Avec les mouvements de population liés
aux migrations économiques et au développement des moyens de communication, la
pluralité culturelle et religieuse est devenue une donnée essentielle des
sociétés d'Europe occidentale. Ce sont donc toutes les Eglises chrétiennes
d’Europe qui sont appelées à se situer par rapport à ce phénomène.
En France, pays dont on a coutume de
souligner la forte sécularisation, cette pluralité religieuse s'inscrit dans un
contexte de mutation sociale et de remise en cause de repères moraux. La
recherche de Dieu s'exprime alors sous les formes les plus diverses et les plus
insolites. Mais il existe un besoin de spiritualité authentique et fort en
réponse à un matérialisme déshumanisant et à l'emprise d'une technicité dont on
ne contrôle pas toujours les effets. Dans notre pays, dont la culture est
profondément marquée par la foi chrétienne, voici que sont désormais
représentées d'autres traditions religieuses. Parmi elles : l'Islam.
Sur le terrain, existent de nombreuses
expériences de rencontres entre catholiques et musulmans. Certaines sont
parfois vécues dans un contexte d’incompréhension mutuelle. D’autres au
contraire font tomber les barrières et permettent de mieux se connaître. Depuis
plus de cinquante ans, en effet, nombreux sont les catholiques, évêques,
prêtres, diacres, laïcs, religieux et religieuses qui vivent avec des musulmans
une relation de véritable compagnonnage
Mais, aujourd'hui, ce ne sont pas
seulement des musulmans que nous rencontrons, c'est l'Islam avec ses
organisations et la diversité de ses courants qui prend place dans
l'environnement social, culturel et religieux de notre pays.
Désarçonnés par cette émergence de
l'Islam dans notre société, un certain nombre de catholiques français sont
soucieux devant la perspective de voir surgir chez nous des édifices religieux
et des rites étrangers à notre culture : ils voient un abandon de la Vérité et
de la Mission dans une attitude ressentie comme trop bienveillante à l'égard
d'une religion longtemps considérée comme hostile.
L'Eglise catholique comprend les
interrogations et les craintes de nombreux fidèles. Elles ne sont pas sans
fondement. Raison de plus pour que la rencontre repose sur des critères
objectifs afin de ne pas aboutir à un syncrétisme simpliste. Il ne peut être
question de remettre en cause ce qui pour nous est essentiel : la Bonne
Nouvelle de l'universalité du salut en Jésus-Christ, Fils de Dieu.
D'autres éléments interfèrent dans la
relation: l'appartenance à des cultures différentes suscite souvent
l'appréhension réciproque et contribue à rendre difficile la communication.
Lorsque chrétiens et musulmans sont confrontés aux mêmes difficultés sociales
ou connaissent les mêmes conditions de vie, cette appréhension peut s'estomper
et la rencontre devenir possible, comme il peut y avoir aussi une attitude de
rejet de la part des "ayant-droit" les plus anciens à l’égard des
"nouveaux venus".
Par ailleurs des associations musulmanes
tentent d'inscrire l'Islam dans le champ d'une laïcité forgée par notre
histoire nationale. Ce n'est pas sans provoquer une certaine fracture dans la
société française entre ceux qui craignent que la nation, oubliant ses sources
historiques, perde son identité, et ceux qui pensent que la pluralité des
cultures et des religions peut être un enrichissement pour la communauté
nationale. Beaucoup de nos concitoyens, pris dans cette alternative,
connaissent un réel désarroi et sont troublés.
L'Église catholique en France se veut
fidèle à sa mission d'écoute fraternelle et d'échange avec tous, notamment avec
les croyants de l'Islam. En effet, le concile Vatican II, en éclairant les
situations nouvelles, met en lumière le rôle de l’Eglise :“ Celle-ci, pour sa
part, est dans le Christ comme un sacrement, ou, si l’on veut, un signe et un
moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain ”.
Par la "Déclaration sur les
relations de l'Eglise avec les religions non-chrétiennes" Le concile
Vatican II affirme également: "Si, au cours des siècles, de nombreuses
dissensions se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le
Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s'efforcer sincèrement à la
compréhension mutuelle, ainsi qu'à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous
les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la
liberté".
