Au bonheur du jour




Le mois de janvier 2009

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mercredi le 14 janvier

Que de manipulations techniques ! C'est ce qui arrive quand on laisse ainsi dormir son journal durant des mois et qu'on doit ensuite combler le vide, faire les liens qui s'imposent pour enfin aboutir à janvier 2009. Et là, en plus, il faut que je recommence à écrire...

Il y a quelque chose d'extraordinairement réconfortant de savoir que même le merveilleux Julien Green a, lui aussi, connu des périodes silencieuses au niveau de son journal. J'aime bien quelques-unes de ses réflexions non seulement en regard de ces interruptions, mais aussi en rapport avec son journal lui-même.

(27 juillet 1957) -- "En 1939, j'ai cessé de tenir mon journal pendant dix mois, et ces dix mois sont perdus. Je me demande du reste, s'il est bon d'essayer de fixer la vie. Que de choses nous gardons toutes vives dans la mémoire, qui peut-être nous nuisent ! "
(2 octobre 1957) -- Cette interruption dans mon journal, je ne suis pas sûr d'en saisir la raison. Un peu de découragement peut-être, et pourtant non. Même devant l'énorme place que prend maintenant l'histoire dans la vie de chacun de nous, quelque chose me pousse à continuer. Il faut aller de l'avant, et si cela paraît n'avoir plus de sens, tans pis.
(28 octobre 1957) -- Ce journal est bien différent de celui que je tenais en 1928, à pareille époque, et cependant les préoccupations les plus grandes sont les mêmes, et je me pose les mêmes questions.
(27 novembre 1969) -- "Paresse ou fatigue, je tiens moins régulièrement ce journal et c'est dommage : la vie donne des richesses dont on ne doit pas faire fi."
(21 décembre 1970) -- "Ce journal est un miroir dans lequel je me vois. Je tends le miroir au prochain, non pour qu'il m'y voie -- comment le pourrait-il ? -- mais pour qu'il se voie lui-même."

Et dire que, lors de la dernière réflexion citée, il tenait son journal depuis déjà cinquante-et-un ans et qu'il allait encore le faire durant vingt-huit ans. Allez ouste, qu'est-ce que j'attends, moi ? À mon clavier !

samedi le 17 janvier

Ce soir, -25° et on aurait dit qu'il y avait des diamants sur la neige. Les rues étaient pratiquement désertes. Je suis allée à la gare chercher un colis que ma fille était pressée de me faire parvenir, puisqu'il faisait partie de mes cadeaux de Noël et qu'elle n'avait pu en prendre livraison que cet après-midi. Quand je suis revenue à la maison, il était trop tard pour lui téléphoner. C'est superbe et j'en suis ébranlée. Je pense que j'aurai un peu de mal à dormir, le temps d'apprivoiser l'idée de posséder quelque chose de ce genre. Ce n'est pas la première fois qu'un de ses cadeaux me bouleverse mais, heureusement, les expériences passées prouvent que je m'habitue quand même assez vite à ses folies à mon endroit, et qu'ensuite je les savoure. :-)

jeudi le 29 janvier

Je viens tout juste d'allumer la lampe sur mon bureau et celle, sur pied, près du fauteuil derrière moi. C'est un moment que j'aime beaucoup. Comme à l'accoutumée, la noirceur s'installe presque imperceptiblement, sans m'incommoder, et puis vient un moment où tout machinalement je tends la main. Alors, cette lumière artificielle me réjouit, parce que c'est le signal que j'aborde une étape plus feutrée de ma journée, celle du crépuscule où habituellement, si ma vie sociale ne m'appelle pas ailleurs, mes activités s'estompent pour faire place à une vie plus intérieure ou plus intellectuelle.

Là, en ce moment, ce sont les Variations Goldberg qui m'accompagnent. Aujourd'hui, elles me font penser à l'eau. Par moments, je vois un ruisseau frais et paisible comme celui, près de notre chalet, qui serpente dans la coulée au bout du grand champ. Puis, je pense à une rivière sur laquelle la brise soulève de légères vagues qui brillent dans le soleil. C'est la rivière près du chalet de ma grand-mère, lorsque j'étais petite fille. Je ferme les yeux et je la revois dans une brèche entre les arbres, au détour du petit sentier en pente abrupte que nous dévalions et qui nous conduisait vers le quai. Rien de particulier ne s'est pourtant passé à cet endroit précis, sinon qu'il m'arrivait parfois de ralentir un peu le pas pour jeter un coup d'oeil à cette vue que j'aimais, mais cette image si belle et si réconfortante est quand même gravée en moi à jamais. Les Variations me font aussi penser à notre grand fleuve chargé de glaces épaisses que le fort courant amène avec lui. Et c'est magnifique. Je l'ai traversé, il y a deux jours, pour aller finalement récupérer cet ordinateur qui m'avait lâchée la semaine dernière. Depuis, ce sont des heures et des heures que j'ai passées à essayer de réinstaller tout ce que je souhaite qu'il contienne, y compris ce journal que j'ai vraiment, pendant un moment, pensé avoir perdu.

