Au bonheur du jour




Le mois d'avril 2009

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samedi le 18 avril

Évidemment, je m'en doutais... Bon, je recommence après cet autre long intermède. Encore une fois, plusieurs manipulations techniques ont été nécessaires pour combler l'écart.

J'arrive d'une assez longue marche dans le soir. Curieuse oscillation entre l'hiver et le printemps. L'air est relativement doux mais j'étais quand même contente d'avoir pensé à mettre ma cape d'alpaca et d'avoir enfilé de bons gants chauds. C'est un contraste typique de cette période de l'année alors que, cet après-midi, un simple cardigan de grosse laine avait été suffisant pour passer un bon moment dehors et faire le tour de mon petit terrain. Il y a encore une assez importante quantité de neige dans la partie ombragée à l'ouest et puis le garage de toile est toujours là, prisonnier de la glace encore bien présente dans le bas de la pente vers la maison. La clôture blanche et la tonnelle ont grandement souffert de l'hiver. Quelques planches cassées, d'autres arrachées et des montants à remplacer. C'est vrai cependant qu'elle comptent déjà plusieurs années de bons services. La grande épinette blanche du coin de mon terrain et la haie de rosiers ont été libérées des clôtures protectrices et des couvertures de géotextile. Encore des dommages aux arbres cette année, beaucoup de branches sur le sol, un sorbier décapité par les vents forts et le verglas. L'arbre dont on pourrait cependant penser qu'il a le plus souffert dans tout cela, c'est l'autre épinette, la plus vieille et la plus haute, celle près de la fenêtre de l'ancienne chambre de ma fille. Des centaines de courtes extrémités de branches jonchent le sol, comme si un mystérieux géant était venu patiemment lui faire une excellente et très précise taille pour lui redonner de la vigueur. Depuis toutes ces années que je demeure ici, je n'avais jamais vu semblable phénomène. Je suis certaine que cela lui sera très bénéfique. Mère nature, même si elle est parfois très sévère, sait quand même souvent très bien prendre soin de ses petits.

Je n'ai pas encore aperçu de volées d'oies blanches ou d'outardes, mais ça ne saurait tarder. Elles ne sont pas vraiment en retard dans mon coin de la planète, c'est moi qui ai tellement hâte. Mais même si je trouve que cela n'évolue jamais assez vite à mon goût, pour le moment, je suis satisfaite. Je serais cependant mieux de ne pas trop en parler avec ma fille, parce qu'elle prend un vilain petit plaisir à me souligner combien dans sa très grande ville, à 255 km de chez moi, le printemps est tellement plus hâtif, ce qui est effectivement vrai. grrrr. :-)

En ce moment, j'écoute une très récente acquisition que j'aime beaucoup, soit un disque des Suites pour clavecin de Froberger, interprétées par Blandine Verlet. Lumineuse musique découverte par hasard sur le net et que j'ai immédiatement commandée chez le disquaire. L'album porte le titre "Froberger ou l'intranquilité". Mot dont j'aurais aimé connaitre le sens exact mais dont je viens de constater l'absence de l'édition que je possède du Petit Robert. Je suis donc presque obligée de lui appliquer l'inverse de celui de "tranquillité". Bon, ça y est, une preuve de plus que je n'y comprendrais vraiment rien en musique puisque, encore une fois, je lui donnerais le sens qui me convient en ce moment et qui serait le contraire de celui que les spécialistes pensent qu'elle devrait avoir ? Ça doit être ça, puisque je trouve ces airs magnifiques, que je suis sereine en les écoutant, que je baigne dans leur lumière alors que presque tout est déjà éteint dans ma maison et que je m'apprête à aller paisiblement dormir.

" Un livre demande un effort. Il faut entrer dans ses pages, faire siennes les phrases d'un autre, se transporter dans un autre univers. La musique, c'est le contraire. Elle entre en vous, vous emmène dans son pays, vous fait sienne ; impossible de s'en défendre, car elle insinue sa beauté dans l'air que vous respirez et elle devient votre souffle." (Julien Green, 5 mars 1998)