Evêques de France, sensibles au
témoignage de nombreux catholiques, en lien avec le "Conseil Pontifical
pour le Dialogue Interreligieux", et dans l'esprit de notre Lettre aux
Catholiques de France, nous pensons devoir préciser comment l'Eglise catholique
est appelée à poursuivre sa rencontre avec les autres religions et
singulièrement avec l'Islam. C'est pourquoi, nous engageons vivement les
chrétiens à prendre en compte la présence musulmane à leurs côtés, à entrer
dans une démarche évangélique de rencontre, et chaque fois que cela est
possible, de dialogue avec ces frères et sœurs croyants de l'islam. Nous
voulons en préciser maintenant les perspectives et les conditions.
Les musulmans que nous rencontrons en
France ne viennent pas tous de pays arabes. Cependant, le contentieux
historique entre les peuples entourant la Méditerranée dont sont issus beaucoup
de musulmans est encore lourd. on ne peut effacer en quelques années des
siècles de conflit ni ignorer les rancoeurs provoquées par les déséquilibres
économiques actuels entre le Nord et le Sud. Il faut guérir la mémoire collective.
Ce qui suppose d'assainir le regard que chacun porte sur l'autre, de rectifier
les images dévalorisantes, d'assumer loyalement les racines historiques du
contentieux, et de savoir reconnaître les torts passés de sa communauté, son
manque de fidélité aux exigences de son idéal. Il sera alors possible de
développer une confiance réciproque et de cicatriser des blessures encore
vives. La confiance acquise sera à la hauteur des dispositions spirituelles des
croyants des deux communautés.
Le discours de Jean-Paul II en 1985 aux
jeunes musulmans marocains et l'accueil qu'il a reçu sont significatifs :
"La loyauté exige aussi que nous reconnaissions et respections nos
différences. La plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur
la personne et l’œuvre de Jésus de Nazareth".
Trop de rencontres sont manquées parce
que les partenaires refusent d'accepter la différence : soit en l'ignorant,
soit en l'occultant par syncrétisme, soit en cherchant à imposer sa pensée
comme seule référence. Exiger un plein accord préalable ou l'attendre comme une
conséquence nécessaire des échanges, conduit à briser tout effort de rencontre.
Celles-ci sont vécues quotidiennement
dans le quartier, le bourg, le village, le monde de l’éducation, la vie
professionnelle et associative. Leur importance et leur profondeur ne sont pas
toujours perçues. Des collaborations se déploient au service des autres, en vue
du respect de la justice, des valeurs morales et de la paix. Elles constituent
des occasions privilégiées de partage entre croyants conscients de leur
condition humaine commune. Lorsqu'ensemble des croyants cherchent à faire
l’œuvre de Dieu en servant leurs frères, les relations qui naissent de telles
actions sont d'une manière ou d'une autre lieux de rencontre de Dieu et de
conversion du cœur.
La rencontre entre croyants peut
également avoir des conséquences bénéfiques sur la cohérence harmonieuse et
fraternelle de la société. C'est en apprenant à mieux se connaître mutuellement
et en s'engageant dans des relations fraternelles que les croyants donnent un
témoignage précieux pour notre monde. Ils contribuent ainsi à la paix et à la
stabilité dans la société et font reculer les risques de violence, dont on
considère parfois que les religions sont la source. Les croyants chrétiens et
musulmans ont à prouver dans leur conduite qu'ils sont susceptibles d'apporter
des éléments de concorde et d'humanisation dans notre société. C'est là un
témoignage rendu à Dieu.
Au moment où s'amorcent d'importantes
mutations mal prévisibles, les grandes religions peuvent également contribuer à
promouvoir dans la société, à côté du patrimoine moral et civique, une
dimension spirituelle essentielle. Pour nous, catholiques, "nous ne
pouvons pas nous résigner à une totale privatisation de notre foi, comme si
l'expérience chrétienne devait rester enfouie dans le secret des cœurs sans
prise sur le réel du monde et de la société". Nous reconnaissons aussi ce
droit aux autres confessions religieuses dans la société française laïque :
pour que la dimension spirituelle et morale de l'homme et de la société soit
honorée dans l'espace public, il est nécessaire que les communautés de croyants
aient la possibilité de témoigner de leur foi et de leur attachement à des
valeurs morales essentielles, dans la conviction de servir ainsi la nation. Il
convient, en même temps de rester conscient que tout homme et tout groupe
social doit tenir compte, dans l’exercice de s! es d roits, des droits
d’autrui, de ses devoirs envers les autres et du bien commun de tous.
