Au bonheur du jour




Le mois de février

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samedi le 6 février

Puisqu'il le faut, je résume. Quatre semaines de grands froids, une sorte de record semblerait-il. Mélange de désagrément et de plaisir : la vie quoi... ;) Me souvenir de beaux sons : la neige qui crisse sous les pas, les branches des grands arbres tellement gelées qu'elles laissent entendre des craquements comme des plaintes quand elles sont ballotées par le vent, les cris des geais bleux qui me rejoignent sans que pour autant je ne les voie. Conserver quelques belles images : Le cercle de la lune noire qui se découpe et se laisse deviner sur le ciel noir, alors qu'un mince trait de plume à l'encre de lumière borde délicatement la partie inférieure de la sphère. Espoir d'une lune qui éclairera. Puis la neige qui, en une journée, centimètres après centimètres, s'accumule démesurément, habillant les feuillus dénudés et chargeant les conifères. Elle isole les gens, ralentit le rythme usuel de la vie, assourdit les rumeurs urbaines. Et la lune qui, devenue presque pleine, répand, sur le sol enseveli, de microscopiques et insaisissables parcelles de diamant qui disparaissent au fur et à mesure qu'on s'en approche. J'aime la subtile odeur de l'hiver qui pourtant me saisit, puisqu'elle me ramène avec insistance dans les hivers de mon enfance.

Mozart m'accompagne, ce presque grand négligé de ma discothèque. Il y a longtemps que je ne m'y suis attardée. Cette musique me laisse libre, ne m'envahit pas, ne m'impose aucun état intérieur. Il faut dire qu'à certains égards je me sens un peu fragile depuis un moment. Des idées tournent dans ma tête, notamment sur les sentiments, les liens, les rapports entre les humains et leurs impacts. Je ne suis pas encore prête à écrire à ce sujet. J'ai besoin de laisser flotter, d'alléger les choses, de laisser faire. J'y reviendrai. Pour le moment, je sens que je réagis plus fortement aux petites joies et aux petites peines. Oui, il faudra que j'y revienne. Entre temps, beaucoup d'éléments bougent autour de moi. Cet ami que je verrai moins, puisque le courant de la vie l'entraîne un peu plus loin, et avec qui il sera plus difficile de garder le contact que nous avons maintenant. Il y a si longtemps déjà qu'il est là. Cette autre personne significative de ma vie, sur qui un lourd diagnostic vient de tomber, qui m'en a fait la confidence jeudi et qui, progressivement, perdra prise sur la réalité, s'enlisant dans les marais d'une mémoire qui la trahit déjà. J'avais croisé ce regard angoissé, dans les yeux de ma mère aussi paniquée par ce même diagnostic. J'aime aussi cette personne, et je serai là.

Petites, mais quand même appréciables victoires sur moi-même dans certains de mes efforts d'organisation et de méthode, notion qui tenait bien évidemment, encore une fois, le premier rang dans mes résolutions de nouvelle année. J'ai encore de la difficulté à être réaliste, à bien évaluer le temps que prendra une action spécifique. En fait, je pourrais me demander pourquoi je m'acharne ainsi à vouloir dompter ma nature plutôt bohème, surtout que l'organisation ou l'utilisation que je fais de mon temps ne dérange personne. Il en va, d'une part, d'une satisfaction personnelle d'enfin réussir à endiguer certains de mes élans. :-) Puis, d'autre part, je sais, pour l'avoir expérimenté, le confort du temps bien géré. Dans ce domaine aussi, le "une place pour chaque chose, chaque chose à sa place" a sa vérité. Mais plus simplement, j'ai conscience de l'importance du bon emploi du temps, puisque j'en connais la valeur et l'utilité, mais surtout parce que je sais qu'il m'est compté, que c'est à moi de le gérer avec soin, comme on gère une fortune. Et cela, dans le but de le savourer à plein, avec ses moments d'activités choisies et ses moments voulus de farniente, avec une grande souplesse pour les imprévus.

