COURS
7
19
janvier 1987
LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS
Jean Imbeault
Cher François,
J'essaie ce soir de répondre à
ton voeu du début de septembre: que les participants t'écrivent, de façon que
ce séminaire se prolonge en un échange de lettres qui passeraient par toi, une
sorte d'entrecroisement des discours dont tu serais le centre.
De ce que tu nous a dit depuis
septembre, j'ai retenu essentiellement deux idées dont j'ignore quelle
importance tu leur accordes mais que je serais prêt, quant à moi, à considérer
comme les deux axes qui confèrent son originalité à ta démarche.
D'une part tu proposes que
l'introduction par Freud de la pulsion de mort correspond à un saut dans
la pensée, au sens même où Heidegger a défini ce terme. Je me sens tout à fait en accord avec ton
énoncé. J'ajouterais seulement cette
précision: la "découverte" de la pulsion de mort est un
temps, une mesure du mouvement récurrent, du saut incessant en quoi
consiste la pensée freudienne. Certes
la pulsion de mort remanie cette pensée de fond en comble, lui donne d'autres
formes et d'autres couleurs mais elle ne la décentre pas, elle ne l'arrache pas
à son pôle fondamental. Ce pôle, je ne
voudrais pas, en le définissant trop hâtivement, le réduire à une formule
simpliste, mais je dirais qu'il a trait à l'énigme du refoulement, c'est-à-dire
aux rapports que tout événement psychique entretient nécessairement avec un
noyau traumatique. Eu égard à ce pôle -
et à ce noyau - Freud s'est avéré un génie de la concentricité et de la
circonscription, puisqu'il n'y a nul temps de son oeuvre (pas même celui de la
pulsion de mort) qui n'y soit en quelque manière relié. (Puisque j'avance que l'introduction de la
pulsion de mort n'est qu'un temps d'un mouvement récurrent, il conviendrait que
je repère dans l'oeuvre les autres temps de ce mouvement, et que je m'emploie à
démontrer qu'ils appartiennent bien au même saut. Mais cette tâche est sans commune mesure avec le propos de cette
petite lettre. J'espère seulement que
les quelques remarques qui suivent sauront cerner ce que j'appelle le "pôle"
de l'oeuvre freudienne, rendant ainsi ce répertoire superflu.)
Voici, d'autre part, la
deuxième idée que j'ai retenu: la notion de pulsion de mort révèle et confirme
que l'acte psychanalytique se rapporte au champ éthique. Je pense que c'est ce que tu illustreras au
cours des prochains mois par le récit d'une analyse. Il me semble que ce deuxième axe de ta démarche ouvre des
perspectives entièrement nouvelles, qui n'ont pas encore été explorées dans la
recherche psychanalytique, et qui permettront peut-être de dégager la véritable
dimension de ce qu'on appelle la "clinique" en
psychanalyse. Car cette "clinique"
n'est pas moins acte de pensée que la "théorie" qu'on lui
oppose trop souvent. Mais je
n'insisterai pas davantage sur ce point.
Je voudrais seulement énoncer
trois propositions qui, je dois l'avouer, ne comportent rien de nouveau. Au contraire, elles nous ramèneront aux plus
anciennes origines de la pensée freudienne.
mais je ne crois pas inutile de nous les remettre en mémoire car outre
le fait qu'elles ne s'opposent pas aux idées que tu développes, elles serviront
peut-être à éclairer certains aspects sur lesquels nous n'avons pas pu nous
attarder au cours des derniers mois.
1) La pulsion de mort ressortit à l'ordre du vivant et non à
l'ordre de la mort. Par delà ce que
l'expression peut évoquer, "pulsion de mort" renvoie au plus
fondamental des principes de "régulation des processus vitaux"
(Au-delà...) Voilà ce que Freud
ne cesse de répéter en déplorant que la figuration de cette pulsion soit, à
toutes fins pratiques, impossible. Nous
ne nous intéresserons pas ici aux causes de cette impossibilité sauf pour
indiquer que les processus vitaux, dans ce qu'ils ont d'observable, de
sensible, de pensable même, ne sont jamais régis par la seule pulsion de mort,
mais toujours par un emmêlement de la pulsion de mort avec la pulsion de vie.
