COURS 2

 

                        5 octobre 1987

 

 

 

LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS

 

Avant l'exposé de Denise Noël

 

 

     Cette année, il s'agit pour nous d'accéder à une saisie plus ou moins asurée du concept le plus difficile, le plus problématique mais aussi le plus incontournable de la pensée freudienne et, donc, de la pensée psychanalytique: le concept de pulsion de mort.  Il est non seulement difficile à situer dans la théorie et à apprécier dans sa portée clinique au sein du champ psychanalytique; mais je dirai que le tout de notre culture dans cette civilisation nord-américaine qui est la nôtre ici et maintenant va à l'encontre de toute pensée de la mort quelle que soit la manière dont elle se présente.  Au point que les psychanalystes nord-américains l'ont exclu de la psychanalyse.  J'ai choisi de le situer dans le contexte culturel de son apparition: c'est-à-dire celui de l'Europe et plus précisément des pays de langue allemande pendant la Première Guerre mondiale.  Ce n'est pas un contexte culturel qui nous est familier, cela peut ajouter à la difficulté de la compréhension mais ne saurait l'empêcher.  Si les manifestations de l'ics peuvent varier selon les contextes culturels, les structures de l'ics, elles, ne sont pas culturelles, elles sont le résultat, la conséquence du fait que dans toutes les formes de civilisation humaine, la loi commune est que tout homme doit passer du satde d'animal humain au stade de parlêtre et que dans ce passage quelque chose se constitue qui échappe à la saisie consciente et réflexive du sujet qui parle: l'inconscient.  Ceci pour dire que si je veux vous faire apparaître le concept de pulsion de mort dans le contexte culturel de son émergence, ce sera pour mieux questionner sa place et surtout ses effets dans le contexte culturel où nous vivons, c'est-à-dire l'un de ses destins - au-delà du voile Imaginaire des soi-disant différences culturelles. 


                      Deuxième rencontre

 

                        6 octobre 1987

 

 

 

     Denise Noël vient de nous rappeler comment dans les quatre premiers chapitres de l'Au-delà du Principe de plaisir, Freud, en 1920, nous prépare à l'introduction de façon explicite de la mort comme pulsion dans sa métapsychologie.

 

     La mort n'est pas une nouvelle venue dans la pensée de Freud et dans l'élaboration de la psychanalyse.  Nous avons vu l'an passé comment on peut ire que la mort du père de Freud (en 1896) et la pensée du père mort sont au fondement même de la découverte de l'inconscient et de la structure oedipienne du sujet.  Freud s'en explique brièvement dans la second préface 'a l'Interprétation des rêves qui, à la lueur de cette préface, apparaît comme un formidable monument à la mémoire du père mort, comme un immense travail de deuil du père, comme une symbolisation de la mort du père.

 

     Un travail de deui qui a amené Freud à faire cette découverte tout à fait bouleversante que si son père venait de mourir réellement, il était en fait symboliquement mort depuis très longtemps, depuis ce moment même où le petit sujet Sigmund Freud avait subi et traversé la structuration oedipienne, où ce qui scelle l'Oedipe, c'est justement la figure du père mort.

 

     Figure du père mort qui ne scelle pas seulement le destin oedipien du sujet, mais que Freud n'hésite pas, dans son grand mythe anthropologique de Totem et tabou à placer au fondement même de la naissance de notre civilisation et de notre culture judéo-chrétienne.

 

     Mais avec la mort comme pulsion nous avons quelque chose de très différent de la mort du père mort.  Quelque chose dont on pourrait peut-être repérer la présence implicite dans la pensée de Freud dès l'Esquisse.  Mais quelque chose qui est peut-être aussi un effet sur la pensée de Freud, une conséquence spéculative d'un moment très particulier de l'histoire de l'Europe et, plus particulièrement, des pays de langue allemande.  Je veux parler non pas de la guerre de 1914-18 et de sa funeste scansion imposée par le président Wilson: le traité de Versailles, mais de la formidable crise morale, crise éthique plus exactement que cette guerre, la défaite et le traité de Versailles ont déclenché chez les Allemands et les Autrichiens.  Crise qui devait culminer avec le nazisme et se terminer entre 45 et 48 avec la fin de la guerre, l'occupation de l'Allemagne et la mise au grand jour de la politique d'extermination sélective mise en acte par les nazis dès 1933 dans les coups d'extermination de masse.

