COURS 1

 

                       15 septembre 1987

 

 

 

LA PULSION DE MORT ET SES DESTINS

 

     Des événements d'ordre personnel m'avaient amené au printemps dernier à envisager de centrer le séminaire de cette année sur le mal.  Je peux vous en dire un mot car, si je ne traiterai pas du mal, le mal demeurera tout au long de l'année à l'horizon de notre travail, tout comme il ne cesse de se profiler à l'horizon à la limite du champ psychanalytique dans son ensemble, si tant est que la psychanalyse n'a pas à voir avec des souffrances physiques dont la cause serait organique mais avec des souffrances morales qui s'articulent autour du sentiment insupportable d'une faute fondamentale que Freud place non seulement au coeur de la problématique oedipienne par rapport à laquelle chacun structure son destin, mais également à la racine même de la civilisation humaine: sous les espèces du meurtre du père primitif et de la culpabilité afférentes des tueurs qui scelle le pacte social (Lacan: l'éthique, point culminant de son oeuvre).  Nous verrons, à la lueur des travaux récents de l'histoire des religions ce qu'il convient de penser de ce mythe originaire développé par Freud dans Totem et Tabou, et s'il ne convient pas de lui supposer un Au-delà tout à fait fascinant.

 

     Voici la série d'événements dont s'origine le travail ue je vous propose de faire ensemble cette année.  Sans doute paraîtra-t-il singulièrement personnel et à la limite déplacé dans le cadre d'un séminaire, mais je suis persuadé que chacun d'entre vous aura connu ou connaîtra quelque chose d'approchant.

 

     J'ai appris au printemps que quelqu'un qui m'est cher était très gravement malade.  Ma réaction à cette nouvelle m'a remémoré un souvenir déjà ancien qui m'a longtemps fait honte et dont je n'avais jamais parlé à quiconque.  Ma mère est morte, il y a une vingtaine d'années d'une maladie longue et terrible à la fin de laquelle elle a perdu successivement toutes ses fonctions vitales et sensorielles.

 

     En quelques jours elle a perdu la vue et lorsque je l'ai revue, aveugle, j'ai ressenti au coeur de ma tristesse et de mon désarroi, une seconde d'exultation triomphante tandis que se formait la pensée suivante: enfin elle ne me verra plsu mentir!  Je chassai la pensée et le sentiment de triomphe aussitôt, complètement attéré.  En effet, lorsque nous étions jeunes mes frères et moi, et que nous nous exercions au mensonge comme le font tous les enfants, ma mère ne nous a jamais dit que nous mentions, elle se contentait de nous fixer pendant quelques secondes de ses yeux d'un bleu extraordinairement clair et perçant sans dire un mot.  Nous perdions bientôt contenance et ne tardions pas à avouer la vérité, mais lorsque nous promettions de nous amender, ma mère ne nous excusait pas; elle ne nous punissait pas non plus, mais elle disait cette phrase qui me glaçait: "Eh bien, nous verrons!"

 

     Eh bien ce jour-là, au bord de sa mort, ma mère, enfin, ne pouvait plus voir.

 

     J'ai toujours considéré cette réaction triomphante et sarcastique comme une manifestation à l'état pur, du mal, du sentiment du mal.  Du mal en tant qu'il se trouve étroitement lié à la mort et à l'amour du mal qui nous habite tout un chacun sous des formes diverses.

 

     Pourtant de là, j'ai passé mon été à tenter de cerner, de définir ou, à tout le moins, de délimiter le "champ du mal" et la notion de mal sans avoir recours au Bien c'est-à-dire sans définir le mal comme ce qui n'est pas Bien et/ou ce qui n'est pas Bon, c'est-à-dire, dans notre champ de la psychanalyse comme ce qui ne satisfait pas au principe de plaisir d'une part et est contraire à nos îdéaux du moi d'autre part.  Je me suis aperçu à la longue de ce que j'aurais su si j'avais été chrétien, c'est que le mal est insaisissable, qu'il échappe à toute saisie et qu'il est encore plus fluctuant que le Bien par rapport auquel il apparaît très vite qu'il ne se situe pas dans un rapport d'opposition bi-polaire.  Disons que le mal, à la différence du Bien, n'est, à la limite, pas symbolisable.  Dès que le mal se dit c'est tout de suite déjà moins mal que le mal qui échape à toute formulation (plus de mal comique: Mephisto et le satanisme).  On le voit bien par contraste chez Sade où les crimes les plus horribles - je pense aux 120 Journées de Sodome - s'accomplissent dans le silence et hors de la vue d'un tiers témoin - ce sont ceux qui exigent un cabinet secret où ce qui se passe échappe à la description sadienne, c'est-à-dire échappe à toute fantasmatisation, à toute imaginarisation possible, est rejetée dans le Réel. 

