COURS
6
15
décembre 1987
LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS
Meurtre du père versus meurtre de la femme/mère
Lors de notre dernière
rencontre, Marie Christine Rosay nous a remémoré la grande réflexion quasi
anthropologique de Freud qui l'a amené à cerner un mythe fondateur sur lequel
il s'est appuyé pour essayer de penser la mort, la mort de l'homme en tant que
sujet, d'une façon à la fois générale et fondatrice sans les espèces de la mort
du père, des voeux de mort à l'endroit du père ou du père mort. C'est-à-dire, en fait le père dans la
problématique oedipienne en tant qu'elle n'est pas seulement un avatar
singulier dans le développement du petit Sigmund, non plus qu'un moment
incontournable du développement de
l'homme occidental, mais bel et bien pour Freud une mort réelle historique ou à
tout le moins préhistorique, sous forme d'un meurtre particulièrement humiliant
du père primitif suivi d'une dévoration de son corps; je relis ce passage célèbre:
"Un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tiré et mangé le père,
ce qui a mis fin à l'existence de la horde paternelle (pour autant qu'une telle
chose ait existé). Une fois réunis, ils
sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d'eux, pris
individuellement aurait été incapable de faire." Quant à la dévoration du corps du père - que
Freud attribue un peu vite au cannibalisme naturel des primitifs - elle
permettait aux frères de réaliser leur identification avec le père, de s'approprier
chacun une partie de sa force. "Le
repas totémique - qui est ce qui permet d'induire logiquement l'existence
du repas primitif si l'on peut dire - qui est kpeut-être aussi, remarque
Freud, la première fête de l'humanité, serait la reproduction et la fête
commémoratiave de cet acte mémorable et criminel qui a servi de point de départ
à tant de choses: organisations sociales, restrictions morales, religions"
(p. 163). Glissant alors subrepticement
vers la psychanalyse en introduisant la notion d'ambivalence bien connue des
analystes, Freud poursuit alors sa spéculation.
(p. 164) "Après l'avoir
supprimé (le père), après avoir assouvi leur haine et réalisé leur
identification avec lui, ils ont dû se livrer à des manifestations affectives
d'une tendresse exagérée. Ils le firent
sous la forme du repentir: ils éprouvèrent un sentiment de culpabilité qui se
confond avec le sentiment du repentir communément éprouvé. Le mort devenait plus puissant qu'il ne
l'avait jamais été de son vivant: toutes choses que nous constatons encore
aujourd'hui dans les destinées humaines.
Ce que le père avait empêché autrefois, par le fait même de son
existence, les fils se le défendaient à présent eux-mêmes, en vertu de cette "obéissance
rétrospective" caractéristique d'une situation psychique que la
psychanalyse nous a rendue familière.
Ils désavouaient leur acte en interdisant la mise à mort du totem,
substitut du père, et ils renonçaient à recueillir les fruits de ces actes, en
refusant d'avoir des rapports sexuels avec les femmes qu'ils avaient
libérées. C'est ainsi que le sentiment
de culpabilité du fils a engendré les deux tabous fondamentaux du totemisme
qui, pour cette raison, devait se confondre avec les deux désirs exprimés du complexe
d'Oedipe. Celui qui agissait à
l'encontre de ces tabous se rendait coupable des deux seuls crimes qui
intéressaient la société primitive" (p. 165).
Spéculant sur l'origine des
religions après avoir posé son interprétation psychanalytique du repas
totemique, Freud se demande: "Où se trouve dans cette évolution la
place des divinités maternelles, qui ont peut-être précédé partout les
dieux-pères? Je ne saurais le
dire. Mais ce qui paraît certain, c'est
que le changement d'attitude à l'égard du père n'est pas resté limité au domaine
religieux, mais s'est également fait sentir dans l'organisation sociale qui
avait elle aussi subi auparavant les effets de la suppression du père. Avec l'institution de divinités paternelles,
la société, privée de père, s'est transformée peu à peu en société
patriarcale. La famille est devenue une
reconstitution de la horde primitive de jadis, dans laquelle les pères ont
retrouvé une grande partie des droits dont ils avaient joui dans cette horde. Il y eut de nouveau des pères, mais les
conquêtes ociales du clan fraternel ne furent pas perdues, et la distance qui
existait entre le nouveau père de famille et le père, souverain absolu de la
horde primitive, était assez grande pour assurer la persistance du besoin
religieux, c'est-à-dire de l'amour toujours éveillé pour le père" (p.
171).
Ce point sur le père humilié
est crucial: (p. 172) "La défaite du père et sa profonde humiliation
ont fourni des matériaux pour la représentation de son suprême triomphe. La signification que le sacrifice a acquise
d'une façon générale réside en ce que l'acte même qui avait servi à humilier le
père sert maintenant à lui accorder satisfaction pour cette humiliation tout en
perpétuant le souvenir de celle-ci" (Hitler et le nazisme ou
Staline ___________________________[???]).