 

     Si je fais allusion à cette crise éthique qui a profondément secoué le monde germanique, c'est parce qu'il me semble que l'axe de cette crise, le moteur même de cette crise est la transformation radicale du rapport de l'home à la mort, à la sienne propre comme à celle du même voire à celle de l'autre, de l'étranger (fut-ce juif, gitan, homosexuel ou quoique ce soit d'autre).

 

     Avant d'aborder l'introduction spéculative de la pulsion de mort dans le texte freudien, je voudrais faire quelques remarques sur le déclenchement de cette crise éthique entre 1914 et 1918, afin de brosser, très sommairement, bien sûr, la toile de fond historique sur laquelle s'est inscrite l'Au-delà du Principe du Plaisir, et d'où a émergé cette manière entièrement nouvelle de penser la mort qu'est la pensée de la mort comme pulsion.

 

 

 

     Prendre en compte les effets possibles de la crise éthique déclenchée par la guerre de 1914-18 ne me semble pas hors de propos puisque nous venons d'entendre dans l'exposé de Denise Noël comment Freud pur introduire la pulsion de mort part d'une conséquence non pas strictement éthique mais aussi plus ou ;moins clinique alors tout à fait nouvelle de cette guerre: la névrose de guerre, dont les manifestations semblent contrevenir au primat du principe de plaisir qui, jusqu'alors, dominait la pensée freudienne.

 

     Certes la "névrose de guerre comme névrose traumatique" n'est pas une notion nouvelle et la psychiatrie classique l'avait déjà identifiée comme une conséquence plus ou moins directe "de graves commotions mécaniques, de catastrophes de chemins de fer et d'autres accidents mettant la vie en danger".  Mais, remarque Freud, à la différence de ces conceptions plus ou moins causalistes et organicistes de la névrose traumatique: "La guerre effroyable qui vient de se terminer a provoqué un grand nombre d'affections de ce type; au moins a-t-elle mis fin à la tentation de les ramener à une lésion organique du système nerveux produite par une violente action mécanique."  En effet, précise Freud après avoir renvoyé aux travaux d'Abraham, de Ferenczi et de Simmuel sur les névroses de guerre, "Le tableau clinique de la névrose traumatique se raproche de celui de l'hystérie par sa richesse en symptômes moteurs similaires; mais en règle générale, il le dépasse par ses signes très prononcés de souffrance subjective, évoquant par là l'hypochondrie où la mélancolie, et par les marques d'un affaiblissement et d'une perturbation bien plus généralisés des fonctions psychiques."

 

     Deux traits caractérisent la névrose de guerre.  1) D'une part, elle ne se manifeste pas s'il y a eu une lésion; 2) d'autre part, elle semble toujours être liée à un effroi - c'est ainsi qu'on traduit le mot Schreck en français.  "Le terme de Schreck, précise Freud, désigne l'état qui survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé; il met l'accent sur le facteur surprise."  Ce Schreck déclencheur de la névrose de guerre c'est bien pour nous l'effroi, la frayeur.  Mais Schreck a un dérivé, der Schrecken, qui signifie aussi effroi, frayeur mais au-delà: terreur, horreur.  On parle couramment en allemand - c'est une sorte de syntagme figé - de:  die Schrecken des Krieges und des Todes: les horreurs de la guerre et de la mort.

 

     Or c'est bel et bien des horreurs de la guerre et de la mort qu'au moment où Freud parle des névroses de guerre les Allemands et les Autrichiens, mais aussi bien tous les peuples d'Europe, viennent de sortir.  Der Schreck und dico Schrecken des Kriges und des Tades: l'effroi et les horreurs de la guerre et de la mort.