Passer de la rencontre au dialogue ne va
pas de soi, d'autant plus que le terme de "dialogue" n'a pas toujours
la même signification pour tous.
Pourtant le principe du dialogue est
vraiment inscrit dans l'histoire du peuple de Dieu. Depuis les origines, cette
conscience a été présente dans l'Eglise bien que les conditions
socio-politiques n'aient pas toujours favorisé cet état d'esprit. Même lorsque de
très nombreux chrétiens ont eu tendance à oublier ce chemin vers Dieu et vers
l'autre, il s’est trouvé des hommes et des femmes pour témoigner d’une
véritable attitude évangélique dans la rencontre.
L'Eglise catholique tient pourtant à
conserver ce terme de dialogue pour exprimer la relation qu'elle se doit de
nouer avec les autres religions. Le dialogue, nous en avons conscience, est
toujours une épreuve. Il est exigeant. Il ne saurait être un reniement de ses
propres convictions et pourtant il est source d'échange, d'enrichissement
réciproque et de paix. l'Eglise catholique considère que le dialogue avec les
croyants des autres religions fait partie des tâches qui lui sont confiées par
le Christ et, à ce titre, même s'il n'est pas toujours réalisable concrètement,
qu’il demeure un idéal à poursuivre et un objectif à atteindre.
Ce dialogue présente en effet des enjeux
considérables pour la compréhension du dessein de Dieu sur le monde, pour la
fidélité de l'Eglise à sa mission aujourd'hui, et pour la vitalité évangélique
de ses membres. Si le dialogue ne nie pas les différences doctrinales, il
suppose l'accueil de l'esprit agissant dans le coeur de tout homme sincère,
selon les propos du Pape Paul VI lors de sa rencontre avec les non-chrétiens à
Bombay : "Nous ne devons pas nous rencontrer comme de simples touristes,
mais comme des pèlerins qui vont chercher Dieu non dans des édifices de pierre
mais dans le cœur des hommes". Pour un chrétien, cette relation à Dieu sur
le lieu même de la rencontre des hommes est la base d'un dialogue de salut.
Cela nécessite une disponibilité évangélique, et une réelle profondeur
spirituelle.
Tout au long de l'Histoire des hommes,
Dieu n'a cessé de proposer son Alliance. Dès la Création, Dieu manifeste son
amour et son dessein d'instaurer l'alliance avec l'humanité, comme en
témoignent déjà les écrits de l'Ancien Testament. "L'Eglise du Christ, en
effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent,
selon le mystère divin du salut, dans les Patriarches, Moïse et les prophètes.
Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont
inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Eglise est
mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de
servitude". Cette alliance trouve sa plénitude dans l'Incarnation du Fils
de Dieu, et le mystère de sa Pâque où l'amour triomphe de la haine. Par sa mort
et sa Résurrection, le Christ nous envoie l’Esprit du Père qui fait de nous des
fils et des filles de Dieu.
Sur ce chemin, l'Eglise a conscience
qu'elle est fidèle à sa nature en sa source la plus haute, le mystère ineffable
de Dieu. Par les relations trinitaires, le Dieu Unique, Père, Fils et
Saint-Esprit, vit la communion d’amour parfaite et inégalable dans un dialogue
qui dépasse tout entendement humain. "Ainsi, l'Eglise universelle apparaît
comme un peuple qui tire son unité de l'unité du Père, du Fils et de
l'Esprit-Saint".
Le dialogue est au cœur même de toute vie
chrétienne, là où un chrétien, avec le Christ, entend Dieu lui dire: “Tu es mon
fils”, là où porté par l’Esprit, il répond: “Notre Père”. En s’ouvrant au
dialogue, comme chaque chrétien est appelé à le faire avec Dieu, l’Eglise
répond à la mission qu’elle a reçue de son Seigneur.
A la suite du Christ, fidèle à
l'expérience spirituelle de l'alliance, l'Eglise doit donc prendre l'initiative
de ce dialogue en vérité : "Le dialogue du salut fut inauguré spontanément
par l'initiative divine. C'est Lui, Dieu, qui nous a aimés le premier (I Jean
4/19) ; Il nous appartient de prendre à notre tour l'initiative pour étendre ce
dialogue sans attendre d'y être appelés" .
