COURS 8

                      Le 15 janvier 1991

 

 

Résumé du séminaire sur les psychoses.

 

     Dans notre parcours au pas de course des cinq premières années d'en­seignement de Lacan à la Société Française de Psychanalyse, en­seignement qui culmine dans la construction du graphe du désir, nous parvenons au troisième séminaire, le séminaire sur les psy­choses.

 

     Pourquoi les psychoses, ou plus exactement pourquoi la para­noïa vient-elle centrer la réflexion de Lacan à ce moment-là de son parcours? Il s'agit en effet du cas du Président Schreber tel qu'il l'a lui-même exposé dans ses Mémoires d'un névropathe et tel que ce texte a été lu et "analysé" par Freud qui n'a jamais rencontré Schre­ber ni jamais, à ce qu'on sache, manifesté le moindre désir de le faire.

 

     1°) Peut-être s'agit-il de revenir sur ce qui est au coeur des thèses lacaniennes depuis la thèse de médecine, à savoir que la structure du moi est paranoïaque ainsi d'ailleurs que la connais­sance qu'elle sous-tend. Elle est paranoïaque dans la mesure où, comme la pensée chez le paranoïaque, elle provient de l'autre, s'appuie sur l'autre. Pourquoi?

     - parce que - nous l'avons vu et revu maintes fois ici-même - "le moi humain, c'est l'autre... Au départ, le sujet est plus proche de la forme de l'autre que du surgissement de sa propre tendance. Il est à l'origine collection incohérente de désirs - c'est là le vrai sens de l'expression `corps morcelé' - et la pre­mière synthèse de l'ego est essentiellement alter ego, elle est aliénée. Le sujet humain désirant se constitue autour d'un centre qui est l'autre en tant qu'il lui donne son unité [c'est la thèse psychanalytique première de Lacan formulée dès le stade du miroir] et le premier abord qu'il a de l'objet en tant qu'objet du désir de l'autre."

 

     Or, Précisément, la matrice primordiale où se constitue l'ob­jet comme objet de désir et de connaissance, c'est cette identifi­ca­tion première définie dans le stade du miroir, dominée par la rivalité de la jalousie. C'est en ce sens que la connaissance pre­mière de l''objet peut être dite paranoïaque, parce qu'elle se cons­titue sur une base rivalitaire et concurentielle, où le rival apparait comme un persécuteur (narcissisme primordial). Sans doute ne reste-t-elle pas prise dans la rivalité persécutrice dans la mesure où elle sera surmontée dans et par la parole qui introduit le tiers, l'Autre, dans le champ clos de la rivalité duelle. Tou­tefois, surmonter ne veut pas dire éffacer, rien ne s'éfface de l'histoire où se constitue un sujet, et le caractère agressif de la concurence primitive laisse sa marque dans toute espèce de discours sur l'autre, l'Autre et l'objet.

 

     On voit bien ici comment s'instaure une dialectique que Lacan situe admirablement dans ce passage du troisième séminaire : "Cette dialectique comporte toujours la possibilité que je sois mis en de­meure d'annuler l'autre - [tel est l'enjeu de la paranoïa] - pour une simple raison. Le départ de cette dialectique étant mon alié­nation dans l'autre, il y a un moment où je peux être mis en pos­ture d'être moi-même annulé parce que l'autre n'est pas d'accord. La dialectique de l'inconscient implique toujours comme une de ses possibilités, la lutte, l'impossibilité de la coexistence avec l'autre [...] C'est dans une rivalité fondamentale, dans une lutte à mort première et essentielle, que se produit la constitution du monde humain comme tel." (p. 50-51)

 

     2°) L'autre motif pour lequel Lacan travaille la question posée par la paranoïa plutôt que par les psychoses en général - car pas plus que Freud il ne parlera des autres psychoses comme la schi­zophrénie ou la psychose maniaco-dépressive - et plus préci­sément de la paranoïa telle qu'analysée par Freud sur la seule foi d'un témoignage écrit, c'est que précisément, l'interprétation que Freud en donne porte toute entière sur le seul discours, le dis­cours imprimé d'un fou, le Président Schreber qui, il est vrai n'est pas n'importe quel fou. C'est-à-dire que tout le travail de Freud ne se situe ici que dans le registre du Symbolique. Toute­fois, si cette dimension de l'analyse de Freud est exemplaire en ce qu'elle permet d'éclairer toujours davantage la fonction de la pa­role et les registres où elle doit être sans cesse replacée et analysée, elle n'épuise pas la question que pose la paranoïa, car au-delà de la structure du discours paranoïaque, se pose la ques­tion de son articulation au corps propre.

