Au bonheur du jour




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Aujourd'hui

dimanche le 11 janvier

... et puis avoir la constance de tenir mon journal plus régulièrement. Du moins, je me le souhaite.

Il fait si froid. C'est pire à cause de l'humidité. Ces jours-ci, lorsque je sors, ma première respiration se bloque dans mes bronches et j'ai une brève quinte de toux. Puis après, cela va, je sais m'ajuster. Il me semble avoir toujours été comme ça dans une semblable température. J'éprouve quand même un grand plaisir à marcher dans le vent fort et dans le froid qui mord les joues. Je suis vraiment de ce pays.

Je suis là avec ma deuxième tasse de café du matin. Double bonheur : cette volonté d'enfin reprendre l'écriture et ce nouveau disque que je me suis offert à Noël et que j'écoute pour la première fois. Je l'avais choisi spécialement pour ce moment et je ne me suis pas trompée. Il s'agit d'œuvres de Bach interprétées par Stéphan Stubbs, luthiste. Pureté, sérénité et douceur. Je suis séduite dès la première audition. Les phrases couleront peut-être plus facilement que je ne le craignais.

Hier, j'ai côtoyé les séquelles d'un désespoir qui sait se faire tel qu'il puisse emporter dans la mort. Disparition voulue par lui d'un homme jeune, reconnu pour sa gaieté, sa gentillesse, sa force tranquille et son amour de la vie. L'immense douleur de ses proches. Ma difficulté à exprimer mes condoléances aux parents terrassés. Le tout qui se traduit par un silence, un long regard échangé et une longue accolade. J'ai peine à imaginer qu'on puisse se remettre d'une telle souffrance. Toutes les idées qui doivent se bousculer dans la mémoire, tous les indices qu'on doit se reprocher de ne pas avoir su saisir et qui doivent maintenant apparaître tellement clairs. Impossible et inutile d'essayer de nier une preuve aussi criante de la torture morale d'un être qu'on aime, de cette souffrance intérieure si terrible qu'elle ait pu lui ôter toute espérance ou toute volonté de vivre. Et la pensée de ses horribles derniers moments de lucidité. Que la paix qu'il a maintenant retrouvée parvienne à apaiser la douleur des siens.

Hier encore, belle et longue rencontre avec le grand copain, repas dans un restaurant feutré et raffiné, particulièrement bien choisi. Il y avait quelques semaines que nous n'avions pas partagé un tel moment puisqu'il était en voyage. Je n'ai cependant pas tout à fait réussi à m'extraire de l'ambiance des heures précédentes. Alors, nous en avons parlé. Constatation encore une fois d'une évidence : la force du lien qui nous unit, la place importante assumée dans la vie l'un de l'autre, la grande confiance réciproque, notamment au niveau des confidences, du regard porté sur une situation. Nous avons entre autres discuté de différentes formes de douleur. Notamment de celle d'une personne que connaissons qui s'enfonce progressivement dans une terrible maladie contre laquelle il n'existe aucun traitement et qui, peu à peu, lui enlève tous ses moyens physiques.

Et je suis là, ce matin, me sentant légèrement coupable de jouir du confort et de la sérénité de ma vie actuelle. Je me souviens d'il y a plusieurs, plusieurs années, de temps lourds et bouleversés où tout ce dont j'avais conscience étaient mes efforts pour essayer de me tenir la tête hors de l'eau. J'ai eu l'extrême chance, dans ces moments, d'être entourée de gens qui ont su comprendre et être là. En écrivant cela, je ressens la difficulté de me savoir lue, même par un tout petit nombre de personnes. J'essaie d'aborder ce sujet en souhaitant très fort que les quelques personnes qui pourraient lire cette entrée comprennent bien qu'il ne s'agit pas d'une fierté de ma part d'avoir su surmonter certaines difficultés, mais bien de mesurer ma chance face à certaines détresses passées. Je suis évidemment consciente que ces pensées me sont inspirées par les si tristes événements d'hier, mais il ne s'agit pas de comparaison. Hier, une de ces quelques personnes qui ont été mes piliers dans ces difficiles moments, très âgée maintenant, assistait aussi aux funérailles. J'ai été très émue de la revoir là, de sentir tous ces souvenirs revenir à la surface. Je l'ai serrée très fort dans mes bras. Nous avons fait des projets de rencontre pour la semaine qui débute. Je dois aussi oser écrire qu'il me semble être lentement en train de construire mon intérieur. Je sais que c'est l'histoire d'une vie mais, de ce temps-ci, j'ai vraiment conscience du processus, je le ressens. Ce dernier paragraphe m'a rempli les yeux de larmes. Je ne suis pas triste, je ne suis que débordée de reconnaissance.

