Au bonheur du jour




Le mois de novembre 2007

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Aujourd'hui

vendredi le 9 novembre

Les grands arbres dénudés laissent maintenant passer le soleil. J'aperçois mon ombre sur le bureau et le coin de l'écran illuminés, et je sens la chaleur de ses rayons sur mon cou et mes épaules. La nuit, alors que mon système de défense a baissé la garde, j'ai conscience, même dans mon sommeil, d'un grand froid que les couvertures ne parviennent pas à contrer et mes rêves sont tristes. Souvent, je me réveille avant l'aurore, mue par un automatisme qui ne m'est pas familier. Ce sont les heures les plus difficiles de ma journée. Parfois, il m'arrive de me recoucher quand, bien éveillée, j'ai réussi à retrouver mon aplomb, à faire la part des choses et à bien comprendre qu'il ne peut plus en être autrement.

Après un assez long séjour à l'hôpital, mon amie est rendue dans ce qui sera sa dernière maison. C'est un endroit magnifique, feutré, et sa chambre donne sur le fleuve. Elle y reçoit des soins de confort et les heures s'écoulent, une à une, dans une sérénité remarquable. Notre intimité est toujours plus grande et, en quelque sorte, mes mains deviennent graduellement les siennes. J'ai aussi de plus en plus accès à son âme dont je perçois encore plus la beauté.

De toute la musique de sa discothèque, c'est l'intégrale des concertos pour piano de Mozart, que pour ma part j'ai l'habitude d'associer à mes samedis matin flâneurs, ainsi que les chansons de Reggiani qui l'ont accompagnée dans ce lieu. Il nous arrive parfois de les écouter, la plupart du temps en arrière-scène. Mais, même ça lui est devenu accessoire. Qu'apporteriez-vous sur une île déserte nous demande-t-on parfois.

Mon amie est comme un magnifique coucher de soleil, qui descend lentement à l'horizon et pour lequel on suspend tout pour pouvoir pleinement le contempler. Tout ce qui l'entoure baigne dans sa lumière particulière qui laissera une profonde empreinte dans notre mémoire. Et tout comme le soleil, quand elle aura disparu de nos yeux, nous saurons qu'elle brille ailleurs et que nous la reverrons.

"La mort n'est rien. Notre vie n'est pas coupée, mais délivrée seulement de la chair. Les apparences redoutables dans bien des fins de vies, quel que soit l'âge, ne sont que des apparences. La transformation se fait ailleurs et le vrai moi se dégage de son linceul de chair.

Sans doute ces idées resurgissent après une journée où mon âge s'est fait sentir. Je n'écoutais guère ce qui se disait autour de moi, j'étais enfermé dans cet isoloir qui est soi-même quand le monde extérieur semble factice." (Julien Green)

mardi le 13 novembre

Au téléphone, sa voix est si faible et si douce. C'est elle qui me demande si j'ai bien dormi. Je lui réponds que oui. Comment pourrais-je lui dire que non, parce qu'aussi agité qu'il puisse être en ce moment, mon sommeil est encore tellement plus sain et naturel que le sien. Hier fut une très mauvaise journée. Je la sentais désemparée. Parce que la mort retarde.

Il y a quelques jours, nous avions vu à la télé une recette particulière de soupe repas grecque, au poulet et au citron. Dimanche soir, quand j'ai mentionné que je l'essaierais un jour, elle m'a dit qu'elle aimerait bien en manger avant de mourir. Alors, hier, je lui en ai préparée. J'avais apporté vaisselle et ustensiles, du bon poivre et de la fleur de sel. Nous étions quatre, avec son mari et sa soeur. Elle a mangé un peu plus que d'habitude et a beaucoup aimé cette soupe que je ne pourrai plus jamais, jamais refaire.

