Au bonheur du jour




Le mois de mai 2009

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Aujourd'hui

samedi le 2 mai

Encore Fauré ce matin, mais au piano à quatre mains cette fois. Du moins, jusqu'à ce que le disque déjà en cours depuis un moment se termine. La douceur de mon samedi matin est un peu contrariée par cette douleur au genou qui me limite. En fait, j'aurais bien des choses à faire aujourd'hui, notamment certaines qui nécessiteraient de fréquents allers et retours au sous-sol, donc avec passages obligés par l'escalier. Je préfère me réserver à cet égard pour le majestueux escalier du restaurant où je serai ce soir avec le grand copain et quelques amis, dont celui qui sait depuis peu. C'est qu'il est placé dans un endroit très stratégique et très visible ce grand escalier et ma hantise, quand je l'emprunte, c'est la chute humiliante à cause des talons hauts et de l'épais tapis qui le recouvre. Cela ne m'est jamais arrivé et je n'ai d'ailleurs jamais vu quelqu'un y tomber bien qu'on m'ait raconté quelques anecdotes, mais j'y pense quand même à chaque fois. Alors, je donne congé à mon genou d'ici là, avec quelques anti-inflammatoires et, en prime, de la glace dans un sac. :-)

Un jour, une amie d'enfance et, le suivant, l'autre amie d'enfance. J'ai été choyée cette semaine de les avoir vues toutes les deux. Mais je ne suis pas plus avancée dans ma réflexion. Celle qui habite la très grande ville partage tout à fait mon impression d'une étape imperceptiblement franchie alors que celle de ma ville, pas du tout. Qui sait, peut-être finalement que notre impression commune ne serait que circonstancielle et temporaire, compte tenu du fait que, d'une part, mon amie de la très grande ville était, elle, de passage dans la mienne pour visiter sa très vieille mère plus que centenaire et que, dans mon cas, il y a ces gens malades dans mon entourage. Je reporte donc ma conclusion à plus tard et continuerai mon petit bonhomme de chemin sans chercher, pour le moment, à nommer mes sentiments à cet égard.

Jeudi, visite impromptue d'un neveu venu me prêter un dvd dont il m'avait parlé. En fait, c'était un peu un prétexte, puisqu'il a rapidement abordé sa rupture quelques jours plus tôt. Il est triste bien sûr, mais ébranlé aussi, se questionnant sur la suite à donner. Les événements qui sont nombreux dans sa vie actuellement, dont certains très positifs dans un autre domaine, l'amènent à un carrefour. Je me suis revue à son âge ou à peine plus vieille. La conversation s'est prolongée. À mon invitation à rester pour le repas, il a finalement préféré aller plutôt continuer sa randonnée en vélo, ce que j'ai très bien compris d'ailleurs et reporter à une autre fois le repas.

Ah, "Dolly" la Suite si charmante pour quatre mains, l'unique raison de mon achat de ce disque, bien que je n'aie malheureusement pas pu retrouver, sur cd, une superbe version que je possédais sur vinyle, celle de Daniel Varsano et Magda Tagliaferro que j'ai tant fait jouer. Mais ce sont quand même près de quatorze belles minutes dans un autre monde. Celui de la partie heureuse de l'enfance, la partie heureuse de mes souvenirs d'alors. Tout un mélange de jolies images non reliées entre elles qui se bousculent joyeusement dans ma tête. Parmi celles-ci, ces longs corridors au plancher parfaitement ciré, inondés de soleil, qui longeaient les salles de musique dans l'historique école de mon enfance, les reflets de lumière sur la rivière que nous descendions en canot, les deux chèvres que mon jeune frère avait adoptées pour les vacances, la crème glacée que mon père nous préparait lui-même et que, selon son habitude, il s'efforçait de faire le plus sérieusement et le plus scientifiquement possible, et qu'il fallait baratter dans un contenant rempli de glace et de sel. Mais tout cela devenait tellement compliqué qu'il n'en préparait que très rarement. :-) Mes souvenirs d'aujourd'hui ne sont pas auditifs, parce que je suis absolument certaine de ne jamais avoir entendu ces airs à cette époque, ce n'est que la puissance évocatrice de la musique qui me procure cet agréable clin d'oeil vers mon enfance. Et je ne saurais vraiment pas dire pourquoi ce sont ces images-là qui sont remontées de mon passé. J'en oublie mon genou. Et puis il fait si beau aujourd'hui.

