Au bonheur du jour




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lundi le 3 mars

Je pensais que tout était réglé. Eh bien non, je me faisais des illusions... Un cours intensif, reçu par téléphone, a finalement permis de trouver une solution au problème des archives, du moins je l'espère. J'ai pris de bonnes notes techniques. Je suis soulagée d'enfin un peu mieux contrôler la situation de ce côté-là. J'avais perdu plus que quelques heures à essayer de comprendre par moi-même. Mais, je n'ai définitivement pas la bosse de la technique. Et la patience de la fée informatique n'a d'égales que sa gentillesse et sa disponibilité.

Les derniers jours ont été très agréables avec les visiteurs venus de loin. J'ai entre autres beaucoup aimé les recevoir chez moi vendredi. J'avais préparé un assortiment de plats bien typiques de notre coin de la planète, y compris certains que nous réservons pour la période des Fêtes. La réciproque sera vraie demain alors que j'aurai le plaisir de déguster quelques plats de la cuisine savoyarde, dont la célèbre tartiflette. Le tout fort bien arrosé, il va de soi. La mignonne tornade blanche et le petit prince se sont entendus à merveille. C'était un plaisir de voir la gentillesse et la douceur de ce tout petit garçon et la confiance que lui faisait la mignonne tornade. Ils étaient faits pour bien s'entendre. Que reste-t-il de ces instants partagés chez moi avec ces amis d'ailleurs ? Il y avait la musique, la chaleur humaine et le bon vin. Nous étions sur une même longueur d'onde avec nos accents différents. Il est de ces moments particuliers qui s'inscrivent dans le coeur, durant lesquels il fait bon d'être des humains.

Ce matin, j'ai rejoint ces amis pour la surprenante et belle visite d'une exposition de papillons de toutes les couleurs, en liberté dans une grande serre. Journée de contrastes. Il faisait -25 degrés et nous étions, comme dans une bulle, dans une forêt tropicale, entourés d'hibiscus en fleurs et autres plantes exotiques. Pourtant, il y a deux jours, dans une température qui se voulait presque de printemps, le tout petit avait vu des ours polaires. À un moment donné, ce matin, il y avait deux papillons multicolores qui se reposaient sur son chandail. C'était mignon de le voir approcher son petit doigt pour effleurer les antennes. Nous avons vu, par dizaines, des papillons éclore. Spectacle émouvant, hallucinant. Tant de beauté, tant de fragilité mais tellement éphémère. Ces papillons ne vivent qu'entre une et dix journées, puis ils meurent. Un peu comme nous les humains. Qu'est-ce que la durée d'une vie d'homme par rapport à celle de l'univers? Même pas un souffle. Et durant ce microscopique instant, nous passons par toutes les gammes des émotions, de la plus grande joie à la plus grande peine. En regardant ce spectacle de la nature, j'ai pensé à la misère que j'ai parfois à prendre de la distance par rapport à ce que je vis, à le situer correctement sur l'échelle de la réalité. Je parle pour moi, mais j'imagine que c'est un peu la même chose pour tout le monde. En sortant de l'exposition de papillons, je me suis payé quelque chose que je désirais depuis longtemps, qui a pris une très jolie forme : une boussole de table, montée dans une petite assiette de laiton, avec des centaines de petits caractères chinois, pleins de mystères pour moi. J'ai déjà un globe terrestre et je rêve de posséder un jour un cadran solaire. Trois objets chargés de valeur, pleins de symboles, qui me sont très significatifs.

Ce matin, avant de partir, j'avais vécu un petit instant marquant et tout à fait inattendu. En me retournant sans prendre garde, j'ai mis le pied sur une petite patte de ma mignonne tornade qui était là tout près, sans que je ne l'aie remarquée. Elle qui est presque aphone a lancé un petit cri déchirant. En une fraction de seconde, j'ai vu de la surprise, de la terreur, de la douleur et de l'incompréhension dans ses yeux. Cela m'a fait mal pour elle, j'en ai été remuée. Je n'oublierai pas ce regard.

Je ne sais pas très bien quand je parviendrai à mettre cette entrée en ligne. Depuis la matinée, il y a un problème technique chez mon serveur, qui fait qu'Internet ne m'est pas accessible. Le tout devait pourtant revenir à la normale il y a plusieurs heures. Bon, on verra bien.

