Au bonheur du jour




Le mois de janvier 2006

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dimanche le 15 janvier

"Tiens, puisque je ne sais plus très bien par où recommencer, suggérez-moi une première phrase pour un tel retour dans mon journal... *rires*

Bonjour Sylvia,

Pas facile, vraiment, de vous suggérer cette amorce ! Une idée me vient, toutefois, qui est liée à mes préoccupations personnelles mais sûrement aussi à celles de beaucoup d'entre nous qui ne sommes plus tout jeunes : Vous possédez bien sûr une photo de vous enfant. Regardez la attentivement, imprégnez-vous de ce visage, de ce regard qui étaient ceux de ce temps lointain (mais pas tant que cela finalement) et laissez faire les souvenirs, les mots. Quelle petite fille étiez-vous que vous êtes encore ?...

Je ne retrouve pas le mail d'il y a un mois. Ce que j'y écrivais reviendra sous une autre forme dans nos échanges à venir :)

Je vous souhaite une bonne journée.

PS: Si l'idée vous semble moyenne voire mauvaise, n'en tenez aucun compte, je ne m'en formaliserai pas du tout..."

Depuis quelques jours, j'ai cette photo, là, près de moi. En ce moment, je la regarde sous les reflets de la lampe. Parmi les divers contenants remplis de photos de toutes sortes et de toutes les époques de la vie de ma famille, je l'ai retrouvée, elle, après une autre que je n'avais jamais vue ou dont je ne me souvenais pas, qui a sans doute été prise le même jour, et sur laquelle je suis avec une petite cousine d'environ un an. Cette dernière photo, prise en plongée, laisse voir ma petite cousine assise à mes pieds alors que, debout, je lance un regard espiègle vers la droite. Je dois avoir tout au plus sept ou huit ans. Je ne me souviens pas à qui je destinais ce large sourire. Mais comme le regard vise assez haut et comme le sourire est très chaleureux et dégagé, je pense que c'est à une personne adulte que je devais beaucoup aimer. Les fossettes de mes joues sont accentuées et il y a un petit espace entre les deux incisives centrales de ma nouvelle dentition. Je ne suis pas inquiète pour cette petite fille joyeuse dont le vent soulève un peu les cheveux. Elle a l'air heureuse, débrouillarde, bien au dessus de ses affaires.

L'autre photo, la principale, c'est celle à laquelle je pensais précisément en fouillant. Elle n'a pas le même format et n'a donc pas été prise avec le même appareil, ni par la même personne. C'était sans doute lors d'une de ces petites fêtes familiales, à la maison de campagne de mes grands-parents, qui regroupaient tous mes oncles et mes tantes du côté de ma mère. Cette photo, je l'ai retrouvée dans une grande boîte de carton fleurie. Comme toutes les autres, elle y était depuis des années et des années. Je l'avais revue l'été dernier quand mon cher ami cadeau était ici en voyage. Amateur de vieilles photos intimes, de celles qui parlent, qui dévoilent des bribes de vie, il avait exprimé le désir de voir les photos que j'avais accumulées au cours des années et celles qui m'avaient été transmises par ma mère. Me concernant, c'est cette photo parmi toutes les autres qui l'avait le plus marqué ; je pense me souvenir qu'il disait qu'elle était celle qui me représentait le mieux. Cette remarque m'avait surprise, parce que j'aurais plutôt pensé à d'autres photos où j'apparais toute jeune femme. Je n'avais d'ailleurs pas pris le temps de bien la regarder, et ne l'avais pas fait depuis. Il est vrai que les traits de base, qui étaient déjà là sur cette photo, sont demeurés depuis et qu'on me reconnaît bien, mais je suis certaine que le cher ami cadeau n'aura probablement pas vu tout ce que moi j'y vois en ce moment.