Les données fondamentales de la religion
musulmane, telles que le sens de Dieu, la nature et l'interprétation du Coran,
le sens de l’Histoire, la place de la prière et du jeûne, la conception de
l'homme et de son agir, appellent les chrétiens à préciser leur manière de
vivre et de dire leur foi révélée dans l’histoire du salut.
Il est donc nécessaire que la catéchèse
et la formation permanente tiennent compte de ce nouveau contexte. Car si la
prise de conscience des convergences et des divergences peut être
déstabilisante chez des chrétiens peu formés, elle peut aussi favoriser une
meilleure compréhension de leur propre foi. Ainsi, en situant mieux la
spécificité de la Révélation qu'ils ont reçue, les chrétiens sont conduits à
approfondir le mystère de la Trinité et la participation de l'homme au mystère
pascal du Christ.
Dieu ne cesse de nous inviter à nouer et
développer, avec l'assistance de l'Esprit-Saint, un dialogue interreligieux par
lequel l'Eglise continue aujourd'hui la mission du Christ. C'est pourquoi nous
attirons l'attention des catholiques de nos diocèses sur les points qui
suivent.
Les établissements scolaires catholiques
accueillent de plus en plus de jeunes musulmans. Certains mouvements éducatifs
et apostoliques ainsi que certaines aumôneries sont en contact suivi avec eux.
La pastorale de la santé, les aumôneries de prisons sont aussi concernées et de
façon plus large, la catéchèse. La présence de musulmans aux préparations et
célébrations d'obsèques, de baptêmes, de mariages, comme aussi le catéchuménat
et l'accueil au sein des communautés chrétiennes de nouveaux baptisés issus de
l'islam, supposent de la part des pasteurs et des communautés une adaptation à
cette situation nouvelle. Notre pastorale doit tenir compte de cet
environnement. A cet effet, les acteurs pastoraux sont vivement invités à mieux
connaître et utiliser les documents proposés. Mais surtout il nous faut
acquérir le nouveau regard que le concile Vatican II et les autres documents du
Magistère ont voulu porter sur les religions et notamment sur l'Islam :
"L'Eglise regarde aussi a! vec estime les musulmans qui adorent le Dieu
Un, Vivant et Subsistant, Miséricordieux et Tout-Puissant, Créateur du ciel et
de la terre, qui a parlé aux hommes.. ”
Sans nier le comportement extrémiste de quelques
groupes minoritaires, qui s’efforcent de légitimer leur action par le recours à
certains documents traditionnels justifiant la violence, il importe d'aider
l'opinion à ne pas attribuer à tous les musulmans cette dérive intégriste. Dans
notre pays, les communautés musulmanes dans leur ensemble, ne demandent qu’à
s’insérer dans notre société. Ceux et celles qui sont animés par le souci de
l'intériorité souhaitent habituellement que cette insertion se fasse en
fidélité aux valeurs de leur culture et de leur religion telles qu'ils les ont
reçues de leurs parents. Dans cette recherche, les catholiques sont invités à
être présents aux côtés de leurs concitoyens musulmans, sans se substituer à
leur propre responsabilité ni fournir des modèles ou des directives. Il
convient de respecter le cheminement spirituel, intellectuel et communautaire
spécifique à chaque tradition et à chaque personne.
Des groupes de jeunes musulmans de plus
en plus fréquemment réunis en associations redécouvrent la foi islamique sans
qu'elle soit reçue par héritage. Ils en élaborent une expression renouvelée,
adaptée aux conditions dans lesquelles ils baignent depuis leur naissance sur
notre sol, dans la mouvance culturelle de l'enseignement scolaire reçu en France.
Cette expression à frais nouveaux est aussi très marquée par leur propre
expérience spirituelle. Sans réduire l'ensemble des musulmans que nous
rencontrons à ce modèle encore naissant, il nous faut être très attentifs à
celui-là. Il est porteur de virtualités pour le dialogue. En particulier, on
aura le souci de favoriser entre jeunes musulmans et jeunes chrétiens des
rencontres qui répondent à leur attente spirituelle, intellectuelle et sociale.
La rencontre avec des croyants musulmans
met les diverses confessions chrétiennes en situation de réflexion commune, et
les invite à une action concertée déjà amorcée entre leurs instances
spécialisées. Il est souhaitable que se développe un travail commun sur le
terrain entre disciples du Christ, pour “ rendre compte de l'espérance ” qui
nous habite. La rencontre avec l'Islam fait davantage prendre conscience de
l'urgence de l'Unité chrétienne.