Aujourd'hui, le soleil était radieux et le temps nettement plus doux que les derniers jours. Heureusement pour ce jeune homme venu enlever la très épaisse neige et la lourde glace qui recouvraient le toit, surtout sur ses faces au nord et à l'ouest, notamment après cette autre tempête qui en a laissé 25 centimètres additionnels depuis hier après-midi. Je voulais que cela se fasse aujourd'hui, parce qu'on annonce qu'à partir de demain il devrait encore neiger, au moins jusqu'à mercredi prochain. Je ne voulais pas prendre de risque. Qui donc aurait le goût d'avoir un toit qui coule ou qui est endommagé ? Quand il est venu se faire payer, le jeune homme tout content m'a dit, en riant, que quelques voisins s'étaient précipités vers lui pour lui demander d'en faire autant chez eux.

Comment aborder ce que je veux dire ensuite ? Pourquoi les Variations Goldberg me font-elles, aujourd'hui, penser à de l'eau ? Peut-être parce qu'actuellement ma vie ressemble à une île, à une île paisible entourée d'eaux plutôt troubles. Et dans ma vie paisible comme une île, j'accueille actuellement, du mieux que je le puis, quelques personnes de mon entourage très proche qui traversent, pour différentes raisons selon les cas, des périodes particulièrement pénibles. Pour quelques-uns, je suis très inquiète, entre autres parce que le coup de barre à donner par l'un d'entre eux me semble lui être difficile à vouloir, même si les récifs sur lesquels ils ont l'air de se précipiter tous, sont particulièrement menaçants. Pour une autre, j'ai pleine confiance tant sur la destination, sur le chemin à suivre, que sur sa capacité à faire le voyage. Mais je sais que la douleur actuelle est grande et l'étape difficile. Dieu fasse que je sache accueillir et accompagner chacun selon son besoin, et que je sache surtout le faire selon le dosage souhaitable et souhaité.

samedi le 31 janvier

Hier, on m'a fait la belle surprise d'un cadeau absolument inattendu ouvrant sur un autre univers musical. Et puis, il faisait beau. Déjà, j'anticipais mon samedi matin, celui d'aujourd'hui, que je voulais comme avant, comme il me semblait qu'il y avait tellement longtemps. Je l'espérais lumineux, paisible et paresseux. Mon peignoir, un café, de la musique, J.asmine gambadant un peu partout et moi, à mon ordinateur, prenant tout mon temps à écrire une page de mon journal.

Toutes sortes de détails et contretemps m'ayant retardée dans la journée, j'avais dû reporter la visite à ma vieille dame à la mémoire défaillante à après son heure de repas, en tout début de soirée. J'avais pour cela choisi mes vêtements avec soin, vérifié mon manucure, mis un collier de perles et mon plus beau manteau, parce que ce sont des choses qu'elle remarque, qui lui font plaisir et auxquelles elle semble accorder plus d'importance qu'avant. Et c'est endimanchée de la sorte que je suis arrivée face à mon garage de toile pour constater, avec déception, que la porte était déchirée à plusieurs endroits, et qu'on s'était servi d'une des sangles pour l'enrouler de façon très serrée autour d'un des poteaux dans le but de retenir cette partie de la toile parce que tous les crochets avaient été arrachés. À cause de la sangle, j'ai eu toutes les misères du monde à suffisamment ouvrir la porte pour me permettre d'atteindre l'auto et lui donner l'espace nécessaire pour sortir du garage. J'étais furieuse. Il me semblait évident qu'il n'y avait qu'une souffleuse à neige qui puisse être capable d'aspirer la toile de cette façon et de faire ce type de dommage et j'en voulais aux déneigeurs qui ne s'étaient même pas donné la peine de m'avertir de cet accident. Et je n'avais plus le temps de joindre le contracteur. Quand je suis revenue à la maison, je n'étais plus capable de refermer la fameuse porte. C'est tout un appel téléphonique que je me promettais de faire ce matin au contracteur...

