COURS 8

 

                        2 février 1988

 

 

 

LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS

 

Critique de Laplanche

 

 

     Repartons de l'idée que la pulsion de mort est en quelque sorte la pulsion à l'état pur, c'est-à-dire une force, une force psychique qui tend à ramener le sujet à un état antérieur des choses.  Cette force qui tend à ramener à un état antérieur des choses, Freud l' décrite comme la wiederholungzwang.  On se fonde en général pour penser ce concept tout à fait essentiel chez Freud sur la traduction française - entérinée par Laplanche et Pontalis - de compulsion de répétition.  Ce n'est pas à proprement parler un faux sens, mais cela a perdu à la fois la valeur étymologique du mot "répéter" allemand : wiederholen et ce caractère de densité, de synthèse, de condensation sémantique très forte que possèdent les mots allemands de par cette possibilité de les amalgamer; un peu comme on le fait en chinois pour comparer les idéogrammes : i.e. les caractères de l'écriture chinoise.  Ou un peu comme le fait l'inconscient lorsqu'il rassemble les signifiants originaires : poordjeli de Leclaire.  Les termes de la pensée allemande ont une structure fondamentalement idéogrammatique et c'est sans doute à cause de la vibration sémantique intense que cette structure confère aux mots, que Heidegger ne reconnaissait qu'à la seule langue allemande la possibilité d'être la langue de la pensée.  "Lorsque les Français veulent penser, faisait-il remarquer non sans quelque désinvolture, ils doivent d'aboard apprendre l'allemand" (Grammaire Parend-Ferrollasa).  Les Français essentiellement liés à la grammaire, argumentent, rationnalisent là où les Allemands pensent.

 

     Le zwang, c'est la contrainte, une contrainte irrépressible, une contrainte qui fait violence : en particulier lorsque Freud l'accole en terme de névrose : zwangneurose, c'est la névrose obsessionnelle en tant qu'elle se carctérise par le sentiment qu'a le sujet d'être contraint par une force irrésistible à agir, à penser de telle ou telle façon quelque soit le déplaisir qu'il en tire et quelque soit les efforts qu'il peut faire pour lutter contre elle.

 

     Mais rapporté à la pulsion - et en dehors du registre de la névrose obsessionnelle - le zwang perd ce caractère de violence pour prendre celui plus généural de destin.  C'est-à-dire que pour le sujet qui n'a pas encore repéré que la force en jeu manquée par son aliénation au signifiant refoulé, le sentiment de pourvoir ou d'avoir à lutter contre cette violence de la contrainte n'est pas présent.  Rapportée à la pulsion cette contrainte est liée à la notion de répétition wiederholung : elle est la force qui contraint à la répétition.  Répétition qu'on peut ramener parfois au principe de plaisir, à l'obtention d'un plaisir qui - refoulé - prend dans le registre conscient l'aspect d'une contrainte déplaisante voire angoissante et d'autant plus angoissante que le sujet n'en reconnaît pas l'origine interne.  Mais répétition qui semble encore plus mystérieuse lorsqu'elle ne ramène qu'à un point de souffrance où il n'est pas possible de retrouver quelque composante érotique, quelque sensation de plaisir que ce soit, mais simplement une trace, l'une de ces frayages "infigurables", pour reprendre le terme de Jean Imbeault, qui persistent hors durée et qui ne seront plus ou moins désamorcés que lorsque dans l'après-coup, un après-coup qui peut prendre bien des années, ils seront symbolisés et intégrés dans le registre de la parole.  Ce sont ces contraintes à la répétition qui ramènent par exemple des souvenirs de guerre, de trauma, d'accident que rien - dans l'analyse qu'on peut être amené à en faire ne permet de ramener à une quelconque expérience de type érotique.  C'est l'exemple que Freud commente non sans quelque légère ironie de la névrose de destinée de cette femme qui par trois fois, sur le point de se marier, devait perdre le futur mari dans des circonstances à la fois tragiques et singulières.  Hasard dira-t-on?  Non! reprend Freud wiederhalungzwang à l'état pur.  A l'état pur précisément puisqu'elle faisait advenir l'acte, hors de toute volonté consciente du sujet, et, de surcroît avant même que quelque satisfaction érotique que ce soit puisse avoir eu lieu.

