I - Dans les relations interreligieuses, l’Église voit 4 niveaux de
dialogue:
1. Le dialogue de la vie c’est le dialogue
du vivre ensemble par le voisinage de l’habitat, de l’école, du travail, etc.…
2. Le dialogue des œuvres c’est le
dialogue de l’action ensemble au plan associatif, syndical, politique,
quartier, etc.…
3. Les échanges théologiques où des
spécialistes cherchent à approfondir les valeurs spirituelles des uns et des
autres, la compréhension de leur religion respective
4. Le dialogue de l’expérience religieuse
où la rencontre, plus rare, se vit au niveau de la recherche de Dieu, de la
prière, voire de la célébration.
On peut retrouver ces 4 niveaux de
dialogue dans les repères donnés par Henri Tessier, évêque d’Alger: il s’agit
de 3 dépassements à franchir:
1. Le désarmement des cœurs: il s’agit de
la rencontres des personnes, dans le quotidien de la vie, dans les événements
vécus ensemble
2. Le désarmement des esprits: dépasser,
laisser tomber tout ce qu’on a dans la tête comme schémas, clichés, étiquettes,
à-priori, idées toutes faites, préjugés, qui sont autant d’obstacles à la
rencontre.
3. Le désarmement des communautés: c’est à
un niveau plus collectif qu’il faut parvenir dans la rencontre, après (ou en
même temps) que les désarmements précédents.
Il faut aller chercher dans la réflexion
de l’Église pour que le dialogue ne soit pas un bon sentiment réservé à ceux,
parmi les chrétiens, qui ont des amis musulmans.
Paul VI «Le dialogue de salut fut inauguré spontanément par l’initiative divine.
C’est lui, Dieu, qui nous a aimés le premier (1 Jean 4/19). Il nous
appartiendra donc de prendre à notre tour l’initiative pour étendre aux hommes
ce dialogue sans attendre d’y être appelés.» (Ecclesiam Suam 1964)
Les évêques français à Lourdes 1998: «Nous engageons vivement les chrétiens à
prendre en compte la présence musulmane à leurs côtés, à entrer dans une
démarche évangélique de rencontre et, à chaque fois que cela est possible, de
dialogue avec ces frères et sœurs croyants de l’Islam.»
C’est bien notre foi chrétienne dans son
originalité de l’Incarnation qui nous presse d’être à l’initiative de la
rencontre, même s’il n’y a pas la réciprocité que l’on pourrait souhaiter.
C’est essentiellement le Concile Vatican
II qui marque le tournant.
Quelques repères historiques:
1442: «Aucun
de ceux qui se trouvent en dehors de l’Église Catholique ne peuvent devenir
participant à la vie éternelle» (Concile de Florence)
1943: «Les
non-catholiques peuvent être sauvés, bien qu’ils se trouvent dans un état où
nul ne peut être sûr de son salut éternel.» (encyclique Mystici Corporis)
1964: Ecclesiam Suam (Paul VI)
1965: «Le
droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la
personne humaine telle que l’a fait connaître la parole de Dieu et la raison
elle-même.» Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse.
Les déclaration sur les religions
non-chrétiennes
1998: «Catholiques
et Musulmans: un chemin de rencontre et de dialogue» Conférence des évêques
de France - Assemblée plénière Lourdes 98
1999: Documents Episcopat: Fiches
pastorales avril 99
La vision que les Musulmans ont de Jésus,
de l’Evangile, de la foi chrétienne est tronquée.
Mohamed et sa communauté vivaient avec des
chrétiens plus ou moins hérétiques.
L’Évangile dont ils parlent n’est pas le
nôtre, qu’ils ne connaissent pas. Celui auquel ils font référence est sans
doute l’évangile de Barnabé, un évangile apocryphe. Du coup, dans le dialogue
islamo-chrétien, le mot «évangile» est un mot piégé.
Pour les Musulmans, Jésus est un très
grand prophète, et ils vénèrent aussi Marie.
Mais quand on parle de Jésus, on ne parle
pas de la même personne: pour eux, Jésus n’est ni mort sur la croix ni
ressuscité: c’est un mensonge des chrétiens. Il n’est évidemment pas Fils de
Dieu: c’est une abomination, Dieu n’a pas d’associé.
V - Dans leur grande majorité, les Musulmans n’ont pas la même conception
de la dynamique de foi que les chrétiens (il faudrait distinguer le soufisme,
courant religieux musulman plus mystique)
Arrivée la dernière dans l’ordre des
religions révélées, l’Islam est forcément la religion la plus accomplie,
intégrant le Judaïsme et le Christianisme. Du coup, les Musulmans, dans leur
mentalité courante, n’ont rien à recevoir du Christianisme.
