Au bonheur du jour




Le mois de novembre 2006

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lundi le 6 novembre

Hier après-midi, malgré le temps gris et froid, j'ai eu le goût d'aller au chalet. Je voulais marcher dans la nature dépouillée, admirer la sombre beauté d'un dimanche de novembre, que l'on ne peut vraiment savourer que quand rien ne nous presse et que l'on est sans angoisse. Je devais être une des seuls à ressentir ce curieux appel, puisqu'il n'y avait que bien peu de circulation automobile vers la campagne et qu'au village je n'ai croisé aucun piéton.

Dans le champ à l'arrière de la maison, la terre fraîchement labourée était trop molle pour que je puisse aisément m'y promener. Je me suis donc contentée d'admirer les grands espaces et les montagnes à partir de notre terrain que j'ai arpenté à quelques reprises en prenant bien mon temps. Les vents violents d'il y a quelque temps avaient complètement dégarni les sorbiers dont les fruits rouges gisaient éparpillés sur le sol. Des mésanges s'étaient regroupées dans le grand sapin que mon père avait planté avec ma fille, alors petite, l'année même de sa mort. Sa hauteur et son ampleur témoignaient de tout le temps qui s'est écoulé depuis. Je me suis souvenu de la joie et de la fierté de ma fille d'avoir été associée à cette démarche et de la patience qu'avait eue mon père de retenir ses gestes d'homme fort et de les ajuster au rythme des petites mains de ma fille.

Quand le froid a eu un peu raison de mon plaisir, je suis entrée dans le chalet, croyant à tort y être plus confortable. Là, l'humidité s'est additionnée au froid, m'enlevant le goût de trop m'y attarder. J'ai quand même pris le temps de regarder notre refuge familial si simple mais tant aimé, avec ses meubles dépareillés et défraîchis et ses rideaux un peu décolorés. Je me suis dit que, dans la mesure du possible, et aussi longtemps que possible, je ne voudrais rien y changer, que je souhaitais le conserver intact. Tellement de beaux souvenirs sont associés à ce lieu et ces objets nous les racontent. Heureusement, mes frères partagent ce sentiment. Avant de quitter, j'ai eu l'idée d'emprunter quelques albums de vieilles photos de notre enfance, pour me faire des copies de certaines qui me sont importantes. J'en ferai faire aussi pour mes frères avant de rapporter les albums à temps pour leur hibernation avec mon harmonium, les vieux albums de Tintin et quelques disques de vinyle, dont celui du "Concerto pour piano" de Schumann dans l'interprétation qu'en avait fait, il y a longtemps, Arthur Rubinstein et que mon père aimait tellement. C'est le coeur bien chaud et le bout des doigts froids que, le soir tombant, j'ai refermé la porte derrière moi.

Ce matin, quand j'ai levé les toiles des fenêtres, dehors, tout était blanc.

jeudi le 9 novembre

Je suis encore sous le charme. Mardi soir, un merveilleux concert réunissait deux de mes virtuoses préférés, le pianiste Krystian Zimerman et le violoniste Gidon Kremer, dans l'interprétation des trois "Sonates pour piano et violon" de Brahms. Moment absolument inoubliable que j'ai partagé avec cette amie qu'habituellement j'identifie comme étant celle avec qui j'aime discuter de politique, même s'il ne s'agit là que d'une petite facette de notre amitié mais qui la caractérise cependant très bien. C'est aussi avec elle que j'avais assisté, au début des années 80, au premier concert que donnait Zimerman dans notre ville, alors qu'il y avait eu ce moment magique du coup de foudre réciproque entre l'auditoire et ce merveilleux pianiste, et aussi, au milieu des années 80, au premier concert de Kremer dans notre ville. Ces deux magnifiques artistes qui iront aussi à Princeton, New-York et Boston aux États-Unis, avait retenu Québec comme la seule ville du Canada à faire partie de leur brève tournée nord-américaine. C'est là un grand privilège que l'auditoire, très conscient de la circonstance, a je pense savouré à sa juste mesure. Et on ne ressort pas inchangé d'un tel concert, d'une telle communion entre ces deux musiciens qui nous ont offert ce moment de grâce où la musique devient véritablement nourriture de l'âme. Depuis, je joue en boucle mes disques de Zimerman, des "Préludes" de Debussy, aux "Concertos pour piano no1 et no2" et de Chopin et de Brahms, aux "Quatre Ballades" de Chopin, aux "Impromptus" de Schubert et enfin aux "Trois sonates" et "Quatre ballades" Brahms. Et je n'ai pas encore abordé mes disques de Kremer... Mais j'y viens, j'y viens.

