COURS
9
le
16 février 1988
LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS
S. Leclaire "On tue un enfant"
Jean Laplanche prenait parti
entre les pôles de l'hésitation, de l'oscillation freudienne concernant le sens
à donner - dans la clinique - à la pulsion de mort, choisit d'emblée de ramener
la pulsion de mort non seulement à la destruction à quoi Freud la ramène
partiellement, mais plus encore de la réduire à l'agressivité et d'expliquer
ainsi ce qui constitue le fond de toute sexualité : le masochisme
primaire. Ce faisant, Laplanche, me
semble-t-il, ramène la pulsion de mort à un instinct et participe de ce
mouvement - au sein des psychanalystes qui - d'une part, excluent d'une manière
ou de l'autre l'apport de la mort comme pulsion et qui, d'autre part,
réintroduisent dans l'analyse -fût-ce sous une forme détournée, le biologique,
le comportemental. Vous demandiez, Mana
Gauthier, ce qu'était la différence entre un Instinct et une pulsion. Je vous répondrai d'abord que c'est cette
différence, lorsqu'elle est prise radicalement, qui fonde la psychanalyse. Là où cette différence n'est pas constamment
maintenue, là où il y a soit un passage, soit une confusion entre l'instinct et
la pulsion, nous avons affaire à la psychologie sous toutes ses formes. Sans vouloir entrer dans une distinction
détaillée entre l'instinct et la pulsions - nous ne pourrons le faire de façon
sérieuse que lorque nous aurons avancé dans l'élucidation du concept de pulsion
et de mort - je peux au moins vous indiquer, en passant, quelques traits
définitionnels distinctifs.
Par instinct, on entend
classiquement "un schéme de comportement hérité, propre à une espèce
animale, variant peu d'un individu à l'autre, se déroulant selon une séquence temporelle
peu susceptible de bouleversements et paraissant répondre à une finalité." Je reprends ici la définition qu'on trouve
dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, et
c'est d'ailleurs dans ce sens-là que l'emploie Freud lorsqu'il utilise le terme
allemand d'Instinkt : dans Pulsions et Destins des pulsions, par
exemple, lorsqu'il s'interroge sur ce qui peut bien demeurer d'instinctuel chez
l'homme. Il est assez remarquable que
Laplanche n'indique pas la nature de la "finalité" à quoi
paraîtrait répondre l'instinct puisqu'il ne s'agit de rien moins que de "la
survie de l'espèce". Il en est
ainsi pour l'agressivité, comme pour les autres instincts. "L'agressivité - remarque Conrad
Lorenz - dont les effets sont souvent identifiés à ceux de la pulsion de
mort, est un instinct comme tous les autres et, dans des conditions naturelles
(entendons hors du contexte humain ou humanisé d'homestique comme dit Lacan),
il contribue, comme tous les autres, à la conservation de la vie et de l'espèce." Je dirais que tout comme la faim assure le
renouvellement des besoins nutritifs du corps, l'agressivité assure le maintien
d'un territoire, d'un espace vital spécifique privé duquel les individus puis
l'espèce tout entière disparaît. Mais
il est intéressant de voir qu'elle trouve sa limite dans des processus
inhibiteurs tout aussi instinctuels qui protègent l'espèce de la destruction
par ses propres représentants et qui régulent le rapport étendu du
territoire/nombre d'individus.
Dans des conditions
culturelles, les instincts semblent perdre - du moins pour certains d'entre eux
plus que pour d'autres - leur fonction régulatrice des rapports entre les
individus et leur umwelt. C'est
le milieu en tant que les individus et l'espèce en fait intégralement
partie. On constate à la fois une
"perversion" de l'instinct (ainsi, par exemple, une agression
qui a pour but non plus le maintien d'un espace vital, mais un plaisir sexuel)
et une disparition - particulièrement évidente chez l'homme - des processus
inhibiteurs. Par exemple, lorsque deux
loups se battent, l'agression s'arrêe lorsque le vaincu présente son artère
carotidienne au vainqueur qui détourne automatiquement sa mâchoire. Je ne vous conseillerai pas de faire cela si
vous êtes agressé dans la rue. Encore
que chez l'homme il y a peut-être certains moyens qui peuvent inhiber un
processus instinctuel, par exemple en faisant appel à des schèmes
fantasmatiques primordiaux terrifiants (Gisela Pankow).