Je pense toujours à ouvrir un deuxième site (si je parviens à techniquement maîtriser le premier), d'autant que de récents événements dans le monde du diarisme donne froid dans le dos quant à l'anonymat. Mais il m'arrive de me demander quand même si je ne dois pas assumer ici ma réalité, la totalité de ce que je suis comme être humain et avoir le courage de poursuivre mes réflexions un peu difficiles ici même. Ce qui me retient, c'est la pudeur. L'anonymat du net est quand même bien relatif. À partir du moment où on a des échanges avec d'autres diaristes ou avec des lecteurs, il y a un côté de notre personnalité qui établit des liens avec les autres. Jusqu'où, par le biais de Sylvia, puis-je aller dans ce genre de confidences, parce que je ne puis nier que, bien que mes lecteurs ne soient pas très nombreux, ils existent tout de même. Puis, il y a tous ces gens susceptibles d'avoir une certaine perception de moi qui pourraient se dire : "Mais pour qui se prend-elle, étaler ses états d'âme ainsi sur le net, avec ses tentatives de réflexions à la gomme, sa philosophie à deux sous et sa théologie minable." Je ne veux pas diminuer en valeur, ni ternir les grands sujets que j'aborde malhabilement et que je discute avec moi-même. Alors, jusqu'à quel point puis-je le faire en quelque sorte en "public"? Je ne suis pas savante, je ne détiens pas la vérité, je suis, comme tous les humains, à la recherche de la Vérité. Un être totalement anonyme peut faire cette recherche sans nuire à lui-même ni nuire à personne d'autre. Mais Sylvia n'est plus tout à fait anonyme justement, puisqu'elle a des interactions avec d'autres humains, diaristes ou lecteurs, qui sont eux-mêmes dans un partiel anonymat. Bon, puisqu'il faut être honnête, je dois ajouter que c'est aussi l'orgueil, la peur du ridicule, le manque de simplicité et de courage qui me font hésiter. Par contre, justement je veux être totalement honnête et si je sais qu'ici je ne le pourrais pas... Bon, mon projet n'est pas mûr, il y a encore matière à réflexion sur l'orientation que je dois prendre à cet égard.

Bien loin de moi l'idée de faire un lien, de prendre mon journal pour ce qu'il n'est pas, mais j'ai le goût de poster ici une très belle réflexion que Julien Green faisait à l'égard de l'écriture de son journal:

"Ce livre étrange cessera un jour de paraître tel et accomplira sa mission, qui est d'être utile à quelques-uns, de les guider, de leur apprendre à éviter certaines fautes, de les aider à mieux connaître le coeur de celui qui est seul. Sans doute le mal se mêle-t-il à cette oeuvre, mais elle ne peut exister sans le mal. C'est en cela qu'elle est humaine. Le mal, dans le cas présent, est comme le véhicule du bien que contient ce livre, et ce qu'il y a de bien dans ce livre que je ne verrai jamais imprimé, c'est l'effort vers une vérité, qui est ma vérité. J'ai voulu à tout prix dire la vérité."

Que voilà des paroles superbes. Et je sais que nous sommes nombreux à qui il sert de guide.

vendredi le 7 mars

Dans les derniers jours, il a neigé à plein ciel, on aurait dit Noël. Ce matin, il fait encore très froid, mais le soleil est éblouissant. En ce moment, il plombe sur mon écran. Les grands arbres dénudés ne le bloquent pas comme en été. Je suis bien. Je pense que la Sonate en la mineur de Telemann pour deux violons et une guitare y contribue grandement. Je savoure cette période de calme et de sérénité avant d'entreprendre ma journée. Il me reste quelques gouttes de ce bon café. La mignonne tornade s'amuse avec une petite boule de papier. Elle fait des bonds prodigieux et me regarde ensuite toute fière d'elle. Elle est belle dans le soleil.

J'ai eu des problèmes techniques de tous ordres avec mon ordinateur ces derniers jours, compliqués en plus de difficultés chez mon serveur qui m'empêchaient par longs moments d'avoir accès à Internet. En bout de ligne, j'ai dû réinstaller Windows. Quelle corvée! Et les difficultés de son qui persistent quand même. Dans mon bureau, je suis loin de mon système de son principal. Heureusement que j'ai ce petit système d'appoint, pour quand je veux sentir la musique toute proche de moi plutôt qu'à fort volume venant du salon. Bon, pour le son dans mon ordinateur qui est habituellement de très bonne qualité, j'y tenais beaucoup, il va vraiment falloir que je consulte, mais je n'ai pas du tout le goût de partir avec mon ordinateur dans toute cette neige.