Dehors, Il fait soleil. Il me semble qu'il y a longtemps qu'un automne fut aussi beau. Je ne sais pas en profiter, pas plus d'ailleurs que de mes heures libres. J'ai aussi temporairement suspendu les cours que je suivais. En ce moment, je suis indisponible pour tout ce qui n'est pas elle. Et je sens, même si je ne le voulais pas, même s'il ne le fallait pas encore, que mon deuil est déjà commencé.

Ma fille est dans ma ville pour un colloque. Nos horaires ne coïncidant pas, puisque je rentre trop tard, nous nous verrons une autre fois. Hier, en arrivant chez moi, j'avais encore quelques messages téléphoniques d'amis que je néglige, dont un particulièrement gentil et comique du grand copain. C'est bon de les savoir tous si compréhensifs.

Dans quelques minutes, j'irai la retrouver parce qu'elle m'attend. Pendant qu'elle dormira, je poursuivrai la lecture de ce livre si profond qu'elle n'a elle-même pas eu le temps de terminer, et qu'elle m'a offert. Ce livre qui parle d'essentiel.

dimanche le 18 novembre

C'est dimanche matin, un peu avant 7h00. Compte tenu de la soirée d'hier, il est vraiment trop tôt pour démarrer ma journée, mais quand même un peu trop tard pour aller me recoucher. Le moment parfait pour écrire quelques mots.

Hier soir, mon amie a fait une assez longue crise d'angoisse. C'était sa deuxième. Elle était oppressée, craignait d'étouffer et, ce quelle appréhende le plus, de mourir étouffée. Je remerciais l'intuition qui m'avait fait refuser l'invitation du grand copain. J'avais pressenti que je ne pourrais pas la laisser suffisamment tôt en soirée. Nous avons plutôt convenu d'aller, lui et moi, bruncher dans quelques heures, avant que je ne retourne en après-midi à son chevet. J'attends d'ailleurs son appel téléphonique dans une heure ou deux.

En dépit des circonstances, j'arrive à me sentir confortable dans le rôle que j'exerce auprès de mon amie. Dans un sens, c'est de l'amitié poussée à son extrême limite, autant de sa part que de la mienne. Mais c'est aussi, en ce qui me concerne, mon instinct maternel qui s'est éveillé, dans la phase qu'il avait connue dans la toute petite enfance de ma fille, quand je devais assumer tous ses besoins, y compris les plus primaires. Aujourd'hui, ce n'est pas du tout le cas, tout ne repose absolument pas sur moi, mais je me découvre des torrents de la même tendresse, de celle qui fait que, sur le coup, dans la crise, tout me devient facile. Alors, quand je tente de la rassurer, ma voix devient très calmante et très douce, et rien ne transparaît de la peine et de la terrible impuissance que je ressens. Hier, sa fille appelée en renfort est venue nous rejoindre. Nous avons tamisé les lumières et attendu que la médication appropriée commence à faire son effet. À un certain moment, en regardant sa fille droit dans les yeux, j'ai abordé un sujet de conversation absolument futile. Saisissant très bien le signal, elle a emboité le pas et nous avons parlé crèmes, petits pots et fragrances. Peu à peu, mon amie s'est jointe à la conversation, nous faisant part de ses propres goûts. Elle retrouvait peu à peu sa voix des jours meilleurs et son enthousiasme...

Quand nous avons finalement pu quitter, l'air était froid et le ciel magnifiquement étoilé. Au loin, nous apercevions le clocher si joliment illuminé de la petite église historique qui surplombe le fleuve. Nous avons pris le temps de respirer un peu et de parler doucement. Je ne sais pas du tout ce qu'il arrivera de ces nouveaux liens que nous nous sommes créés au cours des derniers mois. Je sens que je ne suis plus seulement que l'amie de leur mère, celle dont mon amie mentionnait le nom au hasard d'une conversation, celle qu'ils croisaient de temps à temps. Je connais tellement de choses d'eux, j'ai suivi de loin leur évolution, à travers l'amour, la fierté que leur mère leur porte, mais aussi, à certains moments, à travers ses inquiétudes. Il est plus que probable qu'ils s'éloigneront et que moi je réintégrerai l'ordinaire de ma vie. Mais hier soir, j'avais beaucoup d'affection pour cette formidable jeune femme. Et j'essayais d'imaginer ma propre fille dans cette situation, ce qui normalement devrait se produire un jour. Et je me sentais incroyablement triste. Je mesurais un peu mieux l'immense et terrible sacrifice qui est maintenant demandé à mon amie. Comment peut-on quitter son enfant? Et je pleure en écrivant ces mots.