La pulsion - terme qui traduit
en français, vous le savez, le mot allemand Trieb - et tout autre
chose. "Il s'agit d'un
processus dynamique - nous dit le "Laplanche-Pontalis" - consistant
dans une poussée." Le mot Trieb,
nous disent-ils, vient du verbe treiben qui signifierait "poussée". Bien entendu, c'est faux. Il suffit de se reporter à un dictionnaire
moyen d'allemand pour s'apercevoir que "pousser" n'est qu'un
sens très secondaire de treiben.
Le sens premier est "chasser, faire marcher, mener". Et je trouve infiniment plus juste cette
image. Pensez aux contes. Par exemple, à Pelleas et Melisande
(Mesterlinck/Debussy). Golo chasse une
bête qui en l'entraînant à sa suite le fait se perdre dans la forêt
profonde. Il perd la bête mais que
trouve-t-il, au bord d'une source, une toute jeune fille infiniment belle qui
vient de perdre sa couronne dans l'eau et dont il tombe aussitôt éperdument
amoureux. Elle l'épousera mais - bien
sûr - en aimera un autre, le demi-frère de Golo, Pelleas et en mourra. Voilà une splendide image du mouvement de la
pulsion sexuelle, la chasse, la drague, ce mouvement d'entraînement par et vers
un objet dont la représentation psychique préalable a déclenché un état de
tension, d'excitation extrême. "Ce
processus dynamique fait tendre l'organisme vers un but" quii n'est
pas du tout la possession de l'objet mais une chute de la tension, une tombée
de l'excitation qui procurera du plaisir.
"C'est dans l'objet, prétendent Laplanche et Pontalis, que
la pulsion peut atteindre son but".
En fait, ils corrigent cette définition de l'objet de la pulsion en
indiquant un peu plus tard dans le texte qu'en fait l'objet est
indifférent. Comme le prouvent bien
d'ailleurs la drague et la chasse.
Un autre sens aussi de treiben
est dribbler (au basket); voilà un autre bel exemple du rapport de la pulsion à
son objet, puisque la balle qu'on dribble nous entraîne autant que nous
l'enraînons, or ce n'est pas elle l'objet qui satisfait le but mais de la faire
passer dans un trou ou de la prendre à un autre, voire de se la faire prendre
par un autre.
Enfin un autre sens important
de treiben, qui a été relevé par Lacan, et justifie davantage la
traduction anglaise de Trieb par Drive que la traduction
française par "pulsion", c'est "flotter",
"aller à la dérive", "dériver", sens qui, me
semble-t-il, pourrait tout aussi bien s'appliquer au mouvement, à la dynamique
de certaines modalités passives de la pulsion sexuelle, qu'à - surtout - la
pulsion de mort elle-même. Rappelez-vous
la première illustration que je vous en ai donnée dans Orages d'acier.
Vous pouvez entrevoir la
différence radicale entre l'instinct qui vise toujours un aménagement, une
régulation des rapports avec l'umwelt pour la survie de l'espèce
d'abord, de l'individu ensuite et qui, s'il varie, variera sous l'impact des
modifications de cet umwelt (Bikini : les poissons sérieux, les oiseaux
souterrain). Et la pulsion quii n'a pas
d'objet fixe et dont le but et sa propre variation de charge/décharge
énergétique, purement répétitive et indifférente autant à la survie de l'espèce
qu'à celle de l'individu.
- Que subsiste-t-il de l'instinct chez l'homme?
- Y-a-t-il à proprement parler du pulsionnel chez l'animal?
