Au bonheur du jour




Le mois de mai 2006

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Lundi le 15 mai

Le cahier d'ailleurs. Il pleut depuis une heure ou deux. Malgré mon parapluie rouge, je suis rentrée trempée. Dans les bruits assourdissants de la très grande ville, près de chez ma fille, un merle chantait. Je viens de laisser mon amie d'enfance. Nous n'avons pas arpenté la rue aux jolies boutiques puisque, il y a une quinzaine de jours, elle s'est fracturé le pied droit. Son mari est venu la reconduire à ce restaurant que nous préférons, où nous nous étions donné rendez-vous. Nous n'avions pas pensé que c'est lundi et qu'il est toujours fermé ce jour-là. Quand je suis arrivée, elle m'attendait sur un banc près de la rue. Pour lui éviter d'avoir à marcher, nous avons donc décidé d'entrer dans le suivant qui a été plus que décevant au niveau de la nourriture. Mais nous y avons quand même, avec beaucoup de plaisir, passé plusieurs heures à siroter café sur café, enfilant les sujets de conversations au fur et à mesure qu'ils se présentaient à nous.

Quand elle a enfin pris un taxi pour retourner chez elle, je me suis dirigée vers une librairie pour y acheter le simple cahier claire-fontaine, à couverture verte et à feuilles quadrillées, dans lequel j'écris en ce moment. Sur son endos, on peut lire, en petits caractères, "Douceur de l'écriture papier velouté". Jolis mots que je n'avais pas vus et qui décrivent on ne peut mieux mon instant présent. Lors d'un de mes passages ici dans la très grande ville, en février dernier, c'est sur un bout de papier, extrait du capharnaüm de mon sac à main, que j'avais pris plaisir à essayer de créer, avec mille mots, l'image d'un instant passé dans un café du quartier...

Suffirait-il donc que je sois éloignée de mes repères quotidiens et de mon ordinateur pour ressentir de façon plus pressante ce goût d'écrire? Quand je suis chez moi, tout me sollicite : les tâches à exécuter, les habitués de ma vie, le piège des rituels satisfaisants qui, en quelque sorte, m'engourdissent.

Cela en plus du fait que, depuis un long moment déjà, la lectrice de blogs et de journaux intimes que je suis a largement pris le dessus sur la diariste que, de façon plus ou moins régulière, je suis aussi depuis près de quatre ans. Il y a des journaux et des blogs de si grande qualité et si intéressants qu'il est difficile de ne pas m'y attacher et de ne pas les suivre de façon régulière. Et cela prend une grande partie du temps que je consacre à l'ordinateur. Ce n'est pas un cliché que de dire que je m'enrichis beaucoup au contact de tous ces "je" qui généreusement livrent des bribes de leur quotidien et les réflexions qu'elles suscitent chez eux. Peut-être y a-t-il aussi, cependant, un certain malaise chez moi entre ces deux facettes de ma personnalité d'internaute et peut-être est-il devenu impérieux de mieux faire l'unité entre la lectrice et la diariste, du moins dans ma tête.

Ici, chez ma fille, je pourrais avoir accès à mon site chez mon hébergeur, mais je mourrais littéralement de peur de tenter de directement y mettre à jour mon journal, surtout que j'ai négligé d'y apporter les modifications nécessaires pour fermer la page du mois d'avril et ouvrir celle de mai et ajuster les archives. Il est nettement préférable que j'attende d'être de retour chez moi pour exécuter ces changement, sans rien compromettre, dans mon logiciel w.eb e.xpert et pour transcrire ces déjà nombreuses lignes qui s'accumulent si rapidement dans mon humble petit cahier vert. J'en suis d'ailleurs surprise... Il y a un an ou deux, je m'étais procuré un beau carnet moleskine que je trimbalais partout, toujours dans le capharnaüm de mon sac à main, et dans lequel je n'ai en définitive jamais écrit. Au bout d'un certain temps, j'ai dû si bien le ranger quelque part que je ne saurais vraiment dire où il est... Ce si beau carnet, ami des grands peintres et des grands écrivains, m'impressionnait trop et il me paralysait. Je ne voulais pas l'abimer, y inscrire des choses qu'il aurait ensuite fallu modifier, j'aurais presque eu l'impression de graver les mots dans la pierre. Mais ce n'est visiblement pas le cas de ce cahier vert. Il faut dire toutefois que pour m'en faciliter l'apprivoisement, moi qui déteste les textes malpropres et les ratures, je me suis munie d'un porte-mine et d'une bonne gomme à effacer, et aussi que j'écris à double interligne. Élémentaire, mon cher Watson, il suffisait d'y penser.

