Au bonheur du jour




Le mois d'avril 2008

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samedi le 12 avril

Il neige à plein ciel. Entre 10 et 15 cm sont prévus. Contraste avec hier, belle journée de temps doux, alors que j'ai étrenné mon élégant blouson de cuir noir, le premier de toute ma vie, reçu en cadeau à Noël. Quel plaisir printanier c'était d'avoir aussi mis un foulard de soie, des gants fins et de marcher en souliers dans les rues dégagées, alors que près de deux mètres de neige n'en finissent plus de fondre sur les terrains. Le vent était doux mais il soulevait quand même le sable et la poussière sur l'asphalte, résidus de ce si dur hiver. J'ai vu ma vieille dame à la mémoire défaillante. Il y avait une quinzaine de jours que je n'avais pas pu lui rendre visite. Elle s'enfonce doucement dans un autre monde, mais elle est souriante. Voulant me présenter à quelques compagnons de sa nouvelle résidence, elle peinait à me situer dans l'histoire de sa vie. Elle me donnait correctement le nom que j'ai pris à mon mariage et parlait aussi de ma naissance, situant bien quelques faits mais confondant son rôle à cet égard. Elle était contente et excitée comme une petite fille et me témoignait son attachement mais, dans son discours, les étapes entre ma naissance et le temps présent baignaient dans un flou qui l'intriguait, la questionnait mais ne l'angoissait pas. Très lentement, puisqu'elle peine à marcher, nous nous sommes rendues à son petit studio si joliment aménagé, où quelques meubles, tableaux et souvenirs recréent le plus possible le décor aimé qu'elle a dû quitter. Nous avons passé un très agréable moment ensemble. Je pense que les choses vont vraiment le mieux qu'elles peuvent aller dans les circonstances et je vois un grand contraste entre sa réaction face à cette cruelle maladie et tout ce qu'elle implique, et celle de maman qui, malheureusement pour elle, en avait tellement souffert, et qui avait vécu ses derniers mois dans cette même résidence.

Hier aussi, un peu de magasinage avec mon amie d'enfance de ma ville, dont une robe pour elle, achetée en un temps record sans essayage, à deux minutes à peine de la fermeture de la boutique. Quand elle décide de quelque chose celle-là! :-) Jeudi, j'étais allée rejoindre le mari de ma grande amie décédée ainsi que sa soeur au restaurant familier et nous avons passé quelques heures vraiment agréables. C'était la première fois que nous nous retrouvions tous ensemble depuis le retour de voyage de celle qui est vraiment devenue une nouvelle amie, que j'étais allée chercher à l'aéroport il y a une dizaine de jours. Notre rencontre de jeudi nous a permis de constater que, chacun à sa manière, nous évoluons à peu près au même rythme dans le processus du deuil. Mais, plus encore, nous avons constaté que les liens que nous avons tissés au cours de ces longs et difficiles mois sont bien réels, qu'ils ont leur vie propre qui dépasse le point que nous avons en commun de la maladie de cette personne qui nous était si chère à tous les trois. Peut-être est-ce là un cadeau qu'elle souhaitait nous laisser en nous associant de si près à elle durant ses derniers mois, puisque, à titres différents, elle aimait chacun de nous.

Il neige toujours à plein ciel et ma fille est en route. Elle vient de me téléphoner qu'elle retardera un peu. Même s'il n'y a que quelques jours que j'ai quitté sa très grande ville, elle a tenu à faire le voyage à cause de mon anniversaire de naissance demain. Elle apporte avec elle ces lourds livres que ma sage et compétente amie m'a dénichés et si gentiment offerts lors de notre rencontre de mardi dernier, certains dont je rêvais depuis un bon moment, et qu'il m'aurait été difficile de transporter en bus.

Oui, demain ce sera mon anniversaire. Un nombre non signifiant mais cependant nouveau. Si je devais mourir au même âge que mon amie décédée, je vivrais encore huit ans, et vingt ans si je devais rejoindre celui de ma mère. Je ne sais pas combien de temps il me reste et cela m'importe peu. Tout ce que je sais et dont je suis complètement consciente, c'est que ce temps m'est infiniment précieux et que je veux pleinement le savourer. Comme cadeau, je veux donc m'offrir un engagement renouvelé envers ce journal, bien simplement destiné à retenir mes petits bonheurs du jour.

mardi le 15 avril

Je suis un peu désorganisée ce matin, enfin, un peu plus que d'habitude, disons. Depuis un bon moment déjà, je redécouvre le plaisir de la possession et de la maîtrise de mon temps, et la liberté de l'utiliser à ma façon, à ma convenance. Bon, un peu égoïste tout ça, mais que c'est agréable !

Quelqu'un m'avait dit : "Le technicien passera chez vous mardi matin, madame, entre 7h30 et midi." Je trouve que cette plage horaire est longue, beaucoup trop à mon goût, surtout à cause de l'heure de son début... :-) J'aime bien me lever très tôt et entreprendre lentement mon long et agréable processus de la mise en marche de la journée, en savourant les petits moments du matin. Mais, sauf si c'est vraiment nécessaire, je déteste me bousculer pour devenir efficace et opérationnelle à 7h30, c'est-à-dire avoir déjà pris ma douche, fait de l'ordre dans la chambre car le technicien passera un peu partout dans la maison, et déjà mangé le petit déjeuner pour ensuite attendre, attendre et attendre. Et puis, peut-être suis-je mal faite mais j'hésite, dans ces circonstances, à entreprendre ensuite une activité quelconque que je sais que je devrai certainement suspendre dans un court laps de temps. Je fais quoi, alors? Des listes. Je fais des listes de choses à exécuter d'ici quelques jours, allant de la finalisation des papiers pour les impôts à quelques courses précises aux antipodes de la ville, auxquelles je ne pense jamais une fois que je suis dans mon automobile. Ainsi, ce bidule pour la balayeuse à aller chercher au diable vauvert, et puis l'achat de quelques petits objets de toutes sortes de quincaillerie que je reporte ou oublie toujours. Bon ce ne sont que des détails, mais ils sont finalement bien identifiés là, sur la feuille que je viens de glisser dans mon sac à main et qui m'accompagnera chaque fois que je franchirai le seuil de la porte. J'anticipe déjà ma satisfaction quand je les aurai enfin tous réglés. Je n'irai pas jusqu'à dire paix de l'esprit, non, mais une certaine légèreté tout de même. :-).