- Quel est le rapport entre l'instinct et la pulsion? [étayage]
Voilà un certain nombre de questions auxquelles nous devrons essayer de
répondre à propos de la pulsion de mort; et surtout, nous aurons à repérer avec
précision ce qui relève de l'analyse ou pas et pourquoi.
Après avoir, donc, esquissé
une amorce de critique d'une certaine lecture de Freud, celle de Laplanche,
concernant la pulsion de mort, je voudrais me tourner maintenant vers une toute
autre lecture du même Freud, éclairée ctte fois par le retour à Freud de
Lacan. Il s'agit de la lecture que
propose S. Leclaire de la pulsion de mort dans "on tue un enfant". Leclaire n'a pas écrit "on tue un
enfant" sans penser au titre de Freud qu'il a d'ailleurs modifié et
qui est également l'énoncé d'un fantasme "Un enfant est battu". Pourtant, ces deux fantasmes ne se tiennent
pas du tout sur le même registre.
"Si le fantasme "on bat un enfant", remarque Leclaire,
d'apparence bénigne, même s'il ne se dit qu'avec quelque réticence, affleure
couramment à la conscience, en revanche "on tue un enfant", mis à
part Gilles de Rais et ses émules, n'apparaît comme fantasme, c'est-à-dire
comme structure de désir, qu'au cours d'un travail psychanalytique".
Nous reviendrons sur le
déploiement fantasmatique dans l'histoire ou l'art du meurtre de l'enfant, il
est loin de se résumer aux exploits redoutables de l'ancien compagnon de Jeanne
d'Arc et plus puissant seigneur de France; au contraire, il y a une riche
littérature et une tout aussi riche iconographie autour du meurtre de
l'enfant. Tenez, passez-vous cette
photographie sans la déchirer; il s'agit d'un peintre belge, peu connu, de la
fin du XIXème. En fait -
pour faire un détour par le texte de Freud "Un enfant est battu"
- si ce fantasme paraît bénin, c'est qu'iil n'est avancé par Freud que pour
démontrer la manière dont se constitue le masochisme à partir d'un sadisme
originaire, ce qui - je vous l'ai indiqué à la dernière rencontre - fut la
première phase du masochisme pour Freud.
Mais ce qu'il montre également sans le conceptualiser entièrement, c'est
la structure profondément symbolique qui articule les transformations
successives de ce fantasme de fustigation qui n'affleure au conscient que sous
les espèces d'un énoncé aussi neutre que possible qui résulte en fait d'une
série de transformations syntaxiques d'un énoncé profondément refoulé que seule
l'analyse permettra de reconstituer. Le
véritable fantasme refoulé se transformerait en un fantasme conscient : Un
enfant est battu, en suivant trois phases.
(A noter que Freud étudie ce fantasme chez la femme.) La première phase, la plus ancienne
mais pas la plus refoulée, serait : mon père bat un enfant (haï par
moi).
Elle correspond au point
d'émergence autour d'un souvenir plus ou moins clair du fantasme de fustigation
qui se construit par rapport à au moins un autre enfant : il est agréable de
voir un frère ou une soeur haï(e) battu(e).
Cela veut dire, précise Freud, que le père n'aime pas cet autre, qu'il
n'aime que moi. Jubilation
narcissique sadique non encore érotisée (ce sadisme non sexuel où Laplanche
voit une manifestation de la pulsion de mort).
La deuxième
phase : je suis battu(e) par le père.