Les Chrétiens d’aujourd’hui ont, en
général, l’habitude de vivre leur foi sur le monde de la recherche de Dieu.
Selon une conception courante dans l’Islam, les Musulmans ne recherchent pas la
vérité: avec le Coran, ils l’ont trouvée.
«Nous
ne devons pas nous rencontrer comme de simples touristes, mais comme des
pèlerins qui vont chercher Dieu, non dans des édifices de pierre, mais dans le
cœur des hommes.» Paul VI aux personnalités non-chrétiennes – Bombay 1965
L’Islam contemporain connaît plusieurs
tendances.
Il faudrait distinguer l’Islam
traditionnel (on fait comme on a toujours fait), l’Islam des Réformistes
(voulant intégrer la modernité), le courant des laïcs (la Turquie de Kemal
Ataturc, la Tunisie de Bourguiba, l’Iran du Shah) d’où un raidissement
traditionaliste (les Frères Musulmans fondés en 1927; contre Nasser en Egypte)
qui se durcit en islamisme (Khomeiny; le F.I.S.) et la nébuleuse moderniste
(qui propose une lecture finaliste du Coran (l’esprit et non la lettre)).
Ces courants peuvent traverser les mêmes
personnes. Il y a donc toujours danger à cataloguer les personnes. Les courants
les plus visibles sont plus provocants mais ne sont pas forcément synonymes
d’intégrisme (cf. le voile islamique). De plus, l’Islam en France a à s’adopter
à la laïcité à la française.
N’oublions pas enfin que l’Islam n’a pas
de magistère.
VII - N’oublions jamais le pays d’origine des Musulmans que nous côtoyons,
même si ça remonte à plusieurs générations.
La solidarité de la communauté musulmane
(«l’Umma») existe très fort. Le conflit israélo-palestinien en est un lieu de
cristallisation. Mais un jeune beur français d’origine algérienne n’a pas
grand-chose en commun avec la mère de famille malienne et musulmane!
La culture est évidemment complètement
imbriquée dans la religion, ce qui brouille les pistes. La circoncision, par
exemple: une habitude culturelle ou religieuse?
VIII - La Rencontre islamo-chrétienne ne se vit pas qu’en France: elle est
différente suivant les pays: coexistence, dialogue, affrontement…
Nous sommes forcément marqués par les
événements à l’échelle du monde.
La rencontre, et à fortiori le dialogue,
sont différents en France, au Mali, à l’Ile Maurice, en Algérie, au Liban ou
aux Iles Molluques. Essayons de faire l’effort de ne jamais faire l’amalgame,
ni dans un sens ni dans l’autre. Le «dialogue» n’est synonyme ni de naïveté, ni
de sentiment de supériorité.
L’histoire marque forcément ce qui se
passe dans la rencontre. N’oublions pas, par exemple, que les Musulmans
d’origine maghrébine sont collectivement marqués par un lourd passé
d’humiliation (depuis l’expédition de Bonaparte en Egypte jusqu’à la guerre
d’Algérie).
«Les
Chrétiens et les Musulmans doivent s’entraider pour défendre les droits de
l’homme, afin de pouvoir vivre en paix, une paix fondée sur la justice et
l’amour.». Mgr Cyrille Salim Bustros, archevêque grec catholique de
Baalbeck au Liban – 2/7/2000
IX - Prenons conscience que nous sommes au XXIe siècle!
Il faut effacer de nos schémas l’image du
musulman maghrébin célibataire, qui vient du bled, et qui est un travailleur
manuel. Même si pour beaucoup d’entre nous, cela nous rappelle des souvenirs
très forts de liens avec des immigrés, époque de solidarité où l’on avait à
cœur de les aider à conquérir leur dignité, humaine et religieuse.
Nous n’en sommes plus là! L’Islam en
France est de plus en plus français. Il faut nous habituer à côtoyer une
communauté qui s’organise, qui est sortie des caves, qui n’hésite plus à être
visible et fière. Les jeunes «beurs» ne sont pas des immigrés, ils sont
français à part entière (d’où leur problème d’identité).
X - Les Chrétiens les plus naturellement au contact quotidien avec les
Musulmans sont les jeunes et les enfants.
Pour cette part de la mission de l’Église
que sont la rencontre et le dialogue avec les Musulmans, le plus grand chantier
se trouve en direction des jeunes et des enfants.
Pour notre diocèse, l’enjeu est
considérable. Ils vivent d’emblée dans l’interculturel et l’interreligieux:
d’une part, la catéchèse doit s’emparer de ce défi; d’autre part, nous avons
des initiatives à prendre pour les aider à être mieux armés, au plan religieux
et spirituel, pour vivre cette rencontre.
Père Jean Courteaudière
responsable du Service diocésain des
Relations avec l’Islam