COURS 3

 

                        19 octobre 1987

 

 

 

LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS

 

Exposé: Gisèle Blais

 

 

Au-delà du principe de plaisir (1920), chapitre V

 

 

     Ce chapitre s'ouvre sur l'expression d'une absence, l'absence d'un pare-excitations pouru protéger la couche corticale réceptrice contre les excitations en provenance de l'intérieur.  D'où l'importance économique prépondérante des transferts d'excitation interne dans l'appareil psychique.  D'emblée Freud nous situe entre force somatique et énergie psychique, là où l'excitation pulsionnelle devient représentant psychique.

 

     Les motions pulsionnelles, sources des excitations internes, sont définies comme étant conformes au type du processus nerveux librement mobile et poussant vers la décharge et non à celui du processus nerveux lié.  Toutes ces motions pulsionnelles fonctionnent donc selon les lois du processus primaire et ont leur point d'impact dans l'inconscient.  "Ce serait alors la tâche des couches supérieures de l'appareil psychique que de lier l'excitation pulsionnelle lorsqu'elle arrive sous forme de processus primaire.  L'échec de cette liaison provoquerait une perturbation analogue à la névrose traumatique; c'est seulement une fois cette liaison accomplie que le principe de plaisir (et le principe de réalité qui en est la forme modifiée) pourrait sans entraves établir sa domination.  Jusque là c'est l'autre tâche de l'appareil psychique, maîtriser ou lier l'excitation, qui prévaudrait, non pas sans doute en opposition avec le principe de plaisir, mais indépendamment de lui et partiellement sans en tenir compte."  Ce premier trvail de liaison se ferait donc dans l'au-delà du principe de plaisir et serait au service du moi, plutôt que fonction du moi.

 

     Parce que les manifestations de la compulsion de répétition présentent à un haut degré le caractère pulsionnel, Freud s'y arrête de nouveau pour tenter de découvrir quelque chose de plus quant à cete liaison première.

 

     Il nous propose l'exemple du jeu de l'enfant, comme modèle de compulsion de répétition qui réussit et celui de la compulsion de répétition dans le transfert comme modèle d'échec, en un certain sens.  Dans les jeux, premières activités de la vie psychique des enfants, la compulsion de répétition est au service de la maîtrise de l'impression forte.  Elle est spécifique au mode de fonctionnement de l'enfant et au service de la liaison.  Freud voit à l'oeuvre dans cette compulsion de répétition des tendances originaires, antérieures au principe de plaisir, indépendantes de lui mais non en opposition avec lui: répéter, retrouver l'identité constitue en soi une source de plaisir.  Les manifestations de la compulsion de répétition dans les expériences vécues de la cure psychanalytique nous offrent au contraire l'exemple d'une compulsion démoniaque: en dehors et au-dessus du principe de plaisir, sans travail de liaison, inapte au processus secondaire.  Elles sont des mises en acte de l'inconscient et présentent un fort caractère de fixité, de régression.

 

     Je remarque que, depuis le début de ce chapitre Freud s'avance de façon très précise.  Peut-être ne sait-il pas où il va, à preuve son étonnement quand il trouve, mais il y va directement. 

 

     Voyez:    la pulsion;

              la liaison;

              la compulsion de répétition.

 

     Et maintenant la question qui regroupe ces thèmes et me paraît le pas décisif vers l'hypothèse de la pulsion de mort: "Mais quelle est la nature de la relation entre le pulsionnel et la compulsion de répétition?"