Et Freud fait ici une remarque tout à fait étonnante : "Cette
seconde phase est la plus importante de toutes et la plus lourde de
conséquences. Mais on peut dire d'elle,
en un certain sens, qu'elle n'a jamais eu une existence réelle. Elle n'est en aucun cas remémorée, elle n'a
jamais porté son contenu jusqu'au devenir conscient. Elle est une construction de l'analyse, mais n'en est pas
moins une nécessité". Je crois
qu'il n'y a pas de meilleure description par Freud de ce qu'on peut entendre
par "un inconscient structuré comme un langage" et qui n'est
pas tout à découvrir dans la résurgence des souvenirs, mais à construire
dans l'analyse en faisant appel aux principes et aux lois de structuration de
la chaîne signifiante, par substitution et permutation et renversement du genre
(actif/passif). Le fantasme de la
seconde phase manifeste le refoulement de l'amour oedipien pour le père et la
culpabilité afférente "d'origine inconnue", précise
Freud. "Le fantasme est devenu
masochiste; à ma connaissance il en est toujours ainsi, chaque fois la
conscience de culpabilité est le facteur qui transforme le sadisme en
masochisme". A la culpabilité
s'ajoute une régression du sexuel vers le sadique-anal. "Le fait d'être battu est maintenant
un composé de culpabilité t d'érotisme; il n'est plus seulement la punition
pour la relation génitale prohibée, mais aussi le substitut régressif de
celle-ci" mais un retour vers un sadique-anal retourné sur le sujet.
Troisième
phase : un enfant est battu, fantasme très érotisé (et onanisme). C'est la symbolisation de l'après-coup,
celle qui est réveillée par une scène lue ou innée plus ou moins similaire à la
scène première du souvenir. "Le
fantasme final et conscient d'un enfant battu - commente Freud - se
substitue au fantasme inconscient pour lui donner sa forme définitive qui
semble avoir retrouvé sa forme sadique première quoique la satisfaction obtenue
à partir de lui soit une satisfaction masochiste" (p. 130).
Il est intéressant de
remarquer le mouvement du travail analytique ici qui part d'une "expérience
vécue" post-oedipienne - qui fait surgir le fantasme semi-conscient
"un enfant est battu" : la troisième phase. Celle-ci renvoit par un mouvement
d'après-coup à la première phase, la plus ancienne, mais qui est cependant
préconsciente et de l'ordre du souvenir remémorable.
C'est la deuxième phase entre
le fantasme conscient et le souvenir préconscient qui doit être construite dans
l'analyse et qui est à proprement parler inconsciente. Là encore, on peut souligner la perspicacité
de Lacan lorsqu'il remarque que l'inconscient et à situer entre le
pré-conscient et le conscient comme on dit entre l'arbre et l'écorce. Ce fantasme - dans lequel Freud voit un bon
exemple pour décrire la genèse des perversions - lui permet d'avance au sujet
de ces dernières une nouvelle théorie générale : "La perversion est
accueillie dans le contexte des processus de développements typiques - pour ne
pas dire normaux que nous connaissons.
Elle est mise en relation avec les objets d'amour incestueux de l'enfant
avec son complexe d'Oedipe; elle se montre à nous pour la première fois sur le
terrain de ce complexe, et après qu'il se soit effondré, elle est souvent la
seule chose qui en reste, héritière de sa charge libidinale et abérée
(endettée) par la conscience de culpabilité qui s'y rattache".
Je ne vous indiquerai pas en
détail à quelle théorie du masochisme cette analyse du fantasme amène
Freud. Le fantasme est bénin en ce que
son analyse ne permet pas à Freud de le penser par rapport à un masochisme
primaire; il faudra d'abord qu'il introduise - l'année d'après, ce texte-ci et
de 1919 - la pulsion de mort pour découvrir que ce qu'il prend pour un sadisme
originaire non sexué dans "un enfant est battu" (la première
phrase) et déjà, en fait, un masochisme projeté à l'extérieur, sur un autre
objet que le moi - le frère ou la soeur haïe - qui est battu par le père mais
auquel l'enfant s'identifie. La
deuxième phase est un masochisme secondaire et la difficulté à la retrouver
autrement qu'en la construisant est liée au fait qu'elle rejoint le masochisme
primaire qui - quant à lui - est frappé d'un refoulement originaire qui le rend
inaccessible au conscient dans le travail de l'analyse.
Et c'est ici, je crois, que
nous rencontrons le fantasme "on tue un enfant" décrit par
Serge Leclaire et qui - lui aussi - devra s'expliquer en fonction de la
structuration oedipienne du sujet.
