Au bonheur du jour




Le mois de septembre

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lundi le 8 septembre

Voilà, ce qui devait inévitablement se produire un jour ou l'autre s'est en effet produit. Par une mauvaise manipulation de ma part, que malheureusement j'ignore et, par le fait même, à l'abri de laquelle je ne suis pas pour le futur, toute une entrée est disparue à quelques minutes de la mettre en ligne. J'ai été décontenancée, au point de m'éloigner de WebExpert durant plusieurs jours. Je ne savais trop par quel bout reprendre le fil de mes pensées. J'ai réalisé, comme d'autres avant moi je le suppose bien, que quand j'ai terminé un texte, j'ai en quelque sorte épuisé mon inspiration. En effet, bizarrement, je me souvenais de quelques idées mais pas suffisamment pour tout réécrire avec facilité. Preuve que j'écris spontanément. Elle parlait de beaucoup de choses cette entrée, mais je ne saurais pas comment toutes les reprendre, sinon quelques moments précis dont je veux particulièrement me souvenir.

J'ai beaucoup aimé la rencontre familiale que nous avons eue à la maison de campagne. Un seul de mes neveux était absent, qui poursuit des études doctorales hors du pays. L'atmosphère de cette rencontre était toute d'affection, de douceur, de plaisir et de joyeuse complicité. Une journée tout à fait comme notre mère l'aurait souhaitée. Encore une fois, par divers détails, j'ai ressenti combien on voulait que j'assume le rôle d'aînée et je l'ai fait avec plaisir. Quelques belles images qui me resteront : par ce magnifique soleil de fin d'août, les gens qui déambulaient par petits groupes dans le petit chemin le long du grand champ ; particulièrement mon filleul, fils de mon frère décédé, lui si grand, qui poussait un landau dans le chemin raboteux, landau qui abritait sa petite fille de quelques mois qui pourtant demeurait profondément endormie ; les cris et les rires de ces sportifs d'un jour qui s'affrontaient dans une amusante partie de balle ; ces longues tables réunies par des nappes autour desquelles la famille rassemblée a levé son verre en mémoire de notre mère, et de celles de notre père et de notre frère aussi décédés ; puis, la noirceur venue, le grand feu alors que la température devenait glaciale, la nuit d'une clarté formidable qui nous a permis de contempler un ciel étoilé dans lequel la voie lactée était visible comme jamais. En fait, des images à la "Un dimanche à la campagne". Tout cela dans ma vraie vie, dans ma réalité.

Je veux aussi me souvenir des bons moments passés avec ma belle soeur, veuve de mon frère, et ma nièce qui ont demeuré chez moi avec ma fille à l'occasion de cette rencontre familiale. Puis ces belles et amusantes heures durant lesquelles ma fille et moi avons arpenté ce marché aux puces où un de nos amis avait une table, et le pénible retour que nous avons fait en riant, les bras surchargés des trouvailles de ma fille, vers son automobile stationnée si loin dans une côte abrupte. Plus jamais, pensait sa mère, plus jamais... :-)

Depuis, il y eut ce repas bien spécial pris avec cet ami dont c'était l'anniversaire, ces sorties avec le grand copain, ces échanges sur des sujets qui me sont importants, ces longues conversations téléphoniques, ces préoccupations qui me sont étrangères mais qui ont retenu mon attention, autant de sujets sur lesquels je reste volontairement vague, puisqu'ils seraient trop longs à développer. Je fais le pari que lorsque je relirai ces textes dans quelques mois ou quelques années, je me souviendrai encore de quoi il s'agissait. :-)

Dire en terminant que j'ai accueilli avec grand plaisir le retour des écrits de Valclair que je trouve toujours aussi intéressants et que j'ai été très touchée par les quelques récentes entrées du journal de Melvoice. Je parlais d'ailleurs des écrits de ce dernier dans la longue entrée disparue... :-( Je compte bien y revenir, ici ou ailleurs.

Il est atrocement tard, je dois dormir puisque je pars, dans quelques heures, pour passer quelques jours dans la très grande ville. Oui, encore les effets de ce fameux café pris lors du repas avec le grand copain. Je sais, je sais, je n'aurais pas dû en reprendre... Mais, apprendrai-je un jour? Pas certaine, pas certaine du tout. :-)

