COURS
12
Exposé
de Mireille Lafortune
03\05\1988
PARLER LA MORT[1]
Il y a déjà un certain temps
que François m'a demandé de venir dire ici "quelque chose" sur
la mort. Mais cela fait très peu de
temps que j'ai su, pour moi-même, que j'allais répondre affirmativement;
alors un jour, un lieu, une date, une entente.
J'aurais voulu arriver avec
"une très belle conférence", bien écrite, mais ce n'est pas du
tout sous cette forme que les choses se sont présentées lorsque j'ai commencé à
mettre ce qui me venait sur papier; ce n'est évidemment pas faute de temps,
fait que je pourrais aisément invoquer; c'est que cela se passe tout autrement
et a tout à voir avec mon rapport à la vie et à la mort : de là où je peux vous
parler, il valait mieux, d'une certaine façon, que je ne réussisse pas à
préparer cette "belle conférence"; j'aurais risqué d'enfermer,
de contraindre, disons, dans un discours constitué, structuré, ce que
j'aimerais vous dire ici; de toute évidence, ma réflexion emprunte des chemins
fort variés et qui pour l'instant, du moins en ce qui me concerne, rendent
toute rédaction digne de ce nom impossible.
Je vais donc plutôt vous
livrer quelques réflexions, en allant de l'une à l'autre, parfois et peut-être
souvent, sans passage articulé, tout au moins apparamment, d'un élément à un
autre. Parler, au-dessus du vide, de ce
vide, manière qu'un collègue avait déjà qualifié de travail sans filet. Mais comment faire autrement?
Depuis le temps que vous
travaillez ici sur cette question, peut-être avez-vous déjà esquissé ces
manières que j'ai de penser la chose, ou de me laisser penser par la chose si
je puis dire. Si je ramène sur le tapis
du déjà-dit, puissiez-vous néanmoins trouver dans mes propos une façon
différente d'y réfléchir et matière à élaboration.
Pour ma part, j'aimerais
pouvoir vous dire comment je suis travaillée par la question de la mort et
tenter, par cette voie, de dire quelque chose sur la pulsion de mort, avec
toutes les ambiguïtés que suscite cette locution de "pulsion de mort".
Mon père qui était médecin de
famille et accoucheur, avait dans sa salle d'attente un dessin d'une tête de
mort, un crâne humain, vu de face : du moins, c'est ce que tout un chacun y
voit dans un premier temps. En s'en approchant,
on peut y voir autre chose. Le crâne
devient miroir, un grand miroir rond; les yeux font place à une tête de femme
qui regarde dans le miroir; l'espace assombri entre la tête de la femme vue de
dos, de trois quarts, et son image dans le miroir et dont le regard est dirigé
vers le dessinateur, cet espace assombri donc, devient le nez. Les dents deviennent des flacons de parfums
et d'eaux de toilette et sont de taille variable; le menton devient un dessus
de commode dont la forme arrondie qui descend devant la commode correspond bien
à cette partie du visage.
Le reste est dans le noir, les
différentes intensités de noir rendant compte de la robe de la dame, de sa
chaise, du reste de la commode, etc. Si
l'on recule de quelques pas, la tête de mort, le crâne apparaît; si on
s'avance, de nouveau, c'est la dame qui apparaît.
Un titre : "All is
Vanity". Qu'y entendre? Qu'y repérer? Un "Rien ne sert de vous faire belle, Madame, la mort
l'emportera"? Ou encore, la
femme et la mort ont partie liée? Ou
encore : les deux, la femme et la mort, sont aussi énigmatiques l'une que
l'autre? Un médecin de méecine générale
et accoucheur accompagne ses patients, ses patientes, à leur naissance, pendant
leur vie et à l'heure de leur mort.
(Surgit ici un souvenir : mon père de retour à la maison après avoir
fait un accouchement et ayant mis au monde une petite fille d'une femme qu'il
avait lui-même mise au monde; sa grande émotion se lisait très clairement sur
son visage.) Dans le jargon du métier,
on pourrait élaborer sur la question du narcissisme, ou du narcissisme au
féminin, ou du narcissisme et du féminin; on pourrait certes élaborer sur la
question du regard, du miroir; on pourrait alors reprendre les théories de
Lacan, Dolto et Denis Vasse sur cette question. Mais le titre est terriblement pessimiste : "Tout est
vanité". Faut-il entendre,
"tout est vain"?
Dans un autre ordre de
souvenirs : en juin, 1981, j'étais en Alaska; fin juin, c'est la période du
solstice d'été, donc du soleil de minuit.
