Au bonheur du jour




Le mois d'octobre

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samedi le 2 octobre

Je bois tranquillement un café. C'est samedi matin et la mignonne tornade est sur le balcon arrière. Par la porte ouverte, passent un courant d'air frais qui me rejoint dans mon petit bureau, et les cris des mésanges. Encore aujourd'hui il fera beau. Je n'ai pas l'esprit tout à fait libre, quelques soucis bêtement matériels au sujet de mon automobile et des décisions à prendre à cet égard. C'est dans des moments comme celui-ci que je ressens le plus la solitude. L'incapacité de discuter d'égal à égal, de soupeser les hypothèses, avec quelqu'un qui soit aussi directement concerné par une question que moi, avec qui partager cette préoccupation commune. Oh, je sais qu'il ne s'agit pas de grandes questions existentielles, rien qui va changer ou régler le sort du monde, tout simplement j'aimerais parfois diminuer un certain niveau de stress relié à ce genre de choix à exercer dans le domaine de la vie courante. Il m'arrivait de ressentir quelques fois des sentiments semblables quand il s'agissait de décisions à prendre en regard de l'éducation de ma fille. Que de fois j'aurais aimé pouvoir discuter d'égal à égal, en toute confiance. Justement en parlant d'elle, je ne veux pas lui dire mes pépins, puisqu'elle et son conjoint sont en petit voyage d'amoureux que je ne voudrais pour rien au monde déranger. Et puis à quoi cela servirait-il, il n'y a de toute façon rien qu'on puisse y faire avant lundi. Et je sais d'expérience qu'en de telles circonstances, il me faut être patiente, surtout avec moi-même, et laisser passer les heures. Puis, la poussière retombe, les choses se placent un peu d'elles-mêmes à l'intérieur de moi et je parviens ensuite à y voir plus clair. Je sais aussi d'expérience qu'habituellement mes décisions finissent par être bonnes, ou du moins qu'elles me conviennent bien. N'empêche que j'ai un léger mal de tête qui me gâche un peu mon samedi. Sur fond de toux persistante, bien évidemment. Heureusement, j'ai été éveillée d'une très agréable façon. La voix de mon très cher ami cadeau m'apportant, entre autres, des réponses à certaines questions que nous nous posions. Cela m'a rassurée de constater que, du moins en ce qui les concerne, mon flair n'avait pas été si mauvais après tout. :-)

Depuis quelque temps déjà, nous avons abordé la brève période de l'année que je préfère, celle où la nature m'apparait la plus belle. Elle ne dure que quelques semaines et, dans mon environnement habituel, je puis suivre son évolution de façon quotidienne puisque, dès le matin, je puis facilement constater sur les arbres de mon jardin et ceux du voisinage les changements consécutifs aux nuits qui se font de plus en plus froides. Et pourtant, les journées demeurent douces. Les arbres se colorent, mais je ne crois pas que cette année les très riches et éclatants rouges abonderont. J'en veux pour preuves deux érables particuliers qu'année après année je surveille dans ma rue et qui me servent d'indice pour les autres. Ces derniers jours, un des deux est passé d'un orangé au brunâtre et l'autre, quoique plus rouge, a vite recroquevillé et séché ses feuilles. Bon, tout n'est cependant pas perdu, les coloris d'automne demeurent quand même magnifiques à voir, mais je ne pense pas que cette année soit glorieuse et orgiaque. On verra bien si je me trompe.

