Au bonheur du jour




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mercredi le 1er janvier

Une autre année qui commence, mais bizarrement... J'ai passé la journée en robe de chambre, à écouter de la musique et à regarder la télévision. J'ai une grosse grippe. La même que je traîne depuis le 20 décembre et qui, bien loin de passer, semble en recrudescence et me donne maintenant, en plus, mal aux oreilles. Hier soir, j'étais avec des amis pour fêter l'arrivée de la nouvelle année, mais j'étais fatiguée et j'avais franchement hâte de revenir chez moi. Et, aujourd'hui, j'ai fini par décliner l'invitation traditionnelle de me joindre à un de mes frères et à sa famille pour célébrer le Jour de l'An. Oh, je n'en fais pas un drame, loin de là, je ne souffre pas de cette solitude imposée et j'en profite aussi pour tâcher de guérir une mauvaise entorse que je me suis infligée en tentant d'éviter une chute dans un escalier glacé. Voilà, mon corps se rappelle à moi par ces petits contretemps et me fait bien comprendre qu'il en mène large sur la disposition de mes heures et de ma vie. À ne pas négliger.

J'ai beaucoup aimé notre fête de Noël, tout s'est bien déroulé. La table était délicieuse et abondante. L'atmosphère était très agréable et nous nous sommes bien amusés tous ensemble. Des jeux de sociétés, organisés par la génération qui suit la mienne, nous ont permis de rire un bon coup. Il n'y a pas eu de moment triste ou difficile. Comme si nous nous étions tous donnés le mot pour spécialement faire attention. Ce fut tendre, consciemment tendre. Nous avons passé le test, les liens sont bien là et ils demeureront solides. Oh, nous avons bien un peu fait référence au passé, mais ce fut pour nous souvenir de beaux moments. Je suis très contente.

Cet hiver, les oiseaux continuent à être nombreux dans les mangeoires du jardin. Les provisions s'épuisent plus rapidement que d'habitude. Je devrai aller refaire le plein cette semaine, ce qui est très tôt si je compare aux années passées. Mais quel spectacle! Surtout quand la météo s'en mêle en plus. Hier nous avons eu, durant quelques heures, une pluie verglaçante qui a formé une couche de glace sur les branches des arbres, ainsi que sur les fruits rouges des sorbiers de mon jardin. Puis il y eut quelques heures de chute d'une neige lourde et collante qui est venue chapeauter le tout. Ce matin, les arbres miroitaient de mille feux sous les effets des rayons d'un soleil brillant dans le temps froid. Je suis restée de longs moments aux fenêtres pour contempler toute cette beauté. Ce soir, ce que je trouve particulièrement joli, vu par le fenêtre de mon bureau, c'est le sapin installé sur le balcon dont les très nombreuses lumières transpercent et viennent colorer de rouge, de vert, de jaune et de bleu toute cette glace et cette neige qui recouvrent les branches. Je suis vraiment traditionnelle et vieux jeu, j'utilise des ampoules givrées qui tamisent et adoucissent la lumière, comme dans mon enfance, plutôt que les claires transparentes qui laissent entrevoir les filaments et dont la lumière est plus vive. Je trouve les miennes plus romantiques, plus en accord avec la chaleur des sentiments et la douceur que j'attribue à cette belle période de l'année. Je pense à une citation de Green qui pourrait s'appliquer à ce que j'ai décrit un peu plus haut :

En sortant du bureau du percepteur, j'ai été frappé de l'extrême beauté de la lumière passant à travers les platanes. Magnificence de tout cet or dans tout ce vert. "Tout cela est pour toi", disait le vent en agitant les feuilles, "puisque tu es le seul à le regarder".

Bon, un petit mot sur les résolutions pour la nouvelle année. Je continuerai à approfondir ma vie intérieure, à maintenir le cap sur le bonheur et je m'efforcerai à devenir un meilleur être humain. Bien évidemment, je maintiendrai aussi mes efforts pour m'améliorer au niveau de l'organisation et de la méthode. Et ce, tout simplement afin de mieux profiter de ma vie, de mieux utiliser le temps, mon temps. J'ai fait des progrès à cet égard dans l'année qui vient de se terminer, mais ce n'est pas encore suffisant. Puis je ferai un effort pour être plus régulière dans la tenue de ce journal. Je sens que je n'en retire pas tout ce qu'il peut offrir. Je voudrais aussi être encore plus consciente des gens qui m'entourent, des gens de ma vie, ouverte et plus sensible à ce qu'ils sont, à leurs besoins. Ceci, en les respectant et bien évidemment dans la mesure où je puis quelque chose pour eux. Je ne veux être ni indiscrète, ni m'imposer dans la vie de qui que ce soit.