 

     "Nous ne pouvons ici échapper à l'idée que nous sommes sur la piste d'un caractère général des pulsions et peut-être de la vie organique dans son ensemble, caractère qui n'a pas jusqu'à présent été clairement reconnu ou du moins pas expressément souligné: une pulsion serait une poussée inhérente à l'organisme vivant vers le rétablissement d'un état antérieur que cet être vivant a dû abandonner sous l'influence perturbatrice de forces extérieures; elle serait une sorte d'élasticité organique ou, si l'on veut, l'expression de l'intertie dans la vie organique

 

     Cette conception de la pulsion paraît étrange: nous sommes habitués à voir dans la pulsion le facteur qui pousse vers le changement et le développement et voici que nous devons y reconnaître précisément le contraire, l'expression de la nature conservatrice du vivant." (p. 80)  Inattendue cette conception de la pulsion, bien que ça ne pensait qu'à ça depuis 35 pages.

 

     Freud se tourne alors vers un de ses recours habituels, la biologie, pour vérifier son hypothèse.  Les migrations de certains poissons, les migrations des oiseaux de passage, les phénomènes de l'hérédité, les faits de l'embryologie appuient cette hypothèse d'une compulsion de répétition organique.  Freud veut poursuivre jusqu'à ses dernières conséquences cette hypothèe.  Pour ce faire, il reporte à plus tard le devoir de répondre à une objection qu'il vient de se faire (pulsion de perfectionnement), objection à vrai dire rassurante, avant de passer à une spéculation qui l'est moins.

 

     "S'il est vrai que toutes les pulsions organiques sont conservatrices, acquises historiquement, dirigées vers la régression et le rétablissement de quelque chose d'antérieur, il nous faut alors mettre les résultats effectifs du développement organique au compte d'influences extérieures qui le perturbent et le détournent de son but.  L'être vivant élémentaire n'aurait fait que se répéter, toujours le même.  Mais ce qui laisse, en dernière analyse, sa marque sur le développement des organismes, devrait être l'histoire du développement de la terre et de sa relation au soleil.  Les pulsions organiques conservatrices se sont assimilé chacune des modifications du cours vital qui leur ont été ainsi imposées, elles les ont conservées pour les répéter de sorte qu'elles nous donnent nécessairement l'impression fallacieuse de forces qui tendent vers le changement et le progrès alors qu'elles ne font que chercher à atteindre un but ancien par des voies à la fois anciennes et nouvelles.  On pourrait même indiquer quel est ce but final vers quoi tend tout ce qui est organique.  Si le but de la vie était un état qui n'a pas encore été atteint auparavant, il y aurait là une contradiction avec la nature conservatrice des pulsions.  Ce but doit bien plutôt être un état ancien, un état initial que le vivant a jadis abandonné et auquel il tend à revenir par touts les détours du développement.  S'il nous est permis d'admettre comme un fait d'expérience ne souffrant pas d'exception que tout être vivant meurt, fait retour à l'anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons ue dire: le but de toute vie est la mort et, en remontant en arrière, le non-vivant était là avant le vivant." (p. 81-82)

 

     Le but de toute vie est la mort.

 

     Le non-vivant était là avant le vivant.

 

     L'indifférencié (le réel) avant le différent.

 

     Ici je pense à son autre spéculation, son modèle de la vésicule vivante (chap. IV), vésicule indifférenciée de substance excitable dont la couche la plus superficielle abandonne la structure propre au vivant pour préserver du même destin les couches le splus profondes.  La mort au principe de la vie?

 

     Je pense aussi au jeu du Ford-Da (chap. II), dans lequel l'enfant joue l'autre-absent pour en faire du sujet.  L'absence au principe du sujet?

 

     Et je me dis que si on ne peut se représenter sa propre mort, on ne peut guère se représenter un être humain qui ne mourrait pas.  La difficulté ne tient pas à la mort du corps.  Avec cette pulsion de mort Freud, prenant appui sur la compulsion de répétition, nous conduit à nous repréenter la mort dans le sujet, la mort comme symbole de ce qui est perdu, non-su.