Hier, j'ai fait une très longue promenade dans les champs derrière la maison de campagne. C'est devenu plus facile d'y marcher, puisque je profite des roulières laissées là par les lourds camions venus dépouiller la terre de ses récoltes. Hier, il faisait tellement beau qu'une cigale chantait, qu'il me fallait me débattre contre les moustiques et que quelques sauterelles cherchaient à entraver mes pas. Et pourtant, le silence relatif des oiseaux m'indiquait bien que plusieurs migrateurs avaient déjà pris la route vers le sud. Ne me semblaient rester hier que les petites mésanges et autres courageuses espèces qui affrontent avec nous les grands froids. Je n'ai cependant pas encore entrevu d'oies blanches et de bernarches volant en formation vers un été permanent, ce qui ne saurait cependant tarder. Un peu plus tard, mon frère et ma filleule sont venus me rejoindre, puisqu'il s'agissait d'effectuer certaines routines en préparation de l'hiver, dont la fermeture du système d'aqueduc et la vidange des tuyaux. Je suis retournée avec ma filleule faire une autre longue marche. Cette fois, nous en avons profité pour aborder la forêt au bout des champs et descendre dans la coulée. Le parfum de la terre, l'odeur humide du sous-bois et le murmure du ruisseau circulant tout en bas étaient tout simplement ravissants. Nous prenions le temps de tout admirer et d'échanger nos impressions. Puis, tout à coup, sur le bord du ruisseau, nous avons aperçu des pistes d'ours qui nous semblaient très fraîches. Bon, évidemment, s'il était là quand nous nous sommes approchées, le bruit de nos voix l'avait sûrement fait fuir et il était probablement déjà loin, mais nous avons manqué de courage et avons rebroussé chemin, rapidement remonté la pente et retrouvé la vaste étendue des champs. Alors, nous ne saurons jamais si ce n'étaient que des chimères de fin d'été, le fruit de l'imagination fertile d'une marraine et de sa filleule pas très braves. Mais je suis certaine que nous nous en souviendrons longtemps. :-)

Une fois les travaux terminés, j'ai choisi de demeurer derrière pour profiter de la tombée du jour et admirer le coucher de soleil qui s'annonçait magnifique. En attendant, je suis restée là tranquillement à lire, en savourant chaque minute de ce beau moment. C'est en partant que le problème mécanique s'est produit, j'ai pu malgré tout lentement me rendre au village, mais je sentais que c'était très dangereux. Je pense l'avoir échappé belle, que serait-il arrivé si tout cela s'était produit quelques minutes plus tard, à haute vitesse sur la grande route? Je suis revenue chez moi dans une voiture mise à ma disposition par un garage du village, et lundi j'aviserai à la suite des choses.

Voilà le temps qui a passé... Commencée en buvant un café au son des "Variations Goldberg" de Jean-Sébastien Bach, puis délaissée, cette entrée se termine, le soir tombé, un verre de Rickard's Red là tout près, en écoutant à la radio "Nice and Easy" interprété par Frank Sinatra et l'orchestre de Nelson Riddle. Nice and easy, oui, c'est vraiment une excellente idée. J'endosse! :-)

mardi le 5 octobre

Qu'il se dirige vers le centre-ville ou qu'il en revienne, je l'entends venir de loin. Depuis quelque temps déjà, il demeure dans les parages. Un saxophoniste à cheveux plutôt longs, l'étui en bandoulière, qui pratique ses partitions en passant sous nos fenêtres, probablement pour aller prendre l'autobus un peu plus loin. Il ne s'agit pas d'un tout jeune homme, il me semble être dans la trentaine. Il doit faire partie d'un ensemble quelconque, puisque la musique que l'on entend ne constitue pas une mélodie en soi et a toutes les allures d'une portion d'un grand tout. Je le trouve très sympathique et ne puis m'empêcher d'aller à la fenêtre quand je l'entends venir. Habituellement, c'est en fin de semaine qu'il circule ainsi, ce matin, il se rendait sans doute à une répétition... Serais-je en train de devenir la commère du quartier??? :-)