 

     Toutefois cette distinction entre une wiederhalungzwang qui répéterait, même sous une forme déplaisante, une expérience érotique refoulée et une autre wiederhalungzwang qui, elle, répéterait automatiquement un trauma qui n'aurait laissé une trace en souffrance qui ne serait que trace d'une souffrance ne va pas de soi, lorsqu'on remarque au passage - comme le faisait Jean Imbeault la semaine dernière - que pour le Freud de l'Esquisse, déjà, la sexualité refoulée que répéterait le premier type de wiederhalungzwang est en fait "quelque chose qui ressemble à la douleur".

 

     Sans doute peut-on dans un premier temps comprendre cette définition lorsque l'excitation sexuelle et la douleur qui constitueront un trauma destiné à la répétition sont ressenties simultanément.  Ceci n'a rien d'extraordinaire ni de rare et Freud en avait déjà offer une première théorie dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité - dans la section sur les sources de la sexualité infantile - où il affirmait "que l'excitation sexuelle se produit comme effet marginal dans toute une série de processus internes, dès lors que l'intensité de ces processus a dépassé certaines limites quantitatives.  Bien plus, rien d'important n'adviendrait peut-être dans l'organisme sans avoir à fournir sa composante à l'excitation de la pulsion sexuelle.  En vertu de quoi l'excitation de la douleur et du déplaisir devrait, elle aussi, avoir cette conséquence.  Cette coexcitation libidinale lors de la tension de la douleur et du déplaisir serait un mécanisme physiologique qui plus tard s'épuise.  Elle trouverait dans les diverses constitutions sexuelles un développement diversement important, fournissant en tout cas le fondement physiologique sur lequel est ensuite édifié dans le psychisme le masochisme érogène" (Problème économique du M., p. 291).

 

     On pourrait donner maints exemples de cette coexcitation libidinale lors d'une situation de tension due à la douleur et du déplaisir.  Non seulement chez les enfants mais aussi chez les adultes et pas seulement les masochistes mais n'importe quel adulte tant il est vrai - vous l'allez voir - que toute sexualité se construit sur un noyau masochiste dont on devine parfois la présence dans ce que j'appelle la "tentation masochiste".  Cette présence peut être discrète comme chez cet ami qui déteste toute souffrance quelle qu'elle soit tant chez lui que chez autrui à l'exception d'une seule qui lui procure une exceptionnelle sensation de plaisir sensuel : quand chez le dentiste on vérifie l'état de ses gencives avec une aiguille dont on pique les gencives entre chaque dent.  Cette présence peut être liée à des moments d'excès douloureux ou de déplaisir intense comme chez les pendus dont on dit qu'ils ont une érection au moment de la strangulation ou chez le dernier supplicié chinois qui fut écorché vif et démembré en public pendant quatre jours et qui porte sur son visage le masque d'une jouissance ineffable.  Je pense aussi à ce passage d'Orages d'acier de Jünger que je vous ai lu au premier semestre où la tension extrême du danger produit une espèce d'explosion érotique agressive contagieuse chez un adjudant.

 

     Si l'on veut penser à ce qui se passe dans l'enfance, ce serait aussi - pour en revenir à Rachel - une découverte sexuelle faite dans des circonstances douloureuses.  Pour ceux qui m'ont entendu parler de Rachel, ce serait ce moment où les soeurs du couvent où ses parents l'avaient placés avant d'être déportés et exterminés dans un camp de concentration, ont dû envoyer Rachel en 1944-45 dans un Sanatorium au-dessus duquel a eu lieu la dernière grande bataille féroce de la Seconde Guerre mondiale juste avant l'invasion de l'Allemagne par les Alliés.  Rachel, les pensionnairs du Sanatorium et les soeurs-infirmières durent vivre pendant les huit jours que dura la bataille dans un labyrinthe de caves sous l'antique Sanatorium.  Là, les Allemands, tentaient de temps à autre de les déloger en lançant des grenades à gaz dont la soeur protégeait Rachel et elle-même en s'enveloppant dans une grande couverture blanche mouillée.  Physiquement Rachel a souffert de brulûres pulmonaires, de semi-asphyxie et de froid (c'était en plein hiver) sous la grande couverture mouillée, mais il est remarquable que ce dont elle se souvient, après un certain travail de reconstruction analytique, fut de ses explorations du corps de la bonne soeur sous la couverture, pendant que cette dernière la serrait dans ses bras, de ses seins, de son ventre, de son sexe, là où entre les jambes de la bonne soeur elle devait s'apercevoir non sans une nerveuse surprise qui vint sans doute renforcer son état extrême d'excitation qu'il n'y avait rien... rien qui ressemblat à ce que toute petite elle avait vu entre les jambes de son père alors qu'il la prenait dans son bain avec lui, pour calmer la haine et la jalousie qui la rongeait lorsque sa mère baignait sa petite soeur : l'usurpatrice haïe du paradis originaire qu'elle avait connu alors qu'elle avait pour elle seule le père et la mère.