Contrairement à ce que nous
affirme Leclaire le fantasme "on tue un enfant" n'et pas rare
dans l'analyse, en tout cas lorsque l'enfant à tuer est un enfant à naître ou
qui vient de naître. Il n'est pas du
tout rare que des maris de femmes enceintes l'évoquent de façon parfois très
crue ou très extrême. Il n'est pas rare
non plus chez la femme enceinte. Par
ailleurs le monde de la fantasmatisation écrite, musicale, filmique ou
picturale voire idéologique, est riche en représentations du meurtre de l'enfant. Au moment de la transformation de
l'antijudaïsme en antisémitisme en France au XIIIème siècle qui
marque la naissance des grandes vagues européennes d'antisémitisme qui
culmineront dans le nazisme, on s'est mis à accuser les juifs de massacrer les
enfants chrétiens. Soupçon qui
soulevait une profonde horreur et suffisait à justifier n'importe quel
programme. En fait, il s'agit là d'un
fantasme très radical pour caractériser l'ennemi absolu. Dans les religions : le diable, Lilith, les
sorcières. Je pense à cette scène
hallucinante dans Alexandre Neresky de S.M. Eisensein où l'on voit les soldats
teutoniques jeter au feu des petits bébés sous la bénédiction des prêtres. Je pense aux innombrables représentations
picturales du massacre des innocents. Je
pense aux admirables Chants des enfants moarts de Mahler où Mahler
décrit la mort d'enfants emportés par la tempête quelques semaines avant que
ses deux petites filles ne se noient dans un lac tout près de leur maison au
cours d'une tempête. Mort étrange s'il
en fut où la mort réelle des enfants fait écho au fantasme de meurtre des
enfants. Toutefois, ce fantasme est
pratiquement inanalysable dans sa totalité "fantasme originel,
précise Leclaire, inquiétant, évité, inonnu. La figure où se rassemblent les voeux secrets des parents, tel
est pour chacun l'enfant à tuer, et telle est l'image qui enracine dans son
étrangeté l'inonscient de chacun.
"Sa Majesté l'Enfant" règne en tyran tout puissant; mais, pour
que vive un sujet, que s'ouvre l'espace de l'amour, il faut s'en affranchir;
meurtre nécessaire autant qu'impossible, encore à perpétrer, jamais
accompli. Il y a là une reconnaissance
et un renoncement narcissiues toujours à répéter, où la pulsion de mort s'avère
fondamentale en ce qu'elle vise le "vieil homme" : l'immortel enfant
de nos rêves".
Mort du prochain, poursuit
Leclaire, mort du Père, massacre de la mère par l'enfant, tout cela serait
devenu commun en psychanalyse. L'Oedipe
de tragédie est devenu ce complexe qui se structure et scelle chacune de ses
étapes par ces mises à mort in absentia. Le travail psychanalytique vise à dégager voire à construire, les
étapes de cette structuration et les modalités de symbolisation de ces meurtres
(par exemple, l'Interprétation des rêves) lorsqu'ils ont pu avoir lieu
en pensée. Mais au-delà de cet aspect
bien connu, Leclaire dégage un autre fondement de notre travail de
psychanalystes : "La pratique psychanalytique se fonde d'une mise en
évidence du travail constant d'une force de mort : celle qui consiste à tuer
l'enfant merveilleux (ou terrifiant) qui, de génération en génération, témoigne
des rêves et des désirs des parents; il n'est de vie qu'au prix du meurtre de
l'image première, étrange, dans laquelle s'inscrit la naissance de chacun. Meurtre irréalisable, mais nécessaire, car
il n'est point de vie possible, vie de désir, de création, si on cesse de tuer
"l'enfant merveilleux" toujours naissant."
Qu'est-ce que c'est que cet
enfant-roi, cet enfant merveilleux?