Quand je l'ai vu, je venais d'annuler le lunch que je devais prendre ce midi avec un ami de longue date. Je ne suis pas au meilleure de ma forme et n'ai aucunement le goût qu'il me voit ainsi. Or, flagrant paradoxe, j'ai ensuite accepté de manger tôt ce soir avec mon amie d'enfance de ma ville... Peut-être un restant de coquetterie féminine qui ne jouerait pas dans le cas de mon amie d'enfance qui, elle, pourrait me voir dans n'importe quelle circonstance sans que j'en prenne ombrage? :-) Je me fais rire moi-même devant le ridicule de cette situation. En fait, je pense savoir un peu pourquoi... Pour cet ami et quelques autres anciens compagnons d'arme de divers combats, I am one of the boys... Je suis en effet la seule femme de ce petit groupe avec qui je traîne depuis près de trente ans. J'ai toujours considéré que c'était une forme de "privilège" que l'on m'avait octroyé et je ne voudrais pas qu'un ou l'autre me voit dans une situation de "vulnérabilité" d'"infériorité"... Aurais-je, à leur contact, attrapé un peu de cet orgueil mâle qui refuse toute exposition d'une faiblesse quelconque, ou plutôt est-ce que je crains de compromettre ce privilège qui m'est cher? De toute façon, ce n'est pas avec eux que je discuterai de cette question, ce sera plutôt mon amie d'enfance qui ce soir rira de moi et de mes réflexions à ce sujet... :-)

J'écrivais plus haut "pas au meilleur de ma forme". Une façon de dire que je suis encore malade. Hier, nouveau contact avec mon médecin qui m'a prescrit une autre série d'antibiotiques, une autre pompe et un médicament additionnel pour venir à bout de cette fichue bronchite qui ne veut pas lâcher. Je commence à en avoir plus qu'assez de cette situation. Peut-être est-ce ce que ressentent les vieillards? L'impression que la vie se déroule sans moi, que je suis en dehors du circuit, que je passe mon temps à me concentrer, à être absorbée par mes malaises physiques et mon incapacité à me joindre au mouvement social comme je le voudrais? C'est très désagréable. Depuis la fin du mois d'août, je ne suis pas non plus retournée à la petite chapelle que j'aime tant, où je suis si confortable et cela me manque. Nulle envie cependant d'aller remplir ce lieu de paix du bruit de mes si vilaines quintes de toux. D'autant plus que j'ai l'impression de tousser en stéréophonie, non ce serait plus juste de dire en polyphonie! :-)

Il fait froid aujourd'hui, c'est 5 degrés actuellement et le mercure ne devrait pas dépasser 9 degrés. Ce sera donc bientôt le temps de faire installer les fenêtres doubles et ranger les meubles du jardin. Je n'en ai absolument pas le goût, psychologiquememt je ne suis pas prête! :-) Bon, que vais-je bien manger ce midi? Mes armoires commencent à être plutôt vides et pas grand chose me tente vraiment. On va se rabattre sur une bonne petite omelette et une salade. Ce soir, après le repas avec mon amie, j'irai faire quelques courses. Pour le moment, je calcule que j'ai suffisamment lambiné aujourd'hui. Hop, dans la douche, que la journée commence enfin!

vendredi le 29 octobre

Il y a quelques heures, quand je l'ai laissée chez elle, une lune immense et magnifique montait à l'horizon. Le temps était encore doux comme il l'avait été toute la journée. Je me sentais calme et sereine, comme l'avait malgré tout été notre rencontre. D'une fois à l'autre, je constate combien ses problèmes de mémoire s'intensifient, et elle est de plus en plus fragile à son environnement et aux événements de sa vie. La semaine dernière, son vieux mari, très malade et très diminué, est passé de l'hôpital, où il était depuis un moment, à un centre d'hébergement spécialisé qu'il ne quittera plus. À la fois une peine supplémentaire pour elle, et un poids de moins sur ses pauvres épaules. Je percevais son mélange de tristesse, de soulagement et son sentiment de culpabilité d'avoir été dépassée par la situation, de ne plus pouvoir en prendre soin... Dehors, il faisait si beau et nous avions tout le temps, j'aurais voulu lui faire faire une balade dans la nature, l'amener voir les feuilles, celles qui jonchent le sol, celles qui s'aggripent encore aux branches. Je pensais que ça lui aurait fait du bien. Au lieu de cela, le repas et les courses se sont étirés plus que d'habitude. J'ai respecté son rythme et son désir d'ensuite s'attabler dans un resto plutôt sombre pour boire café sur café. Et je l'ai longuement écoutée. Puis, peu à peu, la conversation s'est orientée sur des sujets plus légers et nous avons tranquillement bavardé. À mon tour, je lui ai fait quelques petites confidences, histoire de renverser un peu la vapeur et rétablir un certain équilibre entre nous, puis je l'ai taquinée et l'ai fait rire de bon coeur. Il y avait longtemps que je n'avais pas ressenti un tel sentiment de douceur et le besoin de lui offrir. J'ai aussi compris combien je l'aimais profondément.