 

     Mais de quelle nature fut cet effroi et cette horreur?  Quelle fut la nature de la surprise horrible qui devait provoquer tant d'effondrements neurotiques?  De perturbations bien plus généralisées des fonctions psychiques que dans l'hypochondrie, la mélancolie ou l'hystérie?  Freud est à ce sujet presque complètement muet.  Est-ce simplement cette frayeur à l'arrivée de la première bombe?  A la première balle qui siffle à l'oreille du soldat?  A la vue du premier tué qui s'effondre à côté de lui?  Ou bien n'est-ce pas plutôt quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus diffus, collectif, une terreur insidieuse, un état de surprise indicible et de terreur, ou plutôt d'horreur, croissant dans lequel chaque sujet réagira à sa manière - fut-ce par une névrose de guerre - mais auquel nul n'échappera et qui transformera profondément la psychologie collective dans son rapport à la mort?

 

    

 

     Les conférences qui furent présentées en 1918 à Budapest @lors du dernier congrès avant l'effondrement, par Abraham, Ferenczi, James, Simmuel et Freud sur le thème des névroses de guerre, ne nous disent en fait pas grand chose sur la nature de ce Schreck ou Schreken qui serait avec le trauma, à l'origine de ces névroses et se retrouvent dans les rêves à répétition qui les caractérisent.  En fait, il s'agissait alors, à l'occasion de la prolifération tout à fait extraordinaire des névroses de guerre dès 1916 - date intéresante à relever - de réfuterr la théorie organiciste de ces problèmes névrotiques.  C'est ce à quoi sest livré Ferenczi avec une maestria tout à fait extraordinaire dans sa conférence "Psychanalyse des névroses de guerre" et de montrer comment l'incapacité des neurologues à trouver une cause organique en a amené un bon nombre à prendre en compte le facteur psychique.  Au point que les autorités allemandes et bolcheviques en Hongrie et en Russie d'ailleurs envisagèrent de créer des cliniques psychanalytiques pour ces cas particuliers et si nombreux.  Mais il s'agissait aussi et surtout de contrecarrer l'argument que les névroses de guerre - de par leur étiologie même - pouvaient être mises de l'avant contre la théorie de l'étiologie sexuelle des névroses.

 

     Comme le remarque Freud dans son auto-biographie de 1925 (traduction française, Freud présenté par lui-même, Gallimard): "C'était un triomhe frivole et prématuré.  Car, d'une part, peronne n'aurait pu mener à terme l'analyse approfondie d'un cas de névrose de guerre, on ne savait tout simplement rien de sûr quant à leur motivation, et une telle ignorance n'autorisait pas à tirer de conclusion.  Mais d'autre part, la psychanalyse avait depuis longtemps dégagé le concept du narcissisme et de la névrose narcissique, qui avait pour contenu l'accrochage de la libido au moi propre, au lieu d'un objet."

 

     Or effectivement, Abraha, James et probablement Simmuel ont en partie éclairé le problème des névroses de guerre en les considérant comme des actualisations d'un trouble préalable de la libido narcissique, accentué à l'occasion des circonstances extrêmes de la guerre.

 

     Et sans doute est-ce James qui est allé le plus loin dans le sens de cette explication des névroses de guerre.

 

     "L'hypothèse que j'avançais, rappelle-t-il dans un article de 1929 sur la psychapathologie de l'angoisse, était que seuls les hommes qui souffraient de traumatismes dus à la guerre étaient ceux dont la libido, organisée sur une base narcissique homosexuelle, était si attachée au moi qu'elle était stimulée lorsque ce dernier était menacé - c'est-à-dire dans les situations de danger réel.  [C'est aussi en partie l'opinion de Karl Abraham qui, dans son article: Contribution à la psychanalyse des névroses de guerre, donne d'intéressants exemples cliniques de ce type de cas.]  Il serait naturel de supposer que la réaction d'angoisse est directement provoquée par la stimulation du danger extérieur, poursuit James, si bien qu'il ne paraît pas nécessaire de penser à un facteur libidinal narcissique ou autre."

 

     [C'est d'ailleurs le pas vers la psychanalyse qu'ont effectué certaines neurologues en reconnaissant l'origine psychogène des symptômes, la signification des motions pulsionnelles inconscientes dans l'après-coup du trauma, le rôle des bénéfices secondaires - surtout en temps de guerre - de la fuite dans la maladie.]