Je la reconnais bien cette petite fille de la photo. Sa robe soleil, d'un joli imprimé tout simple, est retenue, aux épaules, par deux boucles qui en relient le devant et le dos. J'adorais cette robe que ma mère m'avait cousue. Ce qui me frappe d'abord de cette photo, c'est que, bien que la technologie des caméras courantes de cette époque ne permettaient pas de prendre des photos de très près, j'y suis en gros plan, presque de la taille en montant. Et puis, l'adulte qui m'a photographiée s'est accroupi et c'est moi qui le regarde en plongée. Le sourire est toujours là, mais cette fois, il est plus détendu, plein de tendresse et le regard est très doux. Il est évident que j'ai oublié l'appareil photographique et que je me concentre sur la personne aimée que je regarde. Cette photo ne peut avoir été prise que par mon père puisque j'en ai retrouvées de mêmes format et finition de mes petits frères. La photographie était pour lui un dada qui nous dérangeait parfois car, si je me souviens bien, nous n'aimions pas beaucoup être photographiés puisque cela était accompagné d'une pause dans nos jeux et activités, qu'il nous fallait prendre la pose, devenir immobiles, souvent sous le regard des autres adultes de la famille, ce qui nous intimidait. Et puis, il était perfectionniste et il prenait un temps fou pour tout ajuster. Pourtant rien de tout cela dans ce regard, croqué sur le vif il y a des décennies, à la fois enfantin et profond comme souvent chez les enfants, un regard plein d'amour, de douceur, mais aussi qui fait montre d'une vulnérabilité et d'une fragilité qui me surprennent et m'émeuvent. Pourtant, il y a dans ce regard toute la confiance du monde envers la seule personne qui l'a suscitée et à laquelle il est destiné. Combien de temps aura-t-il duré ce regard, l'espace d'un soupir peut-être, puisqu'un tel moment, qu'une telle expression ne peuvent être que fugaces. Mais la caméra a fixé pour toujours ce grand moment de dépendance, car l'amour, quel qu'il soit, contient sa part de dépendance. Et celle de l'enfant vis-à-vis de ses parents est peut-être la plus terrible à cet égard, car les blessures de l'enfance sont indélébiles et rendent encore plus vulnérables pour le reste de la vie. Il probable que ma propre fille au même âge a dû aussi parfois avoir de tels regards à mon endroit, bien que je ne puisse pas en ce moment m'en rappeler un seul de façon précise et je frissonne à la pensée de lui avoir certainement fait faux bond à un moment ou à un autre. Je me souviens qu'alors, comme bien d'autres jeunes parents le sont encore bien malgré eux aujourd'hui, j'étais parfois captive du quotidien et de ses tourbillons et que déjà ma vie matrimoniale avaient ses difficultés. Quelle responsabilité que celle de parent, responsabilité que, pour la plupart, nous assumons avec joie et amour, mais aussi avec toutes les imperfections et les limites qui sont nôtres. En ce qui me concerne, c'est bien facilement que je pourrais aujourd'hui énumérer certaines de mes propres limites et carences en tant que mère. En regardant la photo de la petite fille que j'étais, combien je souhaiterais n'en avoir eu aucune à l'égard de ma fille.

"À parler de ces choses, il me semble que le temps se détruit et que de nouveau je suis là-bas, dans ce jardin qui n'existe plus. Je sentais l'air frais sur mes joues et une pensée que je n'arrivais pas à formuler se logeait dans ma tête. Le bruit d'un tapis qu'on battait et cette musique alerte qui rendait malgré tout un peu triste et qui résonnait au loin, comme tout cela m'est présent aujourd'hui et comme il est étrange - - oui, c'était bien cela que j'éprouvais et ne pouvais dire - - comme il était étrange d'être dans ce jardin, avec la terre sous les pieds et cette fraîcheur sur le visage, et dans le coeur quelque chose de secret, le bonheur de vivre, alors qu'on ne savait pas encore ce que vivre voulait dire." (Julien Green)

vendredi le 27 janvier

Ce qui m'a le plus frappée quand, tard mercredi soir, le taxi m'a déposée chez moi, c'est l'air si froid avec son parfum particulier, qui donnait à la nuit toute cette transparence, magnifiant les étoiles, les rendant tellement plus brillantes et scintillantes qu'en été. Et puis, toute cette neige blanche tombée depuis mon départ, qui chargeait encore plus les branches des arbres et, d'une manière particulière, celles de mes épinettes. Et ce silence, ce magnifique silence que seule la neige qui crissait sous mes pas venait interrompre. Quel contraste avec les bruits, l'effervescence et tout ce gris de la très grande ville que je venais de quitter. Je suis restée quelques moments, là dehors, à respirer à fond, le temps de tout savourer, de retrouver le calme de mon décor et de ma vie ordinaire. Puis, en riant, je suis entrée retrouver ma mignonne tornade qui, me voyant par la fenêtre, s'impatientait et faisait les cent pas sur le dossier de la causeuse.

J'avais beaucoup aimé ces quelques jours dans la très grande ville, particulièrement ces heures intenses passés à travailler, avec ma fille, pour une personne qu'elle aime beaucoup et en qui elle croit. Et le lendemain, dans un registre tout à fait différent, revoir mon amie d'enfance, avec qui il fut justement question d'enfance puisque je lui ai parlé des deux photos retrouvées, prises un an ou deux avant notre rencontre. Je l'ai écoutée me parler assez longuement de quelques-uns de ses souvenirs à elle, que j'ignorais, et qui venaient confirmer, s'il le fallait encore, la grande vulnérabilité de cet âge. Puis nous avons arpenté une rue que nous aimons bien toutes les deux, où nous avons nos habitudes et où je me suis procuré du thé vert Sencha Kioto Cherry Roses, ce thé si particulier que je me réserve pour ces jours de grisaille ou ceux où je me sens soit vulnérable, soit en besoin d'un petit quelque chose de spécial. Ce même soir, avec ma fille, j'ai mangé chez mon filleul adoptif et sa jeune femme qui attendent, d'un jour à l'autre, la naissance de leur petit garçon. Il a fallu que je vois le décor de la petite chambre avec ses mille et un détails et chacune des innombrables pièces de vêtement et autres objets qu'ils se sont procurés pour les besoins du bébé. C'était infiniment touchant de les voir tous les deux si amoureux, si heureux et impatients de tenir leur petit bébé dans leur bras. J'ai eu un moment de gratitude, de grande reconnaissance de le voir, lui, après toutes ces années, finalement si heureux. J'aime beaucoup ce jeune homme et je l'admire pour son courage, pour ce qu'il a réussi à accomplir en dépit des énormes difficultés qu'il a surmontées. Puis, mercredi, c'est avec ma sage et compétente amie que j'ai passé de précieux moments. Elle m'avait apporté un livre que je désirais depuis un bon moment et dont elle possédait un autre exemplaire et elle me l'a gentiment offert. Nous avons bien sûr bouquiné un peu, mais ce sont surtout nos conversations qui ont été importantes. Nous avons prolongé l'heure du repas et longuement échangé sur des sujets plus intimes que d'habitude. Elle devrait venir bientôt passer quelques jours chez moi.