Et puis, quelques échantillons d'un méli-mélo de jolis moments. *** Ce retour dans la tempête et victoire surprise de la conductrice que je suis qui réussit à monter une côte abrupte, enneigée et glacée, contournant et laissant derrière quelques voitures avec au volant des conducteurs... :-) *** Ce long repas avec une amie qui vient de franchir un âge significatif. Pour elle, c'est le calme après la tempête. Elle a beaucoup changé ces quelques dernières années, je dirais qu'elle s'est raffinée, a gagné en subtilité. Je pense que c'est l'amour, le bonheur, et la sérénité que cela apporte qui font maintenant sa différence. Je suis contente pour elle, et je la préfère ainsi. *** Deux très agréables conversations téléphoniques qui se sont prolongées avec cet ami au loin, comme si nous avions pris un verre ensemble. La distance n'existait plus. *** Enfin, ce soir, ce repas avec le grand copain et un couple d'amis que j'aime bien. Il fut beaucoup question de politique, les opinions variant. Mais l'atmosphère était quand même à la fête, il y a carnaval chez nous.

Et si je terminais, comme j'aime bien le faire, par une très belle citation de Julien Green, qui m'a vraiment touchée...

"Hier essayant d'expliquer à quelqu'un que j'ai mes difficultés spirituelles, et n'y parvenant pas, parce que les mots ne disent presque rien, je l'ai finalement embrassé, cela valait mieux que tout."

vendredi le 13 février

Je viens d'arriver à la maison. J'ai pris quelques minutes avant d'entrer pour simplement regarder les gros flocons de neige, légèrement portés par le vent, tomber doucement, recouvrir mon manteau et mes mains. Puis, je leur ai présenté mon visage et les ai laissé s'y déposer. La vie coule doucement ces jours-ci. Je me sens bien. Et pourtant, une page s'est tournée.

Aujourd'hui, sûrement comme des centaines de milliers d'autres, j'ai assisté à la télé aux funérailles et à l'hommage public rendu à un homme admirable, formidable qui, à divers titres, a marqué durant près de cinquante ans la pensée, la conscience, la vie sociale et politique de mon coin de la planète. Je tais son nom, craignant que les omniprésents moteurs de recherches dirigent malencontreusement vers mon journal des gens, sans doute fort nombreux ces jours-ci, qui veulent encore mieux le connaître. Homme de foi, de conviction, se faisant le champion des libertés et droits individuels, du respect de la démocratie, travailleur acharné et infatigable, il était un exemple d'intégrité et d'engagement. À titre d'abord d'observateur influent, puis à celui d'acteur puissant, il aura été de tous les grands débats des dernières décennies. Aujourd'hui, les tenants de toutes les options étaient unanimes à lui rendre des hommages émouvants et réellement sentis. Ses très nombreux écrits lui survivent et serviront de phare aux décideurs actuels et à ceux des générations qui suivront. Qu'il repose en paix.

Comme pour plusieurs de mes compatriotes, il aura marqué ma vie d'adulte, de citoyenne, et influencé certains de mes choix et de mes engagements. J'aurai eu la grande chance de partager certains combats et l'immense privilège de le rencontrer et d'échanger avec lui à quelques reprises au cours des années. Durant cette époque, dans le contexte politique qui prévalait et probablement à cause de l'âge qui était alors le mien, je ne pensais pas à l'éphémère des vies humaines. Seuls comptaient pour moi les options qui s'affrontaient, les enjeux politiques et sociaux, et l'intime conviction que j'avais que la vision des choses que nous partagions était la seule souhaitable dans les circonstances. Les moments forts, les tempêtes se sont depuis apaisés. Reviendront-ils jamais avec autant d'intensité? Je ne saurais dire. Pourtant beaucoup de choses restent à régler dans ce domaine, mais les acteurs et le contexte auront changé.