 

     Sans doute la scène des caves ne saurait-elle en aucune manière être considérée comme la cause du masochisme érogène et moral qui plus tard viendra lourdement gêner la vie de Rachel, et elle ne vaut bien plutôt que comme l'après-coup qui répète une situation préoedipienne où le trauma apparaît comme une expérience simultanée d'érotisme et de haine, donc de douleur où l'on voit s'enfoncer les racines du "noyau masochiste complexe" de la vie sexuelle de Rachel.

 

     Mais elle me semble exemplaire pour discuter ici d'une certaine conception du masochisme en rapport avec la pulsion de mort, ou en tout cas avec une conception réduite voire dégénérée de la pulsion de mort telle que Freud me l'a articulée dans toute sa pureté conceptuelle que dans l'Au-Delà du Principe de Plaisir.  En effet, à peine quatre ans après avoir écrit l'Au-delà, dans un très petit texte - mais comme souvent les petits textes chez Freud - crucial, pour la compréhension freudienne du masochisme : Le Problème économique du masochisme in Névrose, Psychose et Perversion, voici comment Freud reprend la question du masochisme non pas à l'encontre de ce qu'il disait dans les Trois Essais mais en le déplaçant, en le refondant (pour reprende un concept précieux de l'épistémologie des sciences : la refonte) en fonction de l'introduction, en 1920, de la théorie de la dualité pulsionnelle : pulsion de mort versus pulsions sexuelles.  "La libido rencontre dans les êtres vivants (pluricellulaires) la pulsion de mort ou de destruction qui y règne et qui voudrait mettre en pièces cet être cellulaire et amener chaque organisme élémentaire individuel à l'étt de stabilité organique (même si celle-ci n'et que relative).  La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle s'en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l'extérieur, bientôt avec l'aide d'un système organique particulier, la musculature et en la dirigeant contre les objets du monde extérieur.  Elle se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion d'emprise, volonté de puissance.  Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important.  C'est là le sadisme proprement dit.  Une autre partie ne participe pas à ce déplacement vers l'extérieur, elle demeure dans l'organisme et là elle se trouve liée libidinalement à l'aide de la coexcitation sexuelle dont nous avons parlé; c'est en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène" (p. 291).

 

     Et Freud de désigner ensuite, comme il le fait souvent, une sorte de tache aveugle du mouvement païétique de la pensée - afin, bien sûr, que lui - ou d'autres avec ou après lui - puissent y revenir : "La physiologie ne nous apporte aucune compréhension des voies et des moyens par lesquels peut s'accomplir ce domptage de la pulsion de mort par la libido.  Dans le domaine des notions psychanalytiques nous pouvons seulement faire l'hypothèse qu'il se produit très larement entre les deux espèces de pulsions une union et un amalgame variable dans leurs proportions, si bien que nous ne devrions aucunement faire entrer en ligne de compte des pulsions de vie et de mort à l'état pur, mais seulement des mélanges diversement composés de celle-ci.  A cette union des pulsions correspondra sous certaines influences une désunion de celles-ci.  Quelle est l'importance des éléments des pulsions de mort qui échappent à ce domptage accompli par liaison à des apports libidinaux, on ne peut le deviner actuellement" (p. 292).