vendredi le 24 avril

Depuis, on m'a parlé de l'intranquilité. En plus de la musique, voilà maintenant que je ne saisirais pas non plus le sens des mots, du moins (et, seulement, je l'espère) celui des plus nuancés. :-) C'est d'abord l'ami cadeau qui, au téléphone, avec son exquise sensibilité, a semé le doute dans mon esprit parce qu'il comprend souvent certaines choses tellement mieux que moi. Puis, ensuite, dans son précieux endroit sur le net que je visite quotidiennement, c'est le si gentil ami qui lui, toujours à ce propos, a déposé à mon intention l'explication de l'origine de ce mot créé par Pessoa et a ajouté une très belle citation contenant la phrase suivante : "Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini.". Oui, il est possible que ce soit un état d'esprit de ce genre que Froberger aurait cherché à décrire. Cela me fait un peu penser à cette très particulière sensibilité à une vibration universelle qui, la plupart du temps, nous demeure presque imperceptible jusqu'à ce qu'une fraction de seconde, à peine le temps d'un éclair, on la laisse nous effleurer et qui, alors, nous envahit soudainement en prenant toute la place. Sauf que, là maintenant, en écrivant cela, je suis probablement en train de tout mélanger en ne comprenant, à la fois, ni le sens de la musique de Froberger, ni le sens de la citation de Pessoa, et en les interprétant, encore une fois, à ma façon. Me revoilà donc de retour à la case départ. Je ne m'en sortirai pas vivante ! :-)

Hier, superbe découverte sur internet. Alors que, comme il m'arrive si souvent, je faisais une autre recherche sur Julien Green, j'ai suivi divers liens pour aboutir sur un site personnel où on peut entendre une longue entrevue radiophonique de 1969, rediffusée au début de 2009, qu'il donnait à Robert de Saint-Jean, cet homme si proche de lui et si important dans sa vie. C'est tellement émouvant et agréable de l'entendre s'exprimer sur lui-même et sur une foule de sujets, beaucoup déjà traités dans son journal d'ailleurs et dont je me souvenais très bien. J'y ai retrouvé le style et le vocabulaire qui me sont si familiers maintenant, mais avec en plus le charme, la chaleur, la douceur et les sourires qu'illustrent si bien le son et les intonations de sa voix. Les autres entrevues que j'avais jusqu'ici eu la chance de voir ou d'entendre, et qui sont aussi des bijoux, étaient avec un Green beaucoup plus âgé, toujours très attachant mais aussi, visiblement moins à l'aise avec ses interlocuteurs. J'aurais voulu que celle d'hier se continue, je l'aurais écouté durant des heures et des heures encore.

Le garage de toile a été remisé il y a quelques jours. Et si je regarde de près, on peut apercevoir le début d'un espoir de bourgeons sur les sorbiers, mais rien encore d'apparent sur les autres arbres. Il y a encore de la neige sur la partie ombragée du terrain, c'est-à-dire spécialement concentrée à l'ouest et au nord-ouest. Mais, joyeux paradoxe si caractéristique de notre tentative de printemps, une grosse mouche, du genre de celle qui a du vécu et de l'expérience, est entrée dans la maison par une fenêtre entrouverte, faisant ainsi la joie de Jasmine qui l'a pourchassée un peu partout, avec patience et des petits sons d'enthousiasme. Elle a certainement dû lui régler son compte puisque je n'ai pas revu la bestiole. Je soupire cependant, parce que je n'ai pas encore vu d'oies blanches ou de bernaches. Et c'est cela, pour moi, le vrai signal du printemps.

dimanche le 26 avril

Hier, j'avais d'abord rendez-vous pour le brunch avec le mari de mon amie décédée, et sa soeur. Comme je venais de passer un long moment au téléphone avec ma fille, j'étais déjà presque en retard. J'ai saisi à la course un foulard de soie, mon veston de cuir et mon sac à main et je me suis dépêchée à quitter la maison. La douceur du temps m'a surprise. Bien sûr, il faisait soleil, mais je n'aurais jamais pensé que, si tôt en saison, le foulard et le veston seraient de trop. Je n'avais plus le temps de faire marche arrière et je me suis dépêchée à aller rejoindre mes amis qui, bien évidemment, étaient eux aussi trop chaudement vêtus. Nous en étions un peu ébahis et surtout inconfortables. Très beaux moments partagés, surtout quand le conjoint de la soeur de M. (je décide de leur accoler cette lettre qui est l'initiale du prénom de mon amie et qui met l'emphase sur l'origine de notre amitié, puisqu'il est évident que les liens que nous avons tissés durant les longs mois où nous prenions soin d'elle sont là pour rester). Je disais donc, très beaux moments, surtout quand le conjoint de la soeur de M. nous a quittés pour aller à un autre rendez-vous. Il faut dire que, le pauvre, il est un peu en dehors de ce trio spécial puisque, bien qu'il ait été très gentil et très coopératif durant la dernière hospitalisation de mon amie, il n'avait pas été associé à la dynamique des 24h/24h en temps de garde que nous partagions alors tous les trois et à la profondeur de cette expérience alors vécue. Il est certain que lorsque que nous nous retrouvons tous les trois, M. devient souvent, d'une manière ou d'une autre, le sujet de la conversation, quand même ce ne serait que pour rappeler certains souvenirs ou anecdotes vécues avec cette femme complexe mais si attachante, et je pense que c'est très sain et surtout bien normal.

