Au bonheur du jour




Le mois de mars

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dimanche le 7 mars

D'abord, vendredi, ce fut une tempête de neige, suivie d'une persistante pluie verglaçante, puis une merveille advint. La glace translucide qui recouvre tout, qui ajoute un vernis aux choses les plus ternes. Et les arbres furent recouverts de cristal. Hier encore, durant la journée, il faisait sombre et une pluie légère, plus bruine qu'autre chose, presque suspendue dans l'air, venait s'ajouter, fine gouttelette après fine gouttelette sur cette patiente construction de la nature. Puis, le temps s'est levé. Et la nuit dernière, alors que je rentrais chez moi de très agréables moments passés avec des amis, je roulais lentement, admirant les effets des réverbères et de la lune enfin là sur les arbres alourdis par toute cette glace. Mais c'est ce matin que le miracle se produisit vraiment. Un merveilleux soleil a embrasé de tous ses feux cette glace devenue diamant. Je ne me lassais pas de regarder, essayant de graver pour toujours dans ma mémoire autant de beauté. J'ai pris la chance de photographier tout cela, je sais un ami qui apprécierait voir, mais je ne suis pas certaine que j'aurai vraiment pu capter et retenir la grâce d'un moment. Et comme le temps ne s'est pas beaucoup réchauffé, la glace n'a pas encore toute fondu, malgré le soleil du coeur d'après-midi. Des craquements se font entendre, comme du cristal qui se briserait, et la glace tombe soudainement par fragments. Le soleil qui ne veut pas être en reste, s'empresse d'illuminer les débris sur le sol. C'est magnifique. Les promeneurs passent lentement et paresseusement par petits groupes devant chez moi, en direction du passage piétonnier, au bout de ma rue, qui les mènera en grand nombre dans la si jolie rue commerciale. D'autres en reviennent avec des sacs. Le beau temps ralentit leurs pas et certains, pour capter le soleil, ont même entrouvert leur manteau malgré le fond froid. Je ne me joindrai pas à eux, je reste là dans une solitude choisie, spectatrice conquise par la douceur de ce dimanche après-midi.

J'ai fureté dans des coins négligés de ma discothèque. Je suis en redécouverte. Des disques auxquels j'avais résisté, qui ne m'avaient pas séduite. Je suis forcée, avec grand plaisir, de revoir mon jugement dans certains cas. D'autres que j'avais beaucoup écoutés à certaines époques puis qui sans raison particulière avaient été reculés dans mes intérêts. Là je me délecte vraiment d'un disque regroupant quatre cantates funèbres de l'époque baroque, dont bien évidemment celles de Telemann et Bach. L'air "Brecht, ihr müden Augenlieder" de la cantate "Du Aber Daniel" de Telemann est un des plus touchants qui soient. Il y a de nombreuses années, au temps du disque vinyle, ces deux cantates étaient parmi celles que j'écoutais le plus. Je me disais alors et je me répète encore cet après-midi : si c'est cela mourir, n'importe quand.... ;-)

Depuis un moment déjà, je suis au coeur de la vie d'une vieille amie de plus de quatre-vingts ans. Celle que le grand copain et moi avions incitée et encouragée à écrire ses mémoires. Française d'origine, elle est ici depuis plus de cinquante ans. Je suis en possession de toutes ces pages qu'elle a écrites, que je suis à retranscrire sur ordinateur. Ce qui fait la richesse de ces mémoires, ce sont ces milliers de petits détails, très simples, certains très matériels, qui situent le décor de son existence. Les trésors d'une vie. Combien j'aime l'humain. Combien j'aime le découvrir dans sa sincérité, dans sa complexité et sa vulnérabilité. J'essaie de regarder chaque personne avec beaucoup d'attention. Chacune a ses richesses intérieures dont, bien inconsciemment la plupart du temps, elle fait don pour autant qu'on soit un peu réceptif.