 

     Enfin, rassemblant ses hypothèses Freud pose son hypothèse finale - il ne changer plus guère sur ce point dans la suite de son oeuvre - sur le sadisme et le masochisme, avant d'amorcer du masochisme une étude descrptive plus détaillée :

 

     "En prenant son parti d'une certaine inexactitude, on peut dire que la pulsion de mort qui est à l'oeuvre dans l'organisme - le sadisme originaire - [car avant de parler de pulsion de mort il parlait déjà dans Pulsions et Destins des pulsions, d'une force destructrice première qu'il appelait sadisme originaire, distinguait du sadisme proprement dit et plaçait avant l'apparition du masochisme qu'il ne considérait que comme un retournement sur la personne propre de ce sadisme originaire qui visait d'abord des objets extérieurs] est identique au masochisme.  Après que sa plus grande part a été déplacée vers l'extérieur sur les objets, ce qui demeure comme son résidu dans l'intérieur, c'est le masochisme proprement dit, érogène, qui d'une part est devenu une composante de la libido et d'autre part garde toujours pour objet l'être propre de l'individu.  Ce masochisme serait donc un témoin et un vestige de cette phase de la formation dans laquelle s'est accompli cet alliage, si important pour la vie, de la pulsion de mort et d'Eros.  Nous apprendrons sans surprise que, dans des circonstances déterminées, le sadisme ou pulsion de destruction, tourné vers l'extérieur, projeté, peut de nouveau être introjecté, tourné vers l'intérieur, régressant ainsi à sa situation première.  Il donne alors le masochisme secondaire qui se surajoute au masochisme originaire" (p. 292).

 

     On pourrait schématiser tout cela de cette manière.  On partirait d'un tronc commun : la pulsion de mort dite maintenant de destruction qui en rencontrant la force libidinale se diviserait en une pulsion masochique retournée en quelque sorte sur elle-même et libidinalisée également et une pulsion sadique dirigée vers l'extérieur et libidinalisée, qui peut faire ultérieurement retour vers le sujet et renforcer le masochisme primaire.

 

 

 

 

                   Sadisme            Object extérieur

 

 

      pulsion de                                     Masochisme

Biol.                                                secondaire

      destruction

 

 

          Sujet              Masochisme

                             primaire

Sans doute pourrait-on comprendre le masochisme de Rachel de cette manière.  Il y aurait d'abord eu pour elle un Nirvana premier "qui exprime la pulsion de mort" sous sa forme la plus originaire mais déjà liée à une sorte d'érogénéïsation diffuse d'ordre symbiotique qui aurait duré jusqu'au moment de la naissance de la petite soeur qui est venue fracassr le Nirvana, causant une douleur qui aurait provoqué la coexcitation libidinale première.  Une partie des pulsions de mort aurait visé à détruire le couple mère/petite soeur sur un mode sadique, tandis quel'autre partie se serait repliée sur elle-même emportant avec elle une part de la coexcitation libidinale : la petite fille méchante ne ratait jamais une occasion de se faire battre par le père qui - pourtant - faisait aussi tout ce qu'il pouvait pour consoler la petite Rachel qu'il sentait souffrir, jusqu'à la prendre avec lui dans son bain et la laisser jouer avec son corps.  Gentillesse qui, d'ailleurs, n'eurent pour effet que d'introduire chez Rachel une culpabilité profonde (masochisme moral) à la pensée de faire de la peine à son père lorsqu'elle était sadique.

 

     On voit comment la scène des caves en 1945 a pu venir renforcer, doubler le masochisme primaire de Rachel d'un masochisme secondaire, lorsque le sadisme revenait vers Rachel du dehors (la guerre, les soldats allemands, les gaz) s'est joint à une relibidinalisation liée à l'excès de déplaisir.  Rachel a vécu intensément l'expérience des cves qui devait cette fois être décisive pour le destin de sa sexualité ultérieure, scellant dans sa fonction d'après-coup et de symbolisation (neige) le masochisme primaire déjà fortement accentué par la perte des parents et l'internement au couvent dès 1942.