Perpétuation dont la nature d'ailleurs reste pour Freud profondément
énigmatique: "Dans quelle mesure convient-il de tenir compte de la
continuité psychique dans la vie des générations successives? De quels moyens une génération se sert-elle
pour transmettre ses étts psychiques à la génération suivante?" Il évoque alors la tradition, ou bien une
mystérieuse mémoire phylogénétique.
Nous laisserons ici sa question en suspens quitte à y revenir après
avoir fait un détour, un détour du côté d'une question que Freud soulève en
passant et qui souligne à quel point ce texte est étonnamment dépourvu, privé
de femmes: "Où se trouve dans cette évolution, se demandait Freud, la
place des divinités maternelles, qui ont peut-être précédé partout les dieux
pères? Je ne saurais le dire". En fait, ici, Freud fait référence aux
travaux de Bachafeu sur les sociétés originaires matriarcales qui furent
longtemps tenu par le monde anthropologique dans une sorte de discrédit
narquois, jusqu'à ce que l'anthropologie moderne découvre des formes de
civilisation humaine de plus en plus lointaines et très différentes des formes
patriarcales décrites par les anthropologues du temps de Freud. En fait, il apparaît aujourd'hui que le plus
lointain des mythes qu'on puisse maintenant reconstituer sur les origines des
sociétés et de la civilisation humaine remonte vers la fin de l'ère glaciaire
au moment du passage des groupes qui vivent de chasse, de pêche et de cueillette
aux groupes qui domestiquent les plantes alimentaires et annoncent l'apparition
de l'agriculture. C'est la révolution
néolithique (de vers 9000 à 7000).
Partout où l'on a trouvé et où l'on trouve encore des sociétés ou
dominent la végéculture (____________ [???], tubercules) ou la céréaliculture
(céréales, agriculture proprement dite), les mythes d'origine sont à peu près
les mêmes: c'est une divinité femme ou jeune fille qui a été massacrée
de façon particulièrement atroce et humiliante, au cours souvent d'une orgie
bestiale, découpée, et dont les morceaux ou les excréments ont donné naissance
aux produits agricoles dont se repaissent l'homme qui se nourrit ainsi du corps
féminin.
Cette découverte de la
domestication des plantes a créé un renversement des valeurs qui ont modifié
radicalement l'univers spirituel de l'homme pré-néolithique. Commentant ces changements, Mircea Eliade
fait remarquer que là où les société chasseresses attribuaient toujours à un étranger,
à un autre du dehors le massacre des proies, les sociétés agricoles assument la
responsabilité du meurtre primordial et du cannibalisme subséquent. "En se nourrissant, l'homme mange,
en dernière instance, un être divin féminin.
La plante alimentaire n'est pas "donnée" dans le monde,
tel que l'est l'animal. Elle est le
résultat d'un événement dramatique primitif, en ce cas le produit d'un meurtre"
(p. 51). Les conséquences sont
intéressantes puisque d'une part "les relations d'ordre religieux avec
le monde animal sont supplantées par ce qu'on peut appeler la solidarité
mystique entre l'homme et la végétation.
Si l'os et le sang représentaient jusqu'alors l'essence et la sacralité
de la vie, dorénavant ce sont le sperme et le sang qui les incarnent. En outre, la femme et la sexualité féminine
sont promues au premier rang. Puisque
les femmes ont joué un rôle décisif dans la domestication des plantes, elles
deviennent les propriétaires des champs cultivés, ce qui rehausse leur position
sociale et crée des institutions caractéristiques, comme par exemple, la
matrilocation, le mari étant obligé d'habiter la maison de son épouse." Dans un temps second la sacralité féminine,
le meurtre primordial de la femme et le mystère révéré de sa sexualité sera
voilé par une sacralité maternelle et des rites de fécondité derrière quoi se
perd le meurtre originaire de la femme.
La sacralité de la vie sexuelle, en premier lieu de la sexualité
féminine devient, dans un temps second, l'énigme miraculeuse de la création avec
laquelle elle se confond, l'énigme de la maternité. C'est plus tard - plusieurs milliers d'années plus tard - après
l'invention du métal qu'une autre révolution aura lieu qui amènera et la
sacralisation du Dieu masculin et son meurtre... qui relèguera dans l'ombre des
mystères religieux l'antique religion des mères, des femmes et de leur
sexualité, les refoulera sans toutefois en effacer complètement le souvenir qui
se transmettra dans l'ombre, au sens où l'entend Montrelay parlant de la
sexualité féminine.