La semaine dernière, j'ai vu ce film controversé, que je ne nomme pas, interdit dans certains pays. Moi qui pourtant ai de la difficulté à supporter un niveau de violence plus élevée que celle qu'on trouve dans les films de Disney :-) , j'ai beaucoup apprécié ce film. Quand je parle de violence dans les films, je veux dire celle qu'on retrouve dans des œuvres de fiction, celle-là je ne veux pas la voir et je ne comprends pas qu'on puisse y prendre plaisir. Le spectacle de la violence ne me réjouit pas. Mais je ne réagis pas comme cela avec les films sur la Shoah, sur les camps de concentration, sur certaines horreurs encore bien présentes dans notre monde d'aujourd'hui. Il me semble au contraire que je me dois, comme être humain responsable et conscient, de regarder bien en face les horreurs dont nous humains sommes capables, même si cela me bouleverse profondément. Pour en revenir au film, il est basé sur l'interprétation qu'a fait son directeur et scripteur des quatre évangiles, et je ne mets pas en doute ses intentions. Je ne trouve pas que ce film soit antisémite comme l'ont perçu certains de ses critiques. Si on nous montre l'acharnement des grands prêtres et l'aveuglement et l'emportement d'une foule, on ne peut cependant pas oublier que des comportements de ce genre sont possibles partout, que nulle institution humaine détenant des pouvoirs, politiques ou religieux, n'en est à l'abri. Des situations aussi injustes se sont produites à toutes les époques, dans la plupart des cultures et se produisent encore. C'est vrai que la violence montrée dans ce film est à la limite du supportable. Pourtant le voir m'a fait du bien. Il m'est si facile parfois d'oublier la dimension humaine de ce Dieu fait homme, d'oublier que c'est avec cette dimension qu'il a accepté toute la souffrance humaine, physique et morale, qu'il a subie.

Je réalise que cette entrée est affreusement longue. Il faut absolument que je me discipline, que je vienne écrire plus souvent, afin que cela redevienne un réflexe plus naturel. Je n'ai pas l'écriture facile et une certaine crainte me fait toujours repousser le moment de m'y attaquer. Mais, une fois devant mon ordinateur, là tout déborde, cela n'a aucun sens.

La longueur de mon entrée ne m'empêchera cependant pas de terminer avec une petite citation de Green que j'ai retrouvée :

"Il faut quelquefois un effort presque surhumain pour s'absoudre soi-même, pour plaider non-coupable à ses propre yeux. La charité nous en donnera la force, la charité envers ce prochain qui est nous-même"

mardi le 9 mars

Tiens, tout juste comme cela, sans plus de manière. M'est-il possible d'écrire une petite entrée à la sauvette? Fixer quelques minutes de cette journée anodine, sans trop y penser. Il est un peu passé midi. Cela sent bon dans la maison. Quelques plats qui mijotent, un pâté, un boeuf aux légumes. Non, ce n'est pas pour mon dîner, j'ai pris de l'avance. Demain je serai occupée une bonne partie de la journée, et ma fille arrive jeudi pour un longue fin de semaine. On fête son grand ami dès jeudi soir, et puis aussi samedi.

Je devrais en ce moment travailler au document de notre vieille amie, mais je lui vole quelques minutes. C'est ce cd retrouvé dimanche qui m'inspire, non, je devrais plutôt dire qu'il m'aspire vers mon petit coin tranquille. Une compilation de beaux mouvements lents d'oeuvres diverses enregistrés sur Erato. La plupart sont dirigés par Jean-François Paillard et les autres par Claudio Scimone. Cette musique contribue au bien-être que je ressens en ce moment. Décidément, je suis une grande romantique et je ne m'en défends pas. Et d'ailleurs ma mignonne tornade va très bien avec ce côté de moi. En fait, elle aurait pu appartenir à un écrivain célèbre, elle aurait tout à fait eu la tête de l'emploi. Avec son long pelage blanc si doux, sa démarche toute raffinée, toute sophistiquée. Que dis-je! C'est quand, bien évidemment, elle ne gambade pas avec ses petites souris et ses balles dans la gueule ou qu'elle ne lance pas ses gros ronrons si sonores de satisfaction, ou qu'elle ne se roule pas sur le dos sur le tapis, exposant son ventre au grand air. Là c'est sûr qu'on dit adieu au raffinement et à la sophistication. Non, je parle de ces moments où, comme là maintenant, elle est étendue près de moi sur la tapis, les pattes bien devant, qu'elle lèche les yeux mi-clos. Et ce bel Adagio du Concerto pour violon en ut majeur de Joseph Haydn. J'aimerais fixer ce moment dans ma mémoire, mais je sais qu'il pourrait s'envoler, comme les autres, vers l'oubli. Il est donc, parmi ces centaines de petits moments, de petits bonheurs, un de ceux que je choisis d'inscrire ici. Peut-être un jour son souvenir m'aidera-t-il, me fera-t-il sourire quand j'en aurai besoin. Pour le moment, j'aime tellement la vie et elle est si généreuse envers moi.