Depuis quelques jours, j'ai reçu deux mails en rapport avec un petit groupe dont je fais partie. Il y a fragilité dans l'air et cela m'affecte. On dirait que plus je vieillis, plus les relations humaines me sont importantes, même quand elles ne sont pas nécessairement de première ligne ou qu'elles connaissent une période de crise ou qu'elles deviennent difficiles. Ainsi, j'ai eu un pincement au coeur, il y a deux jours, de voir partir ces amis d'ailleurs, même si nous ne nous voyons pas fréquemment et si j'ai dans ma vie régulière des gens qui me sont beaucoup plus proches et auxquels je suis beaucoup plus attachée. Je pense que cela vient de ma sensation de plus en plus précise de l'éphémère de la vie, de la beauté des relations humaines quand on les réussit à quelque niveau que ce soit. Il est certain que l'amour crée des instants d'éternité, des moments de fusion magiques où le temps s'arrête vraiment, où on a l'impression d'atteindre ainsi le meilleur à l'intérieur de soi, de l'offrir, de le mettre à la disposition de l'autre et de prendre aussi le meilleur qui nous est offert par l'autre. Mais ce n'est pas de ce sentiment dont je parle. Même dans ma recherche sur ma vie intérieure, je réalise de plus en plus que j'ai besoin des autres, à des degrés divers selon qui sont ces autres et quels rôles ils jouent dans ma vie, et quel rôle j'assume dans la leur. J'ai l'impression qu'il y a une partie de moi-même que le regard d'un autre sur moi me révèle, et aussi le regard que je porte sur l'autre. Tous les efforts de contacts que l'on fait, les tentatives de tisser une relation humaine, même très passagère ou utilitaire mais de qualité, enrichissent. C'est comme s'il y avait une partie en moi que je ne pouvais atteindre que par et avec l'aide des autres, fussent-ils famille, amis, connaissances de passage, ou tout simplement les humains que je croise dans mon petit quotidien, comme la personne qui me vend le pain ou le voisin que je croise en sortant de chez moi. Et ces autres, tous les autres, deviennent importants pour moi. Je parle d'une espèce de solidarité humaine, qui elle aussi réchauffe le coeur. Peut-être y a-t-il une partie de l'Infini qu'on ne peut apercevoir que dans les autres, qui ne nous est disponible que si on prend le temps ou la peine d'établir un lien, même passager.

Bon, tout cela peut sembler bien secondaire à quelques jours peut-être de la guerre en Irak, quand on pense au grand coup que vont subir les relations humaines à l'échelle de la planète. Mais si c'était la seule forme de résistance à notre portée que celle de soigner les relations humaines à notre niveau. L'interaction entre les humains à une échelle individuelle.

Pour le moment, je vais dans ma cuisine. J'ai un beau gâteau au chocolat à préparer. Ce soir, je mange avec quatre hommes, avec lesquels je travaillais il y a quelques années. Il y a cinq ans, nous avions fait cadeau d'une excellente bouteille à un copain que j'aime beaucoup et que je vois assez régulièrement, qui passait alors un bien mauvais moment, avec prescription de la boire dans cinq ans. Et c'est ce soir. Depuis ce temps, ce copain est sorti des immenses problèmes dont il était véritablement victime, la vie a pris un bon tournant pour lui, je pense qu'il est à nouveau heureux.

Et puis, il y a ce jambon et cette ratatouille à cuisiner. J'attends encore de la visite : ma fille arrive demain matin. Et ça, c'est une immense joie.

lundi le 10 mars

En ce petit lundi matin, toujours très froid, toujours ensoleillé, toujours enfoui sous la neige, je prends quelques minutes pour venir tranquillement écrire quelques lignes. Rien de bien particulier à consigner. La fin de semaine fut chaleureuse, agréable, partagée en petits tableaux divers, meublés par différents personnages ayant comme commune particularité d'être parmi les êtres que j'estime et encore plus pour quelques uns d'entre eux qui me sont très proches.

