Au bonheur du jour




Le mois d'avril 2006

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Aujourd'hui

samedi le 8 avril

Un soleil radieux dans le temps froid. Ses rayons sur la tasse de café et sur le fouillis de papiers divers sur mon bureau. Une musique aimée, la mignonne tornade enjouée qui s'amuse avec ses petites balles et souris. Un samedi matin serein et paisible, comme je les aime. Dans la cuisine, quelques plats mijotent déjà. Que m'arrive-t-il, serais-je finalement en train de devenir efficace?

Quelques minutes encore, puis je parlerai à ma chère vieille dame à la mémoire défaillante. J'ai passé la journée d'hier avec elle, je ne l'ai laissée que le temps d'aller rapidement faire ses courses. Ses enfants étaient réunis au chevet de leur père qui, dans une institution spécialisée, pourrait en être à ses derniers moments. C'est leur maladie à chacun qui, il y a plus d'un an, a séparé ce vieux couple qui s'aimait tant encore. Quelle tristesse. Hier, elle ne se sentait plus la force d'être avec les siens et de partager ces heures difficiles. Les derniers jours avaient été beaucoup trop durs pour elle. Elle m'a longuement parlé de la mort. À cause de la charge émotive, sa mémoire lui faisait encore plus défaut, et elle oubliait ce qu'elle venait tout juste de me dire et recommençait avec les mêmes mots, les mêmes intonations. Comme une longue plainte qui n'en finissait pas. On aurait dit que c'était la première fois qu'elle côtoyait la mort d'aussi près, qu'elle lui semblait aussi concrète, elle qui a pourtant déjà vu tant de gens de sa vie partir. L'homme qu'elle aime depuis presque toujours ne la reconnaît plus, n'est presque plus là et elle ne peut plus rien pour le retenir. C'était horriblement triste de l'entendre. Il est plus facile de consoler le chagrin d'un enfant que celui d'une vieille personne. On entoure l'enfant de tendresse, on accueille sa tristesse, puis, doucement, on le fait regarder en avant. Rien de ce qui existe dans l'univers concret de ma pauvre vieille dame ne suffira à combler le vide et l'avenir lui est, à la fois, limité et sujet d'angoisses de toutes sortes. Hier, je me sentais désespérément impuissante face à sa fragilité et à son immense peine. C'est en l'amenant à me parler de son passé que je l'ai finalement fait sourire.

Ma fille est en voyage dans l'autre hémisphère. Je ne l'ai jamais sentie aussi loin, même si nous demeurons en contact, notamment à cause de travaux qui se déroulent chez elle. Elle me fera rapport sur le ciel étoilé. Quels en sont les repères? Pour ma part, j'ai tellement besoin de mes balises, de toutes mes balises. La Grande Ourse et Cassiopée me parlent. Elle me disent une infime partie de l'Univers.

mardi le 11 avril

Une petite note, puisque je n'ai que quelques minutes. Le temps de finir la tasse de thé appelée à la rescousse pour me réchauffer, alors que je combats un début de grippe, en écoutant de superbes mélodies, au piano, de Grieg que j'ai tendance à faire jouer en boucle depuis quelques jours. Puis je partirai, tout en faisant un petit détour par un comptoir postal pour expédier un colis qui depuis hier attend d'être posté. Heureusement, ce comptoir étant situé dans une pharmacie, j'en profiterai pour faire aussi le plein de divers cachets et vitamines : ce serait ridicule d'avoir traversé l'hiver indemne et puis de baisser les bras alors que le printemps semble enfin vouloir s'installer. Je dis semble vouloir s'installer parce qu'il y a de l'espérance dans ce soleil qui se réveille, même si la neige n'en finit plus de fondre dans ma ville et si les rues sont sales, encore pleines du sable accumulé durant les mois d'hiver. J'ai été déçue de la faible fréquentation hivernale aux mangeoires du jardin. Peu d'oiseaux cette année et surtout peu de variétés. Je ne saurais expliquer ce phénomène, même s'il se reproduit de temps en temps. Il me semble alors qu'il manque un élément de beauté et de gaieté à l'hiver. Heureusement, depuis quelques jours, la situation s'est corrigée, c'est même un peu la folie et cela ajoute à l'espérance. Il y a des printemps plus jolis et plus hâtifs ailleurs, mais je ne sais pas s'il y en a d'aussi désirés et appréciés que le nôtre. J'ai hâte de pouvoir enlever les clôtures à neige et le géotextile qui protègent une partie de la haie de roses et aussi le grand conifère sur le bord de la rue, et bien évidemment enlever aussi le garage de toile. Mais tout cela est encore trop pris dans la neige et la glace pour être manipulé. J'ai aussi remarqué que quelques planches de la clôture blanche qui borde le jardin ont été abîmées et devront être remplacées.