 

     Vous le verriez aussi en lisant les Liaisons dangereuses de Ladas où les crimes de corruption de la marquise de Merteuil et du Vicomte de Valmont si minutieusement décrits et analysés nous semblent plutôt excitants.  Le contraste est encore plus frappant si vous comparez les Liaisons avec La vie, l'amour, la mort (qui est peut-être un film de Lelouch) où le crime de François, le héros, bien que montré, parlé, jugé et condamné est d'autant plus troublant comme manifestation du mal qui habite François, et rend ce mal d'autant plus terrible, que François qui est par ailleurs un homme tout à fait normal, banal, n'en dit jamais rien.  Récit du film.  Le mal est terrible, réel énigmatique, tout comme il est là dans l'extraordinaire portrait que Ernst Jünger nous donne de Himmber, l'un des principaux chefs du parti nazi et de sa police. 

          "Ce qui m'a toujours, chez cet homme, donné une impression d'étrangeté, c'était qu'il puait le bourgeois.  On s'imaginerait volontiers qu'un homme qui organise la mort de milliers d'autres devrait se distinguer visiblement de tous et être nimbé d'une lumière terrible, d'une splendeur luciférienne.  Au lieu de cela, ces visages que l'on rencontre dans la première métropole venue lorsqu'on cherche une chambre meublée et qu'un inspecteur mis à la retraite anticipée vous ouvre la porte.

 

          D'autre part on voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions: le progrès de l'abstraction.  Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître.  Aujourd'hui, il nous remet une lttre recommandée; demain notre arrêt de mort.  Aujourd'hui il perfore notre billet et demain notre nuque.  Il accomplit l'un et l'autre geste avec un égal pédantisme, et la même conscience professionnelle.  Ne pas le voir dans les halls de gare et derrière le beep smiling des vendeuses, c'est errer dans notre monde avec des yeux aveugles à ses couleurs.  Il n'a pas seulement ses joues et ses périodes terrifiantes, Il est, dans son essence terrible."[1]

 

     Tout le problème que pose le mal en psychanalyse se joue autour de ce qui en sépare le fantasme de l'acte.  J'en donnerai un exemple simple: aucun analyste ne s'étonnera d'entendre un névrosé fantasmer de pouvoir détruire celui qu'il croit être son rival de la manière la plus étrange voire la plus dégoûtante.  On ne se trouve pas là confronté au mal et les analystes n'ont guère de peine à ramener ces fantasmes, comme celui de Roberto qui rêvait de faire manger ses propres excréments à son rival jusqu'à ce qu'il en crève, à leurs composantes pulsionnelles sadiques anales si puissantes chez les obsessionnels.  (Dolto: le bébé dans les chiottes.  La confusion entre fantasme et acte et anti-psychanalytique.)  La situation me semble très différentes lorsqu'un analysant qui a attrappé le sida et le sait multiplie les rencontres sexuelles autant qu'il le peut pour le refiler au plus de monde possible aussi froidement que s'il détruisait des insectes dans un jardin.  Sans doute le psychanalyste du Moi pourrait y voir ce que Georges Klein appelait un renversement des voix, c'est-à-dire le passage d'une position passive (avoir attrappé le sida) à une position active (contaminer le plus de monde possible), et considérer ce geste comme une étape bénéfique et positive ves la constitution d'un moi fort et autonome, mais je doute qu'il puisse rester en vérité insensible à la dimension du mal qui s'ouvre soudainement devant lui sur son divan.  Je donne cet exemple extrême dont j'ai discuté avec un psychanalyste de New York, parce qu'il me semble poser brutalement la question des limites auxquelles le "mal" confronte le psychanalyste en son action, qui sont aussi les limites de son éthique de psychanalyste.  Il y a des questions qui doivent être posées brutalement pour être entendues.  Celles de cette année en est une.

 

     Mais ces limites me semblent être celles-là même qu'impose à la psychanalyse, à son champ d'application, à l'acte analytique et à l'éthique du psychanalyste qui le soutient dans son acte, l'introduction de ce concept limite que nous avons commencé à aborder l'an passé: le concept de pulsion de mort.  Là où le mal se profile la mort n'est pas loin, non pas tant peut-être comme pulsion que sans les espèces de l'un des destins possibles de cette pulsion.