D'abord, retour en arrière, dans les années qui ont fui, lors de cette rencontre avec mes anciens compagnons de travail. J'ai les ai retrouvés avec grand plaisir. Ils ont peu changé, sinon qu'ils ont avancé dans la vie. D'une manière globale, ils me semblent plus heureux. Pas que leurs conditions aient beaucoup changé, sauf pour ce copain chez qui nous étions et qui lui est maintenant nettement plus heureux que depuis ce cinq ans fatidique, mais peut-être par leur manière d'appréhender la vie. Sans pour autant que la conversation ne couvre de sujets très intimes, ils m'ont semblé plus ouverts à discuter de perceptions personnelles. Une chose m'a frappée cependant : la facilité avec laquelle un d'entre eux, que je connaissais comme le plus ambitieux et le plus orgueilleux parmi eux et que j'aurais encore évalué comme tel, nous a bien simplement raconté ses déboires lors d'un concours d'avancement de carrière. Il nous a beaucoup fait rire avec cela, et j'ai aimé l'attitude des autres à son égard. De la belle chaleur humaine.

En sortant de là, j'ai croisé le fils de notre hôte. Je l'espérais d'ailleurs. J'avais déjà parlé de lui dans mon journal, il y a quelques mois, quand je pensais l'avoir reconnu comme diariste. C'était bien lui. L'échange fut bref, mais senti. Pour la première fois, j'ai dévoilé mon statut de diariste et l'adresse de mon journal à quelqu'un qui peut me connaître dans la vie réelle. Rien ne m'y obligeait. Je l'ai fait par honnêteté je pense, et aussi par respect envers lui et son statut de diariste. Je voulais de l'égalité : il devait à cet égard en savoir autant sur moi que j'en savais déjà sur lui. Pour ne pas qu'il se sente vulnérable ou son anonymat menacé. Pour qu'il se sente compris aussi. J'ai beaucoup d'estime pour lui.

Samedi fut très agréable aussi, avec l'arrivée de ma fille, la courte visite du grand copain venu la saluer quelques minutes, et l'anniversaire d'un ami que nous avons en commun ma fille et moi, célébré chez quelqu'un que je connais depuis très longtemps. Cette personne a vécu, à un moment de sa vie, des choses qui peuvent s'apparenter à certaines de mes propres expériences. Elle avait déjà effleuré le sujet avec moi, mais sans plus. Samedi, en fin de soirée, alors que les autres convives quittaient, elle nous a retenues, et a abordé la question bien de front, voulant visiblement la vider. J'étais d'abord un peu mal à l'aise, notamment à cause de ma fille devant qui je n'aime pas aborder ce sujet, puisqu'elle était avec moi lors de ces événements. Puis, ce n'est jamais agréable d'aller jouer dans mes vieilles blessures et l'expérience m'a montré, même récemment, que je ne le fais jamais sans conséquences, que je ne contrôle pas toujours d'ailleurs. Mais cette fois, les choses se sont bien déroulées et j'ai senti que notre conversation aidait cette personne et qu'elle n'affectait pas ma fille. J'étais très soulagée, parce que je me sentais marcher sur des oeufs.

Hier, j'ai vécu un petit dimanche, tout en farniente. D'abord j'ai reçu un appel téléphonique des amis de France de retour chez eux. Quel plaisir de leur parler, mais petite pointe de jalousie de savoir qu'ils allaient ensuite travailler à leurs fleurs négligées durant leur absence!!! :-) Dans les dernières semaines, ils auront connu de grands et brusques contrastes climatiques. :-) Ensuite, longue conversation, connivence et échange de confidences avec ma fille. J'aime tellement la sentir heureuse, lucide, en possession de ses moyens. Puis, mon frère est passé rapidement à la maison, pour me faire signer quelques papiers et aussi cueillir ma fille qu'il ramenait dans la grande ville. Pour terminer ce beau dimanche, repas au restaurant en compagnie du grand copain et longue conversation, notamment sur la politique provinciale et les élections qui seront déclenchées dans les prochains jours. Une petite ombre au tableau, tout ce vin répandu sur ma robe par le garçon qui n'en finissait plus de s'excuser. Le pauvre, il en faisait pitié. J'ai dû rire de la situation pour le soulager un peu. L'avenir me semble bien incertain pour la robe en question... Tout comme pour la politique provinciale... Mais, l'avenir me semble encore plus compromis au niveau des seules questions politiques vraiment importantes de l'heure et des événements à venir à cet égard, sans que nous y puissions grand chose.