Hier, je suis allée vers les montagnes. J'allais chercher, à un endroit bien particulier, un livre spécifique pour l'anniversaire du grand ami de ma fille. En roulant, j'observais les vestiges de la journée extraordinaire de dimanche. C'était comme au lendemain d'une réception, alors qu'il reste encore du pâté, des fromages, quelques pointes de gâteau et un peu de salade de fruits. Le temps refroidi avait conservé ça et là de la glace sur les branches, et le dessus de la neige était croûté et brillait par endroits dans un soleil faiblard. Il y avait quelque chose d'un peu triste dans tout cela, comme quand on constate que la fête est terminée, qu'il faut passer à autre chose. Sur le chemin du retour, je suis allée rendre visite à notre vieille dame malade et déposer un bisou sur ses vieilles joues tellement ridées. Je l'ai trouvée beaucoup moins bien que jeudi dernier, quand j'étais allée la voir et lui porter un substitut de sel et quelques herbes aromatiques pour agrémenter sa nourriture. Hier, c'est surtout son teint jaunâtre et cireux qui m'a inquiétée. D'autant que, quand je suis entrée chez elle, il y avait une forte odeur de fumée de cigarettes. Voilà qui ne l'aidera pas à se remettre. Son médecin a baissé les bras à cet égard. Bon, je me dis que dans le fond, le mal est fait, et pourquoi la priver maintenant de ce qui la détend même si cela empire son cas. Elle m'a encore un peu parlé de la mort mais, cette fois, comme si celle-ci s'était vraiment éloignée. Elle m'a demandé de faire pour elle une course, quelques mètres de tissus pour de petits projets. Je trouverai le temps d'ici quelques jours de les lui acheter, en espérant de tout mon coeur qu'elle pourra les utiliser...

Hier, j'ai reçu par mail un aperçu de ce que je verrai et j'entendrai bientôt : un extrait d'une entrevue de Julien Green. Après quelques infructueuses tentatives et la plus que patiente assistance technique de son bienveillant expéditeur, pour la première fois, j'ai vu Green ailleurs que sur des photos, je l'ai vu bouger, j'ai entendu sa voix qui m'a paru très douce et j'en ai été très heureuse et très émue. J'ai vu un homme plus âgé que celui que je lis en ce moment, qui lui a encore une vie très active malgré ses soixante-quatorze ans et qui voyage encore beaucoup. Dans ce bref extrait, il parlait de fantômes, principalement de ceux de la rue de Passy alors qu'il était encore jeune enfant, et cela m'a fait sourire. De le voir ainsi, de voir le décor de sa vie me l'a rendu plus concret, plus attachant encore. Je lui dois beaucoup, je me cherchais un guide de vie et c’est lui qui me sert de guide. Bon, je sais, je radote encore, mais c'est plus fort que moi. Je vais faire une réflexion qui peut s'appliquer à chacun des avides lecteurs de son journal : c’est un peu comme s’il avait pris la peine de relater toute sa vie, toutes ses quatre-vingt-dix-huit années moins trois semaines de vie, pour nous dire ensuite : "Voilà, c’est cela la vie, et c’est ainsi que j’ai vécu la mienne et je vous fais le cadeau de mon expérience, de mes recherches, de mes questionnements et de mes réponses. Je vous fais cadeau de tout cela, libre à vous de vous en servir, de vous en inspirer pour vivre la vôtre, je vous offre mon aide à ma mesure, à ma façon." Est-il arrivé trop tard dans ma vie ou plutôt aurait-il dû arriver avant? Je ne le pense pas. Je réalise qu'en ce qui me concerne, je n'aurais peut-être pas eu la disponibilité d'esprit que ma démarche actuelle me demande. Je ne pense pas que sa lecture aurait pu être aussi fructueuse pour moi, je n'aurais pas pu prendre autant de temps pour absorber toutes ses pages au lent rythme avec lequel je le fais de manière choisie et déterminée. Il y aura bientôt deux ans que je lis chronologiquement : d'abord ses quelques livres autobiographiques qui couvrent sa vie précédant son journal, puis son journal lui-même et quelques ouvrages connexes. En fait c'est comme un long et lent pèlerinage qui influence ma vie dans tous ses aspects. Green m'aura apporté énormément, y compris au niveau de la richesse de rencontres qu'il aura suscitées.