On a dit que cet homme de foi, toujours consulté par les décideurs actuels, avait surtout consacré ses quelques dernières années à sa famille et à l'approfondissement de sa vie intérieure pourtant si riche déjà. Et ce soir la neige tombe doucement. J'écoute le magnifique Requiem de Fauré. Mon coeur bat, je respire, le sang circule dans mes veines, je me sens bien. Je ne suis pas encore rendue au bout de ma route, mais j'ai changé avec les années. Quels que soient les enjeux de société qui pourraient venir, je ne pourrais plus jamais oublier, ne fût ce qu'un instant, l'éphémère des vies humaines. Deviendrais-je sage?

samedi le 14 février

Le soleil est radieux. J'écoute un disque de musique pour orchestre à cordes, avec du Vaughan Williams, du Satie, du Barber et du Fauré. L'ambiance est à la douceur. Je mange une grosse orange et le jus gicle dans ma bouche. Je dois faire attention pour ne pas en répandre sur les touches du clavier et, surtout, sur les si beaux et longs poils blancs de ma mignonne tornade qui ronronne sur mes genoux. Je sens que la journée sera mollo. Il y a quelques minutes, ma fille me téléphonait. C'est tôt pour elle pour un samedi matin. Elle est rieuse, je la sens heureuse. Son conjoint revient aujourd'hui d'un assez long et difficile voyage. Elle poursuit notre tradition, elle m'appelle pour la St-Valentin. Quand elle était petite, elle me dessinait des cartes, me découpait des gros coeurs rouges. J'en ai d'ailleurs conservé plusieurs précieusement. Je ne sens aucune obligation dans sa voix, ce n'est qu'un rappel de notre si belle complicité, un clin d'oeil qui me va droit au coeur. Elle m'a devancée, je ne voulais pas la réveiller. ;-)

Tout à l'heure, je ferai un appel téléphonique outre-mer qui me fera grand plaisir. Quelques personnes seront réunies que je rejoindrai. Je sais à peu près qui sera là. Dans la vie réelle, j'en connais deux qui seront présents, qui sont même venus chez moi. J'ai hâte de mettre une voix sur les autres que je lis régulièrement. À titres divers, je leur suis aussi attachée, avec pour certains un niveau d'affinité plus particulière, plus personnelle, d'affection même, qui fait que je les verrais très bien s'inscrire dans ma vie réelle. Ces gens font partie de mon rite quotidien. Ils sont tous plus jeunes que moi, mais c'est sans importance. J'aime prendre de leurs nouvelles par leurs journaux. J'aime lire ces semi-confidences qu'on livre sur le net mais que, souvent, on tait à ses proches de la vie réelle. Il m'arrive d'être éblouie par le talent, par le style littéraire et par l'érudition, d'être touchée par la sensibilité, d'apprécier la justesse des réflexions ou l'évolution que je perçois chez eux parce qu'ils avancent dans la vie. Je suis parfois peinée de leurs difficultés, et je vois leurs efforts pour s'en sortir, ou le chagrin ou la rancoeur qu'ils expriment. Souvent ils me font sourire, quand ce n'est pas carrément rire. Parce qu'avec ces personnes, et d'autres qui ne seront pas présentes aujourd'hui, on échange aussi sur un forum ou par chat, et cela ajoute une dimension encore plus concrète aux liens. Ma fille qui connaît l'existence de mon journal, mais qui ne le lit pas, comprend les liens amicaux que le net, en fait la lecture régulière des journaux plus encore que le fait d'en rédiger un, m'aura apportés. Et cela, bien mieux que mes amis de ma vie réelle, ceux qui n'utilisent l'ordinateur que comme un instrument de travail ou une source d'informations, qui ignorent le diarisme et qui eux sont très méfiants et très perméables aux histoires d'horreur qui sont rapportées à l'égard des liens générés par le net.