Il n'est peut-être pas vain de
noter au passage que lorsqu'il créa Acéphale, 1936-1939, Georges
Bataille, entouré de Caillais, Klassouski Wahl, André Masson, avait pensé
recourir au meurtre d'une femme pour créer une nouvelle alliance, un sens de
noces extasiantes. Les noces excédantes
du plus révulsant et du plus éblouissant (Michel Surya). C'est en une telle alliance que se trouave
la totalité de l'être: "la totalité exige que la vie réunisse et pour
ainsi dire se confonde dans l'orgie avec la mort. L'objet de l'expérience devra donc être de passer d'un certain
état fragmenté et vide d'une libérée du souci de la mort à cette sorte de rflux
brutal et suffocant de tout ce qui est, qui, sans doute a lieu dans beaucoup
d'agonies."
Pendant plusieurs années sans
doute Bataille a pensé à ce meurtre primordial, originaire et fondateur. Une victime s'offrit qui, selon des
témoignagnes probables, serait Laure, mais tous les bourreaux pressentis pour
accomplir le meutre se récusèrent et Acéphabe ne fut jamais irrémédiablement
fondé. Seuls ont survécus jusqu'à nous
cinq numéros de la revue et un texte qui - sous une forme déplacée décrit
certainement ce meurtre rituel d'une femme à ceci près que Bataille la décrit
comme d'un gibbon femelle. Non pas -
croyez-le bien pour dégrader la femme - mais parce que le meurtre tel qu'il le
concevait n'aurait su être décrit tel quel.
Lisez-le dans le Tome II des O.C., pages 29-30, dans le Dossier de
l'oeil pinéal.
Si j'ai fait ce détour par
Bataille, c'est parce qu'une compréhension masculine, dira-t-on, de la
sexualité féminine telle qu'elle se rattache au meurtre originaire des sociétés
agricoles ressurgit aujourd'hui sous une forme sans doute très différente qui
passe, avant d'être repris par Duras ou d'autres jeunes écrivaines, par
Bataille et Laure. Si j'ai fait ce
détour par Bataille et ses propos sur la femme sacralisée et la mort de cette
femme comme alliance, c'est parce que l'un des membres les plus attentifs
d'Acéphale, l'un des amis les plus intimes de Bataille pendant cette période
qui va de 1935 à la guerre et qui a très certainement longuement discuté avec
lui de toutes ces questions fut: Jacques Lacan.
Si nous voulons comprendre
quelque chose de la pensée de la mort chez Freud, il nous faut partir sans
doute du mythe du père mort de Totem et Tabou, mais aussi d'une certaine pensée
crépusculaire de la mort qui triomphera dans la vue national-socialiste. Mais - et c'est une annonce pour le prochain
semestre, si nous voulons comprendre quelque chose de ce que devient la pensée
de la mort chez Lacan, il nous faudra repartir du mythe du meurtre et de la
dévoration de la femme primordiale et d'une pensée de la mort dans son rapport
le plus étroit avec quelque chose de la sexualité féminine et de la
sacralisation de la femme telle qu'on la trouve chez Bataille et chez Laure,
mais autour de lui dans le groupe d'Acéphale, ou du Collège de Sociologie.
Le Fantasme fondamental de
Alec. Revenons à la mort comme mort du
père dont la présence est si constante dans les analyses de l'Oedipe
névrosé. On pourrait en apporter des
milliers d'exemples ;qu'on trouverait aussi bien chez Freud que dans notre
clinique. Et justement comme je pensais
bien à ce que je vous apporterai aujourd'hui en écho à l'exposé de Marie Christine,
un analysant que j'appelerai JO - comme le GI - m'a apporté quelque chose de
curieux quand à la manière dont il a fantasmé la mise à mort du père.
Jo est un jeune homme dont les
pratiques sexuelles sont limitées à la sodomie passive. J'évite exprès le terme d'homosexualité
passive qui est une dénomination d'une causerie inacceptable en
psychanalyse. Pensez à la remarque
judicieuse de Dolto dans ses Dialogues québécois à propos de ce garçon qui se
faisait sodomiser par son beau-père et tous les frères de ce dernière: "Mais
enfin, l'homosexuel ce n'est jamais celui qui se laisse enculer, c'est l'autre!",
et méditez-la.