Et puis les listes finies, je pense à mon journal et tout de suite me vient l'envie de venir écrire quelques lignes. Les "Sonates pour flute et basse continue" de Michel Blavet si bien interprétées par Claire Guimond conviennent parfaitement à ce temps suspendu. La fin de semaine de mon anniversaire s'est déroulée comme un charme, si on fait abstraction de la neige de samedi qui m'a forcée à ressortir manteau et bottes d'hiver. Mais, dans ma vie, il faisait bon et doux. Samedi soir, souper au resto avec ma fille et un de nos meilleurs amis à toutes deux et, dimanche, le grand copain est venu nous rejoindre pour un très agréable brunch que nous préparait ma fille. Dans les deux cas, les heures se sont envolées heureuses et légères. Cette année, j'avais préféré ces deux petites rencontres, sans fla fla, qui permettent de vraies conversations. J'aime ces occasions intimes où je puis voir de si près évoluer ma fille avec les autres, admirer la femme qu'elle est, et savourer sa présence d'esprit et son sens de l'humour raffiné. Et, pourquoi pas, être très fière d'elle et du plaisir évident que prennent les autres à sa présence. Et cela me confirme qu'il ne s'agit pas seulement d'une mère pâmée, totalement sous le charme de sa fille. *rires*

"Bonjour Madame, ici Unetelle de la compagnie Machin. Notre technicien a pris du retard, il ne pourra être chez vous qu'en après-midi. J'espère que cela ne vous causera pas trop d'inconvénients." J'aurais pu le jurer! grrrr... :-)

samedi le 26 avril

Lundi soir dernier, j'ai eu la surprise d'en entendre un premier cri. Il faisait presque nuit, et j'étais sortie quelques secondes sur le balcon sentir le temps, afin de décider du type de manteau à revêtir. Au premier son, j'ai levé les yeux, n'osant croire qu'il s'agissait enfin d'elles. Le ciel était trop noir, je ne voyais rien. Les cris se sont ensuite rapprochés et faits plus nombreux. J'étais folle de joie. Puis, durant un très court moment, j'ai quand même aperçu la formation, éclairée je ne sais trop comment. Peut-être par les reflets d'un soleil invisible, parce que rendu plus bas que l'horizon, mais quand même là encore, ou peut-être par les reflets de la lune presque pleine ce jour-là mais que je n'apercevais pas de mon point d'observation. Je ne saurais vraiment dire, mais je les ai vues, elles, blanches sur fond de ciel noir, voler en formation. Le retour de oies blanches. Chaque année, c'est comme si c'était nouveau pour moi, cette manifestation de la constance de la nature. J'étais là, frissonnante, la tête levée vers le ciel, aussi émerveillée et émue que quand j'étais toute petite fille.

Plus tôt aujourd'hui, j'ai travaillé dehors avec les gens qui sont enfin venus enlever, rouler et remiser garage de toile, tapis de coco et clôtures à neige. Et puis il fallait balayer les entrées pour ramasser tout ce sable étalé durant les longs mois de l'hiver. À l'exception de l'absence notoire du volet arraché sur le devant de la maison et de quelques importantes branches cassées qui gisent là, victimes de la si grosse tempête, il reste encore beaucoup trop de neige sur le terrain pour qu'on puisse bien constater les dégâts et séquelles de cette exceptionnelle saison. Mais je verrai cela en temps et lieu.

Vers midi, alors que le soleil était vraiment bon et le vent léger, il y avait tout un va et vient devant chez moi, de piétons se dirigeant nonchalamment vers la sympathique rue commerciale de mon voisinage. C'est alors qu'elles sont passées. Probablement plus d'un millier d'oies blanches bruyantes, pointant vers le nord en plusieurs formations qui s'entrecroisaient dans une étrange chorégraphie dont elles semblaient connaître à la perfection tous les mouvements et les vagues. C'était absolument harmonieux et absolument magnifique. Durant ces brefs instants, il m'a semblé que le temps était suspendu. Les gens se tenaient là, immobiles pour contempler cette beauté. Puis, au fur et à mesure que les sons s'estompaient et que les oiseaux s'éloignaient, tout s'est animé, les gens ont repris leur promenade et nous nos travaux. Je pense que je n'oublierai jamais cet instant.

Encore quelques minutes et le grand copain viendra me chercher. Nous allons rejoindre un couple d'amis que je revois pour la première fois depuis quelques mois, c'est-à-dire depuis que ma vie a retrouvé son propre cours. J'en suis encore au stade des "premières fois depuis que"... Mais je pense que tout se déroule le mieux possible. J'ai aussi repris le chemin de ma petite chapelle, mais j'y vais encore sur la pointe des pieds, c'est-à-dire que j'y vais quand je sais que j'y serai seule, le temps de tout apprivoiser de nouveau.









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