Bienvenue 2003. Je nous souhaite à tous la paix et la bonté. J'espère que les hommes sauront te mettre à profit pour améliorer la vie sur la terre, pour s'ouvrir aux autres, pour combattre les inégalités, pour se soucier d'équité et de justice. Mais j'ai peur un peu... Pourvu que...

vendredi le 10 janvier

La vie a repris son cours normal. Bizarre comme c'est toujours un plaisir que de préparer le décor de Noël, mais toujours un soulagement ensuite que de retrouver les allures coutumières.

Je suis finalement aussi libérée de la grippe. Par contre, j'ai encore quelques petits problèmes avec mon ordinateur, cette fois-ci au niveau du lecteur de cd-rom. Il me vient des envies de changer tout cela et de recommencer à neuf. Je verrai si un nouvel ajustement permettra de régulariser la situation ou si les envies de renouveau persisteront.

Je suis en train d'écouter de la très belle musique baroque : Sonates pour flûte et basse continue, Oeuvre II. Je découvre un nouveau compositeur : Michel Blavet, musicien français qui vécut de 1700 à 1768, et une magnifique interprète, Claire Guimond. Seuls une viole de gambe et un clavecin l'accompagnent. Je suis en robe d'intérieur, nulle envie de sortir, je reste bien au chaud. Les lumières sont tamisées et je savoure particulièrement ce moment de grande tranquilité. Bon, réalité oblige : j'entends tout de même, dans la cuisine, le bruit du lave-vaisselle qui, lui, travaille... :-) Il fait -16 et on annonce -22 durant la nuit, mais la maison est chaude et confortable. Le temps est très clair et j'aime particulièrement l'odeur de ce grand froid. J'ai pris le temps d'apprécier tout à l'heure au retour de mes courses. Ma fille est passée en coup de vent déposer sa valise, puis elle est partie manger avec une amie. Dimanche je retournerai avec elle pour passer quelques jours dans la grande ville, et principalement revoir mon amie d'enfance.

Il y a deux sujets que j'aimerais aborder dans mon journal, sur lesquels j'aimerais bien réfléchir, et je vais commencer, ce soir, par celui qui concerne directement ce journal. Je ressens parfois un malaise vis-à-vis cette démarche d'écriture. Je sais que j'ai choisi de mettre mon journal sur le net et ensuite de l'inscrire dans la CEV, ce qui implique nécessairement qu'il est disponible pour la lecture par des yeux qui ne sont pas les miens. C'est d'ailleurs ce que j'ai recherché, ainsi que le sentiment d'appartenir à un groupe d'individus partageant une activité individuelle mais quand même commune, et qui pouvaient ensuite communiquer et échanger entre eux. Je ne voulais pas d'un petit cahier dans ma table de nuit ou dans le pupitre de mon bureau. Cela me semblait trop concret et je ne voulais pas laisser derrière moi quelque chose d'aussi tangible, écrit de ma main. Si j'ai commencé à écrire mon journal en ligne, c'est que j'étais moi-même lectrice depuis quelques années et que j'enviais aux auteurs cet outil formidable qu'ils s'étaient donnés. J'avais d'ailleurs échangé et établi des liens avec certains de mes diaristes préférés.

Le phénomène du journal en ligne a pris une grande expansion ces dernières années. Il en existe de tous les genres et c'est très bien comme cela, chacun y trouvant son compte. Or, ce qui me rend mal à l'aise, c'est la facilité avec laquelle un journal est maintenant atteignable sur le net, principalement depuis l'arrivée de tous ces puissants moteurs de recherche qui réfèrent nos écrits sans que nous n'ayons chercher à le faire. Je vérifie parfois les mots qui ont servi de référence pour atteindre mon site, tout y passe, y compris, bien évidemment Green, Bach, liqueur de framboise, nourrir les oiseaux, etc.... Et c'est cela qui me rend malheureuse: Je ne suis pas une spécialiste de Green, ni de Bach, ni de musique classique, bien loin de là, mais j'en parle dans mon journal, parce qu'ils meublent mon quotidien et m'aident à vivre heureuse. Et je ressens un malaise quand je vois que des gens ont ainsi été attirés sur mon site presque par fausse représentation. (Par contre, oui, j'ai une merveilleuse recette de liqueur de framboise, que je n'ai évidemment pas inventée, et je sais prendre des graines de tournesol ou des graines variées dans un sac et les mettre dans des mangeoires pour oiseaux... Toute une performance!!! :-)) Et ce qui me rend mal à mon aise aussi, c'est que mon journal soit ainsi vulgairement offert comme une marchandise en vrac. Alors que j'avais l'impression d'avoir rejoint un regroupement de gens qui, pour des raisons analogues aux miennes ou pour des raisons tout à fait différentes, occupaient un tout petit coin bien précis du net, j'ai l'impression d'être jetée là en pâture, dans un pêle-mêle incroyable où le pire côtoie le meilleur et qui n'a de commun que l'utilisation d'un mot, quel qu'en soit le contexte. Je veux dire par là que mon site devient disponible à des gens que l'idée ou l'envie de consulter un journal en ligne n'aurait même pas effleurer. C'est là que je sens un manque de discrétion de ma part, un exhibitionnisme qui me déplaît. C'est comme si je m'annonçais sur la place publique : "Ohé, venez lire ce que j'ai écrit. Que cela vous plaise ou non, que vous en ayez envie ou pas, surprise je suis là... " J'aurais préféré n'être disponible que pour les gens qui auraient inscrit comme mots clés : "journal intime en ligne" ou quelque chose d'analogue et à qui on aurait alors fourni une longue, une très longue liste de journaux divers venant de tous les coins du monde, écrits par des gens tellement différents les uns des autres, mais tellement semblables tout de même. Et j'aurais été là, perdue à travers mes semblables, parmi tous ces gens qui ont choisi de travailler sur eux, de réfléchir en alignant des mots et des idées ou d'avoir un exutoire pour les situations difficiles ou encore un petit endroit pour cultiver leur jardin secret et intérieur et qui ont choisi, pour ce faire, d'avoir un journal en ligne.