C'est l'infans, celui qui ne parle pas encore, c'est l'infans
des limbes, celui du Nirvanâ premier, du Paradis perdu. C'est l'infans tel qu'il n'existe
encore qu'enveloppé dans le regard de la mère pour qui il est tout, et qui
constitue tout sur umwelt, mais c'est aussi celui autour duquel se
cristallisent les rêves indicibles des parents, leurs désirs les plus refoulés
de triomphe narcissique; il est - cet infans - tout les possibles qu'ils
n'ont pu être. "L'enfant
merveilleux - précise Leclaire - c'est une représentation inconsciente
primordiale où se nouent, plus denses qu'en toute autre, les voeux, nostalgies
et espoirs de chacun". Bien
sûr, ce bonheur narcissique absolu est fragile, que la mère détourne son regard
et c'est l'abandon, la solitude absolue, la déréliction, le néant. Mais malheur à l'infans si la mère ne
parvient pas à détourner son regard, ne parvient pas à se décider à l'arracher
au Nirvanâ premier. "Y
renoncer, c'est mourir, ne plus avoir de raison de vivre; mais feindre (ou ne
pas feindre) de s'y tenir, c'est se condamner à ne point vivre".
Or justement - pour vivre -
pour devenir un "je", l'infans doit traverser cette
première mort. "Il ne suffit
point, tant s'en faut de tuer les parents, encore faut-il tuer la
représentation tyrannique de l'enfant-roi : "je" commence en ce
temps-là, déjà contraint par l'inexorable seconde mort, l'autre [disons la
mort réelle, la reconnaissance par l'enfant de sa propre finitude] dont il
n'y a rien à dire". D'une
certaine manière - si je pense ici, par exemple, au jeu du Fort/Da qui
est véritablement la meilleure illusration par Freud de l'avènement de l'infans
à la parole, au stade premier du "je", celui qui peut énoncer
l'apposition phonétique de base du triangle vocalique O/A, fermé/ouvert en lieu
et place de la mère disparue - il faudrait glisser le fantasme "on tue
un enfant" entre le départ de la mère qui "tue" l'infans
et qui est le moment de la première mort, déchirure narcissique qui doit
être assumée par l'infans sous forme d'un renversement de cette mort subie
passivement (masochisme primaire) en une mort jouée, maîtrisée par l'enfant
projetée sur la mère, agie et symbolisée par le jeu de la babine et sa
vocalisation.
Avant cela, l'infans
n'existe qu'en tant qu'il représente le fantasme inconscient de la mère ou des
parents. "Il sera investi,
remarque Leclaire, comme un représentant qui n'a jamais été et ne sera
jamais rien - [je dirai un représentant du plus secret de la jouissance de
la femme en plus profane de la mère] - et qui, pourtant, par son absolue
étrangeté - [la mère jouissante, c'est la partie la plus étrangère du Neleumensch
lorsqu'elle apparaît à l'infans pour la première fois, c'est, à mon
avis, la première manifestation de la Chose, das Ding] - constituera
le plus secret, voire le plus sacré de ce qu'il est". "C'est ce représentant inconscient
privilégié - précise Leclaire - que j'appelle représentant narcissique primaire. Et cet enfant à tuer c'est la représentation
dans le fantasme de l'adulte de ce représentant narcissique primaire qui,
lui, ne sera jamais formulé, énoncé comme tel. "C'et dans l'exacte mesure où l'on commence à la tuer (cette
représentation), indique Leclaire, qu'on commence à parler; dans la mesure
où l'on continue à la tuer, qu'on continue à parler vraiment, à désirer". A désirer, à condition que cette première
mort permette au sujet de s'avancer dans les étapes de l'Oedipe, toutes
marquées d'une reprise de ce premier meurtre : la mère d'abord (jeu du Fort/Da)
le père ensuite qui est toujours, en fait, dans l'Oedipe déjà mort : puisqu'il
n'existe comme père que d'être parlé comme tel, c'est-à-dire comme
support de la loi et Autre (privateur) par la mère.