 

     "La relation au corps propre caractérise chez l'homme le champ en fin de compte réduit, mais vraiment irréductible de l'imaginai­re. Si quelque chose correspond chez l'homme à la fonction imagi­naire telle qu'elle opère chez l'animal, c'est tout ce qui le rap­porte d'une façon élective, mais toujours aussi peu saisissable que possible, à la forme générale de son corps où tel point est dit zone érogène. Ce rapport, toujours à la limite du Symbolique, seule l'expérience analytique a permis de le saisir dans ses derniers ressorts.

 

     Voilà ce que nous démontre l'analyse symbolique du cas Schre­ber. C'est seulement par la porte d'entrée du symbolique qu'on par­vient à le pénétrer" (p. 20)

 

     Peut-être faudrait-il se demander si la question de cette ar­ticulation du symbolique et du corps propre ne serait pas quelque chose de beaucoup plus évident pour la langue allemande que pour le français. Georges Arthur Goldschmidt, merveilleux écrivain et non moins remarquable traducteur, en particulier de l'oeuvre de Peter Handke, a très bien analysé cette profonde différence entre les deux langues dans son très beau livre Quant Freud voit la mer. Il remarque : "qu'à comparer le français et l'allemand, on se rend compte que l'allemand est lié, dans son intimité même aux gestes et aux désirs du corps - [quelque chose que Heidegger a maintes fois souligné, en particulier dans Qu'appele-t-on penser? ] - La ponc­tuation sert en allemand à indiquer les endroits où il faut repren­dre son souffle, elle découpe la phrase en propositions, c'est-à-dire en groupes respiratoires. La proposition subordonnée avec son fameux `verbe à la fin' [...], suit tout simplement le mouvement descendant de la cage thoracique. L'allemand est construit sur la voix : ce qui est dit a toujours un effort musculaire qui l'engage au plus profond du corps".

 

     En fait, cet abord de la paranoïa par le texte d'un paranoïa­que, tant chez Freud que chez Lacan alors que tous deux ont vu et écouté des paranoïaques dans leur pratique clinique, cet abord de la paranoïa et des questions qu'elle nous pose par le biais du discours paranoïaque a peut être aussi une portée pédagogique im­portante dans la formation des analystes et/ou des psychothéra­peutes des psychoses. C'est un peu comme s'il nous était dit de façon implicite par Freud et beaucoup plus explicite par Lacan (par exemple lorsqu'il titre  le résumé de son séminaire sur les psy­choses qu'il publiera dans La Psychanalyse : Question préliminaire à tout traitement possible des psychoses, traitement qu'il n'abor­dera d'ailleurs jamais) :  "Avant de vous engager dans une relation thérapeutique - voire a fortiori psychanalytique - avec des psy­cho­tiques, avant même de vous engager dans une quelconque relation transférentielle avec eux, commencez d'abord par vous familiariser avec le discours psychotique. Non pas, bien sûr pour apprendre à parler "psychotique", il ne s'agit nullement de s'avancer dans une folie à deux où le thérapeute croirait tenir les rênes et pouvoir guider le paranoïaque vers une rectification progressive de son discours, vers une meilleure appréhension de la réalité. Il s'agit en fait de comprendre comment ça parle quand on dit que dans les psychoses l'inconscient parle directement, en d'autres termes : quelle est la structure du discours paranoïaque et que nous révèle-t-elle des positions respectives du sujet, du moi, de l'autre et des objet et de l'Autre dans la paranoïa. Et pas seulement dans la paranoïa mais aussi au-delà, dans ce que la paranoïa peut révéler, tout comme l'ont fait les perversions pour l'abord de la sexualité, sur les structures de tout discours et la fonction de la parole au sein du langage humain.