 

     Pourtant cette explication du drame de Rachel en termes proprement freudiens, tout autant que les fondements théoriques de cette compréhension possible de ce drame ne me satisfont pas du tout.  Ne serait-ce qu'au regard de ce que Freud a pu dire et même surtout mi-dire quant à la pulsion de mort dans l'Au-Delà.  Il me semble que déjà, dès 1924, s'il n'abandonne pas la thèse de la pulsion de mort, Freud en l'identifiant - pour des raisons qui m'échappent encore - à une pulsion de destruction (même s'il le fait avec des réserves puisqu'il confère à cette pulsion de mort revue et amendée deux fonctions extrêmement différentes dans un des passages que je vous ai lus puisque d'une part elle voudrait mettre en pièces l'être pluricellulaire et d'autre part ramener chaque organisme élémentaire individuel à l'état de stabilité inorganique, ce qui n'est pas du tout la même chose); en identifiant donc pulsion de mort et pulsion de destruction, Freud dénature, détruit en partie la radicalité du concept de pulsion de mort tel qu'il l'a introduit dans sa spéculation de 1920.  En fait, il a lui-même ouvert la porte à des destructions plus radicales qui iront jusqu'à l'exclusion pure et simple de la pensée même de la mort hors de la psychanalyse.  Sans aller jusque-là, mais d'une façon que j'estime particulièrement vicieuse, pernicieuse - querelles, dira-t-on, de marchands de vins - Jean Laplanche, dans Vie et Mort en psychanalyse, écrit à peine quelques années après qu'il eut tenté avec quelques autres de détruire son maître, directeur de thèse de médecine et analyste, Jacques Lacan, achève le travail de destruction, de régression à un certain statu quo ante de la théorie des pulsions, déjà amorcé par Freud dans ce texte de 1924.

 

     En effet, Laplanche ramène, identifie la pulsion de mort première à une agressivité destructrice originaire.  Sa relecture des textes freudiens qui traitent de la pulsion de mort et du sado-masochisme repose sur une distinction a priori entre : 1) un sadisme et un masochisme qui comportent nécessairement, consciemment ou inconsciemment, un élément d'excitation de jouissance sexuelle ajouté à l'agression et 2) la notion d'agressivité (autoagression ou hétéroagression) qui, elle, sera considérée comme d'essence non-sexuelle et qui remplace la pulsion de mort freudienne.

 

     S'étayant sur la théorie freudienne de l'étayage - comme quoi, par exemple, l'oralité sexuelle s'étaye sur l'activité instinctuelle préalable de succion - Laplanche nous présente ainsi sa théorie du Sado-masochiste qu'il ramène en somme à celle soutenue par Freud dans Pulsions et Destins des pulsions :

 

     - Un premier temps de la vie du sujet qui est actif, dirigé vers l'objet extérieur, non-sexuel et purement agressif.

 

     - La sexualité n'apparaît qu'avec le retournement en soi, donc avec le masochisme, de sorte que dans le champ de la sexualité (qui est secondaire à celui de l'agressivité) le masochisme est déjà considéré comme primaire.

 

     - Enfin le sadisme apparaît dans lequel le sujet y jouit masochiquement par identification à l'objet torturé.

 

     Et c'est ainsi que la pulsion de mort telle que définie par Freud dans l'Au-Delà se volatilise grâce aux tours de pase-passe du marchand de vin pour être remplacée par cette notion fort embarassante d'agression.  Non que l'agression ne soit pas à prendre en compte dans l'analyse, loin de là, mais le tout de notre questionnement est de savoir si elle est en quoi que ce soit assimilable à la pulsion de mort comme pure wiederholungzwang, ou bien s'il ne sagit pas de quelque chose de tout à fait autre.

 

     Une première remarque pourrait nous amener à tracer la ligne de démarcation entre les phénomènes d'agression qu'effectivement on trouve extrêmement tôt dans la vie de l'enfant, et la pulsion de mort comme pure wiederholungzwang.  Si la pulsion de mort est consubstantielle au vivant et que ses manifestations restent en grande part silencieuses, profondément intérieures et en quelque sorte a-temporelle ou a-diachronique, l'agression, quant à elle, est étroitement liée à l'espace.  Tous les travaux d'éthologie nous montrent bien que l'agression se déclenche automatiquement dès que le territoire de celui qui agresse est envahi, plus exactement dès que sa limite est transgressée.  L'agression est la réponse instinctuelle à l'effraction d'une limite qui marque l'espace de l'individu.  Larevz en donne d'innombrables exemples.  Chez le loup ce qui déclenche l'agression est intéressant.  Les loups laisseront un étranger, c'est-à-dire un non membre de la horde : un homme par exemple, entrer sur leur territoire, ils l'y inviteront même, le cas échéant, et ne manifesteront pas d'agressivité allant même jusqu'à se laisser toucher voire apprivoiser; mais rien, même l'attachement le plus fort à son maître s'il s'est laissé apprivoisé, ne pourra le retenir d'attaquer si le maître traverse la ligne droite invisible, la ligne du regard tendue entre le mâle et sa femelle.  Il faut ajouter à cela que dans le monde animal, l'agression trouve sa limite dans un processus inhibiteur tout aussi instinctuel qui empêche la mise à mort de l'agressé.  C'est, nous le verrons, tout aure chose chez l'homme.