J'ai enfin récupéré toute mon énergie et repris avec plaisir mes activités. J'ai aussi accepté de prêter mon concours dans une autre initiative politique, cette fois pour appuyer quelqu'un que j'estime beaucoup. Je pensais pourtant vouloir ralentir de ce côté-là, mais il faut croire que j'ai aussi récupéré mes énergies dans ce domaine... ;-) Le grand copain, ma fille et quelques amis me disent que le contraire les aurait surpris. :-)

J'ai beaucoup bouquiné dernièrement. Dans ma ville d'abord, puis avec ma sage et compétente amie dans la très grande ville où j'ai passé quelques jours chez ma fille, et enfin sur le net. C'est d'ailleurs là que j'ai fait mes plus belles découvertes. J'ai déjà reçu quatre livres venus de librairies diverses dans le monde et j'en attends quatre autres d'ici quelques semaines. Ce sont des ouvrages qui soit se rapportent directement à Julien Green ou dans lesquels on y fait référence de façon significative. Ce qui m'a particulièrement rendue heureuse a été de recevoir "Memories of Happy Days", le livre autobiographique qu'il a écrit en hommage à la France et qu'il a spécifiquement rédigé en langue anglaise et publié durant la guerre, en 1942, alors qu'il séjournait aux USA. J'avais déjà de lui quelques livres bilingues et, en plus, "Memories of Evil Days", paru en 1976, qui regroupe différents textes, notes de cours et conférences de Julien Green datant des cinq années de la guerre durant son séjour aux USA, qui ont été rassemblés par Jean-Pierre J. Piriou. Mais pour la lectrice du journal et des livres autobiographiques de Green que je suis, lire ce grand écrivain uniquement dans sa langue maternelle rend plus concrète cette facette de sa personalité et permet d'apprécier aussi l'élégance et le raffinement de son écriture dans cette langue.

Je regarde dehors. La nuit est particulièrement claire et la température s'est refroidie. Aucune lumière chez mes voisins, aucune circulation automobile. Rien de surprenant puisqu'il est passé 4 heures du matin. Combien j'aime cette heure et cette période de l'année. J'écoute les "Concertos de flûte, no 2 et 7" et une "Symphonie Concertante pour flûte et basson" de François Devienne par l'Orchestre de Chambre wallonne sous la direction de Bernard Labadie. C'est bien évidemment tout ce café absorbé aujourd'hui qui fait son effet. J'espère cependant que ma si chère vielle dame dort profondément à cette heure, sinon je sais qu'elle sera angoissée. Pour ma part, je me sens heureuse et calme. Mais, comment le puis-je alors que tout est si compliqué et si inquiétant ailleurs dans le monde, alors que la situation déjà mauvaise s'envenime encore. Je pense notamment à cette pauvre femme au loin qui souffre, supplie et qui vit une longue agonie dans la terreur. Et ces élections américaines angoissantes. Et rien que je ne puisse changer ou influencer. On ne peut que regarder et espérer très fort...

"L'arc-en-ciel, éternelle déclaration d'amour de l'infini à notre terre de violence. On pourrait s'étonner de la perséverance du message qui ne parle que de réconciliation. Inutile de nous dire qu'il n'y a là qu'un phénomène naturel : quelque chose, un espoir fou, fera battre le coeur un peu plus vite pourvu qu'un reste d'enfance nous incline encore à l'espoir. Le silence est le grand langage de Dieu et il y ajoute cet immense tracé phosphorescent où pour un peu on croirait suivre le geste d'une main d'une douceur toute-puissante." (Julien Green)








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