De la lumière vingt-quatre heures sur vingt-quatre; rien ne
disparaissait; tout était toujours là.
Il n'y avait point d'ombre. Je
me souviens de mon retour qui comprenait une escale à Vancouver et du profond
soulagement de voir la nuit escendre sur la ville : je pouvais désormais
imaginer la ville, je pouvais rêver la ville.
En Alaska l'été, au solstice d'été, pas d'alternance, pas de rythme, pas
de passage du réel à l'imaginaire. Des
prisons utilisent souvent un éclairage éclatant et l'effacement de tout bruit
comme moyen de torture, ce qui a pour effet de rendre fou. René Major a décrit cette expropriation de
soi dans son très beau livre intitulé "L'agonie du jour".[2]
Et puisque j'abonde dans les
images, j'ajouterai que j'ai reçu, il y a moins de deux semaines, une très
belle carte, dont le titre se lit ainsi : "Death Valley". Je savais ce qu'était cette "Death
Valley", mais j'étais curieuse de connaître la définition que le
dictionnaire en donnait; la voici : "Vallée désertique des Etats-Unis,
en Californie, près de la frontière du Nevada, au nord du désert Mojave. C'est un fossé d'effondrement, s'enfonçant
au-dessous du niveau de la mer, d'une aridité quasi totale". Death Valley, la Vallée de la Mort.
Cette carte m'a été envoyée
par un petit bout de femme plein de vie qui avait participé, tout comme je
venais de le faire, au Colloque, tenu à San Francisco, de la Fédération
Mondiale des Associations pour le Droit de Mourir dans la Dignité. On y a parlé mort, manières de mourir, mort
et médecins, qualité de vie, droit de choisir, testament de vie (et non de
mort), d'euthanasie, de droit au suicide, de l'impact de la technologie
médicale sur le droit des gens de mourir dans la dignité, de choisir le moment
de partir, de l'impact du SIDA sur ces questions, de l'accompagnement des
mourants, etc.
Voilà donc quelques évocations
qui nous mettent en présence de la mort, peut-être devrais-je dire en présence
de la présence de la mort, présence témoin du travail de la mort; mais
s'agit-il de la pulsion de mort? Chose
certaine, on a tenté et on tente d'en faire un concept, dans un effort de le
rattacher, de l'arrimer, à un savoir quelconque.
"Mort" évoque
rien, inertie, un "n'est plus" et non un "n'est pas";
"mort" évoque le retour à la terre, dit-on souvent; la vie
serait-elle un accident de la mort plutôt que la mort une fatalité de la vie?
La mort est une idée; on ne
sait pas ce qu'elle est et on ne le saura jamais. Mais assez curieusement, on parle de pulsion de mort comme de la
mort elle-même, donc d'une mouvance; mais s'agit-il d'une mouvance qui lui
serait propre? Un défaut de vie? Un défaut de la vie? S'agit-il d'une mouvance dont la force,
l'énergie, s'articulerait à celle de la pulsion de vie? La pulsion chez Freud, c'est la
sexualité. Dans pulsion, il y a
mouvement, il y a recherche de satisfaction, il y a excitation, et la source de
la pulsion est dans le corps.
"Nous sommes les
enfants du sexe et de la mort", écrit Jacques Ruffié dans son livre
intitulé "Le sexe et la mort"[3]. "L'une des grandes infirmités des
civilisations modernes, écrit-il aussi, est d<avoir occulté la mort
comme un sujet tabou et présenté du monde une vue artificielle, aseptisée, qui
ne répond pas à la réalité".
Il compare la reproduction du
type bactérien par division simple (chromosome unique qui se subdivise en
répliques exactes du premier) avec la reproduction humaine; du côté de la
reproduction bactérienne, une espèce d'immortalité, de conservatisme, "le
même cliché qui est indéfiniment tiré" : et cela dure depuis trois
milliards et demi d'années.
"La sexualité, et la
mort qui l'accompagne, assurent le changement.
Sans elles, nous ne serions pas". Chaque sujet est le fruit d'un mélange, non-identique à aucun de
ses deux géniteurs. Il est autre. Infinie variabilité. Sexe-vie-mort : des inséparables. Et il développe sa pensée dans l'optique
d'un infini renouvellement, ce qui lui fait dire que "le sexe et la
mort sont les deux tributs que nous payons au progrès évolutif". Il situe cette évolution dans la perspective
des cycles écologiques. Ayant commencé
sa carrière de biologiste dans un service de médecine légale, il y va, "dans
toute sa brutalité" comme il le dit, d'une description détaillée du
pourrissement du corps (il considère que la crémation pratiquée sur une grande
échelle pourrait briser les cycles écologiques), et de la reproduction in
extenso, ce qui ipermet tout de même de symboliser un peu tout cela, du
très beau poème de Beaudelaire intitulé "Une charogne"[4]
: "Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été
si doux..." etc.