Dehors, le bruit de la circulation sur une rue voisine. Ici, dans la cuisine, celui de petites gouttes d'eau qui tombent à intervalles réguliers dans une soucoupe oubliée là dans l'évier. J'attends que ma fille arrive. Puis nous irons manger chez mon filleul adoptif et sa jeune femme dont c'est aujourd'hui le vingt-septième anniversaire de naissance. J'ai tellement hâte de revoir leur bébé qui a trois mois maintenant. Hier, c'était pour elle sa toute première fête des mères. Hier, cette fête avait, comme toujours pour moi, la saveur de la toute première. En dehors du battage publicitaire et de l'aspect commercial donné à cette fête, ce jour a beaucoup d'importance pour moi. C'est celui où je célèbre le bonheur de ma maternité et la qualité du lien qui nous unit ma fille et moi.

mardi le 16 mai

Le cahier d'ailleurs. J'avais, un jour, montré le carnet moleskine, que je m'étais procuré quelque temps auparavant, à ma sage et compétente amie qui s'en est aussi acheté un. En mangeant avec elle ce midi, je lui ai bien évidemment présenté mon petit cahier vert et ses cinq pages remplies, dès hier après-midi, au crayon de plomb, avec les renvois et les phrases ajoutées dans les doubles interlignes laissées à cette fin. Elle a immédiatement sorti, de son magnifique sac à main bourgogne, son propre carnet moleskine et l'a ouvert. J'ai pu voir, quelques pages quadrillées, remplies, sur la verticale, d'un premier jet à l'encre et sans rature, avec une belle écriture minuscule et toute soignée. L'été dernier, alors qu'il était chez moi pour quelques jours, mon cher ami cadeau m'avait fait lire un passage de son journal manuscrit, qu'il avait écrit, sous mes yeux, en quelques minutes à peine. C'était magnifique. La beauté des mots, des sentiments. J'en avais été très émue. On dirait qu'il existe des gens qui ont en eux une pureté particulière, qui savent extraire le meilleur des mots et pour qui écrire est tout aussi naturel et spontané que respirer. Comme je les envie. En ce qui me concerne, si mon nouveau cahier vert me semble un compagnon fort serviable, je suis redevable à la gomme à effacer qui, depuis hier, y a déjà sacrifié une partie de son anatomie...

J'avais le goût de tester la force de la nouvelle équipe que nous formons. Après avoir laissé ma sage et compétente amie, je me suis donc dirigée, avec mon parapluie rouge et le sac qui contenait le produit de notre expédition chez un bouquiniste, vers le café de quartier dont je parlais hier. C'est là que je suis en ce moment, dégustant un café double et attendant un appel téléphonique de ma fille qui me donnera le signal du départ. C'est avec elle que je retourne chez moi ce soir, parce qu'elle aura, tôt demain matin, une réunion d'affaire dans ma ville. Cette fois-ci, je suis assise, près de la vitrine, sur une banquette qui longe le mur, face à une minuscule table ronde. J'ai délibérément choisi cette place pour avoir une vue sur l'ensemble du café.

À ma gauche deux petites tables. Une est occupée par un jeune homme qui conduit à la fois une conversation téléphonique et la manipulation de son ordinateur. Il semble nerveux, tendu, comme s'il était soumis à une exigence de performance. La jeune femme assise devant l'autre est plutôt rêveuse, absorbée par ses pensées, puis elle écrit lentement, à une cadence paisible et régulière, ce qui pourrait un conte ou une nouvelle, ou encore une lettre à quelqu'un d'intime. Mais sûrement rien de scientifique ou de professionnel pourrait susciter ce demi-sourire et cet air de douceur. Plus loin, un vieil homme négligé boit un café et mange un muffin dont il retire lentement le papier paraffiné qui entoure sa base. Il semble absent, même à lui-même. Une femme sans âge et plutôt terne feuillette un journal. Dans l'autre section, au-delà de l'espace libre devant le comptoir de service, toutes les tables sont occupées. Des gens que rien ne relie entre eux. Tous sont absorbés soit par un ordinateur portable, soit par un livre, soit par un journal. Il n'y a que leurs mains qui bougent. Peu de mouvements dans ce café, sauf derrière le comptoir, là où les véritables activités sont concentrées. Chez les clients, deux hommes seulement entretiennent une conversation. Le premier, très beau et très élégant, à la chevelure romantique, parle longuement à l'autre, puis l'écoute, lui répond, et inscrit ensuite des données sur son ordinateur. Et le manège recommence. On pourrait imaginer qu'il est son avocat, son conseiller financier, ou son agent d'assurance, mais il semble évident que l'autre lui fait confiance. Dehors, il fait sombre en cette fin d'après-midi et la pluie tombe toujours à verse. Une musique assourdissante est projetée par les enceintes accrochées au mur derrière moi. On dirait qu'en dépit de la proximité des tables, elle sert à isoler encore plus les gens les uns par rapport aux autres et à les enfermer chacun dans une bulle. L'atmosphère est tellement différente de celle de ce matin de février où il semblait y avoir une joie commune et où, malgré le froid mordant, les coeurs étaient au chaud dans ce café de coin de rue.

"Tout savoir ne m'intéresse plus. Tout savoir est un rêve de jeune homme. Ce qui me passionne aujourd'hui c'est de comprendre, et je ne désire plus savoir que pour mieux comprendre." (Julien Green)








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