C'est dans cette première
mort qui se répète à chaque fois que le sujet parle en renonçant à
chaque fois ce faisant au Nirvanâ premier, en renonçant à chaque fois à n'être
que le phallus de la mère, c'est-à-dire le représentant, le support des
signifiants, de ce qui manque à cette mère, en renonçant à chaque fois à être
l'objet impossible et événement narcissique de la jouissance de la mère, que
Leclaire voit la force de mort de la pulsion de mort à l'oeuvre.
Pulsion de mort qu'il
importera absolument de ne pas confondre avec la mort réelle. Confusion pourtant à laquelle l'analyste est
constamment confronté. Ecoutons
Leclaire : "L'usage commun, remarque Leclaire - et cette remarque a
une portée clinique absolument - est de confondre la "première
mort", celle que nous avons à accomplir sans cesse pour vivre, et la
"seconde mort" - entendez ici la mort réelle. Cette confusion tenace est solidement fondée
: outre qu'elle nous dispense de reconnaître la plus impérative des contraintes
qui nous régit, celle de renaître toujours à la parole et au désir - désir de
l'Autre - en ne cessant de faire le deuil du fascinant infans, elle nous
donne l'illusion d'accomplir un travail contre la mort quelqu'en soit l'échec
assuré. Les effets de cette confusion
sont à la mesure de son enracinement : glorification de l'échec ou sacralisation
de la vie, culte du désespoir ou apologie de la foi. Un bref exemple : la logique du suicide découle d'un syllogisme
parfait : pour vivre, il faut que je me tue; or je ne me sens pas
vraiment vivre (ce n'est pas une vie!) : donc je me suicide. Il suffirait - mais au prix de quel trvail,
de lever la confusion dont se soutient la vérité de la première signification -
pour vivre il faut que je tue la représentation de l'infans tyrannique
en moi - pour qu'une autre logique apparaisse, régie par l'impossibilité
d'accomplir ce meurtre une fois pour toute et la nécessité de le perpétrer à
chaque fois qu'on se met à parler vraiment, à chaque instant où l'on commence à
aimer".
L'enjeu de cette remarque sur
les dangers de confusion entre les deux morts ne concerne pas seulement
l'analysant et son entourage mais surtout et d'abord l'analyste car s'il ne
répète pas, pour lui, sans cesse, la première mort, d'une part il risque de
reconstituer au plus secret de la relation analytique un coin de Nirvanâ perdu
où il jouira narcissiquement et en silence de son analysant, tout en repoussant
toute représentation de ses représentants narcissiques primaires refoulés. Il tend ainsi à maintenir une analyse
interminable et, d'autre part, il s'avérera incapable d'entendre, de discerner
chez ses analysants l'émergence possible du fantasme de la première mort qu'il
prendra pour une angoisse devant la mort réelle ou une angoisse de
castration. Non analysé, non entendu,
forclos le fantasme de la première mort, du meurtre de l'enfant, tendra à se
réaliser dans le Réel de l'analysant sous les espèces d'une mort réelle :
suicide, avortement, accident, enfant de l'analysant accidenté ou gravement
malade, etc. On peut voir facilement,
j'espère, je le souligne en passant, que l'analyse de l'analyste comme
pré-requis à toute pratique de l'analyse par qui que ce soit, n'est pas une
simple exigence technique ou institutionnelle mais une loi éthique qui
ne souffre aucune exception, aucun atermoiement. Nul ne saurait se dire analyste, c'est-à-dire à même d'entendre
des analysants, qui ne fondera sa prétention à l'écoute sur sa propre analyse
en tant qu'elle lui aura permis de rejoindre ce point vital et initial - pour
tout sujet - de la première mort, du narcissisme primaire. C'est dans ce sens et dans ce sens seulement
qu'il convient d'entendre la remarque de Lacan : l'analyste ne s'autorise que
de lui-même. De lui-même, c'est-à-dire,
de son désir inconcient en tant - non pas qu'il aura été rendu conscient, mais
en tant que ses mécanismes auront été analysés dans le seul registre où le
sésir se donne à entendre, dans la parole vraie du sujet, c'est-à-dire la
parole qui aurait dans le transfert symbolique, jusqu'en ce point où il
s'articule à la représentation du primaire, où se produit - dans le silence
d'une parole qui défaille la rencontre avec la Chose.