Mon petit bonheur actuel? La mignonne tornade si profondément endormie sur mes genoux qu'elle en ronfle doucement et les très beaux Concerto pour clarinette en la majeur K622 et Concerto en ut majeur K314 de Mozart, interprétés par Christopher Hogwood et The Academy of Ancient Music qui m'ont accompagnée durant l'écriture de cette entrée. Que ferai-je dans les heures prochaines. Probablement un peu de couture, si je puis m'en convaincre. Sinon, si je me laissais aller, je lirais, je lirais, je lirais jusqu'à ce soir où j'irai rejoindre ce petit groupe d'amies pour notre repas mensuel. Bon, je me secoue?

samedi le 15 mars

Au début de la semaine, les questions terre à terre ont primé. Regards et consultations sur les aspects fiscaux, financiers et matériels. Il faut parfois s'occuper de ces domaines, même si cela ne me plaisait pas particulièrement, notamment en raison de la conjoncture actuelle qui n'est pas très bonne à cet égard. Rien de bien catastrophique, mais des projets à reporter tout de même. Puis, le Québec en élections et l'étau qui se resserrait dans le cas de l'Irak. J'avoue que j'ai eu de la difficulté à relativiser et à revenir dans le quotidien de ma propre vie, dans ma bulle pour ainsi dire, je me sentais moins sereine. Il est difficile de se dire et d'accepter que l'on ne peut pas grand chose à la situation et que l'activisme à cet égard ne sert à rien.

Ce matin, j'ai assisté à une réunion politique qui m'a remplie d'enthousiasme. J'aime retrouver ces gens que je respecte, dont je partage les valeurs et la conception de la société. Je sais que nous travaillerons dans la bonne humeur. Peu importe l'issue, je ferai mon effort de bon coeur et l'expression de la démocratie fera le reste. Advienne que pourra.

Après avoir fait quelques courses, j'ai essayé de prendre en photos les immenses bancs de neige de mon terrain pour faire parvenir à un correspondant chez qui le printemps est déjà arrivé et qui m'avait montré quelques belles photos qui le prouvaient. C'était la fin de l'après-midi, le soleil baissait et ma pauvre petite caméra de piètre qualité ne rendait pas justice à la blancheur éclatante de la neige. Elle ne rendait pas justice non plus à la blancheur de ma mignonne tornade. Il va vraiment falloir que je m'équipe correctement. Parfois les petits bonheurs ont une existence et une apparence physique, il faut aussi pouvoir les retenir.

Ce soir, j'ai vu le grand copain. Il me semblait fatigué. Peu à peu, notre magie s'est installée et nous avons vraiment communiqué. Il a réussi à me faire dire un événement vécu à l'âge de dix ans, dont je ne parle jamais et dont je n'avais jamais dit à personne combien il m'avait réellement affectée, y compris à mes parents qui pourtant en avaient été témoins et l'avaient minimisé. J'ai été la première surprise de lui avoir confié cela et je pensais qu'il se moquerait un peu de moi et du fait que je lui en parlais si longtemps après. Au fur et à mesure que je parlais, je voyais dans ses yeux qu'il n'acceptait pas cette circonstance. Alors que je pensais qu'il minimiserait cette chose et qu'il me taquinerait, comme il sait si bien le faire, c'est de la réelle sympathie que j'ai reçue de lui. Il ne comprenait pas que mes parents ne soient pas intervenus et qu'ils aient semblé préférer protéger une certaine paix dans la famille élargie. C'est bizarre, mais cela m'a fait le plus grand bien, même après autant d'années. Je pense que nous ne guérissons jamais vraiment de nos blessures d'enfance et nous en avons tous. Je ne sais vraiment pas pourquoi j'ai fini par lui parler de cela, mais je suis heureuse de l'avoir fait. J'ai l'intention d'aborder le sujet avec ma fille. Pas lui dire ce qui m'est arrivé, non, à moins que cela ne soit nécessaire à la conversation, mais m'enquérir de ses propres blessures d'enfance que je pourrais ignorer et de certaines dont j'aurais pu être la cause. Par respect pour elle, je n'insisterai pas, mais je souhaiterais qu'elle ne garde rien sur le coeur et qu'elle puisse se confier à moi à cet égard.