Hier midi, j'ai lunché avec mon amie avec qui j'aime discuter politique. Elle et son mari quittent pour le sud et ne seront de retour qu'à la fin du mois d'avril. Avant son départ, nous voulions évidemment commenter les élections de lundi dernier et émettre nos hypothèses pour les événements des mois à venir en regard de la nouvelle situation politique. Puis, hier soir, c'est avec plaisir que j'ai mangé avec mon amie d'enfance qui réside dans ma ville. Nous avons surtout parlé d'un conflit familial qui vient de prendre fin dans la famille de son mari. En après-midi, en me rendant à la bibliothèque sur la jolie rue près de chez moi, j'avais rencontré sa belle-soeur qui m'était presque tombée dans les bras en me disant sa joie et son soulagement. Que d'années perdues parfois pour des insignifiances, des incompréhensions, de l'orgueil mal placé, entre des frères et soeurs autrefois si unis. Le plus curieux, c'est que les liens se sont ressoudés à la vitesse de l'éclair sans qu'il ne soit aucunement fait mention des sujets à l'origine du conflit. Que de temps perdu en cette vie qui passe si vite.

Aujourd'hui, je me suis occupée de ma vieille dame à la mémoire si défaillante. Depuis quelques semaines, je faisais ses courses sans qu'elle ne m'accompagne, puisqu'elle avait très mal à une hanche. Ce midi, le repas pris ensemble au restaurant était une grande joie pour elle bien que son déplacement n'ait pas été facile en raison de ses douleurs. Une de ses parentes, une belle-soeur, est venue nous rejoindre et je les ai laissées ensemble le temps d'aller faire ses courses à l'épicerie située dans le même complexe. D'une semaine à l'autre, les choses se compliquent, et je ne sais pas combien de temps encore elle pourra demeurer seule chez elle, même avec du support et de l'aide. Je m'inquiète pour elle et je réalise à quel point je l'aime. Manquant un peu de délicatesse, sa parente, presque aussi âgée qu'elle mais plus mobile, me regardait avec des airs effarés et me faisait toutes sortes de petits signes pour m'indiquer qu'elle trouvait son état décourageant. À un certain moment, je lui ai fait de gros yeux et elle a cessé son petit jeu.

Après quelques années de presque totale négligence de ma part, voici que je suis en train de redécouvrir Mozart. C'est bien évidemment l'anniversaire de sa naissance et aussi la lecture du charmant "Ma vie avec Mozart", offert par ma fille, qui m'ont d'abord remise sur sa piste. Je me souviens combien il m'avait été un baume durant les premières années après mon divorce, alors que péniblement et patiemment je me reconstruisais. C'est surtout par le biais de ses concertos pour piano qu'il me touchait et en ce moment j'écoute, en boucle et avec ravissement, les "onzième, douzième et quatorzième concertos pour piano" interprétés par Murray Perahia et l'English Chamber Orchestra. Certains n'apprécient pas la musique de Mozart, la qualifiant entre autres de facile, de gratuite. Peu importe, je ne saurais dire, je connais pas la musique. Je me contente de l'écouter, de l'apprécier. Et ce soir, j'y retrouve la même joie et la même sérénité que je venais y puiser il y a toutes ces années. Et je pense très fort à quelqu'un que j'aime beaucoup et qui, en ce moment, à son tour, remet des choses importantes en question. Je me sens tellement impuissante dans cette démarche qui lui est totalement personnelle. Je l'accompagne de toute mon affection, de mes prières et de mes meilleures pensées qui lui seront présentes tout au long de ses réflexions et de ses choix.

« Hier, essayant d'expliquer à quelqu'un que j'ai mes difficultés spirituelles, et n'y parvenant pas, parce que les mots ne disent presque rien, je l'ai finalement embrassé, cela valait mieux que tout.» (Julien Green)








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