mercredi le 24 septembre

Comment fait-on pour reprendre, comme si de rien n'était, comme s'il n'y avait pas eu cette césure. Envolés ces jours et ces petits bonheurs que l'écriture n'aura pas retenus. Ils sont maintenant de vagues souvenirs d'instants, de regards, de discussions, de repas partagés, d'affection donnée et reçue. Parfois le passé qui rejoignait le présent. Parfois un certain futur que je n'arrivais pas à bien définir. Elle est venue comme ça cette césure, sans avoir été ni voulue ni planifiée, ni même nécessitée. Elle s'est insinuée là, sans aucune raison apparente. Bien sûr, il est vrai que la vie réelle s'est faite plus présente, plus insistante. Et la vie virtuelle a, quant à elle, pris la forme d'échanges plus directs. Elle s'est intégrée de façon plus active dans cette vie réelle, m'apportant souvent le plaisir de franches rigolades, de conversations à bâtons rompus avec des personnes appréciées. Mais elle a aussi permis des échanges, une mise en commun face à la mort qui est soudainement venue ravir cette toute jeune femme que peu de nous connaissions dans la réalité, mais qui était toute présente dans le virtuel. D'elle, il reste tout justement des mots : les siens relatant depuis quelques mois le cours de ses jours et ses attentes face à la vie, et les mots des autres, témoignage de son bref passage dans leur vie, et une belle photo d'un moment heureux partagé avec quelques-uns, qui la rend si réelle.

Depuis près de quinze jours, c'est infernal dans mon voisinage. D'importants travaux de voiries sont venus perturber la quiétude habituelle. Dès 6:30 le matin, les tracteurs et grues de toutes sortes s'activent. C'est un défilé continuel sous ma fenêtre pour transporter les immenses tuyaux remisés dans une rue voisine. Ce bruit persistant est beaucoup plus fatiguant que je ne le pensais, et le pire c'est que ces travaux dureront encore plusieurs jours, sinon semaines. C'est sans compter l'épouvantable poussière qui envahit la maison. Le système d'aqueduc est perturbé et nous demeurons des heures durant sans eau courante dans le quartier. Je réalise encore plus combien je suis habituellement choyée par la vie, et je pense à ces millions de personnes dans le monde qui trouveraient totalement insignifiants ce qui me dérange tant en ce moment.

Alors, parlons de contrastes. Contraste entre cette belle vision ce matin d'une minuscule fillette gambadant joyeusement, chacune de ses petites mains dans celles de ses deux parents, ceux-ci ayant toutes les apparences de jeunes cadres dynamiques. Ils avançaient le pas décidé pour franchir la zone sinistrée des travaux pour rejoindre la jolie petite école privée tout au bout de la rue. Contraste aussi entre Bach et son Art de la fugue appelés à la rescousse pour combattre le bruit infernal des monstres mécaniques déchirant le ventre de la terre. Contraste entre ce soleil qui parvient quand même à percer et toute cette poussière soulevée qui cherche à le voiler. Il y a malheureusement plusieurs jours que je n'ai pas entendu le chant des oiseaux et je me languis tant de l'habituelle tranquilité.

* * * * * * * * * * * *

Il est presque minuit et je reviens de notre cours d'artisanat. Ce soir nous avons fêté notre vieille dame devenue amie, dont c'était il y a quelques jours l'anniversaire de naissance. Nous lui avions apporté des fleurs, des lotions et crèmes, des chocolats et un immense gâteau. Elle a pleuré. Elle nous a dit que depuis la mort de son mari, il y a plus de vingt-cinq ans, personne n'avait ainsi souligné son anniversaire. Mes deux amis et moi en avons été très émus. Ce fut un très beau moment. Nous réalisons maintenant que nous ne pourrons jamais l'abandonner. Tout un dilemme, puisqu'un jour nous devrons bien en venir à cesser ces cours qui ne me plaisent pas tellement... :-) Il faudra se trouver autre chose pour continuer à la rencontrer.

En ce moment j'écoute le magnifique "Concerto pour piano" d'Alexander Scriabine, interprété par Vladimir Ashkenazy. Quelle beauté, quel romantisme, et avec des passages passionnés où on sent tout le tourment et la nostalgie de son âme de Russe. Je me suis procurée cet album lors de mon dernier passage dans la très grande ville et je l'aime beaucoup. Impossible de rester insensible. Pourtant, contrairement à celle de Bach, cette musique ne m'appaise pas. Même dans ses moments les plus doux, ceux qui semblent légers, elle questionne l'âme plus qu'elle ne répond.

Et c'est aujourd'hui que j'ai lu, chez Julien Green, les phrases suivantes qu'il a écrites fin 1961 et début 1962 :

"Il faut essayer d'éloigner de ceux qui nous entourent le désespoir, tâche énorme. Quant à assurer le bonheur de quelqu'un dans le monde d'aujourd'hui..."
"Notre âme, cette inconnue. Elle souffre quelquefois de sa souffrance à elle qui n'est pas du tout celle de la chair. J'ai éprouvé cela douloureusement bien des fois."
"Dans la masse d'obscurité qui est en nous, il y a malgré tout un cheminement de la lumière. Nous le voyons quelquefois. Alors nous pouvons nous dire que tout cela a malgré tout un sens. Toute l'obscurité vient de nous et toute la lumière est divine. À partir du moment où nous nous figurons que la lumière vient de nous, c'est raté."
"La seule ressource, pour nous qui n'influons pas sur les événements, est de nous jeter en Dieu comme on se laisserait tomber dans un gouffre de lumière."