Je me demande si j'aurais plus élaboré sur ce sujet si j'avais mis sur pied ce deuxième site auquel je pense et dans lequel je serais totalement anonyme. Peut-être. Mais peut-être aussi suffit-il d'effleurer le sujet dans mon journal, étant donné que j'ai vraiment parlé de la question avec le grand copain. J'ai mis assez de détails dans cette entrée pour me rappeler de ces circonstances si je la relis dans quelques années. Tout juste au cas, il faut vraiment que je spécifie mon état d'esprit actuel, puisque je pourrais avoir l'air triste et troublée. Il n'en est rien. J'ai pris un bon bain chaud, les lumières sont tamisées et, par rapport à il y a quelques jours, je me sens redevenue calme et sereine. J'écoute Pascal Rogé qui joue Poulenc, particulièrement les Nocturnes que j'aime beaucoup. Non, la mignonne tornade n'est pas avec moi, elle rôde ailleurs dans la maison, ou elle fait le guet sur le dossier d'une causeuse. Il est près de 2h00 du matin et je n'ai pas sommeil parce que j'ai pris un double expresso à la fin du repas. Je vais donc aller lire un peu avant de dormir. Je n'ai pas de plans particuliers pour demain, je verrai ce qui me tentera à mon réveil.

Il faut que je me rappelle une phrase si sage lue chez un autre diariste "L'univers n'a pas été fait pour nous". Ma petite vie sur quelques décennies et ses remous sont vraiment fort peu de choses. Je dois me contenter de vivre mon ici/maintenant qui m'est si cher plutôt que de me lancer en pensées dans l'ailleurs/à-un-autre-moment qui constitue un piège puisqu'il m'empêche de voir et qu'il me coupe des petits bonheurs présents qui pourtant existent vraiment.

mercredi le 19 mars

"Attack on Irak has begun" Voilà, en direct à la télé, confirmation du déclenchement de la guerre en Irak. Depuis quelques heures, j'étais là, comme au chevet d'une certaine forme de conception du monde, impuissante à empêcher quoi que ce soit. Puis Bush qui s'adresse à sa nation en direct à la télé. Il faut que je le regarde, je ne peux pas me fermer à la réalité, ma bulle serait artificielle.

Et pourtant, dehors, dans le soir froid, la lune pleine et lumineuse projette une lumière bleutée sur la neige. Je la vois à travers les branches dénudées des grands arbres. C'est très beau. Au repas, la salade de poulet était délicieuse, j'y avais ajouté des noix. Aujourd'hui, je suis allée chez le coiffeur et je suis plutôt satisfaite des changements. Ce matin, une très dynamique réunion politique suivie de quelques conversations qui ouvrent des horizons et préparent les jours à venir. Le mignonne tornade qui est là tout près de moi. La tasse de thé qui a refroidi.

Et pourtant, ailleurs, tel que je le vois en ce moment à la télévision, le soleil qui se lève à l'horizon de Bagdad ou serait-ce plutôt l'éclair des missiles ? Des bruits terribles d'explosion ou tirs d'artillerie et, derrière les commentateurs, un autre bruit bizarre : un chien qui aboie et les sirènes. Difficile à supporter. "Selective air strike" "target of opportunity" affirment-ils, signifiant par là que la terreur n'a pas encore vraiment commencé...

En parallèle, des cantates de Bach que j'ai appelé à la rescousse. Que la musique de Bach appaise le monde. Ce soir j'ai mal à mon humanité.

dimanche le 23 mars

Samedi matin, j'ai assisté à une réunion de stratégie et d'organisation pour la campagne menée sur le terrain. Que voilà un vocabulaire de combat. À se demander où est la vie réelle. Celle qui se déroule si loin, mais qui est présente dans mon quotidien par le biais de la télé qui en montre une partie de l'horreur ou cette autre qui se joue dans mon ici/maintenant, au nom de la démocratie, dont l'issue me paraît incertaine et qui me préoccupe aussi tellement?

La veille, nous mangions entre amis dans un nouveau et agréable restaurant très à la mode, ayant toutes les allures d'un bistro parisien. À un moment, à travers les rires et les conversations légères, nous nous sommes avoués ressentir un sentiment de culpabilité de jouir d'un quotidien aussi facile et nous nous sommes questionnés. Habituellement, lorsque les medias ne focussent pas sur une crise quelconque dans le monde, nous allons notre petit bonhomme de chemin, et nous sommes bien insouciants des nombreux conflits meurtriers, d'un genre ou d'un autre, qui sont pourtant le quotidien de centaines de milliers d'êtres humains ailleurs dans le monde.