mardi le 27 novembre

Les mésanges ont retrouvé le chemin des mangeoires qui n'ont été remplies qu'il y a quelques jours, à la veille de la première tempête. Je suis lente et je tente de retrouver un peu mon souffle.

Hier, c'était l'orage. Ma pauvre, pauvre amie qui n'en finit plus de partir. Elle a pleuré. Je l'entourais de mes bras, je la serrais contre moi alors qu'elle, elle s'agrippait. Ce ne semble pas être la mort qui l'effraie mais toutes ces heures interminables. Et puis cette sensation qu'elle a que nous nous éloignons alors que c'est elle qui a commencé son envol. Ultime combat et horrible ambivalence que son désir, son besoin de partir et les amarres que sont les gens qu'elle aime et qu'elle ne veut pas encore lâcher.

Hier, c'était l'orage. J'ai eu très peur et j'ai eu de la peine. Mon cher filleul adoptif a frôlé le désastre. Je ne savais pas encore qu'il s'en sortirait.

Ce matin, je prends mon temps. Il a encore neigé et le temps est gris. Une petite heure pour moi. Le calme et la beauté de la musique de Fauré, le thé chaud, mon doux et familier peignoir. Quatre fois déjà aujourd'hui, j'ai communiqué avec le monde extérieur : cette amie qui s'inquiétait de moi, cet homme que j'ai rejoint pour lui demander de venir visiter notre malade. Et puis cette longue conversation avec mon filleul adoptif. Cette fois, c'est moi qui ai pleuré (oh, silencieusement et surtout de soulagement). Et puis mon soleil, ma joie, ma fille qui m'a téléphoné en coup de vent. Élégie de Fauré. Le piano semble jouer au loin alors que le violoncelle se fait tout doux et si près. Mes petits bonheurs de ce matin.

jeudi le 29 novembre

Il neige. Une très longue douche et un peignoir, de ratine celui-là. Quelques brassées de lavage, une sauce tomatée. À la radio, la valse extraite de la "Veuve joyeuse". Je l'avais aussi entendue dimanche dernier, dans sa dernière maison, où il y avait un concert en après-midi pour le plaisir des malades. La musique venait nous rejoindre jusque dans sa chambre. Mon amie sommeillait dans son lit et, par la fenêtre, je voyais le fleuve. Depuis plusieurs années, cet air me faisait penser à Julien Green dont c'était un des préférés. Ce matin, c'est un mélange des deux, mais je pense que, plus tard, c'est vers mon amie que ma pensée ira et vers ce souvenir d'un dimanche après-midi.

Hier, au terme d'une très difficile nuit de veille auprès d'elle, j'ai vu se lever le soleil. C'était magnifique. J'aime ce long moment privilégié, presque secret du jour, puisqu'il se fait à l'insu de la plupart. Habituellement, ce spectacle m'émeut et j'y ressens une mystérieuse facette de la Création, celle de la douceur. Mais, hier, c'est l'éternelle victoire de la lumière sur les ténèbres qui s'est déroulée devant moi et dans mon coeur. J'ai ressenti une grande joie en apercevant encore l'étoile du matin et j'ai compris l'espérance. J'ai regardé ma pauvre, pauvre amie et j'ai vu qu'elle respirait paisiblement et qu'elle s'était enfin endormie.









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