Je termine mon café. Toujours la même musique douce. La mignonne tornade a quitté mes genoux pour la fenêtre de la salle à dîner. Elle avait sans doute rendez-vous avec les oiseaux. :-) Bon, je mets en ligne, ou du moins je ne retoucherai plus ce texte. Les commentaires seront pour une autre fois. :-)

jeudi le 19 février

Hier soir, agréable repas avec le grand copain. Belle conversation alors que de longs moments furent consacrés à discuter d'une situation à laquelle il s'intéresse depuis quelques années déjà. De nouveaux développements survenus semblent marquer un net progrès dans cette histoire tellement humaine, dans laquelle il s'investit depuis les débuts et dont l'heureux dénouement lui tient très à coeur. Je ne suis pas directement concernée par le sujet, sinon par le concours que j'ai apporté et que j'apporte encore avec plaisir. Sa générosité de coeur et de fait est belle à voir, ainsi que la joie qu'il exprime face à un nouvel espoir de solution. Il est très attaché aux gens dont il est question, même s'il faut être capable de lire entre les lignes pour le saisir pleinement. On dirait qu'il veut jouer à la fée ou à tout le moins au magicien et il est difficile de ne pas embarquer dans son enthousiasme et de lui refuser quelque chose, il est tellement sincère. Oui, bien sûr que je suis disponible, j'agirai comme il l'entendra.

Plus tôt dans la journée, j'avais passé quelques moments avec mon amie d'enfance, celle qui demeure dans la si grande ville, que j'avais aussi vue dimanche. Je suis allée la reconduire à l'autobus pour qu'elle puisse retourner chez elle. Elle était malade, avait une forte fièvre. Moi qui me vantait d'avoir passé l'hiver sans aucune bronchite, voilà le test suprême. On verra si mes anticorps résisteront à l'agression massive des millions de microbes laissés dans mon automobile. :-) Elle était en fait venue dans ma ville pour l'anniversaire de sa mère plus que centenaire qui est pourtant encore bien en forme. Ce qui n'est pas le cas de la vieille dame qui nous donne ces cours de cet artisanat qui se perd. Elle a été victime, lundi, d'un très mauvais infarctus et a séjourné jusqu'à cet après-midi aux soins intensifs. Mes deux amis et moi en sommes peinés, nous lui sommes très attachés et de plus nous n'avons vraiment pas encore acquis toutes les connaissances et les techniques qu'elle veut tellement nous transmettre. Il est heureux cependant que nous ayons pu, durant ces quelques mois, la choyer et lui offrir toutes sortes de petits cadeaux et nous souhaitons de tout coeur qu'elle se rétablisse, du moins si elle peut espérer une qualité de vie suffisamment satisfaisante. J'ai pu lui parler quelques minutes plus tôt aujourd'hui, elle a la voix terriblement faible. J'irai la visiter quelques minutes demain ou samedi.

Toujours aujourd'hui, j'ai passé d'excellents moments avec cette personne significative de ma vie, celle dont la mémoire la trahit parfois. Quelle façon bizarre de la désigner. Pourtant je persiste à résister à donner des pseudos. C'est mon journal, et je ne veux pas trop circonscrire les personnes que je me trouve forcément à y entraîner à leur insu. Jusqu'ici, mon habitude ne m'a pas trop joué de tours sauf que, l'autre jour, relisant une page dans mes archives, je n'ai pas moi-même réussi à identifier un ami dont je parlais. J'ai eu beau relire ce texte, faire plusieurs hypothèses, cela ne me revenait pas, la description étant trop vague, je n'arrivait pas à savoir lequel de mes amis était en cause. Non, non, je n'ouvrirai pas d'enquête auprès d'eux. ;-) Pour en revenir à cette personne significative, je l'ai amenée dans un restaurant qu'elle ne connaissait pas, près d'un endroit où elle avait travaillé il y a près de soixante ans. Elle a tenu à ce que nous allions dans cet endroit. Elle a rencontré la personne qui assumait maintenant son emploi, laquelle a rapidement compris la situation, a été très gentille avec elle et a fait montre de beaucoup de patience. J'étais tellement contente, je l'aurais embrassée sur les deux joues. Puis, plus tard, en allant reconduire cette personne significative chez elle, j'ai croisé son fils qui est de ma génération mais plus jeune que moi, que je n'avais pas vu depuis la mort de ma mère, qui avait fait preuve de beaucoup de compréhension et avait été tout simplement formidable avec ma fille alors qu'elle était encore petite et que nous vivions un moment très difficile. Elle a gardé de lui un merveilleux souvenir et a d'ailleurs toujours tendrement dit qu'il avait été son premier amour. Alors, tout à l'heure, nous avons fait un appel téléphonique à ma fille. Ce fut un beau moment et nous avons tous convenu d'une rencontre prochaine, peut-être même dans la fin de semaine qui vient.