À un moment donné de la soirée, alors que le vin coulait à flots, nous avons eu une discussion assez serrée sur la campagne électorale en cours. Je suis la plus engagée des personnes de notre groupe, la seule qui consacre plusieurs heures par jour à travailler à une option. Je voyais la désinvolture de quelques uns face aux choix qui confrontent notre société, et ce qui me semblait être la légèreté avec laquelle certains enjeux étaient jugés. J'avoue que cela me faisait un petit peu mal. Puis, c'est un regard de tendresse que j'ai porté sur ces personnes que j'aime bien et je me suis dit qu'après tout nos divergences de vue étaient fort peu importantes sur l'échelle des valeurs actuellement compromises dans le monde...

Mercredi dernier, à l'occasion d'une conversation sur le net, j'ai finalement révélé l'existence de ce journal à un ami au loin avec qui je communique depuis plusieurs années. Ensemble, nous avons souvent discuté de sujets personnels et intimes. J'apprécie sa sagesse, sa bonté et son immense sens de l'humour. J'attendais l'instant propice, mais cela faisait un moment que je pensais lui parler de ce journal. Je suis très contente de l'avoir fait. Hier, nous avons longuement discuté. Cela m'a permis de développer trois sujets qui m'ont affectée, que je n'avais fait qu'effleurer ici. J'ai grandement apprécié son regard de l'extérieur. Disons qu'hier, il m'a servi de deuxième site ... ;-)

Je n'ai pas encore de liste de liens vers mes journaux préférés, ceux qui me sont chers et que je lis avec régularité, cela viendra. Pour le moment, je veux bien simplement signaler un journal assez récent que je n'ai découvert qu'aujourd'hui. Je l'ai lu dans son entier et je l'ai beaucoup apprécié: "Les échos de Valcair.

Et puis, demain ou mardi matin, dépendant de mes activités, je pars faire une courte visite chez ma fille et voir quelques amis dans la grande ville. Cela me fera du bien de prendre un peu de recul par rapport à la guerre et à la campagne électorale. Je sais aussi qu'il y reste moins de neige... :-) Et ça, c'est un plus... :-)

dimanche le 30 mars

Le temps passe si rapidement en ce moment. Il est très tôt dimanche matin. Le temps sera moche aujourd'hui. Je n'aime pas beaucoup cette période de l'année où la neige fond rapidement mais où elle laisse derrière toute la saleté accumulée des abrasifs. C'est laid ce restant de neige noircie. Puis il y a mon grand conifère devant la maison qui a bien souffert de la négligence des déneigeurs de la ville. Des branches ont été cassées par le rejet de la neige, ainsi que la clôture protectrice pourtant neuve de cette année. Je suis déçue et n'ai pas hâte de voir l'étendue des dégats quand toute la neige aura disparu. Au fur et à mesure que la neige fond, il y a concentration des débris. Dans mon jardin, les milliers de petits grains tombés forment comme un tapis au pied des mangeoires. Un peu plus loin, toutes cette petites feuilles qui pourrissent parmi les fruits rouges des sorbiers arrachés par le vent au cours de l'hiver. Il y aura beaucoup de ménage à faire. Il pleuvait hier et il en sera de même aujourd'hui. Mais cette fine pluie tiède qui accélère le processus de la fonte est agréable sur la peau et il y a une nouvelle odeur dans l'air. Non pas encore celle du printemps, mais plus tout à fait celle de l'hiver.

Ah, je ferme immédiatement la télé à laquelle je suis collée depuis mon retour. Je ne veux pas de l'Irak dans ce dimanche matin. Je ne puis à la fois faire cette entrée et être attirée pas la conférence de presse quotidienne donnée par le commandement militaire. Voilà, j'ai rémédié à la situation. La musique de Bach me sied mieux en ce moment. J'ai recours à trois Concertos pour clavecins et orchestre à cordes intreprétés par Trevor Pinnock et l'English Concert pour m'accompagner le long de mes réflexions.

Dans la grande ville, j'ai passé des moments formidables avec ma fille, ma filleule, mon autre filleul et sa conjointe, ma chère amie d'enfance et cette autre sage amie dont la vision particulière de la vie m'enrichit d'une nouvelle façon. J'ai bien aimé mon séjour. J'ai retrouvé, un peu temporairement je le crains, cette insouciance et cette joie de vivre. Non, l'expression n'est pas juste, pas l'insouciance parce que je ne suis pas insouciante, mais une certaine légèreté qui me fait défaut depuis quelque temps. Je n'arrive pas à me détacher de la gravité des choses. Pas que je sois directement concernée, non, mais je traîne avec moi un poids qui m'est étranger, que pourtant j'assume et que je ne parviens pas à déposer. La souffrance des autres fait aussi souffrir. Je sais que je ne suis pas la seule et dans un sens j'envie ceux qui parviennent à prendre du recul. Je n'ai malheureusement pas encore acquis cette sagesse du détachement qui confère une certaine efficacité à soulager la souffrance des autres.