mardi le 26 mai

Aujourd'hui, c'est une entrée un peu spéciale. D'abord, ce que je veux absolument retenir des derniers jours... Mercredi le 20, un moment très fort et tout à fait inoubliable pour moi. Cette visite, la dernière, auprès d'une personne qui aura été et qui demeurera un phare dans ma vie. Cet homme, croisé tout à fait à l'improviste le long de mon parcours, l'aura, pendant quelques années, éclairé d'une manière très significative. Comme beaucoup d'autres, j'aurai incroyablement bénéficié de ses lumières exceptionnelles pour m'aider à avancer sur le chemin de ma vie intérieure. Je relis des pages de notes prises à l'occasion d'enseignements qu'il nous a donnés, et certains de ses textes et commentaires. De quoi travailler et avancer durant des années encore. Je lui dois beaucoup. Dans quelques jours, forcé par une maladie terrible, il quittera définitivement vers son pays natal, où il préparera son grand départ qui risque d'être particulièrement difficile. J'espère de tout coeur qu'il trouvera, auprès des siens, tout le réconfort qui lui sera nécessaire et que sa foi si solide l'aidera à puiser, à l'abondance de la Source, le courage, la paix et la sérénité dont il aura tant besoin avant d'atteindre le port. C'est là la prière que je fais pour lui.

Et puis, jeudi, dans un registre tout à fait différent, un autre moment fort et, à certains égards, tout à fait inoubliable aussi. Avec ma fille, j'ai assisté au magnifique spectacle de L.eonard C.ohen. C'était le cadeau qu'elle m'avait offert pour mon anniversaire puisque nous sommes toutes les deux des fans inconditionnelles. Deux billets, section du centre, sur la toute première rangée. Il était merveilleusement émouvant cet homme de soixante-quatorze ans, au sommet de son art, entouré par une équipe exceptionnelle de musiciens et choristes. Très curieuse sensation aussi que de parfois croiser le regard de l'un ou l'autre de ces artistes dans le feu de leur interprétation. Comme les autres spectateurs, être transportée par la magie de ces magnifiques chansons et percevoir aussi les effets de presque état second que cette musique avait sur les artistes qui si généreusement la créaient. C'était à la fois magnifique et bouleversant. Comme une immense communion humaine, comme un coeur unique pour tous. Les réactions de la salle ont d'ailleurs été extraordinaires et, le lendemain, les critiques ne tarissaient pas d'éloges des plus mérités. Et moi, j'avais la formidable chance de partager ce moment extraordinaire avec ma fille. Il m'est arrivé quelques fois auparavant de connaître de semblables impressions, notamment lors d'un concert où l'ensemble les Violons du Roy avait interprété mon oeuvre préférée entre toutes, La Passion selon St-Mathieu de J.-S. Bach, mais jamais comme au spectacle de jeudi. Pourquoi cette différence ? Probablement parce que Bach n'était pas au G.rand T.héâtre pour la représentation de la Passion alors que, jeudi, c'était C.ohen lui-même qui chantait... :-) J'aurais souhaité que le temps s'arrête et que ce spectacle ne se termine jamais.

Depuis quelques jours, et encore aujourd'hui, je suis retournée lire un peu partout dans mon journal. Je ressentais le besoin de le faire. Qu'en penser ? D'abord, que c'est un jeu très dangereux, pour la survie de ce journal, que de faire un tel exercice... :-) Et puis, j'aurais bien voulu complètement éliminer certaines pages ou en modifier d'autres, ou à tout le moins changer certaines formulations. Et puis non, c'est mon journal, tel qu'il est, c'est mon outil, qui porte les marques et les cicatrices de son utilisation. Je riais par moment, parce que parfois je n'arrivais pas du tout à me souvenir des événements tels que décrits, ni même des gens dont il était question tant j'avais cherché à être discrète à leur propos. Ce que je trouvais le plus comique c'est que souvent à cet égard j'avais écrit que j'étais certaine que ces quelques vagues descriptions me seraient suffisantes pour bien me situer... Mais à travers ces pages, je me suis tout à fait reconnue, comme dans un miroir, et, à travers mon quotidien et ses petits bonheurs, j'ai retrouvé, parfois un peu enfouis sous les mots, des épisodes qui ont été très importants pour moi. J'y ai reconnu ma constance et mes constantes, même à travers l'inconstance de ce journal... Et, ce qui n'est pas contradictoire, j'ai aussi reconnu une certaine inconstance, même dans ce que je calcule être mes plus importantes constantes. Je suis donc terriblement humaine. Dans un sens, la lecture m'a rassurée. Il me semble que, malgré tout, j'avance un peu, même si ce n'est que très, très lentement et même si, par moments, je tourne un peu en rond. Quand je dis que j'avance, je parle de mon propre parcours, de ma propre évolution, et ceci sans comparaison aucune et sans rapport avec nul autre que moi-même. Je pense que chacun a sa propre mission d'engagement et d'accomplissement personnel, et pas dans le sens de performance parce qu'il ne s'agit pas du tout de cela, mais plutôt dans celui de réalisation, aussi ténue puisse-t-elle être.

