COURS
13
Exposé
de Karim Jbeili
24 janvier 88
Cher François,
Suite à la présentation de
Jean, j'ai eu l'occasion de discuter avec lui de tous les échos réveillés par
sa présentation. J'avais constaté
qu'elle recelait une série de définitions ou de citations qui avaient, toutes,
un rapport direct avec la notion d'instinct de mort. Après lui avoir soumis ce commentaire je lui ai suggéré qu'il
était possible de mettre cote à cote ces définitions et d'y opérer une sorte
d'implosion logique qui permettrait d'aboutir à une idée nettement plus claire
de ce qu'était l'instinct de mort.
Jean a été amené dans le cours
de la discussion à réaffirmer ce que la pulsion de mort avait d'originel en se
référant à cette citation de l'Au-delà dans laquelle l'instinct de mort
est immédiatement rapporté au saut de l'anorganique à l'organique et à d'autres
passages où il est rapporté à la mutation de l'organique au psychique. L'instinct de mort apparaît comme tendance
au retour vers l'état antécédant dès que la première coupure s'opère et
successivement pour toutes celles qui suivront.
Nous avons ensuite discuté de
ce que "la pulsion de vie" pouvait avoir d'antinomique dans la
mesure où la pulsion, par définition, est une tendance qui ramène les choses
vers le passé, vers l'état antérieur alors que la vie apparaît comme une
tendance qui mène vers l'avant, vers le futur, vers des agrégats
novateurs. Pour schématiser la question
Jean a eu recours au schéma suivante:
Grande
boucle de
l'instinct
de vie.
Court
circuit de
l'instinct
de mort.
Le schéma incarne ici la
contradiction. L'instinct de vie tout
en allant en sens inverse de l'instinct de mort, se rend néanmoins au même
point que celui-ci. Outre cette
contradiction le schéma a le mérite de décrire les rapports des deux instincts
exactement comme s'il s'agissait d'un circuit électrique à courant continu.
Sens des
électrons qui vont par définition
à l'inverse du
sens du courant.
Sens des
électrons si les plots
rentraient en
contact.
Dans ce schéma nous voyons les physiciens développer la même antinomie
que Freud, sans doute pour les mêmes raison.
Tout le monde sait que
l'électricité est un flux d'électrons qui s'arrache à un lieu pour aller
enrichir un autre au moment de la charge, et un retour de ces mêmes électrons à
leur base originelle au moment de la décharge.
Dans un circuit chargé on dit qu'il y a une différence de potentiel entre
les deux pôles du circuit. Dans un
circuit déchargé, on dit que la différence de potentiel a été réduite à zéro.
Dans le schéma ci-dessus, les
électrons ont quitté le pôle de gauche pour aller s'accumuler dans le pôle de
droite. Le circuit est chargé. Mais la situation est instable; les
électrons s'impatientent; ils ont hâte de rentrer chez eux. Ils ont le choix entre deux possibilités ou
bien rentrer par la voie la plus courte entre les deux plots (créer une
étincelle entre ces derniers par exemple) ou bien entreprendre un grand voyage
plein d'aventures en faisant le tour du circuit.
En comparant trait pour trait
les deux schémas, la libido accumulée du côté droit a une certaine hâte de se
voir déchargée. A cet effet elle
pourrait prendre soit la voie de la pulsion de mort et se voir en un instant
rendue à son état de Nirvana originel soit la voie de la pulsion de vie et
rentrer dans le grand manège de la vie qui la ramènera de toutes façons à la
mort et au repos mais plus tard.
Mais pour en revenir au
courant électrique, on aurait pu s'attendre, et jeune élève je m'y étais
attendu, à ce qu'on définisse le courant comme étant précisément ce flux
d'électrons qui se précipite vers la décharge.
Or quelle ne fut pas ma surprise en apprenant qu'il n'en était
rien. Au lieu que le courant soit ce
flux d'électrons chargé négativement et rentrant au bercail les physiciens ont
jugé, pour des "raisons arbitraires", disaient-ils, - je n'en
ai jamais cru un mot - qu'il valait mieux inventer un être fictif qu'on a
appelé "charge positive" et lui faire parcourir le chemin
inverse de celui des électrons. En
dépit du bon sens, ce flux fictif de charges positives fut nommé courant
électrique.
Trait pour trait nous
retrouvons le même paradoxe dans la notion de pulsion de vie. La pulsion quelle qu'elle soit est supposée,
par définition, ramener la libido à son état antérieur tandis que la vie est
supposée procéder à la construction de nouveaux agrégats, circulant ainsi en
sens inverse de la pulsion.
Ceci dit je n'ai pas du tout
l'ambition de résoundre le paradoxe mais, plutôt, de le mettre en valeur. Des théories extrêmement efficaces peuvent
être construites sur des définitions heurtant ainsi le bon-sens; je n'en veux
pour preuve que la théorie électrique elle-même. Mais l'intérêt pour nous de cette théorie ne s'arrête pas
là. A poursuivre la promenade en sa
compagnie l'échange pourra encore être fructueux.
Nous allons reprendre le
circuit électrique de tout-à-l'heure en prenant soin d'y ajouter ce qu'on
appelle un condensateur.
sens "arbitraire"
du "courant"
condensateur
Un condensateur est un
ensemble de deux surfaces très rapprochées mais sans contact entre elles que
l'on insère dans un circuit (voir schéma).
Il a pour effet de reproduire la différence de potentiel du circuit
entre ses deux surfaces. Si la d.d.p.
du circuit est de 1 volt la d.d.p. entre les deux bornes ou surfaces du
condensateur sera également de 1 volt.
Il est à noter que l'on peut insérer autant de condensateurs que l'on
veut dans un même circuit le résultat sera exactement le même. Chacun des condensateurs sera à l'image de
son voisin et ils déploieront tous la même d.d.p. que celle des bornes du
circuit.
L'intérêt, mettons épistémologique,
du condensateur est qu'il incarne en lui-même une contradiction. Il est, indubitablement, une discontinuité
dans le circuit puisqu'il n'y a aucun contact matériel entre ses deux
armatures, mais il préserve tout aussi élégamment la continuité de celui-ci
dans la mesure où le circuit demeure capable d'alimenter n'importe quel élément
qu'il traverserait.
En reprenant le parallèle du
côté psychanalytique, le condensatuer incarne ici la "relation d'objet". Au niveau de cette relation d'objet-condensateur
nous sommes dans le circuit de la pulsion de vie; la pulsion de mort n'y est
pas visible mais elle n'en demeure pas moins efficace. Elle confère à la relation d'objet son
intensité (la d.d.p. est reproduite) tout en servant de modèle au maintien de
la tension entre les deux armatures (l'existence du condensateur-relation
d'objet est conditionnée par le maintien de la séparation entre ses armatures
de la même façon que l'existence du circuit est conditionnée par le non-contact
entre ses deux bornes). Advenant le
contact entre les deux surfaces, c'est-à-dire advenant la satisfaction de la
pulsion, le condensateur disparaît dans son principe de la même façon que le
désir disparaît et il faut attendre le renouvellement de la tension sous
l'influence de la pulsion de mort pour que renaisse le désir. Le condensateur pourrait ici incarner la
pulsion de mort associée au manque tous deux n'étant pas forcément
contradictoires avec la pulsion de vie et pouvant y être noués.
Je suspend ici mes digressions
métaphoriques. En espérant avoir
contribué quelque peu à éclaircir le problème.
Amicalement