Le voyage du retour fut spécial. À côté de moi, une femme au début de la cinquantaine qui m'a raconté sa vie. Pas un récit névrosé, non, une simple et chaleureuse conversation entre deux êtres humains que la vie réunit l'espace de trois heures. J'ai aimé cet échange qu'elle semblait apprécier tout autant que moi. Elle a elle-même abordé la question du journal intime. Elle en tient un depuis le troisième mois de sa grossesse dans lequel elle s'adresse directement et qu'elle destine à sa fille qui a maintenant vingt-cinq ans et qui n'en prendra possession qu'après sa mort. Je lui ai parlé du diarisme, dont elle ne connaissait pas l'existence, et de mon journal en ligne, mais ne lui ai donné aucune adresse de regroupements, ni aucun indice et je n'ai surtout pas prononcé le mot fatidique de "bonheur" qui me réfère tellement de visiteurs éphémères sur mon site. Nous nous sommes quittées souriantes, en nous souhaitant bonne et belle vie.

L'échéance électorale se resserre. Hier, agréable et efficace journée de travail. Mais est-ce que ce sera suffisant? Je dois faire attention à ne pas trop m'investir, à garder de la distance entre mes convictions personnelles et le choix démocratique. Mais cela est plus facile à dire qu'à faire pour moi qui me passionne même pour les élections dans les autres pays alors qu'elles ne me concernent pas directement. Je me rappelle la ferveur avec laquelle j'ai suivi les dernières élections françaises et américaines. En politique comme dans les autres domaines, ce sont souvent des questions de principe qui me bouleversent, ailleurs comme ici. J'aimerais n'être que calme et douceur, je suis souvent énergie et passion.

Vendredi midi, j'ai mangé avec ce cher vieil ami qui quitte bientôt pour son autre maison dans un coin enchanteur. Il y sera jusqu'à l'automne avancé. Nos rencontres régulières céderont la place à des visites plus espacées dans son royaume. Je sais que je m'en ennuierai, je lui suis bien attachée. C'est avec lui que je parle le plus de vie intérieure et de spiritualité. Cela nous est devenu facile avec les années. Nous partageons, dans le sens de discussion, nos certitudes et nos questionnements. Nous avons conclu un pacte qui nous amuse : le premier des deux qui mourra fera ensuite un signe à l'autre... :-) Hier, j'ai passé la soirée avec le grand copain. Nous avons bien évidemment discuté de politique. Il m'a fait part de ses prédictions qui me semblent bien optimistes. Pour ma part, contrairement à mon habitude, j'avance dans le noir, je suis incapable de voir comment tout cela finira, et cela me fatigue et m'insécurise.

J'ai lu chez Julien Green ce paragraphe, important à mon sens, qui ramène à sa notion de "vouloir vouloir" que j'ai déjà citée ici :

"Regarde autour de toi, vois la vie que tu t'es faite. Tu n'as pas joué toutes les cartes que tu avais en main, Oh, ne le regrette pas! Il suffit quelque fois de faire un geste, d'écrire une lettre. Tu ne l'as pas voulu. Pourquoi? Parce qu'il y a en toi quelque chose qui ne veut pas, même dans les heures de plus grande convoitise."

Regarder autour de soi, regarder aussi en arrière. Comme tous les gens qui ont atteint un certain âge, je vois clairement des continuations et aussi des bifurcations de ma vie conséquences directes de cette absence de "vouloir vouloir". Quelques fois par principe, parfois par sagesse, parfois par confiance dans la vie, dans ce que je croyais devoir être ma vie. Par négligence aussi, par procrastination.

Je termine ma deuxième tasse de café. La mignonne tornade est là, sur moi, un peu plus rassurée. Elle n'a pas très bien réagi à mon absence de quelques jours. Elle qui fut précédemment abandonnée n'a pas encore appris qu'elle peut me faire confiance à moi qui la garderai pour toujours. Quelque part, elle me ressemble.

 

 

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