Je suis bien obligée de constater que c'est complètement raté! Adieu veaux, vaches, cochons, couvées. Le rêve d'une petite entrée à la sauvette s'est envolé. J'y ai mis du temps, du coeur, et de la longueur, je n'arrivais plus à plus m'en détacher. Et le disque a joué, rejoué et rejoué. Assez pour que j'aie le goût de citer un autre très bel extrait, l'Aria de la Suite en fa majeur de Domenico Zipoli dans lequel on retrouve l'orgue avec l'orchestre. C'est magnifique. Et j'ai négligé le manuscrit de notre vieille amie qui vient demain matin le retravailler avec moi. Et moi qui veux aller passer quelques moments ce soir dans cet endroit qui m'est si cher. Bon, je sens que j'irai dormir très tard...

Et sur le temps qui passe :

"Robert me demandait si j'avais jamais le sentiment du temps qui passe, mais non je n'ai jamais senti le temps passer. J'ai parfois essayé, j'ai comparé entre elles les années, mais ce qui me frappe, c'est au contraire ce qu'il y a en nous quelque part qui ne bouge pas." (Julien Green)

mercredi le 10 mars

Comme je l'avais prévu, je n'ai finalement dormi que quelques heures la nuit dernière. Nous avions pourtant convenu de nous voir à 10h00 mais, à 9h30, elle sonnait déjà chez moi. Et comme le matin je suis d'une lenteur proverbiale, je n'étais évidemment pas prête à la recevoir. J'avais ma bonne humeur matinale habituelle, mais aussi mon inefficacité matinale habituelle. Elle était là, élégante, racée, encore très jolie, se tenant bien droite avec sa canne. Pour ma part, j'avais les cheveux encore mouillés, j'étais absolument sans maquillage, et je souriais. Je la sentais nerveuse et un peu impatiente. Elle aurait tellement voulu que tout aille plus vite, parce qu'elle a mis tellement de coeur dans cette grosse entreprise et qu'à son âge, chaque minute est si précieuse. Je la menai au salon, et terminai bien sommairement de me préparer. J'avais déjà placé une autre chaise dans mon bureau près de l'ordinateur. Comme elle ne désirait pas de café, j'ouvris pour elle une bouteille de mon eau minérale française préférée que je servis dans deux beaux verres de cristal. Elle sembla apprécier ce geste. On s'installa pour travailler. J'avais déjà pris soin de mettre une musique paisible et agréable. Et puis, l'atmosphère s'installa tout naturellement, comme si nous avions toujours fait cela ensemble. Je connaissais les détails du début de sa vie en France, son enfance, son adolescence, sa jeunesse durant la guerre, puisque j'avais déjà lu cette partie du manuscrit, que je l'avais aussi retranscrite dans mon ordinateur. Et là, je l'ai vue rajeunir sous mes yeux.

Ensemble, nous avons retravaillé son texte, ajustant tournure de phrase, ponctuation, mise en page. Je la voyais se réjouir de la présentation, notamment du caractère choisi pour le titre qu'elle avait voulu décider tout de suite. Cela avait son importance pour elle puisqu'elle est très habile en calligraphie. Je sentais qu'elle commençait à vraiment y croire. Toute enthousiasmée, elle me dit que son frère, toujours en France, attendait impatiemment ses mémoires. On convint donc de nous voir tous les mercredis matins pour ensemble travailler le texte, page après page. Sans pour autant m'indiquer ce qu'elle attendait de moi, elle me demanda soudainement, sans émotion apparente, ce que je ferais si elle devait disparaître avant que nous en ayons terminé de ce travail de collaboration. Je lui dis que je ne laisserais pas tomber ce projet, que je le finirais comme nous le commencions maintenant et que j'en ferais deux copies pour chacune de ses filles qui sont mes amies. Ma réponse sembla la ravir. Au fur et à mesure que nous avancions dans le texte, elle arrêtait, pour développer un détail, mettre l'emphase sur un plat, sur une recette de gâteau, sur la bière que sa mère préparait elle-même. Elle était surprise de mon intérêt à tout ce qu'elle disait et semblait très heureuse. Elle venait de rencontrer sa première lectrice.

Le temps fila comme je ne l'aurais pas cru. Même la mignonne tornade était séduite puisqu'elle vint se frôler sur elle, alors qu'habituellement elle fait plutôt preuve d'une retenue toute féline envers les visiteurs. Au bout de deux heures, ma visiteuse était fatiguée et j'ai réalisé combien tout cela la stressait. En fait, c'est près de deux ans qu'elle a consacrés à la rédaction de ses mémoires et elle y a mis tout son coeur. C'est une vieille amie heureuse que je suis allée reconduire chez elle. J'ai déjà hâte à notre prochaine rencontre.

