize dernières années de la vie de Duras. J'ai beaucoup aimé ce film. Les comédiens, Jeanne Moreau et Aymeric Demarigny, sont superbes, les images et la musique aussi.

Puis petit repas sympathique dans un resto et conversation à la fois générale et intime. Nous avions toutes les deux 9 ans quand nous sommes devenues amies. Nous avons partagé la plupart des bons et des mauvais moments que la vie a réservés à chacune. Elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Pour ma part, je ne puis en dire autant, j'ai plus de difficulté à cet égard : elle est un peu comme un sphynx et en plus c'est une psychologue... :-) Elle a le don de me poser les questions pertinentes qui coïncent parfois mais qui me forcent à regarder les choses bien en face. Elle n'exige pas de réponses à ces questions, mais elle est probablement la seule personne à qui j'accepterais de dire à peu près tout. En définitive, elle sait plus de choses sur moi que je n'en sais sur elle, mais je ne me sens pas vulnérable pour autant, c'est mon amie.

Rayon de soleil dans ma journée aussi que cet appel téléphonique de France. Ma fille et son conjoint y sont en vacances pour quelques semaines. Le grand plaisir d'entendre le bonheur dans sa voix et de lui dire que pour moi aussi tout va bien. J'adore son humour. Cette fois-ci, je n'étais pas son bouc émissaire, c'est son conjoint qui faisait les frais de nos éclats de rire.

Pour continuer dans la série des petits bonheurs de ce jour, j'ai fait une très agréable visite auprès de ma mère. Je l'ai trouvée détendue, de bonne humeur, intéressée à la conversation. Nous avons pu discuter de beaucoup de choses. C'est avec plaisir que j'ai prolongé mon séjour auprès d'elle. J'espère que ses dispositions actuelles se maintiendront. Cela fera deux mois la semaine prochaine qu'elle est déménagée. Peut-être qu'elle est de mieux en mieux adaptée à son nouveau décor. Cependant, je ne dois pas me faire trop d'illusions, sa maladie est aussi caractérisée par des hauts et des bas... Alors, profitons des hauts si c'est de cela dont il s'agit... :-)

En ce qui regarde la musique, on dirait que je suis en train de préparer le 4 juillet... :-) Toute la journée, je n'en ai eu que pour de la musique française. Avec comme point commun l'excellent pianiste Pascal Rogé. Pour la plupart du temps, en piano solo. D'abord Fauré et Satie que je fais jouer très régulièrement et dont j'ai déjà parlé ici. Puis Poulenc que j'écoute plus rarement. J'ai eu la surprise de lire dans le livret de ce dernier cd que Poulenc était un ami de Julien Green, ce que je ne savais pas encore, puisque dans mes lectures de ses écrits autobiographiques je ne suis pas rendue à cette période de la vie de Green. Sur le cd, il y a un nocturne dédié à Julien Green, Bal Fantôme, qui aurait un rapport avec le roman Le visionnaire de Green. C'est un très beau nocturne. En ce moment, j'écoute un cd de musique de chambre d'auteurs français, toujours avec Pascal Rogé au piano. Les auteurs joués sont Saint-Saëns, D'Indy, Roussel, Tansman, Françaix, Poulenc et Milhaud. Certaines parties de ce cd me semblent plus difficiles à apprivoiser, mais fascinantes pourtant.

En ce moment, je me souviens en souriant d'un de mes oncles, musicien, décédé depuis de nombreuses années, qui avait vainement essayé de me faire aimer ce genre de musique quand j'avais à peu près 16 ans. J'ai en mémoire une occasion précise, alors qu'on préparait dans la cohue générale, parce que sa maison était pleine de monde, une réception pour l'anniversaire d'un membre de la famille. Il avait insisté tout l'après-midi, alors que nous avions les mains dans la pâte et qu'il y avait plein de bruit, pour me faire entendre quand même de ce genre de musique. Je me souviens que j'en avais les nerfs en boule et que j'avais un violent mal de tête... :-) :-) Cher oncle, où que tu sois, laisse-moi te dire que cela m'a pris beaucoup de temps, mais que j'aime aussi cette musique maintenant. :-)

Samedi, le 13 juillet

J'ai le goût d'écrire dans mon journal... Mais il me semble pourtant n'avoir rien de bien particulier à consigner ce soir. J'arrive de manger avec le grand copain. Rencontre agréable comme toujours, conversation un peu à bâtons rompus. Pas de grand sujet particulier. Pourquoi écrire alors? Parce que cela m'est devenu très agréable que de m'installer à mon ordinateur, en écoutant de la musique et de laisser mes doigts courir sur le clavier, au fil de mes pensées. Et puis ce soir, mes pensées sont calmes et heureuses. Et la musique est tout à fait au diapason de mes sentiments. Une compilation de succès de Stan Getz réunis sous le titre Getz for Lovers avec des titres comme Here's That Rainy Day et If Ever I Would Leave You et autres petites merveilles du genre. Voilà qui sied tout à fait à cette belle soirée d'été. Peut-être écouterai-je ensuite un peu d'Ella Fitzgerald.