 

     Cependant, poursuit James, plusieurs faits parlent contre cette hypothèse simple.  Tout d'abord... nous avons l'observation que la réaction de grande angoisse n'est pas la réaction inévitable ou normale à un danger normal.  Par ailleurs, nous avons l'incidence de cet état (traumatismes de guerre) dans l'armée en ce qu concerne à la fois la fréquence et le type de sujet affecté.  Enfin, les recherches faites à partir de ces cas démontrent chez eux des anomalies de la libido narcissique si bien que je trouvai justifié de décrire cet état comme une névrose narcissique."

 

     En ce point James introduit une remarque fort intéressante dans le sens que si - dans la vie normale - on peut attribuer les bouffées d'angoisse dans les psychonévroses ordinaires à un afflux libidinal excessif qui fonctionne un peu à la manière d'un traumatisme à la suite d'une stimulation inhabituelle; les névroses de guerre nous montrent ceci par contre qui semble beaucoup plus curieux, c'est qu'un même afflux de libido peut êre provoqué par un danger qui menace l'organisation libidinale.  Il y a sur ce point paradoxal des pages tout à fait extraordinaires qui l'illustrent fort bien chez Jünger (Orages d'acier, p. 350).

 

                            Lecture

 

     "Cliniquement, remarque James, nous observons que la réaction à un excès de libido provoqué par des menaces, engendre au moins autant d'angoisse morbide que la réaction provoquée par une excitation érotique.  La féflexion à partir de ce fait devrait être source de nombreuses et intéressantes conclusions éthiques."

 

 

 

     Curieusement dans le cas de Jünger, ce n'est pas une angoisse morbide qui suivit cette explosion de libido devant la menace, mais une sorte d'abattement et d'inattention qui lui valurent deux blessures graves.

 

     Je vous ai donné un exemple où la menace extérieure qui déclenche cette crise libidinale est évidente - encore que James lui aussi se prononce peu sur la nature de la menace qui provoque cette surexcitation.

 

     Karl Abraham, de son côté, a souligné en passant que lorsqu'on examine la nature du danger qui réactive les fixations libidinal narcissiques anciennes, et provoque un retour du sujet vers un état antérieur de sa libido, on passe le plus souvent sous silence que le soldat doit être disposé, parce qu'il est soldat, à mourir et à tuer.  Mais il n'examine ce facteur de la mort ni dans la régression libidinale ni dans son rapport au sujet.

 

     Freud quant à lui, dans l'introduction qu'il a écrite pur les textes de James, Abraham, Ferenczi et Simmuel sur la névrose de guerre rassemblés alors en un volume, fait, lui aussi en passant, une remarque fort intéressante quant à la nature possible de la menace au moment de l'émergence du Schreck, du Schrecken.  Ce n'est pas tout, lui semble-t-il la menace extérieure qui est en cause comme telle: le risque de blessure, les bombes et les obus qui sifflent aux oreilles, les cadavres qui pourissent, les corps qui explosent sur une mine ou tout ce qu'en somme Jünger subsume sous le terme extraordinairement suggestif d'Orages d'aciers.  Pensez que nous parlons d'une guerre très particulière, une guerre de tranchée, la première de cette envergure et la dernière du genre qui n'a que peu à voir avec nos guerres modernes encore qu'elle en soit l'ancêtre.

 

     En somme, pour Freud, ces menaces, ces dangers extérieurs ne différent pas tellement de ceux qui - dans la vie civile - déclencheraient une névrose traumatique.  Prouverez-vous aujourd'hui à Buraies et vous verrez dans le Gange flotter autant de corps pourris que dans l'eau des tranchées de Cambrais ou de la Saunne; ou encore faites un tour à pieds dans l'East Village de New York ou dans le Bronx vers 2 h 00 du matin et vous connaîtrez les attaques armées ou leur menace imminente.