Depuis tout à l'heure, j'écoute en boucle le magnifique "Adagio assai" du Concerto pour piano, en sol majeur de Maurice Ravel dans son interprétation par Louis Lortie. Il y a longtemps que je ne l'avais pas écouté ainsi. Souvent, quand j'écoute cette musique et que je ferme les yeux, je vois un paysage de mon enfance, derrière notre maison de campagne, une fin d'après-midi ensoleillé au temps de la moisson, le grand champ couvert de blés qui ondulent au vent alors que des oiseaux en formation le survolent lentement et harmonieusement. Mais pas ce soir. Ce soir, cette musique m'amène à l'intérieur de moi. Je m'y retrouve dans la paix et la sérénité. Je suis là, accueillant encore et toujours la vie. Je me sens choyée, soutenue, je ne voyage pas seule, je n'ai jamais voyagé seule et je fais confiance. J'ai souvent eu des intuitions à cet égard et des clins d'oeil de la vie. Je ne crois pas au hasard et je ne me souviens pas y avoir déjà cru. Il y a quelque jours, quelqu'un me révélait que pour Bernanos le hasard était la "logique de Dieu". J'aime cette définition et elle me convient. Ce soir, avant de revenir chez moi, j'ai fait un détour par cet endroit spécial, là où je me sens si bien, tellement en confiance. J'avais le goût de dire merci. J'y ai amené avec moi les gens de ma vie, ceux que j'aime et dont je me préoccupe.

"On a beau avoir commis d'innombrables erreurs, il y a toujours la joie de Dieu qui passe comme le vent dans les arbres. Je suis le tremble dont toutes les feuilles s'agitent au passage de ce souffle." (Julien Green)

lundi le 23 février

Radieux lundi. Il fait -4. La journée est belle et douce, annonciatrice d'un printemps encore lointain cependant. J'aurais plein de choses à faire dans la maison et je devrais aussi sortir faire quelques courses, histoire de profiter du beau temps, mais je suis victime de Bach. J'ai eu le malheur de mettre mon oeuvre préférée entre toutes, "La Passion selon St-Mathieu" que je possède dans la version sous la direction de Philippe Herreweghe. Et voilà, j'en ai pour près de trois heures...

Il a neigé durant toute la fin de semaine et bien joliment, sauf samedi matin quand je suis allée chercher ma fille à la gare et que la circulation était plutôt difficile. Et bien oui, une autre tornade est passée dans ma vie, en plus de la mignonne de l'espèce ronronnante. Appelons-la douce tornade celle-là. Ma fille en coup de vent. Elle arrive et bouleverse tous les plans, accélère certaines choses, en ralentit considérablement d'autres. Le tout dans des éclats de rire réciproques. Elle me charme à tout coup. Heureusement qu'elle a une bonne nature, elle pourrait tellement abuser de moi puisque je suis sans défense devant elle. La parfaite poire. Samedi après-midi, elle m'a laissée quelques heures pour assister à une petite réunion d'organisation d'un anniversaire spécial qui aura lieu en mars. J'ai préféré ne pas l'accompagner et être à mon aise pour préparer avec plaisir le souper, puisque nous recevions un de ses, sinon son meilleur ami, presqu'un frère pour elle, que moi aussi j'aime beaucoup. C'est un homme brillant, très original, avec un humour vif, qui peut parfois être cinglant. Il n'a pas et n'a pas eu la vie facile, sous certains rapports il est écorché, mais il sait s'accommoder. Une fois qu'on a compris sa dynamique, on découvre son immense coeur. J'aime lui faire plaisir et lui ai préparé son roastbeef préféré et une recette de navets qu'il aime particulièrement. Ce fut une soirée très agréable et la conversation n'a pas tari. Je fus ensuite réduite à clore mes activités diverses et musicales plus tôt qu'à l'habitude, ma fille ayant toujours eu plus besoin de sommeil que moi. J'ai donc passé un long moment tranquille en compagnie de Julien Green.