Après avoir laissé la soeur de M. chez elle, je suis passée arroser les plantes chez mon frère et ma belle-soeur qui sont en voyage. Leur forêt tropicale comme je l'appelle, parce que si les plantes sont très belles, elle sont surtout nombreuses. :-) Depuis le matin, j'avais bien évidemment laissé le foulard de soie et le veston de cuir sur le siège de ma voiture et je trouvais même que ma jupe et mon chandail étaient beaucoup trop lourds. Je me suis finalement dirigée vers la jolie petite rue commerciale de mon voisinage, pour aller dans une boutique chercher ces chocolats exceptionnels confectionnés sur place, pour des amis chez qui le grand copain et moi allions plus tard manger. Quand je suis enfin revenue chez moi, j'étais presque en nage. J'ai eu un peu de difficulté à trouver quelque chose de beaucoup plus léger, puisque ma garde-robe estivale est encore rangée et qu'il serait normalement trop tôt pour faire la transition (bon, c'est vrai que j'ai un peu tardé et en voulant laisser passer la cohue des gens pressés qui se précipitent mais, à titre d'indicatif, ma voiture a encore ses pneus d'hiver et puis il reste encore de la neige sur mon terrain...)

Le grand copain avait insisté pour que je le rejoigne d'abord chez lui pour l'apéro, le temps de voir quelques travaux qu'il a fait exécuter sur son terrain. C'est en bermudas et en T-shirt qu'il m'attendait en lisant sur sa terrasse. Quand il est allé se préparer et mettre des vêtements un peu plus chics, j'ai passé plusieurs minutes à observer un couple de rouges-gorges s'affairant à amasser ce qu'il faut pour la construction d'un nid, je voyais aussi des mésanges qui virevoltaient et, sans pourtant l'apercevoir, j'entendais les merveilleux trilles d'un cardinal rouge. Il faisait si beau et si chaud et j'avoue qu'en sirotant mon vin blanc, je commençais à y croire...

Sur le chemin du retour, j'ai laissé ma voiture chez moi pour accompagner le grand copain dans la sienne. Le thermomètre de sa voiture indiquait qu'il faisait alors 27° à l'extérieur, comme si nous étions en juillet. Nos amis nous attendaient aussi sur leur terrasse où nous avons pris notre deuxième apéritif. Belle rencontre dans cette maison ancienne située près de chez moi, qu'ils ont récemment acquise et fait aménager en respectant son caractère et, surtout, en réussissant à lui conserver toute son âme. On aurait dit que les heures qui ont suivi s'écoulaient hors du temps. Quand fut venu le moment de les quitter, il faisait encore si bon que nous avons étiré la conversation sur le trottoir. Puis ils sont entrés chez eux et nous nous sommes dirigés vers la voiture du grand copain. Et c'est à ce moment que la magie s'est produite. Une volée d'une quarantaine d'oies blanches sur fond de ciel noir, ma toute première de l'année, est passée très très bas tout juste au dessus de nos têtes, en multipliant leurs appels si caractéristiques. Et j'ai ressenti une énorme bouffée de joie.