Dans un des derniers
chapitres, Ruffié évoque la fragilité de la vie et remplace la question "Pourquoi
mourons-nous?" par un "Pourquoi sommes-nous encore en vie?",
quetion, écrit-il, qui lui vient souvent à l'esprit, entre autres lorsqu'il
s'agit de traverser la Place de la Concorde à quatre heures de l'après-midi.
"La mort est absurde,
sinon révoltante, tant que l'on ne raisonne pas en biologiste",
écrit-il, ce qui ne l'empêche pas de se poser la question de la mort chez
Freud, pour énoncer que "la pulsion de mort, dans la théorie
freudienne, pousse à ramener le vivant à l'état inorganique, ce qui se ferait
par une réduction complète des tensions".
De la pulsion de mort ou du
travail de la mort? Elise est venue
après une série d'échecs amoureux, toutes ses relations amoureuses se
caractérisent par la précipitation dans la mise en commun d'un appartement avec
un compagnon, et après un temps de plus en plus court, par une rupture
précipitée. En alternance, une vie
extrêmement solitaire avec de nombreux fantasmes et rêves de suicide, des
"acting-out" sur le mode du funambule qui fait épisodiquement
un faux pas et se raccroche à son fil par le bout de son petit doigt. Elle m'a longtemps tenue, et le fait encore,
sur cette corde raide : se tuera-se tuera pas.
Ses fantasmes, rêvés et agis, ont toujours à voir avec l'eau; je ne
compte plus les scénarios où l'eau est présente, qu'il s'agisse de la mer,
d'une rivière, d'un lac, d'une piscine.
A chaque séance, je la vois marcher, de la salle d'attente au divan et
du divan vers l'escalier, engoncée dans son corps, comme pas sortie de son
corps, celui d'un autre, d'une autre sans doute : un corps pris dans un bloc.
Elle vient depuis trois ans à
raison de trois séances par semaine : pas une séance où elle ne parle sans
pleurer au bout de quelques minutes après le début de son entrevue. Son fantasme? Venir quatre fois la semaine, cinq fois, six fois, sept fois, en
somme tous les jours; rester dans ma maison avec moi. Mes absences la font invariablement s'effondrer. Ses exigences de prise en charge totale
adressées à ses amoureux sont reportées sur moi. Mais malgré la force d'inertie qui la tire du côté du non-faire,
du ne pas bouger, du non-délié du corps, elle parle; elle cherche des mots pour
traduire son grand mal à vivre et elle les trouve aux confins de la vie et de
la mort, sur le qui-vive : trouvera-trouvera pas. Vie sans plaisirs, d'un ennui mortel; voix quasi sans tonalité;
mais elle parle; d'elle, du comment elle se sent, elle essaie de comprendre.
Mais après ces séances, j'ai
souvent envie de bouger, parce que fréquemment paralysée par cette
expérience. Très rarement de violence
pressentie, mais quelque chose de mortifère.
Elle semble toujour savoir vécu ainsi.
Elle ne veut renoncer à rien : mais qu'est-ce rien ici? Et que serait un objet? Celui ou celle qui la garderait
en-dedans? Ni castration primaire, à
peine une castration primordiale, dirait Françoise Dolto.[5]
Non le sein comme premier
objet, mais quelque chose qui lui est bien antérieur. La voix? Le liquide
amniotique? Attirance et peur de l'eau
conjuguées. Sans me rendre compte dans
un premier temps des rapports de mon geste avec ce qui se jouait dans cette
analyse, j'ai pris des cours de natation, histoire de coordonner ma respiration
avec mes mouvements, ce qui m'était antérieurement difficile. Plonger aussi; un professeur qui a toute ma
confiance, me dit : "plonge en passant par-dessus mon bras"
qu'il avait placé au niveau de mes genoux.
Je plonge et je remonte. "Maintenant
plonge en entrant dans l'eau à la verticale", ce que je fis. Je remontai. Maintenant, va sur le tremplin et plonge à la verticale; je
plongeai, et ce n'est qu'après que l'angoisse est venue, la crainte de ne pas avoir
suffisamment de souffle, d'air dans mes poumons pour être capable de remonter à
la surface; l'angoisse suscitée par la masse d'eau au-dessus de ma tête :
remontera-remontera pas.