Le reste de la journée fut grandement consacrée à ma fille, l'autre tornade, la douce celle-là... C'est demain qu'elle arrive, mais tout juste avant l'anniversaire de son grand ami. Alors devinons qui a longtemps attendu un retour d'appel de madame en réunion, qui ensuite a dû courir à gauche et à droite pour essayer de concrétiser les dernières brillantes idées venues de la très grande ville? J'ai enfin déniché l'introuvable dans une boutique du plus bel hôtel de ma ville, celui qui surplombe le large fleuve. J'ai vu le soleil de fin d'après-midi rosir les glaces amoncelées sur le fleuve. C'était absolument superbe. J'ai évité de très peu une contravention pour stationnement interdit, je me sentais chanceuse. Le ciel était si beau que je n'ai pas du tout été frustrée de perdre mon temps dans un embouteillage monstre qui n'en finissait plus, ce qui m'a d'ailleurs donné l'occasion de réentendre à la radio, avec plaisir, la musique que Neil Diamond a composée pour le film culte Jonathan Livingston Seagull. Tout allait bien, quoi. Puis, tout près de chez moi, j'ai mis le pied sur de la glace noire, et j'ai fait une chute, une belle chute, ma première de l'hiver, mais toute une. Et là, j'ai éclaté de rire.

mardi le 16 mars

Voilà, c'est la quatrième fois que je change la date de cette entrée que je n'en finis pas de recommencer. D'abord samedi matin, alors que ma fille dormait encore et que j'attendais son réveil pour mettre la journée en marche, puis dimanche, après qu'elle eût quitté pour retourner dans sa très grande ville. C'est le temps qui m'a manqué, qui m'a empêchée de concrétiser mon envie de retenir ces beaux moments que nous avons passés. Hier encore j'avais pensé écrire, mais cette fois, c'est un creux de vague, un vague à l'âme, en fait un peu des deux qui m'a retenue. Cela n'avait absolument rien à voir avec la fin de semaine, mais je n'avais vraiment pas le goût, ni la capacité d'écrire. Mais là, c'est passé, je me sens beaucoup mieux.

J'ai quand même plusieurs choses à consigner ici. D'abord le repas intime qui a réuni sept personnes avec l'ami jubilaire jeudi soir, date réelle de son anniversaire. Un moment exquis de complicité, de tendresse. Tout était élégant, parfait, feutré et calme, comme il aime que les choses soient faites et la tenue de rigueur était le noir. L'hôtesse s'était donné un mal fou pour organiser le décor, et les cadeaux, choisis avec raffinement, lui ont fait réellement plaisir. Il avait lui-même décidé du menu et chaque invité avait été mis à contribution à cet égard. Vendredi, les célébrations faisaient relâche. Ma fille prit donc part aux derniers préparatifs de la fête du samedi qui elle était plus imposante, et en profita aussi pour voir de ses amis. De mon côté, avec le grand copain, nous avions un repas et une soirée prévus depuis un bon moment déjà avec un couple d'amis. Au restaurant choisi, un excellent chanteur accordéoniste a mis beaucoup d'ambiance avec ces belles chansons françaises qu'il interprétait pour le plus grand plaisir de tous. Il a beaucoup joué, nous avons beaucoup apprécié : ce fut une soirée vraiment très agréable.

Samedi se fit journée compliquée, et nous en avons beaucoup ri. Je devais remplir une demande particulière car le jubilaire avait exprimé le désir d'avoir un gâteau très spécial, assez long à préparer. Le premier que je fis cuire ne leva pas à mon goût. J'avais sûrement dû faire une erreur quelconque dans l'exécution de la recette, mais allez donc savoir quoi au juste... J'ai donc refait le gâteau qui cette fois fut un succès. Quand vint le temps de cuire la crème patissière nécesaire pour assembler les étages, j'eus un moment de distraction, la crème prit au fond et j'ai donc dû la recommencer elle aussi. Pendant que le gâteau, enfin assemblé avec ses garnitures, refroidissait pour mieux garder la forme, ma fille revint après quelques courses. Mise au courant de mes déboires, elle accepta gentiment de préparer le glaçage, une glace bouillie, puisque disons que j'en avais un peu ras le bol. Le plus comique de l'histoire, c'est qu'à un moment donné de la cuisson, la glace perdit sa belle texture homogène et se granula. Ma fille dû donc, elle aussi, en préparer une deuxième recette... J'en ris encore, mais me demande si quelqu'un ne nous avait pas jeté un mauvais sort... ;-) La soirée fut vraiment très agréable, très réussie et surtout très très amusante. Nous étions vingt-six. Le jubilaire était dans une forme splendide, son humour était aiguisé comme jamais et nous avons beaucoup ri. Bien évidemment j'en fis les frais à un moment donné, comme d'ailleurs presque toutes les personnes présentes... :-)

