Au bonheur du jour




Le mois d'avril 2007

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jeudi le 26 avril

Le printemps s'installe enfin. Cette année, le mois d'avril a connu à la fois des records de chute de neige et des records de chaleur. Cette incohérence a de quoi déstabiliser. Malgré quelques jours où la température a été anormalement élevée pour la saison, avoisinant même les 25°, nous sommes encore dans l'entre-deux, alors que, d'une part, on voit timidement poindre les bourgeons sur les sorbiers et les lilas mais que, d'autre part, la neige et la glace persistent dans certains recoins de mon terrain. Ce qui m'impatiente c'est qu'elles emprisonnent encore la base du garage de toile qui, depuis ce matin, se retrouve le seul encore en place dans ma rue. Mais ça, c'est chaque année la même histoire, parce que l'entrée est en pente et qu'en plus la grande épinette blanche la protège des chauds rayons de soleil de l'après-midi. Bon, je n'ai pas l'intention de retourner voir dans mes archives, mais je suis persuadée que j'en parle à chaque année, parce que chaque année je suis impatiente. Heureusement, la pluie qu'on prévoit dès demain, qui devrait durer quelques jours, le libérera et nettoiera les rues encore pleines du sable et du calcium de l'hiver. C'est l'entre-deux aussi au niveau des vêtements, trop chaud pour les vêtements d'hiver mais pas assez encore pour les plus légers. Chez ma fille, dans la très grande ville située un peu plus au sud, il fait plus chaud et tout est évidemment plus vert. Il y a quinze jours, lorsqu'elle est venue pour mon anniversaire, la différence l'a surprise et, malgré mes avertissements à cet égard, elle a été prise un peu de court au niveau des vêtements, parce qu'elle croyait, dur comme fer, que sa mère exagérait encore. :-)

C'est l'entre-deux surtout pour cette grande amie de longue date, celle avec qui j'aime parler de politique. Ce matin, dans la très grande ville, elle a subi une importante chirurgie. Je n'ai pas encore reçu de ses nouvelles, sa fille ne m'ayant pas rappelée, ce que d'ailleurs je comprends très bien puisqu'il y a évidemment d'autres priorités. J'ai vu cette amie lundi avant son départ. Nous avons mangé ensemble et je lui ai donné quelques cd de musique : du Brahms, du Grieg, du Fauré, une compilation de belles chansons françaises et une de quelques-unes de mes musiques préférées, pour l'aider dans sa convalescence. Et puis je l'ai amenée se choisir un livre que je lui offrais et qu'elle a ensuite voulu que je lui dédicace. Comme il y avait plusieurs personnes qui attendaient derrière nous au comptoir, j'ai refusé de le faire sur le champ et je l'ai rapidement entraînée avec moi. Ce soir, je le regrette. Je lui avais aussi donné la rose qu'on m'avait remise parce que c'était la Journée du livre. Ah, que vienne demain que j'aie enfin de ses nouvelles!

C'est l'entre-deux aussi dans la famille de ma mère. Entre deux générations je devrais dire. Sa dernière soeur toujours vivante est à l'hôpital. Un cancer fulgurant du poumon. Encore quelques semaines, un peu plus peut-être. Je l'ai visitée cette semaine et je l'ai trouvée tellement formidable. Son esprit alerte m'a absolument ravie. Sachant combien j'avais été impliquée dans la dernière campagne électorale, elle a insisté pour discuter politique avec moi, ce qu'elle a d'ailleurs fait avec beaucoup de sagesse et de lucidité. Je lui avais apporté des bonbons qu'elle a dégustés avec le même plaisir que celui d'un enfant. Elle était toute dans l'instant présent, très sereine et souriante. Elle n'avait que de très gentilles choses à dire à mon sujet, en parlant aussi de ma fille et de chacun de mes frères, et des soins qu'on lui prodiguait à l'hôpital. Ce fut un moment délicieux, extraordinaire. Et puis, une de ses filles est arrivée, qu'elle a accueillie avec tellement d'humour. Et pourtant, elle sait ce qui lui arrive, elle est très consciente de son temps qui fuit. Je me souviens qu'elle venait souvent visiter ma mère à l'hôpital durant les dernières semaines de sa vie, je me souviens combien elle essayait de l'encourager. Mais c'était peine perdue. Aujourd'hui, elle me prouve combien son attitude d'alors était vraie, combien elle était en parfaite conformité avec celle qu'elle a maintenant.