 

     Sans doute le texte admirable du Président Schreber se prê­tait-il bien au "génie" de déchiffreur d'énigmes propre à Freud, au point que ce dernier ne savait plus très bien lequel des deux tex­tes, celui de Schreber ou le sien, contenait plus de délire ou de théorie et en quelle proportion. Sans doute aussi, la théorie schre­berienne des nerfs et des rayons divins qui les commandent n'est-elle pas tellement éloignée des la théorie lacanienne d'un inconscient commandé par la structure, compte tenu du fait qu'il n'est structure que de langage. Sans oute enfin, peut-on trouver chez Schreber une véritable endoscopie non seulement de ce qui se passe dans ses viscères, mais également une endoscopie de ce qui se passe au niveau du fonctionnement du Système nerveux central expo­sée dans des termes qui tout en étant ceux mêlés de l'allemand courant et de la langue fondamentale, sont singulièrement proches de ceux utilisés par la neurophysiologie moderne pour décrire la formation des objets mentaux des processus cognitifs supérieurs dans le rapport entre les "frayages" topologiquement organisés et les informations en provenance du monde extérieur.

 

     Vous savez que la question de la réalité comme facteur dis­tinc­tif entre la psychose et la névrose a été abordée par Freud dans deux articles dont : La perte de la réalité dans les névroses et les psychoses. Pour Freud, la névrose se caractérise par le fait qu'un pan de la réalité psychique du sujet est comme scotomisé du reste, sacrifié, exclu du champ symbolique et - de ce fait - inac­ces­sible au sujet. "C'est pour autant que la réalité n'est pas plei­nement articulée de façon symbolique dans le monde extérieur, qu'il y a chez le sujet fuite partielle de la réalité, incapacité d'affronter cette partie de la réalité secrètement conservée sous forme de symptôme" (Sem. III, p. 56)

 

     [Un exemple clinique a été apporté en ce point, mais pour des raisons de confidentialité, il ne sera pas repris ici].

 

     "Dans la psychose, au contraire, c'est la réalité elle-même, la réalité extérieure, qui serait trouée et c'est dans ce trou que viendrait s'épanouir la construction délirante" (ibid, p.56) En fait, les choses ne sont pas si simples et Freud lui-même avait re­marqué - en ce qui concerne la psychose - le trou dans la réalité extérieure n'est pas lié à un quelconque défaut du sens de la réa­lité voire à une défaillance perceptuelle, mais qu'il est bien plutôt provoqué par le retour de l'extérieur, sous forme d'une hallucination, de l'élément qui n'a jamais pu être symbolisé dans le registre de la réalité psychique. Freud (cité par Lacan) : "il n'est pas correct de dire que - dans la psychose - la sensation intérieurement réprimée est projetée de nouveau vers l'extérieur - [cela, c'est le refoulé ou son retour, ce qui la même chose] - Bien plutôt, nous devons dire que ce qui est rejeté (verwerft) revient de l'extérieur". Tel serait l'un des biais possibles pour aborder l'étude du mécanisme de la projection dans les psychoses et la manière dont ce qui revient de l'extérieur revient - essentielle­ment - sous la forme de paroles, d'un discours. Chez Schreber, un discours en langue fondamentale.

 

 

La chose freudienne.

 

     En novembre 1955, juste avant de commencer le séminaire sur les psychoses, Lacan a présenté a Vienne une conférence qu'il lira aux auditeurs de son séminaire à la dernière rencontre de décembre 1955 après l'avoir réécrite pour la publier dans la revue La Psy­chanalyse. Elle sera publiée également dans les Ecrits sous le titre : La chose freudienne ou sens du retour à Freud en psycha­nalyse. Cet essai constitue comme l'Ouverture - au sens qu'a ce terme dans l'art de l'opéra - du travail qui va se poursuivre au­tour de la lecture desd Mémoires de Schreber et dont il contient tous les germes qui se déploieront tout au long du séminaire.

 

     Il n'est pas question que je résume ici, encore moins que je l'analyse, ce texte étrange et dramatique, flamboyant et véhément comme peut l'être le Don Juan de Mozart dont ce n'est pas étonnant qu'il ait ainsi brusquement surgi sous ma plume à comme métaphore musicale de la Chose freudienne lorsque je pense à l'extraordinaire version qu'en a présentée Peter Sellars à New York récemment. Permettez-moi de faire ici une petite digression pour vous parler de ce spectacle.

Digression : Le Don Juan de Mozart

***

 

 

     Pour en revenir à la chose freudienne, je ne ferai qu'y souli­gner quelques thèses qui sont centrales tant dans ce texte que dans l'année de séminaire qui le suit.

