Au bonheur du jour




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mardi le 22 mai

Il fait beau mais il fait frais. Les rideaux de ma chambre ondulent dans le vent et le chant des oiseaux qui nichent dans la grande épinette blanche me parviennent par la fenêtre. Ma petite Jasmine fait tout pour attirer mon attention, pour que je m'occupe d'elle qui refuse de s'amuser seule. Mais moi, je cherche. Mon cher ami cadeau m'a demandé de retrouver un petit texte sur le bonheur, que je lui avais écrit dans un mail il y a quelques années. Ce n'est pas pour son usage personnel, mais pour quelqu'un d'autre à qui il aimerait bien le transmettre. Un peu comme on donne une recette spéciale et savoureuse. Je me souviens grosso modo de ce que je lui avais alors écrit, parce que c'est ce que je crois, mais je ne parviens pas à retrouver le texte lui-même dans le fouillis de mon ordinateur. Quelques mots clés pour la recherche interne ne m'ont menée nulle part, comme si je tournais autour du pot.

Chercher un petit texte sur le bonheur! Tout cela me semble bien symbolique. Je suis là, heureuse, confortable dans mon oasis. Autour de moi, dans ma vie de tous les jours, il y a des gens qui traversent des déserts, leur vie se démolit et je me sens impuissante. Et j'ai de la difficulté à trouver l'attitude qu'il faut. Je ne veux pas jouer avec leur état et leurs sentiments. Je ne veux pas non plus trop parler de leurs circonstances dans mon journal. Par respect d'abord et puis parce qu'il ne s'agit pas de roman-photo, que tout cela se déroule dans le réel. Je n'ai pas le droit de m'approprier leur vie pour décrire mes propres sentiments.

J'écoute en ce moment une des compilations de musiques que j'ai préparées pour mon amie. Je pense que j'ai réussi à y inclure cette sérénité, cette paix que je voulais lui transmettre. J'avais peur que la peine que je ressentais ne soit venue contaminer le message. En tous les cas, cette musique m'apaise, calme mon appréhension. Dans quelques heures, j'ai rendez-vous avec elle au téléphone. Hier, j'ai eu de la difficulté à reconnaître sa voix brisée et son souffle était si court. Elle refuse encore que j'aille la voir, puisqu'elle est toujours au même hôpital dans la très grande ville. Je me demande si je ne devrais pas passer outre à son refus, mais je ne m'en sens pas encore le droit. Nous avons cependant d'assez longues conversations que je lui laisse le soin d'orienter, de diriger. Je m'adapte au sujet, au ton, au niveau de confidence et d'intimité qu'elle souhaite. Il m'arrive parfois de la faire rire et cela me fait tellement plaisir. La première fois, j'ai entendu son mari rire à côté d'elle. Il ne savait pourtant pas ce que j'avais dit, il riait tout simplement de la voir rire. C'est immensément triste.

Pourtant la vie est là qui continue, plus forte que tout. Hier soir, le grand copain m'a amenée dans notre restaurant préféré manger du homard. Tout va bien ou du moins semble bien aller dans sa vie, y compris la reconnaissance de ses actions dans un milieu précis. Délicieux moment. Puis, agréable le vent tiède et léger qui nous venait du fleuve alors que nous attendions sa voiture. Je me sentais si bien.

Écrire à ce propos me fait comprendre que je reste la même quand je partage la peine de mon amie et la joie de mon grand copain. Je vais vers eux avec mon propre bagage, toujours le même bagage. Et si nous avions, pour ainsi dire, un devoir de constance? Une fidélité à soi-même qui dépasse les circonstances, sur laquelle s'appuierait notre force aussi relative qu'elle puisse être? Je pense que ce bonheur que je ressens n'est pas égoïsme, ou insensibilité aux circonstances malheureuses de mes proches. Il semble qu'on puisse être heureux et ressentir en même temps une grande peine.









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