Ouf! Voilà. C'est cela qui fait mon malaise, qui fait mon blocage. Je pense que c'est à peu près cela que je voulais dire. J'y reviendrai.

dimanche le 19 janvier

Dimanche matin. Je me sens fragile. Une de ces journées qui n'augure rien de bon. D'abord, petit voyage contremandé. Mon chat ne va pas très bien, sa santé a souffert de mon absence de quelques jours. Sa gardienne n'a pas pu lui administrer la potion magique, parce qu'il sait se transformer en fauve. Là, j'en suis à réparer les pots cassés, et il n'a pas suffisamment récupéré pour que je puisse encore m'absenter. La réalité, c'est qu'il vieillit beaucoup ces temps derniers, et qu'il faudrait commencer à me préparer à l'inévitable. Cela me fait de la peine et, bizarrement, cela me ramène en plus aux derniers mois de la vie de ma mère.

Puis, je suis ébranlée. Il m'arrive, quand on me parle, de penser comprendre du premier coup, puis de m'apercevoir avec le temps qui passe que, dans la vie, je ne sais pas toujours lire entre les lignes et que pourtant il le faudrait. Je devrais porter une petite étiquette : "À manipuler avec précision. Dites-moi les choses bien directement sinon je ne comprends pas." Décidément, je manque de subtilité. Je réagis bien spontanément selon ce que je crois comprendre puis, avec les jours qui passent, le doute s'insinue et me ronge. Et je me blâme. Et j'ai un pincement au coeur. Et c'est maintenant que la peine commence. Moi et mes gros sabots.

Petit miracle dans ce matin glacialement ensoleillé, le lecteur cd de mon ordinateur fonctionne. Je tente de mettre un peu de baume sur mon petit moi fragile avec Le petit livre d'Anna Magdalena Bach. Décidément je ne file vraiment pas bien. La journée sera difficile. Ah que ce petit voyage m'aurait fait du bien... Il faut que je me secoue. Partir dans cette journée de -16 degrés à la recherche d'un petit bonheur du jour. Et si j'allais bouquiner une toute petite heure...

jeudi le 23 janvier

Voilà, c'est fini. J'arrive de chez le vétérinaire. J'y ai laissé mon chat et suis revenue avec une cage vide. Je n'ai pas eu le courage de rester. Un dernier regard échangé, une dernière caresse et j'ai quitté, tournant le dos à mon vieux compagnon de 15 ans.

Je ne le verrai plus, magnifique dans toute sa blancheur, dans ma fenêtre, régissant les allées et venues des écureuils et des oiseaux dans le jardin, et faisant moult commentaires. Parce qu'il parlait mon chat, avec toute une gamme de sons divers qu'il savait utiliser selon les circonstances. J'aurai maintenant pleine liberté de mouvements pour atteindre mon clavier, puisqu'il ne sera plus sur mes genoux, prenant toute la place et réclamant bruyamment que je le caresse.

Mon cher mélocat partageait mon amour de la musique, mais il n'aimait pas Prokofiev, ne connaissant peut-être pas son nom, mais reconnaissant sa musique qui le faisait s'éloigner. Il devait savoir combien j'aimais lire Julien Green, puisqu'il était toujours avec moi quand je lisais.