Je ne m'en plaindrai sûrement pas, mais on dirait que la tension des derniers mois, entourant l'état de ma mère, est en voie de disparaître. Je l'ai vue encore cet après-midi et bien qu'un peu plus fatiguée que jeudi, elle semblait néanmoins heureuse et détendue. C'est tout un soulagement. Quel plaisir de la voir enfin sourire et apprécier les petits cadeaux qu'on lui apporte.

J'ai passé de beaux moments aussi hier, avec ma filleule. Nous avons fait quelques courses ensemble et sommes aller bouquiner. Que j'ai de la difficulté à sortir d'une librairie dans acheter un livre pour moi!!! C'est au dessus de mes forces... :-) Bon, il fallait que j'y aille pour l'achat de deux cadeaux : un roman pour ma mère et un cadeau d'hôtesse pour une adorable vieille dame française chez qui, avec quelques amis, nous fêterons la fête des Français. Et il nous faudra faire quelques heures de route pour nous rendre dans ce petit paradis où, comme à l'habitude, un festin nous attendra. Cette vieille amie est un modèle de femme, qui pratique à la perfection l'art de vieillir en beauté, dans tous les sens de ce terme. Depuis quelques mois, nous l'incitons tous à écrire ses mémoires, puisqu'elle a eu une vie très riche en expériences de toutes sortes. Alors, j'ai acheté deux livres pour l'aideront dans sa démarche. Et en ce qui concerne mon coup de coeur, j'ai cédé devant un livre, paru en français en 2001, d'Eugen Drewermann, le théologien allemand destitué par l'Église catholique, intitulé À contre-courant. Je l'ai feuilleté et il semble très intéressant. Comme il n'est pas volumineux, je vais essayer de l'intercaler ça et là à travers le temps que je consacre aussi à Julien Green.

Parlant de Julien Green, c'est avec plaisir que j'ai constaté qu'il aimait bien lui aussi le Concerto pour piano opus 54 de Schumann. Tiens, une idée, je vais mettre ce concerto. Il jouera durant le temps qu'il me reste à écrire cette entrée et aussi à aller couler le bouillon de poulet dont l'arôme qui me rejoint m'indique qu'il sera bientôt tout à fait à point. De quoi préparer de bons potages. Oui, vraiment je divague et j'écris n'importe quoi... :-) Je parlais plus haut du fil de mes pensées mais là je dirais qu'elles vagabondent.

Voilà qui est fait : c'est Alfred Brendel qui joue. J'ai retrouvé ce passage, dans Jeunesse dans lequel Green parle des concerts auxquels il aimait assister et plus spécifiquement du concerto de Schumann :

"Dans un état qui ressemblait à de l'enivrement, je rentrais chez moi et je me jetais sur mon lit, à la renverse, comme un foudroyé. Si j'avais su le prix de ces heures sublimes, j'aurais essayé de mettre ma vie en accord avec elles. Je ne me rendais pas compte que c'étaient là des premières fois, la première fois que j'entendais le chant des grands inspirés, ceux qui s'échappaient à la Babel des langues humaines. Le choc initial ne se retrouve presque jamais. Il existe cependant des oeuvres auxquelles on ne s'habitue pas et qui gardent leur fraîcheur tout au long des années. Ainsi je ne me lassais pas d'entendre le concerto pour piano de Schumann qui me semblait ouvrir pour moi un avenir lumineux et tourmenté, et je lui dus une sorte d'impulsion qui me jetait hardiment vers les grands risques de la vie. J'avais confiance, je croyais en moi, je sortais de Gaveau la tête légère, un peu égaré. À quoi bon m'écrier comme on s'y attend peut-être :"Qu'on me les rende, ces heures enthousiasmées de ma jeunesse"? Je les connais encore, mais n'en dis rien."

J'aurai plaisir à relire ce passage dans quelques années. Pour le moment, Bouillon de poulet, here I come. :-)

 

 

 

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