Si l'on voulait tout de même
spéculer, à l'instar de Freud, et
tenter de représenter cette part de vie qui n'obéirait qu'à la seule pulsion de
mort, nous poserions, en termes purement logiques, l'hypothèse d'un processus
vital qui échappe entièrement aux impératifs de la durée, un principe de vie ne
travaillant qu'à sa propre fin, dans le mépris de toute autre
considération. (Certes, ici, l'idée de
destruction ou d'auto-destruction en vient à s'évoquer, mais seulement depuis
ce "lieu" - qu'on pourrait appeler le moi - où l'on souscrit aux lois
de la durée, où l'on ne veut pas que "ça finisse"). Il y a un film[1]
d'Alain Tanner - que du reste j'ai vu comme l'illusration parfaite de ce que la
passion, en particulier la passion érotique, ne peut s'accommoder des
contraintes de la durée - où l'héroïne dit soudain: "j'aime mieux être
là où c'et aigu que là où c'et chronique". Une vie qui serait régie par la seule pulsion de mort serait
absolument aigue, sans la moindre part de chronicité.
2) La pulsion de mort a surgi du fait d'une rupture dans un
certain ordre des choses. C'est ce
que Freud précise explicitement dans l'Au-delà du principe de plaisir,
la pulsion de mort est "apparue du fait que la substance anorganique a
pris vie". Deux remarques ici
s'imposent.
D'une part nous noterons que
la création du concept de pulsion de mort est étroitement intriquée à l'approfondissement
de la notion de pulsion. A
l'époque des Trois essais..., Freud définissait la pulsion comme "une
poussée qui fait tendre l'organisme vers un but", le but en question
n'étant alors pas envisagé autrement que comme "l'apaisement"
d'une excitation. Si l'on suit attentivement la progression de la pensée de
Freud dans l'Au-delà..., on constaera que la prise en compte des
manifestations d'une compulsion de répétition nle conduit tout d'abord à
redéfinir la pulsion ("une poussée inhérente à l'organisme vivant vers
le rétablissement d'un état antérieur"), et ensuite à poser une
"première pulsion, celle du retour à l'inanimé":
La tension survenue dans la substance
jusque là inanimée cherche alors à se réduire; ainsi était donnée la première
pulsion, celle du retour à l'inanimé...
Même si Freud ajoute plus loin que l'Eros entre en opposition avec la
pulsion de mort "dès le début de la vie", la pulsion de mort
se voit conférer une priorité logique qui il'associe, en tant que concept, de
façon quasi homogène à la compulsion de répétition. C'est que la répétition telle qu'on l'entend ici se dérobe à
l'ordre de la durée. Certes quand elle
ne désigne que la reprise automatique de certains gestes, comme par exemple les
faits quotidiens de dormir ou de s'alimenter, on l'associe à bon droit à la
chronologie et à la durée. Mais il y a
un type bien particulier de répétition, que Freud a repéré dès le début de son
oeuvre: c'est celui dont il a tenté de rendre compte dans la notion
d'après-coup, qui définit la nature même du refoulement. Cette répétition consiste en la mise en acte
(ou en l'accomplissement) des traces "infigurables mais ineffaçables"
d'une "scène" originaire ou encore, comme il est écrit dans
les Etudes sur l'hystérie, d'un noyau traumatique formé de "pensées
restées inaccomplies". Si
cette répétition donne lieu et corps au refoulement, c'est justement au sens où
elle soustrait le sujet à toute durée, le renvoyant hors du temps, au site
"aigu" de son origine, ou de son "retard originaire"
selon l'expression de Derrida. (Ainsi
peut-on dir eque l'inconscient et les processus de pensée qui lui appartiennent
en propre échappent à une certaine idée du temps).
Par ailleurs, puisqu'elle
procède d'une rupture, la pulsion de mort (comme toute pulsion, et d'autant
plus qu'elle est la "première" des pulsions) consiste en une
propension de l'organique au retour à un état antérieur. Nous savons que l'érogénéité qui caractérise
la pulsion sexuelle avait été définie comme la propriété qu'acquiert un organe
de générer un excitation à partir d'une trace mnésique associée à un
état antérieur de satisfaction: c'est cette fonction centrale de la trace qui
amenait Freud à poser la pulsion comme un "concept-limite entre
psychique et somatique". Cela
suffit à rappeler que la pulsion est un concept exclusif au champ de la
psychanalyse, n'ayant rien à voir avec l'instinct, et visant à associer cette
propension au retour qui meut le vivant à un rapport particulier qu'entretient
l'organique avec l'ordre de la trce, c'est-à-dire avec un certain type
d'inscription qui ne s'efface jamais bien qu'il soit infigurable. Freud s'était du reste engagé dans cette
voie dès l'Esquisse en forgeant la notion de frayage.