mardi le 28 avril

Journée Fauré. Journée faite de petits riens et de bon thé. Il pleuvait et, peu à peu, la température retrouvait ses normales de saison. Malgré ce refroidissement, la pluie abondante par moment a emporté ce qui, en dépit des derniers jours chauds, restait encore de neige sur mon terrain. Journée aussi entre la douceur de vivre, la mienne, et l'inquiétude, la mienne aussi, que j'ai pour d'autres. Deux amis, deux hommes qui ont chacun très récemment appris qu'ils se dirigeaient vers la sortie, l'un d'une manière qui, selon toute probabilité, pourrait être beaucoup plus difficile et pénible encore que pour l'autre. J'ai communiqué avec les deux. Cela s'est bien passé, même si j'appréhendais ne pas être adéquate pour ce premier contact après les diagnostics. J'ai l'intention de rester en liens avec eux le temps que chacun des deux le désirera, mais avec discrétion et selon la mesure appropriée que chacun des deux souhaitera, puisque mes liens ne sont pas les mêmes pour l'un et pour l'autre, et surtout ne sont pas du tout les mêmes qu'avec ma grande amie M. Je me souviens combien, au début, M. appréciait les contacts avec un cercle assez élargi, lequel s'est graduellement refermé ensuite, au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que la fin approchait. L'important pour eux, il me semble, c'est de vivre le mieux possible l'instant présent et chacun des instants présents qui suivra. Que cette phrase est facile à écrire pour moi qui ne suis qu'observatrice, mais, à la lumière de l'expérience de mon amie M., je pense que c'est encore la seule façon de traverser les épisodes. Il me semble que la grâce, celle qui donne le courage, et aussi la capacité d'apprécier les petits détails qui aident à apaiser et même à enjoliver les moments difficiles, est toujours et seulement agissante dans l'instant présent, mais il me semble aussi qu'elle est constante pour autant qu'on l'accueille, l'accepte et la laisse opérer.

Hier, j'ai passé une grande partie de la journée à m'occuper de la mise en printemps de mon petit terrain, y compris le déménagement des mangeoires d'oiseaux dans leurs quartiers d'été. J'en ai une nouvelle, offerte en cadeau l'automne dernier par mon vieil ami bricoleur qui me l'avait dessinée et fabriquée. Elle est montée sur une base de ciment et a des gadgets bien originaux, dont un pour empêcher les écureuils de grimper dans le poteau et l'autre pour bien retenir le toit sur la mangeoire elle-même. Je n'en reviens pas comme cet ami est ingénieux et "patenteux". J'ai une autre mangeoire que j'avais achetée il y a quelques années déjà et qui ressemble un peu à celle-là tout en étant moins rustique, mais celle de mon ami, je veux la conserver longtemps, longtemps. Voilà pourquoi je ne l'avais pas utilisée durant l'hiver qui vient de se terminer et pourquoi aussi je ne le ferai jamais durant la saison froide. Elle est du genre difficilement remplaçable. Pour le moment, elle est pleine de graines de tournesols et je l'ai placée tout près de la clôture, devant la fenêtre de la salle à manger. C'était tellement amusant de voir les mésanges tout agitées nous tourner autour et se dépêcher d'aller visiter une mangeoire dès que nous l'avions remplie et installée à sa nouvelle place. Aujourd'hui, j'ai pour la première fois cette année entendu, à plusieurs reprises et de très, très près, le chant si particulier et que j'aime beaucoup d'une certaine variété de bruants dont il faudra que je retrouve le nom spécifique. Tout me porte à croire qu'ils seraient en train de se construire un nid quelque part dans mon voisinage immédiat.

Belle mais courte conversation téléphonique en coup de vent avec ma fille, elle-même de passage en coup de vent par affaires dans ma ville. Nous savions que nous ne nous verrions pas, mais c'était tout comme. Parfois la communication passe si bien. Et puis, avec la femme de mon filleul adoptif, qui vient de donner naissance à leur troisième enfant en pas beaucoup plus d'années. De nouvelles vies commencent donc dans mon entourage alors que certaines s'achèvent. Il y a un moment pour tout dans l'existence et, en ce qui me concerne, je réalise que j'en suis rendue à me sentir beaucoup plus en connexion avec ceux qui préparent leur départ qu'avec ceux qui arrivent, même si j'aime beaucoup les enfants. Bon, il y a bien sûr une question de contexte personnel, mais cette constatation me surprend. Comment et quand cette transition s'est-elle imperceptiblement faite dans ma tête ? Et j'imagine que cela doit tous nous arriver un jour. À discuter, un bon verre de vin à la main, avec l'amie d'enfance qui vit dans la très grande ville et qui sera dans la mienne demain.









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