Bref Jo se laisse
enculer. Au début de son analyse il a
surtout parlé mère apparemment omniprésente mais qui en même temps se laissait
fort peu toucher par ses fils (elle en a plusieurs). Le père - semble-t-il- n'est guère présent et, d'ailleurs, il se
séparera de sa femme alors que Jo a 13/14 ans et ira vivre dans une autre ville. Il n'est ni méchant, ni maternel, il est
lointain. On dirait qu'il n'a pas
assumé sa fonction de Non-du-Père. La
première fois qu'il en parle, c'est pour dire que lorsque son père est mort à
l'hôpital - dune maladie qui durait déjà depuis plusieurs mois - Jo avait été
prévenu assez à l'avance pour assister à ses derniers moments et en tout cas le
voir une dernière fois vivant. Mais il
s'y était si bien pris que lorsqu'il est arrivé à l'hôpital son père était mort
et recouvert d'un drap seul dans sa chambre d'hôpital attendant d'être enlevé. Revenant près du local des infirmières sans
faire de bruit (Jo adore surprendre des conversations) il les entend discuter
de son père mort et apprend qu'en fait la surveillante de nuit s'est absentée
une bonne partie de la nuit et que lorsque les infirmières du matin sont
arrivées, le père était mort mais parce qu'il avait arraché tous les tubes et
les stimulateurs qui le maintenaient en vie, en d'autres termes qu'il s'était
en quelque sorte suicidé, même s'il ne lui restait que quelques jours à vivre. Jo a quitté l'hôpital en silence et n'a
jamais dit un mot à qui que ce soit des conditions de la mort de son père. C'était son secret et il se devait -
ensait-il- de protéger sa mère de la vague de culpabilité qui n'aurait pas
manqué de l'emporter si elle avait su.
Du moins en était-il persuadé.
On dirait toutefois que de
n'avoir dévoilé ce secret et ses filiales précautions à l'égard de sa mère, lui
a ouvert la voie sinon du Non-du-Père, du moins des Noms-du-Père. Petit à petit, j'appris que, comme son père
il adorait lire, qu'il adorait lire Gide, Proust, Cocteau, Bataille... que
comme son père il adorait la musique, la musique de Ravel, de Debussy, de
Fauré, de Wagner surtout dont l'aberrante transcription pour piano de Gould les
transportait du septième ciel du bonheur esthétique; que comme son père avait
toujours regretté de ne l'avoir pu faire, il avait appris le piano, etc., etc.
Des difficultés sont survenues
dans le département où il enseigne la psychanalyse, où il parle de la sexualité
féminine et masculine, et Jo a finalement appris que les responsables du
département veulent se débarasser de lui à cause de ses goûts, non pas sexuels
- ils s'en foutent complètement - mais liittéraires et psychanalytiques. En lions praginatistes positivistes, ils
détestent Proust, Ravel, Rimbaud, Wagner, Lacan et surtout Freud qu'en dignes
héritiers, pseudo-marxistes et positivistes de Lambraso et Nordo ils
considèrent comme des résidus désastreux d'une sorte de dégénérescence
génétique propre à l'Europe décadente.
Dans un premier temps Jo se
plaignit qu'en tapant sur ses îdoles on lui tapait dessus. Je lui demandais si c'était la première fois
que ça lui arrivait. Non, dit-il, ça a
toujours été comme ça, dès le début de l'adolescence vers 13/14 ans. 13/14 ans?
"Oui, ce sont les chiffres qui pour moi indiquent le départ de
mon père. Après, je n'ai jamais trouvé
personne qui s'intéresse aux mêmes choses que moi. J'en parlai beaucoup à tous mes chums, mais ils s'acharnaient sur
mes idoles.
- Les
vôtres et celles de votre père.
- C'est
extraordinaire, fit-il remarquer, on dirait que chaque fois que
quelqu'un arbore l'étendard du père on lui tire dessus.
- Sur
qui?
- Sur
l'étendard... Il y eut un
long silence, puis Jo remarqua, extrêmement gêné qu'au fond il se pourrait fort
bien que s'il portait aini son père en triomphe de façon répétitive depuis tant
d'années et de telle sorte qu'on tirât toujours et encore dessus à boulet
rouge, c'est qu'il n'arrôtait pas de le faire massacrer. Il rassemblait ainsi autour de lui la horde
de ses chums et straight dans une sorte de grande communion homosexuelle de
mise à mort symbolique d'un père qui pouvait aller d'ailleurs - pour la
jouissance secrète de Jo - jusqu'à des manifestations concrètes d'enculade agressive
du hérault du père. Constatation sur
laquelle il s'arrêta consterné et sur laquelle je m'arrêterai également pour
cette fois-ci, remettant à mardi en quinze de nous parler de la pensée de la
lmort chez Freud (clinique à l'appui) après l'Au Delà. Il faudrait que vous lisiez le quatrième
chapitre du Moi et le Ca (dans les Essais), le malaise à partir du chapitre VI
et peut-être le deuxième chapitre de l'Abrégé de psychanalyse.
Marie Christine Rosey: Totem et Tabou.
Salma Spisbrein: Causalité de l'inceste psychanalytique.