Des chrétiens et des musulmans vivent
ensemble dans des quartiers difficiles. Nous n'ignorons pas les problèmes qui
se posent à eux dans la vie quotidienne, notamment pour l'éducation des
enfants.
Dans ce contexte économique et social qui
exacerbe souvent les différences culturelles et les transforme parfois en
occasion de conflit, chrétiens et musulmans œuvrent avec d'autres, notamment
dans les associations, à transformer un voisinage imposé en une véritable
rencontre. Il naît ainsi un compagnonnage en vue de rejeter la fatalité de
l'exclusion et du mépris. Il nous faut soutenir le travail de ces chrétiens
engagés en leur permettant d'acquérir la formation nécessaire et en les
accompagnant pour éclairer leur action à la lumière de l'Evangile.
Les groupes islamo-chrétiens existent en
France, divers par leur importance, leur profil et les objectifs qu'ils
poursuivent. Certains sont bien équipés pour mener avec pertinence une démarche
sérieuse et documentée sur les plans historique, philosophique et théologique,
avec les apports fournis par les sciences humaines. l'évidente générosité et
l'implication motivée ne suffisent pas. la demande fréquente d'une information,
puis d'une formation permet de ne pas en rester aux "bons sentiments"
et d'éviter le piège de la superficialité et des généralités. Cela suppose
l'effort des diocèses et des congrégations pour consacrer à cette
spécialisation des clercs et des laïcs susceptibles d'acquérir la compétence
théologique,philosophique, pastorale, culturelle et linguistique nécessaires à
ce service urgent et dont l'importance va croissant.
Le mariage entre catholiques et
musulmans, notamment en raison des différences de conception du statut du
couple, des relations homme-femme et de la famille, peut engendrer des
situations difficiles. Certains peuvent être tentés par l’indifférence
religieuse, un syncrétisme stérile, ou encore par la négation de l’une des deux
religions. Les mêmes attitudes peuvent se retrouver dans le rapport du couple
aux familles des conjoints.
Cependant, des couples islamo-chrétiens
manifestent une réelle qualité humaine et spirituelle. En assumant leurs
différences, ils deviennent capables de vivre une expérience religieuse riche
de leur tradition respective.
Des amis chrétiens pourront les aider
dans un cheminement parfois difficile, tout en respectant leur liberté
intérieure et leur recherche spirituelle.
Les questions posées par l'éducation,
notamment religieuse, de leurs enfants doivent aussi faire l'objet d'une
réflexion, d'un dialogue avec eux et d'un accompagnement personnalisé, adapté à
leur situation spirituelle et culturelle.
Les Instituts de Science et Théologie des
Religions (ISTR) diversement reliés aux universités catholiques stimulent la
réflexion interreligieuse et précisent les conditions d'un dialogue en vérité.
Le sujet commence à être pris en considération dans la formation des futurs
prêtres, des futur(es) religieux(ses) et des agents pastoraux. Des ouvrages,
souvent de grande qualité, spécialisés ou d'excellente vulgarisation, mettent à
la portée de tous une information de plus en plus indispensable. Ces efforts de
connaissance et de recherche philosophique et théologique doivent être
encouragés et soutenus sur le plan du personnel et des finances, car ils
répondent aux attentes de beaucoup de chrétiens mal équipés devant la présence
de l'Islam.
Afin de mieux baliser les chemins que
nous proposons d'ouvrir, il est souhaitable, là où la communauté musulmane est
importante, que soit nommé un délégué épiscopal pour les relations avec l'Islam
avec, si possible, une équipe compétente.
Ce délégué de l'Evêque a une mission de
représentation, de formation, d'accompagnement et de conseil. Il sera en lien
avec le Secrétariat pour les relations avec l’Islam (S.R.I.), service national
de l’Episcopat qui a la charge de promouvoir le dialogue islamo-chrétien en
France.
Dans notre contexte social sensible, même
s'il y a hésitation sur la coloration religieuse ou politique d'une communauté
musulmane, il importe, avec la prudence requise, de favoriser, chaque fois
qu'il est possible, l'établissement de relations régulières entre communautés
musulmanes et communautés chrétiennes à l'échelon local.