Depuis hier, j'ai le plaisir d'entendre, grâce à Internet sur F.rance C.ulture et parce qu'on me l'a gentiment signalée, une série d'une dizaine d'émissions, de trente minutes chacune, consacrées à quelques entrevues que Julien Green accordait à Viviane Forrester alors qu'il avait déjà quatre-vingt-quatorze ans. Sa voix si douce et chevrotante est empreinte de sérénité. Cet homme m'émeut toujours plus que je n'aurais jamais pu le supposer, je lui dois tant depuis que j'ai découvert son journal. Il a écrit quelques entrées concernant ces entrevues, et je retiens particulièrement celle du 2 juin de cette année-là :

" Viviane Forrester vient me voir pour la radio, et me pose immédiatement les questions qui me rendent présent à tout. Me voilà en éveil sur les plans qui comptent, de l'esprit et des cinq sens. L'intelligence de cette femme vient de très loin. Ce qui m'est le plus sensible dans les appréciations qu'elle fait de mes livres, je l'avoue simplement, c'est l'enthousiasme. Je lui dis un mot de ce que j'appelle la vocation humaine en chacun de nous, les étapes s'en révèlent tout au long de la vie. À mon âge, on peut commencer à savoir si on a répondu, correspondu à ce que l'on était vraiment."
J'adore ce bout de phrase, qui à la fois me fait rire et me touche beaucoup, parce que je le trouve extraordinaire chez un homme de quatre-vingt-quatorze ans : "à mon âge on peut commencer à savoir ..." La vieille amie de ma mère, que j'aime beaucoup et que je vois avec toujours tellement de plaisir quand elle séjourne régulièrement dans ma ville, dans un centre spécialisé pour son handicap, cette dame de quatre-vingt-dix ans me semble aussi tout à fait taillée dans le même bois que lui. La vie est tellement présente et riche en eux qu'elle surpasse de beaucoup leurs capacités physiques. Il faut, bien évidemment, tenir compte du fait qu'ils ne sont pas aux prises avec les cruels troubles profonds de la mémoire qui viennent gâcher tellement de choses chez beaucoup de personnes âgées. Ce qui ne les met cependant pas à l'abri de la nostalgie et des douleurs intérieures qui l'accompagnent parfois. À preuve cette troublante entrée de Green, dans son journal, dans les semaines qui suivirent :
"17 juillet. -- S'appeler soi-même comme du bout d'un grand jardin, comme si quelqu'un me cherchait à l'autre bout, par un beau jour d'été, du temps qu'on était tous heureux et jeunes, et que le monde était tranquille, joyeux, j'ai fait cela, dans la salle de bain d'où l'écho est bon, fermant les yeux.
-- Julian ! Julian !
L'illusion était parfaite, mais en même temps, comme un bond dans tout l'être, la tristesse."

Je pense aussi à la peine de ma chère vieille dame à la mémoire défaillante, son mari étant décédé il y a deux jours. C'est si triste de l'entendre s'excuser de se sentir sans force physique et dépassée par la situation. Dans les prochains jours, si j'ai le temps et si le soleil persiste, j'irai faire une ballade au chalet, j'irai sentir l'odeur si particulière de la terre qui commence à dégeler. Je vais essayer de persuader ma chère vieille dame d'y venir avec moi. Elle aime cet endroit qu'elle connaît bien et puis, elle y a de très jolis souvenirs...

dimanche le 16 avril

Je pense que je commence à émerger, après avoir dû abdiquer et vivre à fond cette fichue grippe qui m'a littéralement terrassée et isolée du genre humain durant quelques jours. Mercredi soir dernier, même si j'étais déjà assez mal en point, j'avais quand même accepté une invitation à souper de mon amie d'enfance de ma ville, parce qu'elle insistait beaucoup pour célébrer à l'avance mon anniversaire de naissance du lendemain. Puis, tout le reste a dû être annulé, y compris cette réunion "surprise" avec d'autres amis, organisée par mon grand copain dans notre restaurant préféré, qui sera reprise la semaine prochaine, mais sans surprise cette fois-là... ;-)

Quand je me suis réveillée jeudi, ayant franchi ce nouveau cap, il faisait un temps exécrable, et je me sentais infiniment plus vieille que nécessaire à cause de la fièvre, de tous les os qui me faisaient mal, de mes bronches sifflantes et de cette toux qui d'ailleurs est toujours là. Puis, tôt le matin, un premier bouquet de fleurs est venu me surprendre, venant d'une conseillère et amie qui me l'a fait parvenir avec un si gentil mot manuscrit. Un peu plus tard, j'ai reçu, de la part mes amies et complices mensuelles, une très belle plante que je n'ai pas encore identifiée, à laquelle elles avaient fait joindre un gâteau d'anniversaire. Enfin, il y a eu cette magie des moyens de communication qui transforme la planète en voisinage. Une livraison bien spéciale et particulièrement appréciée : Un messager est arrivé avec deux emballages de formats différents venant de chez le même fleuriste. Le hasard a voulu que ma fille, en voyage en A.mérique du S.ud et mon cher ami cadeau, dans son pays d'Europe, se soient tous les deux servis de la technologie moderne pour me faire parvenir, chacun, des fleurs à leur image, et que leurs commandes soient parvenues, par le biais de deux transactions internationales différentes, à peu près au même moment, à la même boutique de ma ville. Je n'en revenais pas de cette coïncidence. J'ai été très choyée et très touchée par toutes ces attentions, et cette abondance de fleurs est venue me mettre du printemps plein la tête, me réchauffer le coeur et égayer mon décor.