 

     L'essai comporte treize sections dont - dans leur remarquable lecture introductive des Ecrits : Ouvrir les Ecrits de Jacques Lacan - John Muller et Bill Richardson ont mis en évidence qu'elles formaient une structure équilibrée et symétrique. Le but général est de dégager en quoi le sens du retour à Freud, c'est-à-dire comme nous l'avons déja vu la relecture de l'ensemble du texte freudien qu 'ont nécéssitée les déviations conceptuelles et les incompréhensions dont ila été l'objet, est en fin de compte un retour au sens de Freud, voire un retour - sur la scène psychana­lytique et orhcestré par Lacan - du sens de Freud. Or le sens de Freud, la chose freudienne, c'est que la vérité parle, qu'elle parle d'elle-même et qu'elle ne cesse de parler dans ce qui s'é­nonce. Tout l'art de Lacan est de laisser parler la vérité comme du fond de la bouche même de Freud, tout en montrant que la vérité dont il est question n'est plus dans un rapport d'adéquation avec la réalité, mais ne vaut que dans le seul registre de la parole où la vérité fait irruption, y opérant un décentrement par rapport au sujet de la tradition humaniste, c'est-à-dire au sujet maître et conscient de sa parole, de sa pensée et de ses actes. Tel est donc le thème de la première des treize sections.

 

     Les cinq sections suivantes traitent de la relation entre la vérité et le signifiant. La septième  - Intermède - est le moment central de l'exposé. Il s'agit d'une mise en question de la place du moi et de la conscience par rapport au sens du discours. Sur le plan du discours - et pour le montrer Lacan se laisse emporter dans une improvisation à la fois imprévue, audacieuse et cinglante - le moi n'est en rien différent du pupitre qui, justement, se trouve là devant Lacan. Les cinq sections qui suivent l'intermède traitent de la distinction entre le moi et l'Autre dont le concept sera soi­gneu­sement élaboré tout au long du séminaire sur les psychoses. Lacan y sépare soigneusement le champ du moi de celui de l'incons­cient. Enfin, la dernière section est un appel vibrant à l'étude du langage et de la parole dans la formation des psychanalystes.

 

     La structure de l'éssai est donc 1-5-1-5-1. Reste à savoir ce qu'elle peut bien représenter et pour quel autre signifiant.

 

 

La vérité et le signifiant.

 

     Le sens de Freud rappelle Lacan contre tous les psychologues du moi et les phénomènologues, c'est que la vérité parle, avons-nous dit, et que cette vérité n'est pas sans pouvoir dans l'analyse des symptômes.

 

     Or ce n'est peut-être pas tant le rapport de la vérité à la parole ni son pouvoir dans l'élucidation et la levée des symptômes qui constitue une révolution dans le champ des sciences dites de l'homme et en particulier de la psychologie, mais bien plutôt les critères mêmes de cette vérité. Pour rendre leur présentation plus congruente avec le fait que nul  ne parle la vérité, mais qu'en fait elle parle toute seule, Lacan se contente de lui prêter sa voix : "Moi, la vérité, je parle... [on aura tout de même tôt fait de remarquer que même si elle parle toute seule, la vérité parle comme Lacan!]... et je vais vous apprndre à quels signes me recon­naître... c'est dans l'erreur, la méprise, l'acte manqué, le lapsus, le rêve, le mot d'esprit qu'on trouve mes signes". C'est pourquoi le commerce au long cours de la vérité ne passe plus par le cours de la pensée, mais, précisément, par ce qui vient en rompre le cours, par ce qui vient cout-circuiter le discours de la conscience et du moi, mais qui néanmoins appartient au registre de la parole dans l'ordre du langage.

 

     Ce qu'il importe absolument de bien saisir, c'est que la pa­role de la vérité ne tombe pas du ciel platonicien des Idées et des vérités éternelles dans le champ du langage et des affaires humai­nes comme le font les météorites sur le sol lunaire en y creusant des trous,.. Il n'y a pas de langage en dehors du champ du langage humain. Ce qui fera dire à Lacan qu'il n'y a pas de métalangage et qu'on ne peut pas dire le vrai sur le vrai. C'est du sein même du langage, à même le langage que la vérité parle et, si elle peut le faire comme elle le fait, c'est parce que l'ordre du langage, la structure même du langage et ce dont il est fait s'y prêtent.

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