 

     Ce coeur de la recherche étant atteint, Freud cherche ensuite à imaginer comment les propriétés de la vie furent suscitées dans la matière inanimée; comment la tension survenue dans la substance jusque là inanimée cherche à se réduire (principe de plaisir poussé à l'extrême?) ramenant la substance vers l'inanimé.  Vie et mort sont bien près l'une de l'autre en ces débuts.  Puis Freud se répète.  Il parle à nouveau des détours causés par des influences extérieurs, détours fidèlement maintenus par les pulsions conservatrices, ce qui nous apparaît fallacieusement comme phénomènes vitaux.

 

     Après avoir poursuivi "jusqu'à ses dernières conséquences" sa spéculation, Freud entreprend un mouvement de retour.  Retour vers l'autre conception pulsionnelle (p. 83), puis retour sur cette nouvelle hypothèse (p. 86).  Enfin il clôt ce chapitre comme il l'avait commencé, en s'interrogeant sur la liaison, "les efforts d'Eros pour rassembler la substance organique en des unités toujours plus grandes".  Je vois se dessiner dans la structure du texte, le trajet de la pulsion: montée directe vers l'objet, contour de l'objet, puis retour dans le lieu premier mais pas au même endroit.

 

     Retrouvons Freud au début du mouvement de retour, p. 83.  "Non moins étranges que ces déductions, apparaissent celles qui concernent les grands groupes de pulsions ue nous posons derrière les phénomènes vitaux.".  Freud cherche à intégrer à sa première théorie des pulsions (soit les pulsions d'auto-conservation et les pulsions sexuelles), ses nouvelles déductions.  Et ça ne cadre pas d'emblée.  Les pulsions d'auto-conservation ne seraient plus que "des pulsions partielles destinées à assurer à l'organisme sa propre voie vers la mort."  En un premier temps, toute la mort du même bord.

 

     "Mais reprenons-nous; il ne peut en être ainsi".  Peu assuré de ce qu'il avance, Freud s'arrête maintenant à l'autre groupe de pulsions, les pulsions sexuelles.  "Tous les organismes ne sont pas soumis à la contrainte externe qui les pousserait à se développer toujours davantage.  Beaucoup ont réussi à se maintenir jusqu'à nos jours à leur niveau inférieur; on trouve encore aujourd'hui beaucoup d'être vivants qui doivent être semblables aux formes archaïques des plantes et des animaux supérieurs.  Et de même, tous les organismes élémentaires qui forment le corps compliqué d'un être vivant supérieur ne parcourent pas avec lui toute l'évolution qui conduit à la mort naturelle.  Quelques-uns d'entre eux, les cellules germinales, conservent vraisemblablement la structure originaire de la substance vivante et se détachent après un certain temps de l'ensemble de l'organisme, avec tout leur potentiel de dispositions pulsionnelles héréditaires et nouvellement acquises.  Peut-être est-ce précisément à ces deux propriétés qu'elles doivent leur existence indépendante."  Les pulsions sexuelles donc, sont conservatrices, mais elles le sont de façon plus prononcée et préservent la vie pendant des périodes plus longues.  Et en un premier temps, Freud les fait coïncider avec les "pulsions de vie qui s'opposent au but poursuivi par les autres pulsions qui, à travers la fonction, conduisent à la mort".  Il y met la forme non, la pulsion de mort est clairement posée mais elle n'est pas encore directement nommée.

 

     En p. 86, Freud se demande si "toutes ces spéculations ont un fondement quelconque.  Est-il bien vrai qu'abstraction faite des pulsions sexuelles il n'y a pas d'autres pulsions que celles qui veulent rétablir un état antérieur".  Y aurait-il une pulsion de perfectionnement?  Freud reconnaît qu'il n'est pas possible d'établir l'existence d'une telle pulsion tant dans le monde animal, végétal qu'humain.  Cette poussée à se perfectionner, on peut la comprendre sans mal comme la conséquence du refoulement pulsionnel combinée aux efforts d'Eros pour rassembler la substance organique en des unités toujours plus grandes.

Hosted by www.Geocities.ws

1