Mais la vie a aussi ses exigences bêtement matérielles et physiques : hier, c'était le jour des préparatifs aux froids de l'hiver et celui du lavage des vitres extérieures et la pose des fenêtres doubles puisque, même s'il pleuvait, le rendez-vous avait été pris depuis plusieurs jours avec cette compagnie dont je retiens les services. Comme à l'habitude, même si mon rôle se limitait à l'intérieur de la maison, c'était toute une corvée. Fort heureusement, ma folle et merveilleuse petite Jasmine, à qui il faut bien que j'attribue de nouveau le titre de tornade puisque c'en est véritablement une, était chez la vétérinaire, pour son opération de stérilisation. D'ici le printemps, alors qu'il faudra reposer les moustiquaires, elle aura je le souhaite acquis un peu de sagesse et modéré ses transports... :-)

Ce midi, j'ai mangé dans un agréable bistro tout près de chez moi avec un ami de longue date que je n'avais pas vu depuis un bon moment déjà lorsque je l'ai récemment rencontré à une réunion sociale reliée à la politique. Lui et sa femme ont deux enfants dont le dernier, d'une douzaine d'années, présente des problèmes physiques rares lui occasionnant des difficultés d'adaptation et d'apprentissage importants qui auraient pu le tenir prisonnier de très sérieuses limites. Nous en avons longuement parlé et j'ai été édifiée de leur attitude vis-à-vis ces problèmes et de leur grande implication auprès de regroupements divers consacrés à ces questions. Je trouve admirable leur courage, leur sérénité et leur capacité de bonheur qui opèrent des miracles sur l'équilibre de leur enfant, sur son acceptation de lui-même et sur sa capacité de repousser ses limites. Combien d'autres, avec la meilleure volonté du monde, auraient craqué.

Le merveilleux et si émouvant deuxième mouvement du "Concerto pour piano no 1" de Brahms s'achève. C'est le plus récent disque de Zimerman, enregistré à Berlin en 2005. Je pense que je vais m'en tenir là, la nuit étant très avancée. Demain, je récupérerai ma petite Jasmine convalescente, je la rassurerai et la dorloterai un peu, puis j'irai rejoindre ma chère vieille dame à la mémoire défaillante. Si elle est bien, je l'amènerai manger au restaurant puis je lui ferai faire une ballade en auto. On annonce une journée ensoleillée.

"La musique est la nourriture du coeur. Or, celui-ci est insatiable."(Julien Green)

mercredi le 15 novembre

On ne devrait pas tout rapporter à soi. Non, ce n'est pas cela, je recommence. J'ai parfois l'impression d'être sur une île, ou du moins d'avoir les pieds sur la rive, sur la terre ferme. En réalité, cela fait un bon moment que cela dure, puisque, depuis des années en fait, la vie m'a beaucoup épargnée. Mais l'eau qui m'entoure ou qui rejoint la berge est tumultueuse, contient toutes sortes de récifs qui heurtent ou blessent des êtres que j'aime, d'autres que j'apprécie, que je vois se débattre et pour qui je ne puis vraiment pas grand chose, sinon que de leur tendre maladroitement la main. Comment consoler quelqu'un en attente d'une grande perte inévitable? Quelqu'un que la vie n'avait pas beaucoup ménagé et qui depuis quelques années avait si courageusement tourné plusieurs pages? Moi, je suis là, dans le calme de ma propre vie, en marge de ces diverses difficultés qui pour le moment m'épargnent. J'ai pourtant déjà baigné dans ces eaux et, comme la plupart des gens, je connais le prix de la douleur et j'en garde le souvenir. Même si, pour le moment, je suis indemne, la peine des autres me fait ressentir la fragilité, la vulnérabilité de l'humain.

Et puis, ce soir, j'assistais à un cours qui, à un moment, a complètement dévié. Le petit groupe que nous étions a engagé une discussion assez profonde sur un sujet complexe tout en nuances. Certains, beaucoup plus spécialisés, échangeaient des propos savants. Pour ma part, j'étais dépassée, parce que les choses m'apparaissaient plus claires, et je me demandais sincèrement si je n'étais pas plus simpliste, plus superficielle. À un moment donné, à la surprise de tous et au grand malaise de quelques uns, un homme, un homme très bon d'à peu près mon âge, a éclaté en sanglots, a dit sa souffrance intérieure et son désarroi devant la disparition sporadique de certaines de ses certitudes.

Et là, j'ai ressenti toute ma propre fragilité. Parce que ce qui m'habite, ce qui me conditionne, que je ressens comme une force si précieuse, qui me donne la joie, n'est pas de mon fait : elle n'est mienne que parce qu'elle est un cadeau. J'ai à la fois la certitude de sa pérennité dans ma vie et la grande frayeur de la douleur, du vide, de l'abime que créerait son absence.









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