J'avais parfois l'impression, en voyant la sagesse de son regard, qu'il était beaucoup plus philosophe que moi et qu'il n'avait plus, lui, besoin de comprendre le sens de la vie, le sens de sa vie. Sa vie n'avait qu'un sens, celui d'enjoliver la mienne et de me tenir compagnie. Depuis sa naissance, il n'avait connu d'autre maison que la mienne, que dis-je, que la sienne...

Comme bien des chats, il percevait les sentiments, les états d'âme. Sans le savoir, il m'a souvent aidée et sa présence dans ma vie a été précieuse quand ma mère est décédée, quand je l'ai assistée dans ses derniers moments. Je me souviens que, cette journée-là, il avait été particulièrement affectueux et généreux de ses ronrons.

Et pourtant, ce soir, je n'ai pas pu demeurer avec lui. Parce que je savais que c'est bien seule que je reviendrais chez moi. Je n'oublierai pas le dernier regard échangé, ni la dernière caresse que je lui ai faite ; il était calme, semblait serein, comme s'il comprenait, comme s'il savait déjà...

dimanche le 26 janvier

Sensation curieuse et libératrice ce matin, difficile à expliquer, à mettre en mots. Comme un poids enlevé des épaules. Hier soir j'ai reçu, pour la première fois, quelques amies que je retrouve d'habitude mensuellement dans un restaurant. Deux étaient avec leur conjoints dont nous célébrions les anniversaires. J'appréhendais un peu ce repas, planifié depuis quelques mois déjà, parce que ce n'est pas toujours évident de faire franchir à un petit groupe de personnes ce pas additionnel dans mon intimité. Alors que je suis tellement à l'aise une fois que ce degré d'intimité est établi, j'hésite toujours à le faire. Question de ne pas trop me répandre en fait... Disons que ce repas m'apparaissait justement comme un test de notre degré d'amitié. Et puis, j'avais le coeur à la flotte, je tournais en rond, j'avais bien de la difficulté à rationnaliser mes mouvements, donc j'ai eu de la difficulté à cuisiner. Mais le tout s'est finalement admirablement passé. J'en suis très heureuse.

Dans un sens, je l'ai échappé belle. Pour me consoler, elles s'étaient mise en tête de me trouver et d'arriver avec un chaton!!! Franchement, j'aurais été estomaquée, parce que je veux me réserver le privilège d'en choisir un, avec qui je vais partager les années à venir, mais j'ai été touchée de cette pensée et des démarches qu'elles ont faites. Bon, ce n'est pas encore la saison des petits minous, semble-t-il, ils sont plutôt rares à cette époque de l'année. Pourtant, je sais que, quelque part, il y en aura un dont je voudrai et je le trouverai. Il y a 15 ans, mon premier chat, âgé aussi de 15 ans, est mort le 28 janvier. Bizarre impression de déjà vu.

Oui, je vais avoir un autre chat. Et ce n'est pas faire injure à ce mélocat que j'ai tant aimé que de vouloir accueillir un de ses congénères. En fait, c'est lui rendre hommage, c'est prouver que son règne fut tellement agréable que j'ai hâte de tenter de recréer un lien semblable. Non, je ne remplacerai pas mon chat, je lui donnerai une succession. Et puis, un nouvel être dans la vie, même si on s'y attache, ne peut pas faire oublier ceux qu'on a déjà aimés et qui nous ont quittés.

Encore une fois, en écrivant ce matin, c'est Le petit livre de Anna Magdelena Bach, (décidément, cela devient une habitude) mais aujourd'hui, il a résonnance de sérénité, de joie paisible, comme après une pluie d'été, quand la terre est encore mouillée, mais que le soleil est revenu. Je fais la découverte ce matin que je me sens légère. Maintenant que ce souper que j'appréhendais bien à tort est passé, je réalise que je n'ai plus aucune obligation ou responsabilité qui me soit, en quelque manière, un poids ou une inquiétude. Je n'ai pas souvent éprouvé cette sensation dans ma vie, cela vaut donc la peine que je me le souligne. Je vois combien la santé de mon chat m'était un poids ces derniers mois, et combien, aussi, les dernières années de la vie de ma mère ont pesé sur mon niveau d'inquiétude. En réalité, le seul être vivant dont j'aie désormais la responsabilité et qui soit vieillissant, c'est maintenant moi!!! :-) Je ris en écrivant ces lignes. Et je promets d'essayer de me faire légère sur la vie de mes proches, en particulier sur celle de ma fille.

Cette nouvelle liberté ressentie me semble source d'un grand coup d'oxygène, et me donne un peu le vertige. Comme si je venais de gagner un gros lot et que je me demandais quoi faire de tout cet argent. Je me sens riche du restant de ma vie.

 

 

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