Dimanche, ma fille a repris le train vers sa très grande ville en début d'après-midi. Puis je suis allée visiter notre vieille dame à l'hôpital. J'ai été surprise de la trouver quand même relativement en forme étant données les circonstances. Ce n'est pas son premier infarctus, mais son plus douloureux cependant, m'a-t-elle signalé. Elle me semblait vulnérable et je la sentais encore très bouleversée par ce qui lui est arrivé. Elle avait fréquemment les larmes dans les yeux. Pauvre petite dame si minuscule, si fragile. Elle a tenu à parler de la mort avec moi. Je lui ai pris la main, je l'ai laissée s'exprimer, je la sentais d'abord si hésitante dans ses mots, puis elle a ouvert. Elle est obsédée par l'idée de la mort, elle en a très peur et sent que ces craintes vont finir par l'emporter. Je lui ai alors parlé de mes propres perceptions de la mort, de mes convictions, de ma mère, de sa mort qui fut douce. Cette conversation n'était pas sans me rappeler celle que j'avais eue avec mon frère quelques semaines avant qu'il ne meure. J'étais très à l'aise avec elle, et avec le sujet. Je pense que je commence à avoir un peu d'expérience... ;-) Je lui ai dit que sa grosse crise était encore bien récente, et que l'atmosphère de l'hôpital était sinistre, qu'il n'y avait là rien pour lui redonner sa joie et sa sérénité, qu'elle se sentira tellement mieux et tellement plus calme quand elle sera enfin chez elle. Je trouverais tellement dommage que ses peurs lui gâchent complètement les années, les mois, ou les jours qui lui restent à vivre, qui donc peut savoir, et les transforment en longue agonie, lui enlèvent la joie qui pourrait encore être sienne. Point très positif cependant, elle désire recommencer les cours le plus rapidement possible. Je pense aussi qu'elle souhaite notre compagnie qui peut être divertissante pour elle. Je lui ai dit qu'il n'y avait aucune presse, que nous commencerions d'abord par aller la visiter les mercredis soir. :-)

J'ai, pendant un moment, suspendu l'écriture de cette entrée pour écouter et écouter encore le magnifique "Erbarme dich" chanté par René Jacobs. Cet aria si beau parle de larmes et il me semble que le violon les illustre si bien coulant sur les joues.

Hier soir, avec un couple de nos amis et le grand copain, nous avons mangé en compagnie d'une amie française de passage chez lui pour quelques jours. Il y avait deux ans que je ne l'avais vue. Ce fut une soirée des plus agréables. Il fut longuement question du film que je ne nomme pas, qui constitue la suite d'un autre de 1986, qui venait de remporter les honneurs lors d'une remise de prix prestigieuse. Tout comme moi, elle l'avait beaucoup apprécié, alors que le grand copain et le couple d'amis lui étaient plutôt réfractaires. La conversation a dévié sur son niveau de représentation de la société et sur l'évolution de cette société depuis les vingt dernières années. Donc, finalement, c'est moins les mérites des deux films eux-mêmes dont nous avons discuté que la description qu'ils font d'une certaine façon de vivre en Occident. Pour en revenir au film primé, quelques aspects sont accentués, ou amplifiés, mais ils ne m'avaient pas pour autant dérangée ou n'avaient pas diminué mon intérêt. Ils servaient, à mon sens, à mieux illustrer certains grands courants et influences et certaiens problèmes sociaux.