Par ailleurs, des demandes à divers
niveaux de la société se font jour en direction de l'Eglise. Au titre de son
expérience de relations entre religion et Etat, tout comme en raison de sa
pratique du fait religieux dans un contexte de laïcité, elle est sollicitée
pour contribuer à résoudre des questions diverses soulevées par la présence des
musulmans et par leurs attentes envers les pouvoirs publics : lieux de culte,
cimetières, lieux d'abattages rituels, questions juridiques. C'est là un
service important que l'Eglise catholique est invitée à rendre au nom de
l'Evangile et qui peut favoriser une plus grande ouverture de la pratique
française de la laïcité, et susciter aussi de la part des musulmans, une
réflexion sur leur propre situation. L'enjeu d'une reconnaissance de la
dimension publique et sociale de la foi, rappelée par notre "Lettre aux
catholiques de France", et son rôle dans l'inspiration des valeurs
civiques qui cimentent la nation, sont ici des éléments fondament! aux pour le
présent et l'avenir.
Une collaboration entre chrétiens et
musulmans pour la promotion de la dignité de la personne et de la justice
sociale, permet de s’ouvrir ensemble à une société plus humaine. L’effort pour
le développement des pays en difficulté requiert d’unir nos forces. Ce travail
en commun efface les traces de la méfiance et inaugure de nouvelles relations
pour la défense de la liberté et des droits de l’Homme.
Nous sommes très sensibles aux
souffrances de nos frères chrétiens et de ceux qui voudraient le devenir, en certains
pays où ils se trouvent marginalisés comme citoyens ou comme croyants. Avec les
responsables des communautés musulmanes nous devons progresser dans la
compréhension et le respect des droits de l'homme, et particulièrement du droit
à la liberté religieuse qui est un principe fondamental du droit international.
Sans doute une liberté ne se monnaye pas, mais ce qui garantit la dignité des
musulmans quand ils sont minoritaires doit assurer aussi celle des chrétiens là
où ils le sont également. Nous souhaitons que les musulmans qui vivent chez
nous se fassent avec nous, et avec tous les citoyens attachés à l’Etat de
droit, les ardents défenseurs de la liberté religieuse dans les pays où elle
n'est pas respectée.
Le dialogue n'est pas facile. Le contexte
culturel, le langage employé, la situation de minoritaires, toujours difficile
à assumer, le choix et l'identification d'interlocuteurs représentatifs,
constituent autant d'obstacles à une rencontre qui puisse devenir dialogue.
Parfois même, celui-ci s’avère impossible. C'est le temps de la patience et de
la prière.
Souvent aussi, le découragement survient
devant ce qui peut apparaître comme une absence de réciprocité, des
malentendus, voire même l'impression d'être "utilisés" pour obtenir
des résultats qui ne concernent que de loin le domaine spirituel.
Mais quand il s'établit en vérité, le
dialogue peut porter sur l'expérience religieuse elle-même, telle que la
vivent, chacun à sa manière, des catholiques et des musulmans. Il peut même devenir
un chemin d'émulation spirituelle. Chacun pressent alors que Dieu est l'hôte de
chaque croyant authentique et qu'Il est en train de nous préparer une place à
sa Table. Cette dimension contemplative suppose évidemment la prière et
l'accueil de l'Esprit dans la conviction de sa présence et de son action au
cœur de tous les hommes.
Dans la proposition de la foi à laquelle
invite la "lettre aux Catholiques de France" (1997), le dialogue
interreligieux en général et islamo-chrétien en particulier a un rôle de tout
premier plan. Il se situe dans la lumière de l'invitation adressée à toute
l'Eglise, par le concile Vatican II, dans la "Déclaration sur les
relations de l'Eglise avec les religions" : "L'Eglise catholique ne
rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère
avec un respect sincère ces manières de vivre et d'agir et ces doctrines qui,
quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et
propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous
les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse le
Christ qui est "la Voie, La Vérité et la Vie" (Jean 14/6), dans
lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel
Dieu s'est réconcilié toutes choses."
Le dialogue est un lieu privilégié pour
offrir à "toute créature sous le ciel" mais aussi recevoir de
l'autre, le témoignage rendu à la Vérité de Dieu, Vérité que tout croyant
accueille et propose dans l'authenticité de sa recherche spirituelle et de sa
vie. Le chrétien quant à lui, ne saurait oublier qu'il est le disciple de Celui
qui a dit : "Je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre
témoignage à la Vérité" (Jean 18/37)
Conférence Episcopale des Evêques de
France
6 novembre 1998
http://www.portstnicolas.org/oec/oec51.htm