Le 15 mars, je reprendrai tout
ceci avec la poursuite de l'analyse de Rachel qui projettera un éclairage
clinique sur le fantasme étudié par Leclaire.
Mais avant de voir ensuite si nous pouvons nous contenter de la
définition de la pulsion de mort qu'il dégage de l'étude de ce fantasme,
j'aimerai que quelqu-un d'entre vous, qui la connaîtrait bien, nous fasse un
petit exposé d'une vingtaine de minutes sur la conception de la pulsion de mort
et de l'agressivité chez le petit enfant, développée par Mélanie Klein.
Appendice
Alors même que j'écrivais mon
commentaire du livre de Leclaire, On tue un enfant, M. Lec (Lex.) est
venu très exalté à sa séance et il m'a dit les choses suivantes : pendant la
journée de dimanche, il a eu ses enfants (il est divorcé et en a la garde un
week-end sur deux). A un moment,
n'arrivant plus à leur faire dire ce qu'ils souhaitaient vraiment faire, il
s'est senti saisi d'une fureur qui d'une part l'obligea à s'arrêter de parler
et à se mettre à trembler de façon incontrôlable et d'autre part fit surgir une
sorte de pensée aussi diffuse qu'immédiatement chassée qu'ils cessent purement
et simplement d'être, d'être là à l'emmerder, le manipuler. La crise a disparu très vite emportant le
fantasme avec elle. Le lendemain matin
il faisait cours. Un cours préparé
depuis plusieurs années et qu'il connaît bien.
Alors qu'il parlait, tout à coup, les mots lui firent défaut, il ne
savait plus ce qu'il disait, il voyait le verbe "se fier" et
ne pouvait pas ne pas lire "fier" l'adjectif. Il dut s'arrêter, sortir et, dans un état de
tension frisant la panique totale, la terreur d'être en train d'entrer dans la
psychose, il eut juste le temps d'annuler tous ses cours pour la journée et de
se précipiter chez lui. Là son amie
Belle lui a téléphoné. Il est allé la
voir, s'est allongé dans ses bras avec un immense désir de s'anihiler, de se
fondre complètement en elle, dans le même temps qu'il sentait son sexe, son corps
tout entier se recroqueviller, se replier sur lui-même comme lui d'un
escargot. Il s'endormit quelques
secondes et eut un rêve : il montait dans un château d'eau avec son père. Arrivé en haut, là où sont "les eaux"
- ce sont ses mots - dans une vaste cour entourée d'un parapet avec de petites
ouvertures pour voir à l'extérieur - des eaux où il aurait pu aimer se plonger
- il n'y avait plus ni eau, ni parapet, nni fenêtre mais un néant où il fut
aspiré n'échappant à sa propre néantisation qu'en se réveillant dans un état
d'absolue panique qui s'arrêta net dès qu'il vit que Belle continuait à lui
parler et qu'il n'avait dormi que le temps d'un clin d'oeil.
Plusieurs associations lui
vinrent : la poche des eaux. Le vertige
du père qui construisait des châteaux d'eau où il emmenait parfois Lex qui,
tout petit, était persuadé que le vertige du père - sa peur du vide - était une
manifestation du désir qu'il avait de précipiter son fils dans le vide. La peur de devenir fou comme le héros du
film Shining dont il retenait l'image du père qui serre tendrement son enfant
dans ses bras tout en lui broyant les os.
Je rapprochai l'image de ce meurtre d'enfant de la disparition de
l'usage de la parole et du langage. A
quoi il répondit : "Mais ne croyez pas que cela ne se produise que par
moment, c'est tout le temps que parler est perpétuellement, répétitivement
quelque chose à gagner sur la constante force de mort qui vise cet enfant qui
ne parle pas et qui apparaît pour s'anéantir et m'entraîner avec lui dès que je
cesse de parler, que la parole me manque."