Dimanche, ma fille et moi avions invité le grand copain à bruncher avec nous. Ils s'aiment beaucoup ces deux-là, et ce fut vraiment très agréable. Par moment, j'étais même plus spectatrice que participante à leurs discussions et j'y prenais d'ailleurs grand plaisir. J'aime voir la femme que ma fille est devenue, son intelligence et son jugement à l'oeuvre m'impressionnent. Elle est épanouie, elle me semble très bien réussir sa vie, comme elle l'a choisie. C'est un grand bonheur pour moi. Lorsque le grand copain eut quitté, elle et moi sommes sorties dans le jardin pour essayer de remplir les mangeoires. J'ai beaucoup apprécié son aide, puisque la glace de la semaine dernière rendait périlleuse cette mission. Nous avons dû d'abord essayer de nous aménager un chemin, ce qui fut difficile. Nous nous sommes contentées de remplir les grosses mangeoires sous la fenêtre de la salle à dîner, ainsi que les deux grillages contenant des blocs de corps gras pour que les oiseaux puissent mieux lutter contre le froid. Les autres mangeoires moins essentielles attendront que nous puissions les rejoindre plus facilement. C'est la première fois depuis tout ce temps que j'habite ici que cette opération de remplir les mangeoires est aussi difficile.

Hier, j'ai passé quelques heures en dehors du temps. J'ai revu cette vieille femme de près de 96 ans maintenant, celle dont je parlais dans mon entrée du 10 avril 2003. J'ai une fois de plus été éblouie par elle, par la bonté et le bonheur que je lisais dans son regard. J'avais l'impression de croiser la même profondeur et la même pureté que dans les yeux d'un enfant. C'était tout à fait exceptionnel. Elle demeure pour moi un modèle. Puis ce matin, j'ai appris que notre vieille dame malade, avait fait une rechute. J'avais d'abord téléphoné chez elle pour aller la visiter et, n'obtenant aucune réponse, j'ai appelé là où je savais avoir l'information. On m'a dit qu'elle était encore une fois à l'hôpital, ayant été admise aux soins intensifs coronariens. J'avais donc bien évalué la situation la semaine dernière lorsque je disais qu'elle me semblait moins bien. J'ai pu lui parler une petite minute au téléphone puisqu'on lui a porté un sans fil, et je lui ai promis d'aller la voir dès qu'on m'autoriserait à le faire. Le prognostic n'est cependant pas très bon. Décidément, je me spécialise dans les vieilles dames ces jours-ci puisque, demain matin, soit dans quelques heures, je recevrai de nouveau notre vieille amie française pour notre deuxième séance de travail consacrée à ses mémoires. J'irai la chercher et puis la reconduire chez elle. Et jeudi après-midi, ce sera celle qui connaît ces troubles de mémoire. La semaine dernière nous nous sommes ratées, n'ayant pas pu ajuster nos agendas. J'aurai beaucoup de plaisir à la revoir. Je constate que moi qui voulais faire du bénévolat, il s'est tranquillement greffé de lui-même dans ma vie sans que je ne m'en rende trop compte, et que j'en suis grandement enrichie.

Entrée interminable encore une fois. Mais le temps de rédaction m'a semblé assez court puisque j'écoutais ce disque sur lequel j'ai préparé la compilation que j'aime tant. Puis avant de quitter, je fais la suggestion d'aller lire l'entrée du 16 mars du Journal de Jérôme Attal, un magnifique et bouleversant poème intitulé Limites. Je n'en dirai pas plus.

mercredi le 24 mars

Notre vieille amie française n'était pas bien ce matin, notre séance de travail est remise de quelques jours. Voilà qui va me donner quelques heures pour avancer la transcription de son texte. Mais d'abord venir ici quelques minutes.