Quand j'aurai terminé une première lecture de son journal, je recommencerai en ne lisant cette fois que toutes ces phrases qui m'ont particulièrement marquée, que j'ai mises entre parenthèses, dans ces pages si faciles à retrouver puisque j'en ai replié les coins. Je pense que c'est là que le véritable travail commencera.

samedi le 27 septembre

Ah, un petit samedi matin comme je les aime. Tout est calme, je savoure une autre tasse de café. J'ai longuement survolé le net, écrit quelques mails. Dehors, malgré le soleil, on voit que le temps froid s'installe, quelques feuilles volent au vent. Je me suis d'abord mise à l'écoute de ce silence pour l'instant retrouvé, les monstres mécaniques s'étant tus pour quelques jours. Puis, là, je l'enrichis ce silence, par ce magnifique concert qu'a donné Horowitz en 1986, lors de son retour dans la gloire à Moscou, après soixante ans d'absence de sa Russie natale. Limpidité, fluidité de ce piano seul, force incroyable dans la fragilité de cet homme de plus de quatre-vingts ans. On sent la magie, l'osmose entre l'artiste et ses compatriotes suspendus à chacune de ses notes. Sont aussi présents Scarlatti, Mozart, Rachmaninov, Scriabine, Listz, Chopin, Schumann et Moszkowski qu'Horowitz rappelle à la vie. Beauté, grande beauté de l'humain qui communique à travers la musique. Beauté, grande beauté de la musique qui survit par l'humain. J'ai aussi rapporté cet album de mon dernier voyage dans la très grande ville. Tiens, je pense à ce jeune homme qui me l'a vendu, ce passionné de musique qui m'a transmis son enthousiasme pour ce cd. Il vibrait de ferveur en me le proposant et ses yeux étaient de braise. Il me parlait comme s'il me connaissait depuis toujours et pourtant je ne l'avais jamais vu. Non, je ne veux pas oublier cet instant. C'était un matin tranquille, le grand magasin était presque désert, je flânais en attendant de retrouver ma fille pour un dernier repas au restaurant, en tête à tête, avant mon retour. Je ne sais plus trop pourquoi, nous avons parlé de Poulenc et je lui ai suggéré le " Nocturne no 4" celui de Green. Il m'a dit sa passion pour la poésie, surtout sa fascination pour deux poètes décédés et que pour ma part je connaissais d'une certaine façon dans la vie réelle. J'ai pu lui donner des détails, lui parler d'anecdotes de leur vie qu'il ignorait. Il buvait mes paroles. Il m'a demandé si j'avais une passion analogue et je lui ai parlé de Green. Puis, nous sommes revenus à la musique. Il m'a dit l'émission hebdomadaire qu'il animait à une radio-communautaire, et ses choix musicaux. Il était intarissable. J'étais fascinée, c'était à mon tour de boire ses paroles. Le temps a filé. Puis, j'ai regardé ma montre, le moment était venu de partir. Il y eut un silence voulu et ressenti entre nous, un long regard échangé et un large sourire. Beauté, grande beauté de l'humain qui communique à travers la musique. Beauté, grande beauté de la musique qui survit par l'humain.

mardi le 30 septembre

Dernière journée du mois, dernière entrée du mois. Que le temps passe vite. Tout à l'heure, j'aborderai toute la question technique pour préparer une nouvelle page pour le mois d'octobre. Je ne sais pas si je parviendrai à mettre en ligne avant minuit. J'aimerais bien cliquer une dernière fois sur la CEV, question de nostalgie sans doute. C'est là que j'ai fait mes premiers pas d'écriture en ligne. Je me souviens de la première fois où, grâce à ma fée informatique, j'ai pu me mettre à mon clavier pour enfin écrire une page de journal. Je me souviens aussi du plaisir et aussi du trac que j'ai ressentis quand j'ai été acceptée au rang des diaristes de la CEV, ceux que je lisais depuis déjà quelques années et que je trouvais tellement chanceux d'avoir un journal en ligne. En tant que lectrice, j'avais créé des liens avec certains que j'appréciais particulièrement, et j'étais contente de les rejoindre et de partager cette activité si privée, que l'on cache, sauf dans de très rares exceptions, aux personnes de notre vie réelle. Et ce sont des regroupements comme la CEV qui ont permis cette prise de contact directe entre les diaristes, autrement que sur une base bien individuelle.