"Qui es-tu, toi qui écris ces lignes? Une fraction de fraction de seconde dans l'océan des millénaires, autant dire rien, sauf pour celui qui t'a tiré du néant." (Julien Green)

jeudi le 15 janvier

Il m'est difficile ce soir de m'installer devant mon écran. Je ressens une certaine lassitude et une hésitation devant l'acte d'écriture de mon journal, surtout à la pensée que je mettrai ensuite cette page sur le net. Je n'entrevoyais pas éprouver un jour ces sentiments. Mais je suis peinée et déçue. Un regroupement, ô bien imparfait cependant, a inutilement été éliminé, et une amie emportée dans la tourmente. J'ai peine à comprendre pourquoi il n'aurait pas pu en être autrement. À moi, personnellement, il n'est rien arrivé, mais je ne m'en sors pas pour autant indemne. J'ai un peu perdu de mon enthousiasme, une certaine dose de confiance que je mettais dans la bonne volonté de ce groupe somme toute minuscule que constituent les diaristes francophones, et parmi lesquels se retrouvent des gens que j'aime bien, auxquels je suis en quelque sorte attachée. Suis-je trop naïve? Fort probablement. D'une part, il y a des formes d'humour que je ne saisis pas. Et, d'autre part, je crois à la communication. Pourquoi suis-je portée à espérer, sinon à croire, en une certaine solidarité entre des gens qui partagent une activité commune aussi particulière que celle de l'écriture du quotidien et des émotions, suivie de la mise en ligne? Peut-être attends-je trop de ce milieu que je pensais convivial parce que partagé par des gens suffisamment sensibles aux émotions pour avoir le goût de les écrire et de les présenter aux autres. Justement, entre ces gens d'écriture, pourquoi les échanges n'ont-ils pas été possibles pour éviter la disparition d'un regroupement, et pour aplanir les incompréhensions de toutes sortes?

La température est en train de battre des records de froid et il y en aurait encore pour plusieurs jours. On ne peut pas faire autrement que d'en être incommodé dans la vie de tous les jours, cette température étant difficile à supporter notamment pour les personnes âgées. Hier, j'ai passé une grande partie de la journée avec cette personne, maintenant âgée justement, que j'avais revue samedi aux funérailles. Très, très petit effort de ma part, mais quel plaisir cela a semblé lui faire. J'ai enfin l'occasion de lui rendre un peu de sa bonté à mon égard. Je m'en veux de ne pas y avoir pensé plus tôt. Les heures passées ensemble se sont écoulées doucement, dans une joie commune. Quand je suis allée la reconduire, elle et son mari ont cherché à me retenir, mais je devais quitter rapidement pour aller à mon cours spécial du mercredi, mais aussi pour laisser mon automobile elle aussi vieillissante au garage. Je leur ai promis de me faire plus présente dans leur vie et je le ferai avec plaisir. Quelques projets ont tout de suite été ébauchés qui s'égrèneront sur les prochaines semaines.

Aujourd'hui, toujours dans ce froid intense, rencontre et lunch avec un grand ami que je vois régulièrement depuis de nombreuses années et dont j'ai souvent parlé dans ce journal. C'est celui qui passe une grande partie de l'année dans un endroit de villégiature et pour qui notre ville constitue la "Floride" parce que située un peu plus au sud que sa maison de campagne. Elle est glaciale en ce moment sa Floride. ;-) Il est venu me chercher pour me conduire ensuite, après le repas partagé, récupérer ma voiture, puisqu'il voulait m'éviter de marcher sur une bonne distance dans ce trop grand froid. Nous avons reparlé des funérailles de samedi parce que, le monde étant petit, il y assistait aussi. J'en ai appris un peu plus sur les circonstances qui ont amené ce drame. "No man is an island". Cette phrase de John Donne s'applique malheureusement à la situation, le pauvre homme ayant caché à son entourage immédiat les grosses difficultés qui le confrontaient et qui ont finalement eu raison de sa résistance.

De quoi réchauffer le coeur et le corps : quelques petits bonheurs bien réels de mon quotidien. Ce matin, ces quatre tourterelles, regroupées dans une des mangeoires du jardin, qui curieusement partageaient les graines de tournesol avec le petit écureuil roux, si vif. Ce sont des habitués. Et ma mignonne tornade qui, avec un grand intérêt, observait la scène par le fenêtre de la salle à manger. La beauté du disque "15 chants juifs pour violoncelle et piano" interprétés par Sonia Wieder Atherton et Daria Hovora, qui joue en ce moment. Cette tasse de chocolat chaud Poulain que je finis de déguster avant d'aller dormir. Ma fille qui arrive demain pour la fin de semaine. Et puis, pourquoi pas deux petites citations de Julien Green... :

"Tout ce qu'on apprend à mesure qu'on avance... Il y a des choses qu'on ne peut pas savoir avant quarante ans : le prix d'une heure, la sagesse ou la folie de certaines paroles, toutes les absurdités qu'on prenait au sérieux, jadis."
(...)
"En 1939, j'ai cessé de tenir mon journal pendant dix mois, et ces dix mois sont perdus. Je me demande, du reste, s'il est bon d'essayer de fixer la vie. Que de choses nous gardons vives dans la mémoire, qui peut-être nous nuisent."

dimanche le 25 janvier

J'aimerais bien retrouver le goût d'écrire ici. Alors pour me donner une petite chance, je mets en ligne deux mails très très rapidement rédigés ce matin, ainsi que j'aurais aimé écrire cette entrée. Les deux destinataires ne m'en voudront j'espère pas. Puis je passerai à ma vie réelle. J'écoute en ce moment le très beau "Magnificat" d'Arvo Part que je ne connaissais pas et que m'a fait parvenir un correspondant que j'apprécie. Beau, très beau dimanche, ensoleillé et glacial. J'espère revenir ici ce soir.