Hier, on aurait dit Noël tant la neige était abondante et belle. Puis, ce matin, les arbres étaient magnifiques, recouverts d'une épaisse neige duveteuse. Je suis sortie respirer le bon air et recevoir sur la tête de gros lambeaux de ce duvet, qui se détachaient des branches au fur et à mesure que le soleil montait dans le ciel. J'ai pris quelques photos. Je me sens vraiment très bien, je suis très consciente d'être en vie ces jours-ci et je n'arrive pas à trouver cela banal. Chaque seconde, chaque minute pèse de tout son poids. Non, je ne trouve pas cela lourd, bien au contraire, je savoure. Depuis un petit moment déjà et pour encore un petit moment je crois, je me suis volontairement mise en retrait de certaines préoccupations et activités politiques locales. Je suis ailleurs, je me concentre sur autre chose. Le travail que j'ai entrepris au-dedans de moi avance. Je vais souvent à cet endroit merveilleux. J'ai parfois l'impression que l'air arrive en trop grande quantité, que cela m'étourdit un peu l'âme. Mais je ne m'affole pas, je garde mon calme, je sais que j'absorberai tout ce qu'il me faut. D'autres fois, j'ai l'impression d'avoir de la difficulté à établir la communication et je crains de ne pas avoir en moi tout ce qu'il faut pour tout saisir. Mais ce n'est qu'une illusion, le travail se fait. On n'a pas besoin de comprendre le soleil ou encore de lui demander pour qu'il nous éclaire. Quand on est en sa présence, il le fait.

Les gens de ma vie me sont importants, plus que jamais, chacun à sa manière. Je les regarde intensément et suis tellement reconnaissante de leur présence. Je suis choyée. Et puis cet ami cadeau qui comprend tant de choses.

J'adore prendre le temps, comme en ce moment. L'Art de la Fugue de Bach, dans sa version instrumentale sous la direction de Bernard Labadie. Je baigne dans l'atmosphère de ce très beau disque. Un merveilleux moment.

C'est court. Il me fallait dire ces choses.

"Ferme les yeux et tu verras." J'ai écrit cela jadis. Je pourrais l'écrire aujourd'hui. (Julien Green)

samedi le 27 mars

Et pourtant, c'était bien cela. Par dessus la musique, ce son que j'avais d'abord cru fruit de mon imagination, s'est répété. Je me suis rendue sur la galerie, et là j'ai vu. Jusqu'à maintenant, la journée avait été plutôt couverte mais, en cette fin d'après-midi, la cime des grands arbres d'en face baignait dans les reflets du soleil descendant. Une quinzaine de corneilles étaient réunies, croassant à qui mieux mieux. Et, malgré les gros bancs de neige persistants et le tout petit vent froid, j'ai cru que le printemps viendra bientôt. Non, je ne voyais pas le soleil lui-même, puisqu'il était à un point cardinal opposé, mais je voyais ses effets. Comme dans la vie, la preuve par les résultats, par les effets. Je me suis dit aussi que cela avait pris la cime des grands arbres et leurs branches pour me montrer que le soleil était là, loin derrière ma maison et toutes les autres. Le soleil avait besoin de ces objets pour se refléter. Et moi, j'ai cru en sa présence à cause des branches illuminées et aussi à cause des croassements des corneilles qui ont éveillé mon attention. Saisir les indices, ouvrir ses yeux, ses oreilles, ouvrir son cœur.

Depuis plusieurs heures, un même cd qui joue en boucle. Je découvre une nouvelle compilation devenue mienne parce qu'on me l'a offerte. J'apprivoise la séquence de cette musique, dont je connaissais certaines des œuvres déjà très significatives pour moi et que je suis surprise de retrouver là. J'aime beaucoup ce que j'entends. Je ne réalisais pas à quel point on se dévoile en choisissant des musiques et en les regroupant. On livre beaucoup de soi. ( À ne pas oublier quand j'en préparerai une autre. :-) ) J'ai mis de côté les écrits de notre vieille amie et j'ai passé l'après-midi à lire quelques nouvelles dont j'ai eu une certaine primeur. Je n'avais pas prévu que ma journée prendrait cette tournure mais j'en suis ravie.

Hier soir, alors que la brume donnait au paysage un aspect d'irréel, une sorte d'happening. D'abord préparer l'organisation matérielle, puis ensuite lâcher prise, laisser naître les ambiances. Combien les choses peuvent être simples, faciles et gratifiantes parfois, et la beauté et la bonté de la nature humaine surprenantes. C'est réconfortant dans ce monde où, en ce moment, certains événements pourraient facilement nous persuader du contraire. Joli clin d'œil de la vie.