Autre discours, mortifère,
celui-là aussi. Je peux d'ailleurs
m'appuyer de nouveau sur la métaphore biologique de Ruffié qui oppose en fait
une image de répétition mortifère, celle de la reproduction bactérienne,
toujours du même, et celle de l'infinie diversité du mélanger génétique :
toujours des individus, chacun unique.
Au département de psychologie où j'enseigne (Université du Québec à
Montréal), t comme dans tant d'autres départements de psychologie en Amérique
du Nord, le mythe du scientisme, une idéologie du modèle expérimental dans la
recherche fige le sujet en objet aseptisé, une prise dans le réel, à
l'exclusion de tout désir du chercheur.
Grande difficulté de faire entendre qu'il n'y a de recherche que par
ceux qui la font. Lacan disait : "Il
n'y a pas de science de l'homme, parce que l'homme de la science n'existe pas,
mais seulement son sujet". De
ma part, un livre pour en sortir vivante, d'une certaine façon.
Un autre discours, mortifère
lui aussi. Le samedi trois avvril 1988,
à l'Université Ann Arbor dans le Michigan, où un fils venait de terminer un
cycle d'études. Cérémonie de graduation
dans le vaste stade football; présentation de quelques doctorats honorifiques
et surtout un long discours du Docteur marshall Shulman, Directeur du
Département des Etudes Avancées sur l'Union Soviétique à l'Université Colombia
de New-York. "The good and the
bad Lessons of History"; discours idéologique très orienté, très
troublant; il a montré à quel point Gobartchev, dont j'ai entendu le nom au
moins une vingtaine de fois dans ce discours, deviendrait, selon lui, plus
"raisonnable"; mais, prudent, il rappelle qu'il y a beaucoup à
faire avant que l'Union Soviétique ne comprenne la position américaine, la
liberté américaine; car il y aurait une liberté qui serait américaine et qui
bien sûr serait la bonne. "The
good and the bad lessons of history" devint "The Good and the
Bad". Trente à quarante mille
personnes étaient réunies; terrifiante, l'utilisation de cette tribuen pour
tenir un tel discours. Je laisse ici le
soin à chacun de deviner, de repérer qui est "the good" et qui
est "the bad". Devant
l'impatience montante de la foule, il a terminé en colère : la seule
ressemblance entre la foule moscovite qu'il avait antérieurement adressée et
celle-ci, a-t-il dit, c'est que les deux ont voulu le faire taire.
En effet, des étudiants tenant
chacun dans leurs mains une lettre du nom du Dr. Jeane Kkrkpatrick qui venait
de se voir décerner un doctorat honoris causa à cette même tribune,ont dénoncé
l'extrémisme du discours entendu en ajoutant au bout de ce nom, le titre de Doctor
of Terror. Kirkpatrick, ancienne
ambassadrice des Nations-Unies, avait effectivement justifié l'assassinat d'un
groupe de religieuses au Salvador en disant qu'elles ne faisaient pas que leur
travail de religieuses, mais avaient aussi des activités poligiques;
l'assassinat de trente mille paysans salvadoriens en expliquant que pour la
population salvadorienne, cette répression avait moins d'importance que le
rétablissement de l'ordre et de la paix civile qui ont suivi. Elle a encouragé des régimes dictatoriaux en
déclarant que les misères de la vie traditionnelle leur étant familières, elles
sont pour cela supportables aux gens ordinaires qui apprennent par l'habitude à
y faire face. Elle a aussi donné son
appui à l'apartheid en Afrique du Sud : faudrait-il s'en étonner?
Le discours entendu était
profondément inquiétant et il était grandement soulageant, mais cela est encore
trop peu, de constater l'opposition des étudiants à des vues aussi mortifères.
Pour conclure : un constat et
quelques interrogations. D'abord le
constat : la mort est la seule castration à laquelle personne n'échappe. Et puis les interrogations : penser la
pulsion de mort en tant que travail de la mort; penser la pulsion de mort en
tant que prise dans le réel; penser la pulsion de mort en tant qu'effondrement,
que décomposition du corps; penser la pulsion de mort, paradoxalement, en tant
qu'absence pulsionnelle.
Dans une entrevue télévisée,
Marguerite Yourcenar demandait : "Peut-on symboliser sa mort, peut-on
la symbolisr pour les autres?"
Elle aura répondu à sa question positivement puisque voyant sa fin
venir, elle avait prévu, pour elle et pour les autres, une utilisation de
quelques objets symboliques identifiés à sa vie quotidienne et des rites très
simples, lieux et moments, pour chacun, de recueillement, de méditation sur sa
propre finitude.