"A quelqu'un que je vois troublé par tous les problèmes du monde et qui n'en cherche pas moins autre chose, je disais qu'il était inutile de languir après je ne sais quelle cellule idéale dans un Port-Royal de rêve pour connaître la tranquilité intérieure et la joie. La cellule idéale est en nous. Tout nous y pousse, tout nous y précipite, en 1972." (Julien Green)

samedi le 28 février

Un petit samedi matin comme je les aime. Je ne comprends pas, maintenant que je possède tout mon temps, comment il se fait que le samedi matin ait gardé autant d'importance pour moi. Je me souviens qu'une partie de moi aspirait à ce moment privilégié toute la semaine durant, il y a quelques années encore. Un peu comme si ce matin-là me permettait de me recentrer. Je rêvais de soleil baignant joyeusement mon intérieur, de café fumant, de longs moments à perdre en sortie de bain, les cheveux mouillés, loin du cadre plus rigide de ma vie de femme responsable, de femme engagée. Et quand finalement il arrivait, c'était notamment le matin des concertos de piano. Et le temps s'arrêtait. Au cours des années, durant une certaine période, j'ai changé quelques fois de domicile, mais mon décor du samedi matin était toujours le même quel que soit le cadre dans lequel il se déroulait. Il y a maintenant près de vingt ans que je suis dans ma maison, j'ai rejoint mon havre. Et ce matin, je suis toujours là, comme dans mes rêves. Mes cheveux sèchent lentement, j'ai tout mon temps. Je démarre lentement ma journée. Autrefois, je lisais paresseusement le journal, ce matin j'en écris un tout aussi paresseusement. Seuls les cliquetis du clavier se sont ajoutés. Mais ce bruit a quelque chose de confortable, de rassurant, c'est avec lui que je m'exprime. Et puis, j'écoute Krystian Zimerman dans le Concerto no 1 de Chopin, qui sera bientôt suivi par le deuxième. Ensuite, ils rejoueront encore.

Depuis quelque temps, c'est la croisée des chemins. La jonction des deux versants de la montagne. Comme des étapes qui se franchissent. Ainsi, tout simplement à titre d'exemple, bien sûr que c'est encore l'hiver. Mais le soleil est plus haut au dessus de l'horizon. Alors, à la base des gros bancs de neige, il commence en après-midi à y avoir des flaques d'eau... Bon, bien évidemment qu'elles se transforment en glace le soir tombé, mais il y a enfin espoir de printemps. C'est comme dans ma vie. Je suis toujours surprise de la vitesse du temps, comme si la machine s'emballait au fur et à mesure que l'on avance en âge. Il y a dans cela quelque chose d'enivrant, je ne puis pas dire autrement. Une partie de moi m'observe de l'extérieur, voient les transformations de ma vie, les acquis qui s'engrangent, certains que je sais immuables. Je ne pense nullement au matériel quand je dis cela. Je parle de ce avec quoi je partirai finalement. Ah, cette soif qui nous porte devant...

"Entre un passé à peu près incommensurable et un avenir dont les limites demeurent inconnues se glisse un mince présent, fraction de seconde. (...)Venu de l'avenir, ce presque insaisissable présent est aussitôt englouti par un passé qui se repaît d'avenir. Nous sommes faits d'avenir perpétuellement transformé en passé, nous avons été et nous serons, mais à proprement parler nous ne sommes presque pas. Il n'y a que Dieu qui soit dans un immuable présent, lequel est l'étoffe dont est faite l'éternité. Je vois l'avenir et le passé comme deux monstres se jetant sans cesse ni repos l'un sur l'autre. Est-ce le passé qui va vers l'avenir ou l'avenir qui se rue sur le passé? On s'est posé la question. Voilà de vertigineux lieux communs." (Julien Green)








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