mardi le 30 mars

Bon, il est sûr que je devrais déjà être en train de dormir. Demain, je ne devrai pas nécessairement me lever plus tôt, mais surtout être "active" dès mon réveil et être "efficace", ce qui relève toujours de l'exploit pour moi tôt le matin. Je vais passer quelques jours dans la très grande ville où je dois être dès l'heure du lunch pour rejoindre et manger avec ma sage et compétente amie. Puis, nous irons bouquiner et essayer de dénicher nos petits trésors. Avec elle, je fais toujours des folies et reviens ma valise bondée de livres, la plupart du temps des livres de ou sur Julien Green, et puis des journaux intimes, récits autobiographiques et correspondance d'autres auteurs, puisque j'ai maintenant complété la collection des écrits autobiographiques et journaux de Julien Green. Il me manque le deuxième tome de ses récits de voyage, ayant reçu avec grand plaisir, il y a quelques jours, le premier de la part de mon gentil ami cadeau. Ces livres épuisés sont très difficiles à dénicher. Je suis toujours à la recherche, bien évidemment, du tome VIII de ses oeuvres dans La Pléiade (évidemment pas épuisé lui) que je finirai bien par trouver, comme les autres, chez un bouquiniste, ainsi que quelques romans. Je serais très surprise de réussir demain, mais j'aurai tout de même le grand plaisir de les chercher en très agréable compagnie.

Depuis quelques jours, le soleil est magnifique et les bancs de neige fondent à vue d'oeil. Il en reste malheureusement encore beaucoup dans ma ville. Mais, ma fille m'a mise en garde puisque c'est à cette période-ci de l'année que la différence entre le climat de la très grande ville et la mienne est la plus palpable. Il n'est donc pas question de partir en manteau et en bottes d'hiver, le printemps est déjà plus arrivé chez elle, d'autant que les prévisions sont à la pluie pour les prochains jours.

Durant mon séjour là-bas, je verrai aussi mon amie d'enfance, celle des deux qui y réside, puis, bien évidemment, mon filleul adoptif que je n'ai pas revu depuis le mois de janvier. Il est de retour d'un voyage de quelques semaines dans un pays de l'Amérique centrale. J'ai bien hâte de les retrouver, lui et sa femme. Je laisse malheureusement un peu en plan deux de mes vieilles dames qui se sont vite habituées à nos petites activités hebdomadaires.

Vraiment, on dirait que je fais exprès. J'écoute cette si belle compilation et elle ralentit encore mon tempo, je ne suis vraiment pas pressée d'aller dormir. Je me dis, comme pour me trouver une excuse, que ma valise est finalement presque prête, bien que je sache que demain je finirai sûrement par être à la course. (Je me connais tellement et pourtant je ne me corrige pas, on dirait même que j'y prends un malin plaisir.) Et puis les petites boîtes de nourriture pour ma si mignonne tornade sont déjà sur le comptoir, près des contenants de croquettes. Tout est en place pour sa gardienne qui viendra la voir deux fois par jour. Je ne sais pas comment il se fait qu'elle sente mon départ, puisqu'elle n'est ni aussi vieille ni aussi sage que mon cher mélocat qui lui, avec sa vaste expérience, connaissait tellement mes rituels de départ et qui me laissait savoir qu'il n'était pas dupe au sujet de mes intentions. Non, chez elle, je retrouve un plus grand besoin de grimper sur mes genoux et de se faire caresser, comme si elle sentait que son petit univers basculerait pour quelques jours, et qu'elle n'appréciait pas cette inquiétude. Oui, c'est cela, elle semble avoir besoin que je la rassure. Elle en fait un peu pitié. Et son ronron crève un peu le coeur. Oups, des noeuds dans son long poil sur le ventre, là où elle déteste tellement que je la peigne. Je devrai me servir de mes ciseaux à bouts ronds... mais pas maintenant, seulement à mon retour. Ce serait terrible d'ajouter l'injure à l'insulte... ;)

Tout un tas de petits bonheurs. Parmi eux, hier, la seconde et brève visite de cet Hermès sur le chemin du retour. Au grand soleil cette fois. Repas un peu improvisé, éclats de rire, même complicité. Et la mignonne tornade qui se fait timide et fuyante. Aujourd'hui, ce soleil radieux, une belle conversation et puis, pourquoi pas, une bouteille de mon eau de parfum préféré, le même depuis plus de trente ans. La constance dans les valeurs sûres. Et là, Vocalise de Rachmaninov. Ah que j'aime la nuit.

Lu chez Green, avec un sourire parce que je comprends le malaise et que je lutte contre lui, ce passage dans lequel il réfère aussi à Jacques Petit, spécialiste de Green et notamment responsable de la publication des tomes IV et V de La Pléiade, deux tomes consacrés aux écrits autobiographiques et au Journal :

"Je disais à Jacques Petit : "Plutôt que de me livrer à des confidences d'ordre spirituel, je me déshabillerais place de la Concorde, je me mettrais nu comme un ver" Il a dit aussitôt : "Moi aussi !"








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