Bonjour XXXX,

Par ce dimanche matin ensoleillé mais pourtant glacial... J'espère que tu es bien aujourd'hui. Je suis désolée de sentir ta peine, ton désarroi des derniers jours. Tu sembles dans un de ces moments où on ne parvient pas à faire passer tout le courant, même si tous les éléments semblent présents et intacts. Il manque l'étincelle. Heureusement, c'est temporaire un sentiment comme cela, du moins si je parviens à comprendre vraiment de quoi il s'agit chez toi. (Et si je me trompe, ce ne sera pas la première fois.... ;-) Et puis, à un moment, ploc, tout fonctionne à nouveau, sans bien que l'on sache ce qu'on a fait pour cela, sans trop comprendre la magie qui s'est opérée...

Moi aussi je suis un peu au milieu de nulle part en ce moment, et le plus curieux, c'est que dans mon cas, ce n'est pas terriblement dérangeant ou souffrant. Cela vient de situations qui me semblent extérieures à moi, mais en fait, le sont-elles vraiment? Je me sens comme dans une crise de mon adolescence prolongée, c'est pas mal pour quelqu'une de mon âge... *rires* Et le Don Quichotte ( bon, est-ce bien comme cela que cela s'écrit, mais j'ai la flemme de chercher... *rires*) en moi continue de plus belle, je m'en prends encore et toujours aux moulins à vent... C'est plus fort que moi et je ne lâche pas prise. Bon, heureusement, ma vie réelle se porte bien, sinon un vilain mal de dos que je n'arrive pas à faire passer.

Tu trouves que je te casse les oreilles si tôt le matin? C'est justement parce que je n'ose pas te téléphoner à cette heure, et que je ne sais d'ailleurs pas où tu en es avec toutes ces cérémonies de cette période si importante pour toi, et si je pourrais te parler un dimanche matin si tôt. Ton amie (lire: Sylvia) va aller se faire un autre café, puis elle trouvera peut-être le fichu courage qui l'a désertée pour enfin la remplir cette fichue page de journal. Tu as raison, je délire. Mais je suis là, et je t'apprécie toujours autant. Et ce petit clin d'oeil, ce texte décousu veut te le dire.

Bien affectueusement

(lire: Sylvia)

Bonjour ZZZ

Grand plaisir, par ce dimanche ensoleillé et glacial, de me réchauffer à tes mots. J'aime toujours autant les sujets qui te font écrire et surtout comment tu analyse les choses. J'ai moi aussi "joué" ces derniers jours dans mes affaires financières, pour les mêmes raisons que toi. Bon, ma fille n'a pas l'âge de la tienne, mais c'est aussi à elle que je pense à cet égard.

J'ai aussi, comme toi, pensé à ma mère. Nous n'avons pas encore en main, même après tout ce temps, chacun notre part du montant de son héritage, les choses prenant toujours tellement de temps à régler avec le gouvernement, mais j'ai eu ce même genre de pensée puisque nous connaissons à peu près ce qu'il y aura finalement à diviser entre nous. Ce ne ne sera pas un très gros montant, mais c'est incroyable que dans ses circonstances à elle elle ait accumulé autant. Elle, ce n'était pas l'Italie à laquelle elle pensait, mais la Grande Bretagne ou l'Australie. Elle non plus n'y est jamais allée, mais en fait elle n'y serait jamais allée non plus... ;) Elle était tellement phobique, et nous avions de la misère à la convaincre de sortir pour l'amener manger chez moi... *rires* Mais elle voyageait dans sa tête. Elle avait beaucoup de sagesse et était de bon conseil.

Je pense que ta mère serait fière de toi, de ta façon de réfléchir, de prendre tes décisions, de cet heureux mélange que l'on sent dans ta tête et dans ton coeur, c'est-à-dire sagesse et brin de folie. Tu me fais penser à ma fille (que j'admire tant comme tu le sais ;-) de qui je dis qu'elle a, à la fois, les pieds solidement sur terre et la tête légèrement dans les nuages. C'est la plus belle combinaison, crois-moi.

Je te souhaite un magnifique dimanche et je t'embrasse.

À très bientôt j'espère. Nous sommes toutes les trois dues pour une bonne bouffe ensemble.

(lire : Sylvia)

Pour accompagner ma dernière gorgée de café, cette citation de Julien Green lue hier, que je trouve si vraie en ce qui me concerne puisqu'elle décrit très bien l'effet que son journal a sur moi. Dans mon cas, il atteint le but visé. Je pense qu'au domaine de la vie intérieure, Green aura vraiment été le guide que je cherchais.

"Ce journal est un miroir dans lequel je me vois. Je tends le miroir au prochain, non pour qu'il me voie - comment le pourrait-il? - mais pour qu'il se voie lui-même."








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