C'est l'entre-deux pour moi aussi. Quelque part, je me sens entre deux saisons, entre deux états d'esprit, entre l'activité et l'inactivité, entre deux âges : je me cherche un peu de ce temps-ci. Et puis, je me sens plus nerveuse que d'ordinaire, plus fatiguée aussi. L'autre jour, j'ai frôlé d'un peu trop près une colonne et j'ai égratigné l'aile arrière de ma voiture, ce qui ne m'était jamais arrivé. J'étais furieuse contre moi. Le grand copain, venu me chercher pour une petite sortie et contemplant le dégât, m'a dit, en se moquant bien évidemment de moi, que le terme "égratigné" minimisait trop ce qu'il voyait et que je devais plutôt parler de blessure profonde. Il n'a pas son pareil pour me remonter le moral celui-là! :-)

Pendant une bonne partie de la soirée, j'ai été dans un entre-deux musical, alternant entre Bach et Brahms, et puis entre Chopin et Fauré, ne réussissant pas à vraiment m'accrocher à aucun. En fin de compte, ce sont les "Sonates pour violoncelle et piano" de Bach, interprétées par Mischa Maisky et Martha Argerich, qui se sont imposées à moi. Depuis, elles jouent en boucle. Aucune surprise là! Et puis, il y a une autre bonne chose : pour le moment du moins, je ne suis plus entre deux entrées dans ce journal...

"J'ai la tranquillité d'un sauvage. Je suis heureux d'être sur Terre et je crois à la bonté de Dieu. Exclusivement. Tout est dit pour moi avec ces mots." (Julien Green)

vendredi le 27 avril

Passages.

Pendant qu'on enlevait les clôtures protectrices sur la haie de rosiers et l'épinette blanche, les tapis de coco sur les balcons et escaliers, qu'on déplaçait les mangeoires vers leur quartier d'été, qu'on installait la table du jardin, je suis partie à un rendez-vous pris, il y a longtemps, avec cet ami dont c'était la toute première journée de retraite. Il faisait gris, il bruinait, mais le temps était doux. Je lui ai apporté un vieux livre d'histoire qu'il désirait et que j'avais déniché dans une bouquinerie. Toutes sortes de raison, y compris la santé, lui ont fait prendre cette décision de retraite prématurée. Nous avons prolongé ce brunch beaucoup trop copieux, buvant espresso allongé sur espresso allongé. J'ai bien vu qu'il ne voulait pas passer seul ce premier matin, surpris, étourdi par ce nouveau rythme qui s'imposait à lui. Mais il avait dans les yeux l'ivresse de l'abondance du temps.

Quand je suis revenue chez moi, il bruinait encore. Je me suis fait aider pour mettre un petit attelage à ma Jasmine puisque seule je n'y serais pas parvenue et je lui ai fait faire sa première sortie sur le balcon arrière. J'ai été bien inspirée de l'attacher, ce que je n'avais jamais eu à faire à aucun de mes autres chats. Elle nous a fait rire avec ses pirouettes de tous genres, essayant malgré la laisse d'enjamber la barrière de l'escalier. L'air était rempli de chants d'oiseaux qui nous parvenaient d'un peu partout et elle manifestait bruyamment son excitation. Elle tournait constamment autour de moi, enroulant sa laisse autour de mes jambes. Celle-là, je ne sais vraiment pas si je pourrai un jour la laisser sortir seule et sans laisse sur le balcon. Cela dit, de façon générale, elle a quand même fait des progrès dans son comportement mais elle grimpe encore partout et je ne puis pas encore replacer les bibelots et les plantes. Ce qui la sauve, c'est sa gentillesse, sa douceur que l'on perçoit mieux, la facilité avec laquelle elle vient vers les gens, l'intérêt constant qu'elle porte à tout ce qui se passe dans la maison. Elle est toujours là tout près, elle me suit partout et je dois constamment faire attention pour ne pas m'accrocher, notamment dans l'escalier qui conduit au sous-sol, qu'elle dévale et remonte ensuite à toute vitesse en émettant ses amusants et surprenants roucoulements.


Plusieurs heures se sont écoulée depuis la première partie de mon entrée et il est tard. Je ne sais ni si, ni quand je la mettrai en ligne. Ce midi, j'avais placé un autre appel téléphonique à la fille de ma grande amie. En revenant de l'épicerie avec les courses de ma vieille dame à la mémoire défaillante, avant d'arriver chez elle, j'ai décidé d'arrêter ma voiture au bord d'une rue pour essayer de prendre les messages qu'on aurait pu laisser dans ma boîte vocale. Elle était vide. J'ai alors téléphoné au fils de mon amie que j'ai immédiatement rejoint. Il m'a appris. Il m'a dit qu'il leur avait fallu du temps pour tenter de s'habituer à la nouvelle et trouver les mots pour dire. Je pleurais dans mon auto, essayant de contrôler ma voix pour qu'elle ne tremble pas trop afin qu'il ne s'en rende pas compte, pour le ménager le plus possible. Il m'a expliqué certaines données médicales, mais j'avais peine à suivre tellement j'étais bouleversée. J'ai ensuite assez longuement parlé avec sa soeur et nous avons convenu de certaines choses, avons abordé des manières de faire pour les semaines ou peut-être même mois qui viendront, qui peut vraiment savoir...









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