 

     Ce qui caractérise la menace et la terreur ou l'horreur, d'où s'origine la névrose de guerre, c'est que dans le contexte très particulier de la situation de guerre le sujet se clive.  Le "moi", comme dit Freud, se sépare en deux "mois" conflictuels.  Au sujet de la vie normale, le sujet du temps de paix, le sujet dominé par le principe de plaisir s'oppose brusquement au sujet pour la guerre, pour le meurtre.  Les pages que je vous ai lues tout à l'heure montrent bien ce brusque déclenchement, cette soudaine émergence chez des sujets tout entiers livrés au plaisir débauché, chez des sujets pour le plaisir, de sujets pour la mort.  Des sujets pour la mort dont les désirs et les actes mettent immédiatement en danger le moi-plaisir, le sujet pour le plaisir, qui se rabat alors sur des positions libidinales narcissiques pour peu qu'il ait gardé quelques points de fixation libidinale archaïque (c'est-à-dire au cas où une névrose de guerre se déclenche).  On voit bien comment cette remarque annonce de la façon la plus explicite, la division pulsionnelle du sujet, entre les pulsions sexuelles et cet autre ordre pulsionnel qui vise la mort (aussi bien d'ailleurs la mort de l'autre que celle du moi-plaisir, du moi-pacifique et conservateur).  Toute la question est de savoir si la libido qui est alors mise en jeu est la même, comme semble le prétendre James, ou bien s'il ne s'agit pas d'autre chose, d'une énergie que d'aucuns ont parfois nommé destrudo, mais pour laquelle je n'ai pas encore de nom.

 

     En fait, il ne me semble pas qu'il suffise d'apposer, comme le fait Freud dans une première approximation, un sujet pour la paix à un sujet pour la guerre, car le sujet peut trouver autant de plaisir dans la paix que dans la guerre et, dans ce sens, la destrudo ne me semble être que la part agressive de la libido.  Il s'agit plutôt d'introduire aux distinctions entre un sujet libidinal (fut-il pour la paix et/ou pour la guerre) et un sujet pour la mort.  Certes, on peut dans l'exemple de Jünger que je jvous ai lu, apposer le sujet pour la paix qui prend son déjeuner au sujt pour la guerre qui saute au combat à l'appel hurlant d'un lieutenant ivre.  Je crois qu'en fait, c'est un même sujet qui manifeste deux aspects dialectiquement antagonistes de sa libido.  L'aure sujet, le sujet pour la mort, n'apparaît en fait qu'après le moment où "dégrisé" - ou pour reprendre un terme de James, frappé d'aphanisis, de retrait de la libido - Jünger, dans une sorte d'abattement morne et indifférent s'offre aux balles qui le blessent grièvement, s'offre en fait à la mort, à laquelle il échappe d'extrême justesse.

 

     On peut deviner d'abord, cette opposition que Freud tentera de théoriser par l'introduction de la pulsion de mort dans le filigrane de tous les textes de Jünger, mais plus particulièrement, dans les deux livres consacrés à son expérience de la guerre de 1914-18: Orages d'aciers et le Boqueteau 125 et, pour la reconnaître la suite explicitement développée dans toute son ampleur de mythe dans: Sur les falaises de Marbre.

 

     Si j'insiste tant sur Jünger, c'est que pour ceux d'enre nous qui n'ont pas une grande expérience clinique du jeu de ces pulsions, la littérature allemande de l'entre-deux guerre, et plus particulièrement le texte de Jünger, sont entièrement construits sur la fictionnalisation de cette conjugaison dialectique du sujet libidinal et du sujet pour la mort, qu'ils ont placé au fondement d'une éthique nouvelle qui n'apparaîtra, en fait, qu'après la seconde guerre mondiale.

 

     Tous les auteurs psychanalystes, y compris Freud, qui ont abordé l'étude des énigmatiques névroses de guerre ont amèrement regretté de ne pouvoir en poursuivre l'étude suffisamment longtemps pour vérifier leurs hypothèses.  Mais il se trouve qu'ayant émergé un peu plus d'un an après le début de la guerre en très grand nombre, toutes ces névroses disparurent soudainement dès la guerre terminée.  Il ne nous en reste que les traces théoriques qui devaient participer à la formulation de l'hypothèse de la pulsion de mort du côté de la psychanalyse, mais une immense littérature fictionnelle sur les conditions de leur apparition: la crise éthique de 1914-18.

 

     La fois prochaine nous verrons quelle est cette crise et dans quels termes Freud nous introduit à la pulsion de mort.

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