Cette grippe arrivait à un bien mauvais moment pour une autre raison, puisque j'ai aussi dû faire faux bond à ma vieille dame à la mémoire défaillante dans ces jours où elle aurait eu besoin de mon aide. Mais, en fait, ce que j'ai regretté le plus, c'est de ne pas avoir pu aller à la chapelle près de chez moi prendre part aux cérémonies religieuses de la Semaine Sainte qui constitue pour moi un temps fort de la liturgie. Et je me sentais tellement étrangère du peu que j'ai vu de ce que la télévision nous en montrait en provenance du V.atican. C'est vrai que, sur plusieurs questions que je considère importantes, je ne partage pas le point de vue de la très haute hiérarchie, mais c'est aussi que je ne suis pas du tout touchée par ces immenses cérémonies relevant, à mon avis, beaucoup plus du spectacle et du reportage que du religieux ressenti. C'est certain qu'il y a là tout un phénomène de foule, mais il a si peu à voir avec la vie et la réalité des catholiques quels qu'ils soient et où qu'ils soient dans le monde et, en tous cas, cela ne me rejoint pas du tout dans ma vie intérieure. Il s'en dégage aussi une fausse impression de cohésion, d'unanimité et de puissance alors qu'on sait combien, dans la réalité, les églises paroissiales sont vides. Tout ça pour dire que je fais une nette différence entre la foi et la politique institutionnelle. J'ai conscience de ma très grande chance d'avoir trouvé et de fréquenter un milieu religieux ouvert où l'accent est mis sur la foi, sur la spiritualité, chacun assumant ensuite les responsabilités de sa propre vie.

"L'Évangile est plein de silences et les théologiens pleins de réponses. (...) Ce que je reproche aux théologiens, c'est d'avoir réponse à tout -- ou presque tout -- malgré les silences de l'Évangile, mais je me garderai bien de le dire de mon vivant. Imagine-t-on l'horrible guêpier où je me fourrerais... François d'Assise laissait la théologie aux savants et n'en voulait à aucun prix, ni pour lui ni pour ses frères." (Julien Green)

mercredi le 19 avril

Aujourd'hui, j'ai enfin refait surface. Tout n'est pas pour autant réglé puisque j'ai encore quelques difficultés avec mes bronches et la toux persistante, mais bon, je me sens déjà beaucoup mieux. Il était temps, puisque j'ai été une semaine sans sortir de la maison. Heureusement que je m'y plais, mais quand même... ;-) Aujourd'hui, le soleil était merveilleux et il faisait presque aussi chaud qu'en été. Mon cher pays des extrêmes. La pluie des derniers jours ayant contribué à la fonte de la neige, mon garage de toile est maintenant le seul de ma rue qui soit encore installé. Mais dès demain, cette situation sera corrigée, et les clôtures à neiges enlevées, de même que le tapis de coco, retenu dans l'escalier par des tiges de métal. J'essaierai aussi de trouver le temps d'aller faire changer les pneus d'hiver de ma voiture. C'est incroyable comme le climat nous coûte cher quand on y regarde de près, avec la diversité des vêtements et chaussures, le chauffage d'hiver, et tous les services requis pour préparer les maisons, les terrains, protéger les installations et les végétaux, le garage, l'automobile, les services pour le déneigement, et puis tout refaire en sens inverse quelques mois plus tard.

Ce soir, je suis allée rejoindre mes trois amies pour notre repas mensuel. C'était ma toute première sortie. Nous avions choisi un restaurant de cuisine asiatique assez nouveau que nous ne connaissions pas encore et dont nous avons tout simplement adoré les plats très raffinés. Il est certain que nous y retournerons. Quand nous en sommes sorties, nous avons délibérément prolongé la conversation sur le trottoir, simplement pour nous permettre de jouir du beau temps comme si c'était une soirée tout juste un peu fraîche d'été.

Ma fille est revenue chez elle lundi de son voyage qu'elle m'a dit merveilleux. Pour ma part, je ne lui dis pas tout à fait à quel point je suis heureuse qu'elle soit de retour... *rires* Je la sentais tellement loin. Non, non, ce n'est pas parce que je vieillis, c'est psychologique, docteur, tout juste une question d'hémisphère. :-)







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