Je pense que chaque être humain veut et doit s'accomplir, réussir sa propre vie et être vraiment heureux, parfois en dépit de circonstances difficiles, en ayant des relations fécondes avec son milieu et avec les gens de sa vie, et il est du ressort de chacun d'en déterminer les critères et les moyens à sa disposition ou ceux qu'il essaiera de se donner. Quand, grâce à la gentillesse et la compétence technique d'une amie venue de très loin, j'ai enfin eu mon journal, il y avait déjà quelques années que je lisais en ligne des diaristes dont je voyais l'évolution personnelle et à qui j'enviais cet outil si surprenant au départ, soit le journal intime dans l'anonymat du Net, qui semblait donner de si bons résultats. Pour ma part, j'abordais le dernier droit de ma vie, je voulais le faire le plus consciemment possible et essayer de mieux comprendre le sens de la vie et surtout de la mienne. Je voulais me concentrer et enrichir ma vie intérieure, tout en savourant le mieux possible chaque instant qui passe, avec chacune des personnes de ma vie. Et il me semblait qu'un journal m'aiderait à mettre de l'ordre dans mes pensées, à mieux comprendre certaines choses, à voir plus clairement l'état de ma situation et le chemin à suivre pour atteindre mon but, en m'aidant à identifier les éléments positif de ma vie et à corriger le tir, le cas échéant.

À cause de mes inconstances à le nourrir régulièrement, je n'oserai pas dire que, le 23 mai, mon journal a eu sept ans, qu'il a atteint l'âge de raison. Je me contenterai donc d'écrire qu'il y a maintenant sept ans, j'ai mis sa première page en ligne. Et je veux continuer à le faire, le plus régulièrement possible, parce que c'est encore le meilleur moyen que j'aie trouvé, à ce jour, pour m'imposer un temps d'arrêt et faire le point sur l'ensemble de mon voyage et m'assurer que je poursuis dans la bonne direction.

Dans ma relecture, j'ai évidemment croisé les nombreuses citations du Journal de mon cher Julien Green. Comme c'est soirée d'anniversaire, je me permets d'en retenir plusieurs qui me semblent refléter mon état d'esprit de ce soir. C'est quand même assez particulier de revoir, aussi précisément, sept ans de sa vie...

"Ce journal est un miroir dans lequel je me vois. Je tends le miroir au prochain, non pour qu'il me voie - comment le pourrait-il? - mais pour qu'il se voie lui-même."
"Regarde autour de toi, vois la vie que tu t'es faite. Tu n'as pas joué toutes les cartes que tu avais en main, Oh, ne le regrette pas! Il suffit quelque fois de faire un geste, d'écrire une lettre. Tu ne l'as pas voulu. Pourquoi? Parce qu'il y a en toi quelque chose qui ne veut pas, même dans les heures de plus grande convoitise."
"Tout savoir ne m'intéresse plus. Tout savoir est un rêve de jeune homme. Ce qui me passionne aujourd'hui c'est de comprendre, et je ne désire plus savoir que pour mieux comprendre."
"Il faut quelquefois un effort presque surhumain pour s'absoudre soi-même, pour plaider non-coupable à ses propres yeux. La charité nous en donnera la force, la charité envers ce prochain qui est nous-mêmes."
"On a beau avoir commis d'innombrables erreurs, il y a toujours la joie de Dieu qui passe comme le vent dans les arbres. Je suis le tremble dont toutes les feuilles s'agitent au passage de ce souffle."
"Qui es-tu, toi qui écris ces lignes? Une fraction de fraction de seconde dans l'océan des millénaires, autant dire rien, sauf pour celui qui t'a tiré du néant."

"J'ignorais que la grâce n'est pas sensible."








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