Depuis le début de la semaine, il y a un curieux phénomène. Les monstres mécaniques sont toujours là, près des cratères qu'ils ont creusés et partiellement remplis ensuite, mais ils sont maintenant immobiles et silencieux. Je ne sais pas à quoi est due cette temporaire suspension des travaux, mais j'accueille avec soulagement cet intermède, ces quelques jours de silence et de repos. J'ai tellement de plaisir à entendre de nouveau les mésanges, les tourterelles tristes et les geais bleus et à voir les écureuils qui circulent allègrement sur la haute clôture en arrière. Les mangeoires sont encore une fois vides, cet été les visiteurs y ont été vraiment nombreux. J'ai commencé à laisser un peu plus souvent sortir ma mignonne tornade sur le balcon arrière. Je crains toujours un peu cependant que, dans un de ces élans dont elle a le secret, elle ne saute par dessus la rampe qui n'est quand même pas très élevée. L'autre jour, par distraction, alors qu'ailleurs dans la maison, je pliais des serviettes fraîchement séchées, je l'ai oubliée sur le balcon durant plusieurs minutes. Elle qui est presque aphone a trouvé les moyens de faire entendre un miaulement peut-être faible mais très senti et c'est à la course qu'elle est entrée dans la maison quand j'ai répondu à son appel. En tous les cas, cela me confirme qu'elle n'a pas trop l'instinct du vagabondage et cela me rassure sur son désir de rester bien à ma portée. Il faut dire que madame est délicate et a des goûts distingués et raffinés. En ce qui regarde les souris, elle se contente de s'amuser avec ses jouets en fourrure. Elle, elle ne chasse que les papillons. :) Cela fait deux fois que, tout en faisant une espèce de roucoulade qui lui vient du fond de sa gorge, elle m'apporte dans sa gueule des papillons de nuit dodus et velus qu'elle a saisis alors qu'ils se doraient au soleil sur le mur arrière de la maison, sans doute pour se réchauffer dans la température refroidie. Elle vient les déposer à mes pieds. Sous son regard interloqué, je m'empresse de lui reprendre ces bestioles et de les remettre rapidement dehors. Tout ça pour dire qu'elle est toujours aussi charmante, enjouée, affectueuse, et très amusante avec ses pirouettes de toutes sortes et que c'est un réel plaisir que de l'avoir avec moi.

Demain midi, le grand copain et moi mangerons avec une vieille amie française qui fêtera ses quatre-vingts ans. Nous sommes amis avec sa famille et nous l'apprécions beaucoup. C'est une femme aux multiples talents, encore très active, qui semble encore jouir de chacune des minutes de sa vie. J'aimerais bien avoir cette allure et cet enthousiasme si je parviens à cet âge plus que respectable. Elle qui apprécie tout particulièrement le raffinement et la bonne table, elle sera je pense très heureuse du choix du restaurant. Parlant de restaurant, le grand copain et moi sommes allés samedi dernier dans un restaurant qui nous était très familier il y a quelques années, alors qu'il appartenait à un couple de nos amis. Cela a fait bizarre de revenir ainsi en arrière. Nous avons bien mangé, mais aussi senti un vide. Signe que la vie passe et qu'il faut regarder en avant. Or, pour certains cependant l'avant est un horizon bloqué qui emprisonnera toujours un peu plus. Nous avons appris que quelqu'un que nous connaissons bien, quelqu'un de proche est malheureusement face à un diagnostic tragique. Il est atteint d'une maladie dégénérescente qui le laissera à son terme totalement immobile, incapable de s'exprimer, totalement prisonnier de son corps. Terrible épreuve que celle-là. Je n'ai pas encore communiqué ni avec lui, ni avec sa femme, je laisse passer quelques jours pour leur permettre d'absorber un peu le choc initial, puis je me manifesterai. Il s'agit d'un très beau couple à qui pourtant tout souriait. Ne jamais, jamais rien prendre pour acquis.

J'écoute les Études de Frédéric Chopin, jouées par Louis Lortie. C'est de la belle musique, surtout magistralement interprétée par le pianiste mais, en elle-même, elle me laisse plutôt insensible, ne me touche pas particulièrement. Elle ne vient rien remuer en dedans de moi, sinon qu'elle meuble agréablement ce moment d'écriture. Musique légère, certaines très jolies mélodies, sans plus. Bon, puisque je veux mettre en ligne avant mimuit, il faut que je m'exécute. Oui, je le réalise, la fin est un peu abrupte. ;)

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