 

     On pourrait reprendre le même type d'étude chez l'homme à toutes sortes de niveaux et montrer, par exemple, que quelques que soient les punitions prévues et les rigueurs de la loi à l'encontre des actes agressifs, le taux de ces derniers est proportionnel au nombre d'habitants par m2, et il est absolument irréducible; au point, par exemple, que si le taux d'actes agressifs criminels dans une ville comme Chicago - où l'étude a été faite - diminue de 20% le nombre d'accidents de circulation ou de travail augmentera d'autant.  A un tout autre niveau - et je pense là à quelque chose que nous avons mis en évidence avec une analysante au cours de son analyse - on retrouve cette agressivité chez le foetus lui-même lorsque l'espace lui manque dans le ventre maternel.  Ainsi, lorsqu'il y a là deux faux-jumeaux - comme ce fut le cas de l'analysante (pour les jumeaux vrais la situation est différente) - il n'est pas rare que l'un des deux soit beaucoup plus fort que l'autre et que dans le ventre maternel il tente de le détruire, en lui tapant dessus à coups de pieds, en le tassant dans un coin.  On pourrait aussi interroger la naissance en rapport avec l'accroissement de l'agression chez le foetus lié à la diminution de l'espace foetal.

 

     Enfin on peut remarquer - et sur ce point je suis d'accord avec Laplanche - que l'agression est toujours déclenchée automatiquement par un objet extérieur, un objet qui pénètre l'espace du sujet.  Mais cet automatisme est conjonctuel, il n'a rien à voir avec la wiederholungzwang de la pulsion de mort.  Le premier est induit, provoqué par l'objet, la seconde est spontanée, indifférente à l'umwelt du sujet, à ses objets, elle est pulsionnelle et pulsatile selon un rythme qui lui est propre.  Dans ce sens on peut très bien continuer à comprendre la réaction de Rachel à l'arrivée de sa petite soeur comme une agression provoquée par le fait que cette petite soeur détourne, coupe la ligne droite du regard qui liait Rachel à sa mère, dan sle même temps qu'elle envahit l'espace familier, le sitio de Rachel (cf. Castaweda).

 

     Si l'on admet que l'instinct est un principe régulateur inné des rapports spatiaux d'un individu avec son umwelt, il me semble que l'agression est fondamentalement et sous sa forme première, un instinct et non une pulsion, et qu'on peut effectivement le concevoir, comme le fait Laplanche, sous sa forme première comme non-sexuelle.  On peut même concevoir qu'effectivement, grâce au processus d'étayage, ou grâce au processus de coexistension libidinale, la libido utilise, détourne une part de l'agression à laquelle elle se colle (lamelle) pour atteindre se fins, tout comme elle peut utiliser la succion de l'instinct de nutrition, ou la défécation, voir la mixion ou même la vision, pour atteindre une satisfaction, une décharge, conformément au principe de plaisir qui domine son économie.  On comprend aussi comment une telle substitution de l'agression à la pulsion de mort peut finalement mener l'analyse vers des techniques d'apprivoisement et de dressage (U.S.A.).  Mais on ne saurait accepter de substituer un instinct (l'agression) à une pulsion (la pulsion de mort) comme le fait Laplanche tant le maintien de la distinction la plus rigoureuse entre ces deux registres de l'instinct et de la pulsion est un des fondements mêmes de la psychanalyse - et de la conception psychanalytique de l'appareil psychique.  Mais alors si nous pouvons poser qu'en tant que pulsion la pulsion de mort n'a rien à voir avec l'agression, qu'est-ce que la pulsion de mort en tant qu'elle a été introduite et définie par Freud comme une pure wiederholungzwang?  Nous aborderons les éléments d'une réponse dans 15 jours!

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