À mon réveil, très tôt aujourd'hui, quand j'ai ouvert la porte pour prendre mon journal quotidien et aussi, en plus, l'édition spéciale de fin de semaine d'un autre journal que je ne reçois que les samedis et à laquelle je me suis abonnée à cause de ses grands dossiers consacrés à la politique et à la culture, j'ai constaté avec déception que journal ne m'avait pas été livré. Alors là, je suis devenue carrément de mauvaise humeur, ce qui ne m'arrive pour ainsi dire presque jamais, parce que je déteste l'inconfort que cela me procure. Je pensais déjà à ce désagréable appel téléphonique à faire un peu plus tard au contracteur et puis voilà qu'il faudrait en plus que je courre après ce journal. Quand vint l'heure de faire ces appels, j'ai buté contre un répondeur automatique chez le camelot, où j'ai au moins pu laisser un message. Ce qui ne fut pas le cas chez le contracteur où une voix anonyme et neutre me fit comprendre que je ne pouvais rejoindre personne ni non plus laisser de message en dehors des heures habituelles de travail, soit du lundi au vendredi. Encore une fois j'étais furieuse, d'abord de ces contretemps qui s'accumulaient, de mon impuissance à faire quoi que ce soit pour régler l'un ou l'autre de ces problèmes mais, surtout, furieuse contre moi de justement être furieuse.

Un tout petit peu plus tard, le grand copain m'a appelée pour fixer nos arrangements pour notre sortie de ce soir. J'avais honte de lui dire ma colère et son objet, et je fus plutôt surprise de l'entendre m'assurer que souvent il réagissait assez mal à ce genre de petites contrariétés surtout, bien évidemment, en regard de l'histoire du garage. Ce qui m'a étonnée aussi c'est de voir combien sa réaction m'avait soulagée parce qu'ensuite c'est avec le coeur plus léger que j'ai préparé du thé et mon petit déjeuner et que j'ai lu l'unique journal que j'avais alors en ma possession. Mais je n'avais pas encore mis de musique et n'avais pas non plus le goût de venir écrire. Tout à coup, on a sonné à la porte et je suis allée ouvrir à mon vieux monsieur camelot, venu me remettre, en main propre, la copie manquante. Il s'est excusé, m'a dit qu'il avait une autre cliente d'un nom qui ressemble au mien et que, ce matin, il nous avait confondues. J'ai placoté un peu avec lui, il a été tout simple et charmant et il est parti en me faisant le plus merveilleux sourire, même avec sa bouche presque édentée. Ses yeux étaient lumineux. J'ai ressenti une grande bouffée d'affection pour lui et je suis revenue, heureuse, dans la salle à manger, avec mon précieux journal et en oubliant presque complètement la porte de mon garage.

En début d'après-midi, alors que j'étais enfin ici, devant cette page, bien décidée de ne pas abandonner ma résolution d'écrire, j'ai entendu marcher comme sur la pointe des pieds sur le balcon avant. J'ai tout de suite compris de qui il s'agissait. Je suis arrivée face à face avec un des jeunes déneigeurs qui était assez piteux. Je savais que ce n'était pas lui mais son compagnon qui avait manipulé la souffleuse hier, mais je lui ai dit que j'aurais apprécié être mise au courant de l'accident, que j'aurais très bien compris que ce sont des choses qui arrivent, mais que ce qui m'avait choquée et me choquait encore c'était cette fuite. Il était vraiment mal à l'aise et il m'a assurée que ses patrons avaient été avisés, que dès le printemps les réparations seraient faites aux frais de la compagnie, parce qu'il est absolument impossible d'enlever le garage maintenant et qu'on viendrait dans quelques jours exécuter des corrections temporaires. J'ai mis manteau, foulard, gants et bottes et suis sortie les rejoindre avec quelques crochets additionnels que j'avais en réserve et qu'ils ont immédiatemment installés, ce qui a quand même déjà un peu replacé les choses. Et ensuite, ils ont pelleté avec coeur, en insistant évidemment sur la neige qui s'était accumulée à l'intérieur du garage depuis leur bévue. Au fur et à mesure que le temps passait, que la situation s'améliorait, ils se détendaient et semblaient très soulagés de ma réaction. Ils étaient vraiment gentils et aussi très amusants et notre conversation a été des plus agréables. J'ai eu encore droit à de chaleureux sourires quand ils sont partis avec l'air de s'être libérés de tout un poids sur les épaules. Quelque chose me dit que je serai traitée aux petits oignons pour le reste de la saison. :-) Voilà comment, bien simplement aujourd'hui, mes petits pépins sont devenus des petits bonheurs.









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