 

     Je vous propose donc de repartir de ce texte si énigmatique, si doux, si incroyablement riche, si provocateur aussi pour certains des psychanalystes qui souhaiteraient tant qu'il n'existât point, l'Au-elà du principe de plaisir où Freud introduit le concept de pulsion de mort.

 

     Nous en suivrons ensuite le développement dans les textes ultérieurs, dans le même temps que nous continuerons à examiner en quoi ce concept éclaire notre compréhension clinique, d'un composé complexe d'ombre et de lumière (je reprendrai le fil du récit des cas de M. D. et de Lisbeth), mais aussi comment il nous permet, dans un tout autre registre, celui de la civilisation dans laquelle la psychanalyse est née et où nous la pratiquons, de mieux appréhender le Malaise croissant de cette civilisation et qui, peut-être plus qu'un malaise, est devenu pour certains aujourd'hui plus nombreux qu'hier la manifestation désastreuse, je ne dirais pas du mal, mais d'un mal qui ne saurait laisser les psychanalystes à la belle indifférence qui leur sert trop souvent lieu de "neutralité bienveillante", à défaut d'une éthique soigneusement élaborée.

 

 

 

     Tels sont donc les grands points de repère du champ que nous examinerons que nous retournerons en tous sens cette année comme si un trésor était caché dedans, légué par Freud, et qui nous appartiendra - comme dans la fable du riche laboureur de La Fontaine - si nous savons le découvrir et découvrir quel il est.  Comme nous ferons souvent appel aux moralistes cette année, permettez-moi, pour le fun, de vous relire cette Fable qu'enfants nous apprenions par coeur.

 

          Travaillez, prenez de la peine

          C'est le fonds qui manque moins.

 

     Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine

     Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

     "Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage

          Que nous ont laissé nos parents;

          Un trésor est caché dedans.

     Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage

     Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout.

     Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place

          Où la main ne passe et ne repasse."

     Le père mort, les fils vous retournent le champ,

     Deçà, Delà, partout; si bien qu'au bout de l'an

          Il en rapporta davantage.

     D'argent, point de caché.  Mais le père fut sage

          De leur montrer avant sa mort

          Que le trvail est un trésor.

 

 

 

     C'est un peu pour honorer La Fontaine que cette année, je demanderai explicitement à chacun de conribuer à sa manière et en fonction de ses intérêts au travail du champ que je vous propose de cultiver.  Nous en reparlerons lorsque je saurai mieux ce qui amène chacun d'entre vous ici et votre "filiation" à Freud ou du moins le rapport que vous entretenez avec le champ freudien, ce qui vous y attire et, pour quelques-uns d'enre vous, ce qui vous y a retenu au point de pouvoir revendiquer d'être des fils ou des filles de Freud: c'est-à-dire des psychanalystes.

 

 

 

     Les textes que nous travaillerons:

 

S. Freud:

 

- L'Au-delà du principe de plaisr et l'ensemble des Essais.

- Métapsychologie.

- Totem et tabou.

- L'Avenir d'une illusion.

- Malaise dans la civilisation.

 

J. Lacan:

 

- L'éthique de la psychanalyse.

 

 

 

     mais il faudra lire d'autres textes psychanalytiques et c'est là que je solliciterai la collaboration de certains qui nous en ferons le compte-rendu en fonction de l'axe de notre questionnement.  Tandis qu'à d'autres je demanderai de faire état de certaines expériences cliniques qui leur paraîtront congruentes avec notre propos et à d'autres encore d'aller fouiller comme l'a toujours recommandé Freud avec l'insistance la plus extrême dans l'art et la littérature, la philosophie, l'histoire des religions et des mythes, l'anthropologie et les diverses sciences dites sociales et de l'homme, et de témoigner de ce qu'ils y auront trouvé.

 

     Nous laisserons pour l'instant de côté l'appel aux sciences topologiques et mathématiques auquelles le vieux Lacan a cru devoir faire appel vers le milieu de son enseignement (à partir du séminaire sur l'Identification) pour formaliser le dicours psychanalytique.

 

     Sans doute parlerai-je à chaque rencontre ne serait-ce que pour maintenir l'axe de notre recherche, mais je souhaite qu'à chaque rencontre quelqu'un d'entre vous nous présente quelque chose que la rencontre précédente lui aura suggéré - fut-ce par association libre - d'examiner et de nous apporter.  Car je vous assure qu'un discours qui touche à la mort ne saurait être tenu seul et sans risque.



    [1]  La cabane dans la neige, p. 63.

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