Je laisais récemment dans le
dernier roman de W. Burroughs, Place of Dead Roads, ces quelques lignes
qui me semblent illustrer à leur manière ce que la notion de pulsion est faite
pour désigner:
En frappant, la foudre laisse une
odeur dans l'air, l'une de ces odeurs primordiales, telle celle de la mer, et
celle de l'opium: une bouffée suffit pour ne jamais plus l'oublier.
Je ne crois pas qu'on puisse prendre la vraie mesure de l'expression
"pulsion de mort" sans envisager que cette pulsion-là, la
"première", relève elle aussi d'une certaine mémoire, étrangère
à celle que le moi reconnaît comme sienne.
C'est en ce point que j'articulerais la pulsion de mort au signifiant,
n'y insistant pas davantage puisque c'est pour une bonne part ce sur quoi M.C.
Rosay a conclu son exposé lors de notre dernière rencontre.
3) La sexualité que Freud découvre, à l'origine de la
psychanalyse, n'est pas réductible à la pulsion sexuelle telle qu'il la définit
dans l'Au-delà du principe de plaisir.
Dans l'Au-delà..., ce que Freud appelle "pulsion sexuelle"
correspond à "la part de l'Eros (pulsion de vie) qu se porte surl'objet". mais la sexualité inédite et, à certains
égards, incroyable que Freud révèle en 1895, qui lui vaudra tant d'objections
et de sarcasmes, c'est la sexualité refoulée, c'est-à-dire: qui est étrangère
au moi, qui appartient en propre à la scène dérobée à l'ordre de la durée, et
qu'on trouve au principe du symptôme névrotique (d'aucuns diraient de la souffrance
névrotique), par exemple au coeur du drame du petit Hans. De cette sexualité, Freud a proposé dans l'Esquisse
la définition la plus simple et la plus concise qui soit: "quelque
chose qui ressemble à la douleur".
Bien sûr, l'on songera d'abord ici à cette situation particulière où
l'excitation sexuelle et la sensation douloureuse se confondent, et l'on n'aura
pas entièrement tort. mais plus
fondamentalement encore, on entendra que la sexualité refoulée ressemble à la
douleur en ce qu'elle est, pour ce que Freud appelle alors le moi,
essentiellement traumatique.
Le temps me manque ici pour
indiquer en quoi les concepts de traumatisme, refoulement et après-coup sont
inséparables, et ne peuvent être correctement compris indépendamment l'un de
l'autre. Nous y reviendrons peut-être
une autre fois. Je soulignerai
simplement que le caractère traumatique de la sexualité se pose comme l'énigme
la plus obscure et la plus persistante de la pensée freudienne. Cette énigme s'associe sans nul doute à la
vision tragique que Freud avait de l'existence, ce qu'il appelle parfois son
rapport au Destin. Elle le conduit à
dégager peu à peu, à son corps défendant, que l'acte de pensée a un prix, qu'il
n'est pas en parfaite harmonie avec le déroulement des processus vitaux, qu'il
suppose un certain "détournement" de ces processus. Un détournement qu'il évoque dans l'Au-delà
lorsqu'il écrit:
Les processus en jeu dans la formation
d'une phobie névrotique [le symptôme du petit Hans], qui n'est pas autre
chose qu'une tentative de fuite devant une satisfaction pulsionnelle, nous
fournissent le modèle de la naissance de ce qui se présente comme "pulsion
de perfectionnement", pulsion qu'il nous est d'ailleurs impossible
d'attribuer à tous les êtres humains.
et qu'il précise davantage dans Malaise dans la civilisation:
[l'angoisse découle de ce que] le
moi utilise une partie de sa pulsion de mort aux fins d'une fixation érotique à
la loi [...] le processus de civilisation répondrait à cette modification du
processus vital...
Un détournement dont il nous resterait à découvrir quel lien exact il
entretient aec le "saut dans la pensée" qui, pas plus que la
pulsion de perfectionnement, n'est le lot de tous les humains. On pourrait en tous cas affirmer que ce saut
présuppose qu'ait eu lieu la "modification du processus vital"
essentielle à la civilisation. Il ne
s'agirait pas seulement de l'événement qui conduit à l'angoisse, cette égrange
décussation par laquelle la loi qui s'opposait à la satisfaction érotique en
vient elle-même à être prise pour objet de la "fixation érotique". Il ne s'agirait pas, non plus, que d'un
renoncement. Il faudrait imaginer
quelque autre rupture, quelque autre événement, différent du refoulement, et
consistant en un type particulier, peut-être exceptionnel, d'abandon à la
gravité de ce processus vital qui échappe aux lois de la durée. Voilà, cher François, les quelques remarques
que je voulais te soumettre, à toi, et par ton truchement, aux participants du
séminaire.
Jean
Imbeault